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Festival de La Rochelle 2017


Mon festival international du film de La Rochelle 2017



28) ** BARBARA (Mathieu Amalric, 2017)

Une actrice s'apprête à jouer Barbara, et tente de s'imprégner du personnage. Son réalisateur aussi, par ses rencontres, par le travail d'archives... Dans le débat entre classicisme et modernité qui anime parfois les cinéphiles, Mathieu Amalric a clairement choisi la seconde, au risque de limiter le potentiel populaire du film. Vent debout contre les formes convenues du biopic, il emprunte la voie, souvent empruntée également, de la mise en abyme. Ici, pas d'intrigue clairement établie, mais une sorte de fusion progressive entre Jeanne Balibar, Brigitte (l'actrice qui répète le rôle de Barbara) et bien sûr Barbara elle-même. Film impressionniste pour les uns, superficiel pour d'autres, en réalité intéressant mais un peu vain, ne pouvant rivaliser avec une réelle modernité, celle, intemporelle, de la chanteuse.


27) ** L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP (Alfred Hitchock, 1934)

Dans les Alpes suisses, Bob et Jill Lawrence, un couple d'Anglais, et leur fille Betty font fortuitement la connaissance d'un agent secret français, qui leur annonce l'imminence du meurtre d'un ambassadeur étranger en visite à Londres, lors d'un concert à l'Albert Hall. Pour les réduire au silence, les criminels enlèvent Betty... Quand on a vu la version américaine tournée 22 ans plus tard, cette version anglaise paraît un brouillon de l'autre. L'interprétation, très correcte, n'est pas en cause. Mais du fait de sa durée beaucoup plus courte, les rebondissements paraissent plus téléphonés, et le final moins convaincant. Mais l'esprit des deux films est différent : la version de 1934 est plus à froid, mais avec un certain humour (badinage à la station de ski, passage chez le dentiste), alors que celle de 1956 est plus épique et spectaculaire.

26) ** LE SACRIFICE (Andreï Tarkovski, 1986)

Le premier quart d'heure est sidérant de beauté : superbes lents travellings où on voit un père et son fils muet planter un arbre tandis qu'un facteur arrive et lance une discussion philosophique. L'intensité formelle se poursuit avec une chorégraphie entêtante des personnages dans la maison où le père reçoit, à l'occasion de son anniversaire. Puis, peu à peu, le film semble entrer dans un trou noir mystique, avec images très sombres et raisonnements très pieux à base de sacrifice pour se sauver d'une catastrophe. Dans son dernier mouvement, le film semble boucler la boucle, et retomber sur ses pattes. Tarkovski, qui se savait malade, a probablement voulu réaliser un film-somme, déroutant, avec une grande importance des 4 éléments (eau, air, terre, feu). L'intitulé du prix reçu à Cannes en épouse l'ambition: grand prix spécial du jury...

25) ** ZORBA LE GREC (Michael Cacoyannis, 1965)

Basil, un jeune écrivain britannique, arrive en Crète pour prendre possession de l'héritage paternel (une mine de lignite à exploiter). Il rencontre Zorba, un Grec exubérant qui va lui servir de guide... Ce n'est pas un film de mise en scène, même si plusieurs scènes impressionnent, mais plutôt une histoire d'amitié qui joue sur les contrastes, un film d'acteurs, qui n'hésitent pas à cabotiner (dans ce registre, Anthony Quinn est impressionnant). La fin est restée célèbre, sur une musique de Mikis Theodorakis...

24) ** RÉVOLUTION ÉCOLE 1918 – 1939 (Joanna Grudzinska, 2016)

Il s'agit essentiellement d'un documentaire d'archives qui permet de remonter aux origines des pédagogies alternatives (Freinet, Montessori, Steiner...). Elles sont nées au lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque des pédagogues européens mettent en cause les méthodes d'enseignement alors utilisées, verticales, dogmatiques, véritables apprentissages de la soumission, un des éléments explicatifs selon eux de la grande boucherie. Ces nouvelles pédagogies s'inspirent d'expériences auprès de déficients mentaux et sont influencées par la psychanalyse naissante. Les pionniers voulaient former une internationale, mais ne restèrent pas très longtemps à l'écart des puissantes idéologies de l'époque. Ce travail d'archives est livré dans un bel écrin (correspondances lues par des voix remarquables comme Mathieu Amalric ou Eric Caravaca). Mais le commentaire en voix off en reste aux grandes lignes, ne s'embarrasse pas trop de nuances, et est assez dirigiste, finalement. Une forme contradictoire avec le fond, qui tient peut-être à son origine télévisuelle (diffusé sur Arte en septembre 2016, le documentaire est inédit en salles).


23) ** UN FLIC SUR LE TOIT (Bo Widerberg, 1977)

Stig Nyman, un flic hospitalisé à la suite d'une intervention chirurgicale, est assassiné dans sa chambre. L'inspecteur Beck et son équipe, chargés de l'enquête, découvrent que Nyman s'était rendu coupable de nombreuses brutalités... Après de très grands films sociaux comme Adalen 31 (1969) ou Joe Hill (1971), Bo Widerberg réalise un polar à fort caractère sociologique sur le milieu de la police. Le rythme et la mise en scène en souffrent un peu, même si on sent l'influence de certains de ses collègues américains de l'époque (Friedkin, Lumet), notamment dans un final assez spectaculaire.


22) ** VIDÉOGRAMMES D'UNE RÉVOLUTION (Andrei Ujica, Harun Farocki, 1992, inédit)

Andrei Ujica est un cinéaste original qui se nourrit presque exclusivement des images des autres (à part quelques vues spatiales dans Out of the present). Avec Harun Farocki, il livre ici un montage d'un certain nombre de vidéos de diverses natures (télévision roumaine, vidéos amateures) retraçant, par ordre chronologique, la chute du régime de Ceaucescu, des manifestations du 20 décembre 1989 à l'exécution du dictateur, six jours plus tard. Le film montre, entre autres, l'importance stratégique, pour les révolutionnaires, d'avoir repris le contrôle de la télévision, et est en creux une réflexion sur l'image des régimes et les régimes d'images...
 

21) ** SAUDADE (Katsuya Tomita, 2012)

Seiji travaille sur un chantier particulièrement difficile de Kôfu, une petite ville touchée par la crise économique, et se lie d'amitié avec un jeune ouvrier... Le film a le mérite de montrer le Japon comme on le voit peu au cinéma, se déroulant dans le milieu ouvrier (chantiers du bâtiment) et des outsiders (immigré-e-s thaïlandais-es ou brésilien-ne-s), avec leur contre-culture (rap, capoeira). Multipliant les personnages, c'est un film choral long, mais jamais lent, moderne sur le plan cinématographique, mais politiquement critique sur les ravages de la « modernité » néolibérale.


20) *** LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE (Henri Decoin, 1952)

Élisabeth Donge, dite Bébé, a empoisonné son époux, François Donge, un riche industriel amateur de femmes. Ils se sont mariés dix ans plus tôt, mais Bébé a beaucoup souffert du comportement de François. Sur son lit d'hôpital, ce dernier revit les moments clefs de sa vie avec Bébé, et commence à comprendre ses erreurs... C'est une adaptation réussie d'un roman de Simenon, avec des dialogues incisifs de Maurice Aubergé (qui n'a visiblement pas fait de complexes vis-à-vis de Michel Audiard ou Henri Jeanson). Et c'est bien sûr, avant tout, une rencontre entre deux monstres sacrés (Danielle Darrieux, Jean Gabin), qui relança définitivement la carrière du second.


19) *** JEUNE ET INNOCENT (Alfred Hitchcock, 1937)

Un couple se dispute pendant une nuit d'orage. Le lendemain, le corps de la femme est retrouvé sur la plage par Robert Tisdall, un proche. Celui-ci est fait coupable, car la ceinture qui a servi à étrangler la victime semble provenir de son imperméable, qu'il affirme s'être fait voler. Parvenant à s'enfuir, le jeune homme est aidé par Erica, la fille du commissaire chargé de l'enquête... Un des thèmes favoris d'Hitchcock, celui du faux coupable. Si l'intrigue est sans surprise (mais plaisante), elle permet de nombreuses pointes d'humour. La scène où la caméra part du plafond pour aller démasquer le véritable criminel restera dans les mémoires (c'est la seule dont je me souvenais avec précision). Revu avec plaisir.


18) *** THIS IS MY LAND (Tamara Erde, 2016)

Au début de son film, la réalisatrice israélienne Tamara Erde confie que lorsqu'elle était jeune, elle se fiait à l'histoire de son pays racontée à l'école, était patriote, et ignorait tout de l'histoire palestinienne et de l'occupation. Plus tard, elle a commencé à douter. C'est l'origine de ce documentaire sur l'enseignement de l'Histoire dans différentes écoles du pays : israéliennes, palestiniennes, ou mixtes (où c'est un couple de professeurs, l'un israélien, l'autre palestinienne, qui assure le cours). La matière est riche, et si la réalisatrice est venue écouter des deux côtés, elle ne se range pas pour autant dans une neutralité confortable qui occulterait la réalité, notamment des rapports de force. Elle montre au contraire que le conflit influe sur la façon d'enseigner.


17) *** 120 BATTEMENTS PAR MINUTE (Robin Campillo, 2017)

Au début des années 1990, alors que le sida tue depuis une dizaine d'années, les militants d'Act Up – Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être impressionné par la radicalité de Sean... Dans ce troisième film en tant que cinéaste de Robin Campillo, tout ce qui tient de la reconstitution du militantisme d'Act Up – Paris est très réussi. On y est. Quand l'intrigue se ressert autour d'une histoire d'amour à durée déterminée, l'émotion suscitée reste contenue, car on sait dès le départ quelle direction cela va prendre, sans qu'il y ait surcroît de style (le film joue à fond le registre du cinéma-vérité, à l'opposé des Revenants, son premier film très stylisé). Avec des enjeux analogues, Olivier Ducastel et Jacques Martineau avaient frappé plus fort dans Jeanne et le garçon formidable, avec un formidable travail sur le hors-champ. Heureusement, ici, un ultime pied-de-nez rehausse le tout in extremis. Grand-prix au dernier festival de Cannes.


16) *** LA CORDE (Alfred Hitchcock, 1950)

Suivant les enseignements de Rupert Cadell, deux étudiants tuent un de leurs camarades, puis cachent le cadavre dans une malle, avant de convier la famille de la victime et leur professeur à une réception... C'est le premier film en couleurs d'Alfred Hitchcock, réalisé en 1948 et constitué (sauf exception qui confirme la règle) de huit plans-séquences de 10 minutes (la durée de défilement d'une bobine dans la caméra). Cette volonté de donner l'illusion d'un tournage en continu sert ici à éprouver l'unité de temps et l'unité de lieu (récemment, dans Birdman, Inarritu donne l'illusion d'un plan unique sans qu'il y ait unité de temps). Un huis-clos réussi, avec d'excellents mouvements de caméra lorsque Cadell (James Stewart) explique ce qu'il a compris : plan sans personnages mais dans lequel le spectateur projette mentalement l'action telle que comprise par Cadell...


15) *** LES TRENTE-NEUF MARCHES (Alfred Hitchcock, 1935)

Canadien installé à Londres, Richard Hannay assiste à un spectacle lorsqu'un coup de feu provoque une panique générale. Annabella Smith, la jeune femme qui l'a déclenchée, le supplie de l'héberger. Elle se dit espionne, pourchassée par une mystérieuse organisation, les Trente – Neuf Marches... Certes, il ne faut pas trop gratter derrière pour s'interroger sur la vraisemblance de tout ça. Mais cela n'empêche pas le film d'être un excellent divertissement, dans une époque de tension entre les nations, grâce à la variété des épreuves traversées, qui s'enchaînent à un rythme soutenu, et aux fréquentes ruptures de ton et changements de registre (voir par exemple le héros passer une partie de l'action menotté à une femme malgré lui). Redécouvert avec plaisir (14 ans après la première vision selon mes archives).


14) *** L'ATELIER (Laurent Cantet, 2017)

Pendant l'été 2016, à La Ciotat, une demi-douzaine de jeunes ont choisi pour stage d'insertion sociale un atelier d'écriture, où ils tentent d'écrire un roman policier avec l'aide d'Olivia, une romancière reconnue. L'intrigue du roman doit se situer dans cette ville chargée d'histoire (notamment par les chantiers navals fermés depuis 25 ans). Antoine, l'un des jeunes, traversé par une violence pas toujours contenue, ne l'entend pas ainsi. Intriguée, Olivia va de plus en plus s'intéresser à lui... Le cinéaste n'a pas son pareil pour filmer les rapports complexes entre individus et groupes. Les scènes de travail sont aussi vivaces que celles de Entre les murs (même si elles sont plus posées : les stagiaires sont plus âgés et volontaires, le rapport avec la formatrice n'est donc pas le même). Dans la dernière partie, il y a une ou deux scènes un peu moins crédibles, même si elles sont validées a posteriori par les scènes qui suivent...


13) *** ENTRE LES MURS (Laurent Cantet, 2008)

Chronique d’une année scolaire d’une classe de quatrième dans un collège du 20è arrondissement. Neuf ans après la première vision, on se surprend à être complètement happé par le film, grâce à un sens du cadre et un montage qui donnent l'impression que chaque scène est prise sur le vif. À sa sortie, le film a eu droit à des interprétations très contradictoires. Ces différences de perception montrent la richesse du film, bien que celui-ci n'oublie jamais d'être un objet de cinéma (ce n'est pas un reportage, mais une fiction qui se nourrit des erreurs, difficultés, contradictions ou confrontations des personnages). Revu de façon plus intense que prévu.


12) *** LA DIVINE (Wu Yonggang, 1934)

Après s'être laissée séduire par les lumières de la grande ville de Shanghai, une jeune mère est contrainte de faire le trottoir afin de pouvoir élever son fils. Celui-ci grandit et entre à l'école. Mais lorsque les autres parents d'élèves découvrent de quel milieu il vient, ils font pression sur le directeur de l'établissement pour exiger son renvoi immédiat... C'est un excellent muet chinois, au sujet osé pour l'époque. Comme l'exige le genre, les images sont très parlantes, même pour suggérer ce qui reste hors-champ. Le film doit évidemment beaucoup à Ruan Lingyu, son inoubliable actrice principale, qui se suicidera un an plus tard, à l'âge de 25 ans. La réussite du film, à mes yeux, confirme le fait selon lequel j'ai tendance, parmi les films du début des années 1930, à préférer les derniers joyaux du muet aux premiers films parlants...


11) *** CHANTAGE (Alfred Hitchcock, 1929)

Frank Webber est inspecteur de police à Scotland Yard. Un jour, au restaurant, il se dispute avec sa fiancée Alice, et ils se séparent. Peu après, la jeune fille accepte de suivre un artiste – peintre dans son atelier. Lorsque celui-ci tente de la violer, elle se défend et finit par poignarder son agresseur. C'est Frank qui est chargé de l'enquête... Le film existe en deux versions : muette et sonore. Hitchcock l'a conçu ainsi dès le tournage, alors que les producteurs hésitaient. Il s'agit donc historiquement du premier film sonore britannique. Mais la version muette fonctionne très bien. Déjà à cette époque, Hitchcock prend plaisir à jouer avec les spectateurs : la tentative de viol et de meurtre sont hors-champ, même si apparaissent à l'écran des détails très évocateurs. Et l'histoire est d'une grande ambiguïté morale (différents niveaux de culpabilité et de victimes). Savoureux.

10) *** CARRÉ 35 (Eric Caravaca, 2017)

Le Carré 35 du titre désigne l'emplacement de la tombe de la sœur aînée d'Eric Caravaca, morte à l'âge de trois ans, qu'il n'a jamais connue, et dont les parents n'avaient gardé aucune photographie... Le documentaire d'Eric Caravaca est donc une enquête sur sa propre famille, mais il sait nous la raconter comme s'il s'agissait de notre propre famille ou d'une fiction à suspense. L'exercice est assez analogue à celui qu'avait réussi Mariana Otero (Histoire d'un secret, 2003), dans la mesure où l'intime rejoint l'universel et où l'histoire familiale croise la grande Histoire, collective, politique. Une enquête très touchante, bien menée, qui sait ménager des respirations, et où pudeur et frontalité se rejoignent harmonieusement...


9) *** SOLARIS (Andreï Tarkovski, 1974)

Kris Kelvine, un scientifique russe, est envoyé en mission sur la station orbitale de Solaris, une planète mystérieuse entièrement recouverte par un Océan. Avant son arrivée, d'étranges phénomènes s'y sont produits. Une femme lui apparaît, et il croit reconnaître le double de sa propre femme, suicidée quelques années plus tôt... Selon Woody Allen, l'éternité c'est long, surtout vers la fin. Ici, c'est la première partie qui paraît longue, mais elle permet de mettre en place la suite. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, d'un côté le film ne s'écarte pas de la trame scénaristique connue, mais d'un autre côté la puissance cinématographique de Tarkovski nous fait croire que chaque scène, chaque plan est imprévisible. Tout en déjouant les attentes des spectateurs de SF classique (par exemple, pas une seule image de maquette spatiale...).


8) *** 5 CAMÉRAS BRISÉES (Emad Burnat, Guy Davidi, 2013)


Les cinq caméras brisées du titre sont celles utilisées successivement par Emad Burnat, petit paysan de Cisjordanie, pour filmer sa famille et la lutte de son village contre l'édification du mur de séparation par les Israëliens. Le mur spolie surtout Bil'in, le village, de la moitié de ses terres, notamment agricoles. Grâce à son dispositif, les caméras successives captent ce qu'on sait mais qu'on n'a pas l'habitude de voir, ce qui se passe en toute impunité quand les journalistes sont partis. La totale immersion permet de mesurer l'oppression de la colonisation israélienne, leurs méthodes, alors qu'on s'attache aux personnages clés de la résistance du village, leur courage, leur sang-froid (ils s'en tiennent la plupart du temps à la non violence, malgré la cruauté de l'armée), tout comme à la famille d'Emad Burnat, et à leur sort pendant les 5 années de tournage (les premiers mots de son plus jeune fils...). Un document exceptionnel. Revu avec émotion.


7) *** OUT OF THE PRESENT (Andrei Ujica, 1997)

Dès les premières images, on décolle. Une caméra 35 mm a été embarquée dans l'espace pour filmer notamment une spectaculaire arrivée à la station Mir. Le reste du documentaire est plus fidèle à la manière d'Andrei Ujica, qui fait des films à partir d'images tournées par d'autres. Il a réalisé un montage de 92 minutes (la durée exacte d'une rotation de la station autour de la Terre) à partir de 280 heures de vidéo tournées par les cosmonautes eux-mêmes en 1991, hors du temps (certains d'entre eux partirent d'URSS et atterriront en Russie, après le putsch de Boris Eltsine à Moscou, événement évoqué au moyen de films amateurs). L'anecdotique, le concret de la vie quotidienne dans la station côtoient une dimension presque épique sur notre condition humaine et terrienne (les images sont plus émouvantes que celles de Gravity, car ce sont des prises de vues réelles). Après la projection, on reste en apesanteur pendant un bon moment...


6) **** STALKER (Andreï Tarkovski, 1981)

Au milieu d'un pays indéterminé mais misérable, se trouve la Zone, région mystérieuse et dangereuse, interdite, fermée et gardée militairement. Elle serait née de la chute d'une météorite, il y a bien longtemps. Seuls les Stalkers, des passeurs, bravent l'interdiction et s'y aventurent. L'un d'entre eux conduit un écrivain et un scientifique jusqu'à une chambre, où, dit-on leurs désirs secrets seront exaucés... Bien sûr ce n'est pas de la science-fiction à l'américaine, mais le film n'est pas aussi lent que dans mon souvenir. Les images sont fascinantes, et Andreï Tarkovski sait créer une tension sans accélérer le rythme (par exemple lorsque l'un des trois personnages part en éclaireur dans un passage inquiétant, le sentiment de danger est décuplé par le fait que chaque pas est accompagné d'un son nouveau, matérialisant les périls de perpétuelle mutation des lieux). Et il exploite toutes les implications philosophiques de son solide scénario (adapté de leur propre roman par les frères Strougatski). Je hausse mon appréciation initiale (de « Bien » à « Bravo »)...


5) **** RESSOURCES HUMAINES (Laurent Cantet, 2000)

Franck, 22 ans, étudiant d'une grande école de commerce, revient chez ses parents le temps d'un stage dans l'usine où son père est ouvrier depuis 30 ans. Affecté aux Ressources humaines, il prend très à cœur sa tâche, jusqu'à ce qu'il découvre à quoi son travail va servir... Depuis sa sortie, on a vu d'autres films sociaux, mais ils n'ont pas fait vieillir celui-ci, dont l'intérêt ne se limite pas aux mémorables rapports père – fils. Laurent Cantet prend le temps de s'intéresser au monde du travail (ouvrier) et aux rapports sociaux de production. Sa brûlante actualité, 17 ans plus tard, permet de démonter certains discours faciles (« C'est la faute aux 35h / à l'euro etc »). La « consultation » des salarié-e-s comme contournement des syndicats et diversion face aux restructurations déjà décidées est un bel exemple d'anticipation du macronisme contemporain... Appréciation maintenue à « Bravo ».


4) **** FENÊTRE SUR COUR (Alfred Hitchcock, 1955)

Reporter photographe, Jeff (James Stewart) est immobilisé à la suite d'une fracture de la jambe. C'est l'été, et pour tuer le temps, il épie par la fenêtre ses nombreux voisins. Ses observations l'amènent à soupçonner que l'un d'entre eux a assassiné sa femme. Petit à petit, il arrive à partager sa curiosité avec sa bonne (Thelma Ritter) et son amie (Grace Kelly) à laquelle il tente de résister... Voir ce film sur grand écran permet d'apprécier davantage encore la mise en scène remarquable : utilisation très efficace des décors (avec certains plans en split screen naturel) et des objectifs de la caméra, pour une délicieuse histoire criminelle doublée d'une des plus célèbres et réjouissantes mises en abyme de l'histoire du cinéma (le voyeurisme de Jeff est aussi celui du spectateur). Revu avec plaisir (appréciation maintenue à « Bravo »...).


3) **** UNE FEMME DISPARAÎT (Alfred Hitchcock, 1938)

Dans le train qui la ramène des Balkans à chez elle à Londres, Iris fait plus ample connaissance avec Miss Froy, une charmante vielle dame. Or celle-ci disparaît pendant le sommeil d'Iris : à sa place se trouve une autre dame, habillée de la même façon. Et aucun passager du train ne se souvient de Miss Froy. Seul Gilbert, un musicien entreprenant, accepte d'aider la jeune femme dans son enquête... C'est un film jubilatoire, à redécouvrir absolument : je ne me souvenais plus du long prologue, assez irrésistible, dans l'hôtel où les futurs passagers du train doivent passer la nuit. Mine de rien, ces scènes permettent de caractériser certains personnages. L'histoire à suspense, réalisée sans temps mort, n'empêche pas Hitchcock de distiller beaucoup d'humour. Une réussite qui n'a rien à envier aux grands classiques américains tournés par la suite. Revu avec enthousiasme (appréciation personnelle passant de « Bien » à « Bravo »).


2) **** L'ENFANCE D'IVAN (Andreï Tarkovski, 1963)

Orphelin depuis l'extermination de sa famille par les nazis, Ivan, 12 ans, est mû par le désir de se venger. C'est pourquoi il est recueilli par un régiment de l'armée russe qui lui confie un rôle d'éclaireur... Remplaçant un autre réalisateur prévu pour tourner le projet, Andreï Tarkovski frappe fort dès son premier film. À sa place, un réalisateur lambda aurait peut-être fait quelque chose d'un peu académique sur un enfant à l'intérieur de la guerre, alors que Tarkovski filme plutôt la guerre à l'intérieur d'un enfant (comme l'a fait justement remarquer Sartre à la sortie du film). Probablement le long-métrage le plus classique de Tarkovski (à mon avis les plus réfractaires au style futur du cinéaste peuvent l'apprécier), mais déjà très puissant. Bien que tout juste sorti du VGIK (son école de cinéma), il imposa les scènes de rêve, et une fin qui tourne le dos à celle envisagée par l'ancienne équipe du film (et c'est tant mieux). Dès les premières scènes, la très forte personnalité d'Ivan crève l'écran : on jurerait qu'il est à l'image de Tarkovski impatient de faire partie des plus grands.


1) **** LA MORT AUX TROUSSES (Alfred Hitchcock, 1959)

À la suite d'une méprise, Roger Thornill, quinquagénaire à la vie paisible, est confondu avec un certain George Kaplan par un groupe d'espions à la solde d'une puissance étrangère. Il est enlevé, et sa vie bascule. Un second quiproquo, et le voici qui passe pour un assassin... Je ne sais s'il faut croire mes archives personnelles (selon lesquelles je n'aurais jamais vu ce film au cinéma auparavant). Mais le film, qui m'avait donc déjà impressionné sur le petit écran, est idéalement servi par le grand. Dès le début du film (et contrairement à d'autres Hitchcock qui se mettent en route progressivement), les scènes d'anthologie se succèdent : il n'y a pas seulement celle de l'avion en rase campagne ou le final dans la Monument Valley, voir par exemple une scène de conduite en état d'ivresse, une autre scène de tension qui a pour théâtre une vente aux enchères... La musique de Bernard Hermann, d'une efficacité redoutable mais jamais surplombante, est aussi géniale que le scénario d'Ernest Lehman et la mise en scène d'Hitchcock. Un chef d'œuvre du cinéma de divertissement. Note (maximale) maintenue.

Festival de La Rochelle 2016

Mon festival international du film de La Rochelle 2016



30) ** TONI ERDMANN (Maren Ade, 2016)

Inès est une executive women allemande, consultante en management installée à Bucarest. Son facétieux père décide de lui rendre visite. Le pétard mouillé du dernier festival de Cannes (encensé par la quasi totalité de la critique française et internationale, il a d'ailleurs reçu le prix de la Fipresci) ? Pas mal mais pas aussi génial qu'on le dit. Alors oui la satire du monde managérial et du consulting est mordante. Et est touchante la relation entre un père et une fille qui n'ont pas les mêmes valeurs (même si tous les deux sont dans les faux-semblants en quelque sorte : elle doit donner des arguments en apparence objectifs pour aider un patron à externaliser donc dégraisser, lui s'amuse à briser les convenances et les mondanités à l'aide de farces et attrapes, perruques et faux dentiers derrière lesquels il se cache pudiquement). Mais tout ça est trop long pour ce que c'est (difficile de jouer sur l'incongruité pendant plus de 2h½), et certaines scènes sont inutiles ou pas très bien amenées.

      29) ** LA GRANDE PAGAILLE (Luigi Comencini, 1961)

Confusion après l'armistice entre l'Italie et les Alliés en septembre 1943. Alberto Sordi joue un lieutenant dépassé par la situation qui voit les troupes allemandes devenir ennemies (dans un dialogue irrésistible il annonce à ses supérieurs que l'Allemagne et les Etats-Unis se sont alliés !), balloté par les événements mais capable de retourner sa veste, accompagné par un soldat malade en permission (Serge Reggiani). Le film a vieilli, mais on retiendra que le rôle d'Alberto Sordi est aux antipodes de celui de l'homme de convictions de Une vie difficile, tourné un an plus tard.

      28) ** ZÉRO DE CONDUITE (Jean Vigo, 1933)

      Le moyen métrage culte de Jean Vigo, présenté en avril 1933, mais sorti publiquement en novembre 1945 après douze ans de censure. C'est vrai qu'on y voit des collégiens défier l'autorité, se révolter, et même hisser un drapeau noir avec une tête de mort. Et en même temps on ne voit pas de raison politique ou sociale à cette révolte, comme si elle était gratuite. Cela pourrait être des jeux d'enfants (élaborer des plans à la récré...). Mémorable et ciné-génique bataille de polochons.

      27) ** LA QUATRIÈME ALLIANCE DE DAME MARGUERITE (Carl Theodor Dreyer, 1921)

     Fable médiévale (l'action se passe vers 1600) autour d'un jeune pasteur, obligé par les traditions locales d'épouser la vieille veuve de son prédécesseur dans le presbytère. Avec sa fiancée, qu'il fait passer pour sa sœur, ils attendent impatiemment sa mort, et tentent souvent infructueusement de se voir en cachette. C'est presque une comédie, ce qui est rare chez Dreyer (quoique Le Maître du logis...), et il y a un excellent plan qui illustre le titre. Sinon le style n'est pas encore très affirmé.

      26) ** MORE (Barbet Schroeder, 1969)  

      Rencontre amoureuse entre deux jeunes hippies qui se mettent à l'héroïne (appelée horse dans le film) et deviennent des junkies. Pour son premier long métrage, Barbet Schroeder, également producteur, a su s'entourer : Pink Floyd à la musique, Nestor Almendros à la photographie... Cela suffit à en faire, dans la mémoire cinéphile, un film culte. La forme est effectivement soignée, esthétique, mais on a quand même l'impression d'un moyen métrage artificiellement étiré pour devenir un long... 

      25) ** JOUR DE COLÈRE (Carl Theodor Dreyer, 1943)

      Danemark, 1923. Absalon, un pasteur âgé, vit avec sa mère, Merete, et sa seconde épouse Anne, beaucoup plus jeune que lui. Tout se complique lorsque Martin, son fils né d'un premier mariage, s'immisce dans la demeure familiale et s'entiche d'Anne, et que fait irruption Marte Herlofs, une vielle femme accusée de sorcellerie qui a bien connu la mère d'Anne... L'atmosphère est pesante (on peut trouver le film un peu lourd), les visages très expressifs (en particulier la mère et la jeune épouse), accentués par des jeux de lumière assez picturaux. Le point de vue sur la sorcellerie est assez conventionnel : les sorcières sont présentées comme dans les croyances traditionnelles comme des femmes ayant un pouvoir réellement maléfique. Mais le mysticisme de Dreyer n'est pas forcément un cléricalisme : les moyens de l'inquisition (torture) sont montrés avec effroi.

      24) ** ARAF, QUELQUE PART ENTRE DEUX (Yesim Ustaoglu, 2014)

      Zelga et Olgun sont employés d'une station-service au bord d'une autoroute reliant Istanbul à Ankara. La première tombe sous le charme d'un des routiers qui s'arrêtent régulièrement à la station. Le second espère la gloire en tentant de participer à un jeu télévisé (sordide). On se doute que les rêves ne seront pas accomplis... Le film est audacieux dans son propos, au fur et à mesure qu'on découvre son vrai sujet. Mais dans sa forme, une scène est vraiment insoutenable, disons qu'elle sert à montrer l'absurdité et la cruauté de morales caduques.

23) ** DUST CLOTH (Ahu Öztürk, 2015, inédit)

Nesrin et Hatoun sont deux femmes de ménage kurdes qui vivent à Istanbul. La première essaie de s'en sortir toute seule avec sa fille (son mari l'a quitté). La seconde, heureuse en ménage, aimerait accéder à un statut social plus élevé, à l'instar des patronnes pour lesquelles elles travaillent. Elles se sont liées d'amitié. Cinématographiquement, le film n'est pas très inventif, mais c'est un bon film social et féministe sur deux femmes qui subissent plusieurs facteurs d'exploitation ou de domination : précarité (en tant que femmes de ménage, elles n'ont pas de couverture santé), domination masculine ou racisme latent envers les kurdes.

22) *** J.F. PARTAGERAIT APPARTEMENT (Barbet Schroeder, 1992)

Après une rupture avec son petit ami infidèle, Allison Jones passe une petite annonce pour dénicher une colocataire. Son choix se porte sur Hedra, une jeune fille réservée. Peu à peu, celle-ci se permet de plus en plus de choses, et cherche à lui ressembler... Pendant les 2/3 du film, celui-ci est conforme à mon souvenir : un crescendo très élégant autour de l'amitié et du mimétisme. À chaque détail, la tension monte (inoubliable scène dans un salon de coiffure). Mais ce qui aurait pu être un très grand film référencé (Hitchcock, Polanski...) finit par basculer dans un univers à la Wes Craven (pour être gentil, en fait des surenchères à la limite du gore), le rire sous cape en moins. Cette concession à la mode hollywoodienne du début des années 90 (faire de plus en plus violent en attendant de se démarquer autrement, plus tard, par l'arrivée à maturité des effets spéciaux numériques) n'annihile pas tout le plaisir pris jusque là, le film demeurant un bon thriller psychologique au féminin, voire féministe (informaticienne en free-lance, Allison se sert également, au passage, de son instinct de défense contre un client qui la harcèle). Et bien sûr grandes performances de Bridget Fonda et Jennifer Jason Leigh. Revu plutôt avec plaisir. 

21) *** À PROPOS DE NICE (Jean Vigo, 1930)

Un court-métrage muet de 23 minutes sur la ville de Nice : Jean Vigo détourne une commande institutionnelle pour réaliser une sorte de documentaire animalier sur les riches oisifs niçois (avec de rares contrepoints plébéiens, par exemple quelques images du carnaval). On peut noter une étonnante séquence où sur une chaise à la terrasse d'un café se succèdent des bourgeoises assises exactement de la même manière, jambes croisées de façon identique, s'achevant de façon furtive par une femme nue dans la même position. Sinon, de manière générale, on sent l'influence de Dziga Vertov (L'Homme à la caméra est sorti l'année précédente), son frère Boris Kaufman participant aux prises de vues.

20) *** HIGH SCHOOL (Frederick Wiseman, 1968)

En France, on a un point de repère : Mai 68. Mais aux Etats-Unis ? On a l'impression, dans ce documentaire, de voir la vie d'un lycée de Philadelphie à la charnière de deux époques. D'un côté les règlements sont stricts, on peut observer des cours de maintien vestimentaire pour les filles (l'institution scolaire sert aussi sans le dire à la reproduction sociale). D'un autre côté, dans le même temps, on offre parfois aux élèves (par la présence de la caméra ?) la possibilité de débattre, donner leur avis ou se défendre face à une sanction. Détails amusants pour les spectateurs hexagonaux : les cours de français donnés par un professeur à l'accent impeccable (« Jean-Paul SarTRe », « Les français préparent les repas dans la cuisine mais les mangent dans la salle à manger »).

19) *** L'ARGENT DE LA VIEILLE (Luigi Comencini, 1977)

Depuis sept ans, une richissime américaine débarque à Rome pour jouer au scopone scientifico, un jeu de cartes, avec Peppino, un ferrailleur et sa femme Antonia, deux habitants d'un bidonville jouxtant la propriété qui espèrent enfin gagner... Le film est très drôle même sans véritable surprise. Rôles sur mesure pour Bette Davis en vieille increvable et pour Alberto Sordi, dont le visage se défait comiquement en une fraction de seconde. Pas besoin de comprendre les règles du jeu de cartes si particulier pour apprécier tous les éléments humoristiques du film.

18) *** BACCALAURÉAT (Cristian Mungiu, 2016)

Romeo, médecin dans une petite ville, a tout fait pour que Eliza, sa fille, soit acceptée dans une université britannique. Il ne reste plus à Eliza qu'à obtenir une très bonne moyenne au baccalauréat, une formalité pour elle. Mais elle se fait agresser aux abords du lycée, amoindrissant ses chances de réussite... Baccalauréat a eu le prix de la mise en scène à Cannes, celui du scénario aurait pu lui convenir tout autant (voire mieux). La toile de fond est la montée, dans la société roumaine, de l'individualisme occidental couplée à la persistance d'un niveau de corruption élevé. Le père, quasiment de tous les plans, est interprété par Adrian Titieni, qui jouait déjà le rôle d'un père de famille dans Illégitime, autre très bon film roumain sorti cette année.

17) *** LA TOUR DE GUET (Pelin Esmer, 2013)

Nihat, un homme hanté par une tragédie personnelle, prend ses fonctions de gardien dans une tour de guet qui surmonte une immense forêt et surveille les éventuels départs d'incendies. Seher est une jeune femme qui a abandonné la fac pour des raisons qu'on découvrira plus tard, et travaille dans une gare routière de la même région. Le film est l'entrecroisement de ces deux destins, de ces deux vies avec chacun un passé lourd à porter. Sans lenteur, sans forcer le trait, l'action s'inscrit dans de beaux décors naturels et finalement suggère beaucoup sur la condition des jeunes femmes en Turquie dans le régime actuel (ce qui lui arrive pourrait se passer partout ailleurs, mais les conséquences sont plus importantes, à cause de l'honneur, du qu'en dira-t-on etc).

16) *** VITA BREVIS (Thierry Knauff, 2015, inédit)

Fascinant moyen métrage de 40 minutes sur les éphémères, ces insectes qui, après une dernière métamorphose (et une première vie subaquatique de plusieurs années), ont quelques heures de parade aérienne. Cela commence doucement, de façon bucolique, puis il y a une apothéose à laquelle on ne s'attendait pas forcément. Le film est d'une grande force visuelle, accentuée par le choix du noir et blanc comme par un gros travail également sur le son.

15) *** LE MAÎTRE DU LOGIS (Carl Theodor Dreyer, 1925)

Viktor, qui a des soucis professionnels, se comporte en mari et père despotique. Sa femme Ida, épuisée, part se reposer à la campagne à l'insu de son mari, tandis que la vieille nourrice de Viktor s'installe dans leur appartement... Dreyer, fasciné par la religion (même s'il n'en est pas du tout question dans ce film), raconte une histoire de rédemption. On peut trouver que l'ancienne nourrice du tyran domestique arrive un peu trop vite à ses fins, mais quelle interprétation ! Un film de Dreyer où on rit, ça existe (la preuve), avec un contenu féministe sans doute osé pour l'époque (même au Danemark...).

14) *** LE PRÉSIDENT (Carl Theodor Dreyer, 1919)

Dilemmes moraux à travers trois générations. Dans la famille du personnage principal, on peut, je cite, être léger mais pas un coquin : il faut épouser l'amante si celle-ci tombe enceinte. Mais ce principe rentre en conflit avec un autre principe : pour ne pas finir misérable, il ne faut pas épouser une personne de condition sociale inférieure ou subalterne. Le président du tribunal (puisque c'est de lui qu'il s'agit) est partagé entre son devoir d'impartialité, jusqu'ici reconnu par tous, et le secours à sa fille (qu'il n'a pas élevée), accusée d'infanticide. Le premier film, méconnu, de Carl Theodor Dreyer, de très bonne tenue, avec une réelle maîtrise des flash-backs et des éléments symboliques (sabliers etc).

13) *** L'ATALANTE (Jean Vigo, 1934)

L'unique long métrage de Jean Vigo. Un couple de jeunes mariés embarque sur une péniche, « L'Atalante », pilotée par un marin haut en couleurs, Michel Simon, génial, avec ses tatouages et ses chats (quelques séquences d'anthologie). Sans en faire un chef d'œuvre absolu ni en goûter les moindres détails, on peut savourer la grande poésie de l'ensemble, hors des voies (navigables) toutes tracées. Dans cette copie (et à condition d'être anglophone), les sous-titres anglais compensent la médiocrité du son. Revu avec beaucoup de plaisir.

12) *** LA PASSION DE JEANNE D'ARC (Carl Theodor Dreyer, 1928)

Fidèle aux documents historiques, Dreyer raconte le procès de Jeanne d'Arc en 1431, où elle fut accusée d'hérésie par des juristes ecclésiastiques qui ne supportaient pas ses visions de saintes (qui faisaient concurrence à la parole sacrée du clergé), et la condamnèrent au bûcher... Bien qu'on connaisse l'histoire d'avance, le film est une expérience de cinéma mémorable. Pour les gros plans extraordinaires sur les visages : évidemment celui de Renée Falconetti (impressionnante) mais celui des juges également. Pour les décors réduits à leur plus simple expression. Pour le refus de toute concession. Sans doute le film le plus marquant de la période muette du cinéaste.

11) *** L'AVOCAT DE LA TERREUR (Barbet Schroeder, 2007)

Un excellent documentaire sur Jacques Vergès, mais aussi le portrait d'une époque, depuis les luttes pour la décolonisation jusqu'à la naissance du terrorisme international. Le film commence par l'évocation des massacres de Sétif commis par l'armée française en mai 1945, point de départ des convictions au départ anticolonialistes de Vergès, qui épouse d'ailleurs Djamilah Bouhired, une passionaria de l'indépendance algérienne. Le film n'est évidemment jamais une apologie de la violence de masse, qu'elle soit coloniale ou terroriste, par contre il ne fait pas un portrait uniquement à charge de l'avocat, il cherche à comprendre, ce qui est beaucoup plus intéressant. Par cette enquête, on comprend mieux les raisons de sa disparition pendant 8 ans (1970 – 1978) ou comment, par d'étranges connections dans le milieu du terrorisme, il en arrive à défendre à la fois Carlos, terroriste d'extrême gauche et Klaus Barbie. D'ailleurs, avec son charisme enjôleur, il rappelle lui-même que tout justiciable a le droit d'être défendu, mais qu'un avocat, contrairement à un médecin, peut refuser de prendre la défense de quelqu'un. Du coup la défense de certains dictateurs de Françafrique ne semble être qu'une trahison de ses idéaux de jeunesse (bien qu'il paraisse toujours sincèrement ému à l'évocation de la guerre d'Algérie).

10) *** LA DERNIÈRE LETTRE (Frederick Wiseman, 2002)

Anna Semionovna est une femme russe, juive et médecin dans une ville d'Ukraine. Dans la dernière lettre qu'elle envoie à son fils physicien installé loin de là à Moscou, elle parle de l'arrivée des Nazis, de l'Occupation, du ghetto, de la nature humaine... Pour une fois, Frederick Wiseman réalise une fiction et non un documentaire, inspiré par un chapitre du roman Vie et destin de Vassili Grossman. Mais il le fait avec un dépouillement extrême : Catherine Samie, une sociétaire de la Comédie Française, est l'unique et extraordinaire interprète d'Anna. Cela pourrait relever du one-woman-show, or il n'en est rien, c'est du cinéma, avec un jeu très inspiré avec les ombres portées de l'interprète qui font à la fois office de figurants et de décor du film. Et, bien sûr, le texte est magnifique.

9) *** LE MYSTÈRE VON BÜLOW (Barbet Schroeder, 1991)

À quelques jours de Noël 1980, la richissime Sunny Von Bülow est plongée dans un coma profond dont elle n'émergera plus. Une partie de ses enfants accusent leur beau-père Claus Von Bülow de tentative de meurtre. Condamné en première instance, ce dernier fait appel à Alan Dershowitz, un avocat new-yorkais pour réaliser une contre-enquête et le disculper. Le fait divers est réel, et le film est d'abord le choc de deux mondes entre cet avocat intègre et ses étudiants d'une part, et l'opulente famille de son client d'autre part. La mise en scène de ce polar, subtile et attentive aux moindres détails, atteint des sommets d'ambiguïté, notamment entre versions contradictoires. Une grande réussite, accentuée par la suavité de l'interprétation de Jeremy Irons dans le rôle de Claus et par l'énigmatique et sardonique voix off de l'épouse comateuse (Glenn Close). Revu avec grand plaisir (le grand écran permet de l'apprécier à plein).

8) *** UNE VIE DIFFICILE (Dino Risi, 1976)


Satire politique corrosive (le film, tourné en 1961, ne sortira notamment en France que quinze ans plus tard) autour d'un jeune journaliste idéaliste de gauche, ancien Résistant, qui vit de façon assez précaire à Rome, ce qui finit par lasser sa femme. Il essaie aussi de publier un roman autobiographique : refus des éditeurs (« Vous critiquez l'armée ! - L'armée allemande ! - Oui, mais l'armée allemande, c'est quand même l'armée... »). Excellente scène où le couple affamé va manger à l'œil chez des monarchistes le jour du référendum qui proclame la République... L'histoire n'est pas drôle, mais le film l'est constamment (sans oublier une fin grinçante), grâce aux idées de mise en scène de Risi, mais aussi aux dialogues de Rodolfo Sonego, et à l'interprétation irrésistible d'Alberto Sordi et Lea Massari.

7) *** KES (Ken Loach, 1970)

Billy, un gamin de 11 ans vivant dans une petite ville minière d'Angleterre, découvre un faucon, qu'il nomme Kes et qu'il va tenter de dresser. Il éduque mieux Kes qu'il n'est lui même éduqué par sa famille (entre une mère un peu dépassée et un grand frère qui le prend pour souffre-douleur) ou par l'institution scolaire (mis à part un professeur plus attentionné que les autres). C'est le deuxième film de Ken Loach, mais tout est déjà là, à commencer par la révolte contre la cruauté du monde tel qu'il est. Formellement, il est très soigné (musique, scènes avec l'oiseau...), en utilisant un langage cinématographique simple, adapté à son sujet et accessible au plus grand nombre, y compris sans doute aux spectateurs de l'âge de Billy. Très belle réussite.

6) *** LA SOCIOLOGUE ET L'OURSON (Etienne Chaillou, Mathias Théry, 2016)

Sur le fond, ce documentaire décrypte les enjeux de la loi sur le mariage pour tous (peut-être la seule loi authentiquement de gauche de tout le quinquennat Hollande), avec les éclairages de la sociologue Irène Théry. Institution du mariage, famille, filiation sont tour à tour interrogées, avec des perspectives historiques et autobiographiques. Cela aurait pu suffire à donner un film très intéressant, d'autant que les propos sont clairs et dépassionnés. Mais il y a la forme : s'il y a quelques images d'archives (de 2012 – 2013), dont une visite éclair de l'Élysée, la matière principale est constituée de conversations téléphoniques entre Irène Théry et son fils Mathias, co-réalisateur du film. Et ces échanges sont restitués par d'irrésistibles séquences d'animation de marionnettes (oursons entre autres), une vraie et audacieuse trouvaille pédagogique pour que le spectateur s'approprie le sujet. En bonus, la relation mère – fils entre Irène et Mathias. Jubilatoire.

5) *** LE C.O.D. ET LE COQUELICOT (Jeanne Paturle, Cécile Rousset, 2013)

Un documentaire de 24 mn concocté à partir des témoignages de cinq jeunes enseignants arrivés en même temps dans une école primaire d'un quartier difficile de la région parisienne, et qui ont choisi d'y rester, la stabilité dans le temps de l'équipe pouvant permettre d'essayer de construire quelque chose. Mais on n'entend que leurs voix (ce qui permet probablement une plus grande liberté de parole) : le récit est illustré en animation (de divers styles), y compris les remarques abstraites. Sur le fond, on sent le vécu. Sur la forme, les images sont très alertes et apportent toujours quelque chose de plus, détournent des clichés, enrichissent le propos par de nouvelles associations d'idées visuelles. Un travail épatant.

4) **** MOI, DANIEL BLAKE (Ken Loach, 2016)

Daniel Blake est un menuisier de 59 ans qui est obligé par son médecin, suite à des problèmes cardiaques, de s'arrêter de travailler. Mais dans le même temps, il est obligé par l'assurance chômage, de rechercher un emploi sous peine de sanction. Dans un « job center », il fait la connaissance de Katie, une mère célibataire en difficulté... On en reparlera une fois que tous les films en compétition à Cannes seront visibles, mais la Palme d'or pour ce film est une bonne idée ! En terme purement cinématographique, la mise en scène n'est pas avant-gardiste, mais il y a une vraie efficacité et je n'ai vu en revanche aucune maladresse ni faute de goût. Ken Loach a pris la peine de construire de vrais personnages (s'il n'avait pas eu la récompense suprême, le scénario et l'interprétation de Dave Johns auraient pu être célébrés). Une nouvelle fois, Loach n'est pas manichéen, sa grande affaire c'est la justice, pas une morale binaire (bien/mal). Un film avec peu d'espoir ? Oui, peut-être, mais, avec quelques notes d'humour grinçant, un film de colère (celle du réalisateur) et de dignité (celle des personnages).

3) **** AT BERKELEY (Frederick Wiseman, 2014)

Documentaire en immersion dans la prestigieuse université américaine, une université publique qui subit des pertes de subvention importantes de la part de l'État de Californie (contribution à hauteur de 16 %, au lieu de 30 à 40 % quelques années auparavant). Le montage est excellent : les scènes durent exactement ce qu'il faut, on ne voit pas le temps passer. On n'a pas envie que ça s'arrête, et heureusement ça dure 4h... Beaucoup de personnages et autant de points de vue différents. Fidèle à sa méthode, Frederick Wiseman n'a ajouté aucune voix off. Parmi les problématiques abordées : comment dans le contexte d'austérité assurer la qualité de l'enseignement, retenir ou attirer les professeurs les plus brillants, continuer à éveiller l'esprit critique des étudiants, les inviter à penser hors cadre, individuellement ou collectivement, dans leur domaine professionnel ou leur responsabilité civique, puisqu'ils sont destinés à évoluer parmi l'élite de la nation ? Passionnant...

2) **** ORDET (Carl Theodor Dreyer, 1955)

Dans les années 30, Morten Borgen, un vieux fermier, vit dans un village danois avec ses trois fils : l'aîné et sa femme qui attendent un nouvel enfant, Johannes, un mystique qui se prend pour Jesus Christ, et le dernier qui voudrait se marier à la fille d'une famille avec qui ils sont en froid, pour des querelles religieuses... La scène finale, impressionnante, émeut même lorsqu'on s'y attend et qu'on la sait impossible. Un miracle de mise en scène (et inversement). Dreyer croit au cinéma... Il est possible que cette scène ait inspiré Lars Von Trier, dans le culot, pour la séquence finale de Melancholia (bien que diamétralement opposée). Auparavant, les personnages ont incarné différentes attitudes par rapport à la foi (ce qui induit ici des positions physiques différentes à l'image). Il n'y a quasiment pas de plan de coupe ni de champ/contre-champ, mais au contraire des plans-séquences avec des mouvements de caméra discrets pour obtenir une composition des plans parfaite à tout instant. Comme quoi le formalisme le plus pur et le plus rigoureux n'empêchent pas de créer une atmosphère dans laquelle le spectateur ne peut qu'être embarqué.

1) **** CLÉO DE 5 À 7 (Agnès Varda, 1962)

Cléo, une jeune chanteuse plutôt frivole, craint d'être atteinte d'un cancer. Il est 17h, par une belle journée de début d'été, et elle a deux heures devant elle avant de recevoir les résultats de ses examens médicaux... Agnès Varda nous propose un film sans aucune ellipse, avec un temps continu réaliste : l'heure apparaît régulièrement dans l'écran, et les trajets de son héroïne, qu'on ne quitte jamais, sont élaborés pour être crédibles en temps réel. Ce principe, rare (même s'il a été adopté récemment par le tandem Ducastel – Martineau pour Théo et Hugo dans le même bateau), fait tout le sel (le charme et l'émotion) de ce film, que je revois avec beaucoup de plaisir. Beaucoup d'ingrédients d'anthologie, citons pêle-mêle : les déambulations parisiennes, l'appartement presque tout blanc de Cléo (à l'exception de rideaux noirs qui prennent une grande importance lors d'une scène chantée mémorable), les compositions de Michel Legrand (dans la séquence où il intervient dans son propre rôle – ou presque – mais pas uniquement), l'extrait de film muet tourné pour l'occasion avec les copains de la Nouvelle Vague (Godard, Karina). Une vraie fête du cinéma !

Festival de La Rochelle 2014

Jean-Jacques Andrien / Howard Hawks / Midi Z / Pippo Delbono / animation tchèque / Bernadette Lafont / Hanna Schygulla / Muets soviétiques / Bruno Dumont

 

Mon festival international du film de La Rochelle 2014



23) ** LE GRAND PAYSAGE D'ALEXIS DROEVEN (Jean-Jacques Andrien, 1981)

Dans la campagne des élevages bovins et de l'exploitation laitière de l'Est de la Belgique (également théâtre de son documentaire Il a plu sur le grand paysage, réalisé trente ans plus tard), Jean-Jacques Andrien filme le paysage physique et mental de Jean-Pierre (Jerzy Radziwilowicz). Celui-ci vient de perdre son père, Alexis Droeven (Maurice Garrel, excellent), éleveur syndicaliste, et reprend contact avec sa tante (Nicole Garcia, à la voix singulière). Un film fantomatique, mais où la réalité sociale et surtout politique (tension entre francophones et néerlandophones) s'insère assez peu dans la fiction. Davantage ambitieux que réussi.

22) ** CHERIE, JE ME SENS RAJEUNIR (Howard Hawks, 1952)

Barnaby Fulton (Cary Grant) tente de mettre au point un sérum de rajeunissement. Sans succès. Jusqu’au jour où un chimpanzé du laboratoire s’amuse à mélanger ses fioles et vide sa mixture dans le distributeur d’eau. Barnaby s’abreuve sans le savoir de ce produit miracle… Premières scènes élégantes sur les effets du temps, de la maturité. Ensuite, c'est une surtout une comédie inégale sur les dégâts provoqués par l'élixir de jouvence. Jerry Lewis fera mieux 10 ans plus tard avec Docteur Jerry et Mister Love. Bonne interprétation (notamment des chimpanzés).


21) ** LE PORT DE L'ANGOISSE (Howard Hawks, 1945)

En 1940, à Fort-de-France, Harry Morgan est un américain propriétaire d’un bateau et guide occasionnel pour de riches touristes. Mais sous la pression du propriétaire de son hôtel (Marcel Dalio) et motivé par sa rencontre avec Mary, une belle aventurière désœuvrée, il accepte de faire rentrer clandestinement dans l’île un des chefs de la Résistance… Ce n'est pas le meilleur film avec le couple Humphrey Bogart – Lauren Bacall, mais ils sont la meilleure raison d'aller voir le film. Sur le fond, un mélange très américain d'esprit de résistance et d'individualisme...


20) ** C'EST LE BOUQUET (Jeanne Labrune, 2002)


Après Ça ira mieux demain, Jeanne Labrune livre une nouvelle « fantaisie » : ici une comédie satirique sur une certaine élite parisienne, son hypocrisie, sa fausse érudition minée par l'esprit de commerce (selon une des protagonistes, Kant bien placé peut aider à vendre dix moissonneuses-batteuses), ses expressions ridicules ou qui ne veulent rien dire. Et, bien sûr, la novlangue dominante : « flexibilité », « nouvelle économie »... Un petit film bien servi par Sandrine Kiberlain, Jean-Pierre Darroussin, Dominique Blanc, Mathieu Amalric...


19) ** ICE POISON (Midi Z, 2014, inédit)

La rencontre dans une petite ville de province birmane d'un jeune paysan ayant dû quitter sa ferme qui ne le nourrit plus, et d'une jeune femme revenue au pays après avoir émigré en Chine pour travailler. Le réalisateur Midi Z est très didactique (un peu trop) sur la situation sociale dans son pays. Formellement de belles images à la composition soignée pour ce sombre constat sur la jeunesse enfumée...

18) ** UNE FILLE DANS CHAQUE PORT (Howard Hawks, 1928)

À chaque fois que le marin Spike séduit une fille dans un port, un tatouage lui apprend qu'un certain Bill l'a devancé. Jusqu'au jour où... Louise Brooks, très bien évidemment, est un peu sous-employée et n'a droit qu'au dernier tiers du film. Ce n'est pas le meilleur Hawks non plus. Mais le film est assez amusant, surtout quand il est excellemment accompagné par Jacques Cambra au piano.

17) ** AMORE CARNE (Pippo Delbono, 2013)

Essai inégal, forcément inégal. D'images tournées avec une petite caméra (parfois cachée), Pippo Delbono en tire un film digne d'un opéra. En ouvrant son film sur la répétition du test du sida, il fait presque sourire sur sa séropositivité. Grâce à certains de ses amis artistes (la danseuse étoile Marie-Agnès Gillot, le groupe Les Anarchistes), il tente de réaliser une danse de vie qui défie la mort. La musique est omniprésente, le texte convoque Rimbaud... Belles séquences avec sa mère ou avec Irène Jacob.


16) *** LE ROSSIGNOL DE L'EMPEREUR DE CHINE (Jiri Trnka, 1948)


Un petit garçon se rêve empereur de Chine. Dans son merveilleux palais, celui-ci collectionne toutes sortes de choses. Il lui manque un rossignol, qui paraît-il chante mieux que personne. Il est guidé dans sa quête par une petite fille (qui ressemble à la petite voisine du garçon rêveur du début)... Jolie fable, adaptation inventive d'un conte d'Andersen par l'un des maîtres de l'animation tchèque (en marionnettes). En avant-programme, le court-métrage Inspiration, réalisé à la même époque par un autre maître, Karel Zeman, qui anime du verre, est réellement très inspiré...

15) *** L'AMOUR C'EST GAI, L'AMOUR C'EST TRISTE (Jean-Daniel Pollet, 1968)

Un tailleur pour hommes, Léon (Claude Melki, étonnant acteur burlesque entre Buster Keaton et Gad Elmaleh), partage avec sa sœur Marie un petit deux pièces. Dans l'une, il reçoit ses clients, dans l'autre elle (soi-disant cartomancienne) accueille les siens, envoyés par Maxime, son fiancé... Le film a le mérite de faire redécouvrir Bernadette Lafont jeune (dans le rôle de Marie). On s'amuse également à reconnaître, surtout à sa voix, Jean-Pierre Marielle, désopilant en Maxime. Grâce à lui, le film a une truculence qui fait oublier le sordide.

14) *** LE SPORT FAVORI DE L'HOMME (Howard Hawks, 1964)

Roger (Rock Hudson), auteur d’un livre à succès sur l’art de la pêche, doit participer malgré lui à un concours de pêche. Mais l’homme n’a jamais tenu une canne de sa vie ! Pour ne pas révéler l’imposture, il n’a pas d’autre choix que de s’adjoindre les conseils pas toujours avisés de la charmante organisatrice, Abigail Page… Le sujet est on ne peut plus mineur mais c'est une jolie réussite. Le scénario est mince, mais les dialogues sont épatants et les gags inventifs dans la meilleure tradition burlesque américaine (presque digne de Buster Keaton, si si !).

13) *** LILI MARLEEN (Reiner Werner Fassbinder, 1981)

L'histoire de la célèbre chanson et de son interprète, entre adoubement par Hitler et lien avec un réseau de résistants juifs suisses. Avec de grands moyens de reconstitution historique, la forme de ce film semble moins personnelle que d'autres films de Fassbinder. Mais le fond est tout sauf lisse : Willie est manipulée, sa chanson est à la fois l'hymne amoureux des bourreaux et un symbole de la résistance. Le mélodrame est d'en faire une femme qui cherche à s'émanciper (avant toute conscience politique), avec toutes les ambiguïtés que déploie Hanna Schygulla dans son interprétation.


12) *** LES COMBATTANTS (Thomas Cailley, 2014)


Rencontre entre Arnaud (Kévin Azaïs), un jeune menuisier orphelin, et une jeune fille athlétique obsédée par la survie (Adèle Haenel, une nouvelle fois excellente). Pour son premier film, Thomas Cailley livre une comédie satirique qui moque à la fois l'armée d'une part, et l'individualisme d'autre part (titulaire d'un master en économie, la jeune fille semble prendre à la lettre les robinsonnades des raisonnements libéraux). Il manque peut-être un peu de profondeur à l'ensemble, mais Thomas Cailley se plaît également à convoquer, toujours avec un humour alerte, les codes de plusieurs genres cinématographiques.

11) *** MIRACLE AU VILLAGE (Preston Sturges, 1944)


Après une soirée bien arrosée en compagnie de soldats américains qui fêtent leur départ, la jeune Trudy se découvre mariée et enceinte, sans parvenir à se rappeler de l’identité de l’heureux élu. Son ami Norval, amoureux d’elle depuis l’enfance, décide de l’aider et lui propose de l’épouser… Hilarante « screwball » comédie, hyper – rythmée dans les situations comme dans les dialogues. Mais, derrière le pur divertissement, une satire de l'hypocrisie de la société US de l'époque. Preston Sturges a déjoué la censure avec brio.


10) *** LE CUIRASSE POTEMKINE (Sergueï Eisenstein, 1925)


Film de commande pour commémorer le 20è anniversaire de la première révolution russe. Eisenstein reconstitue un épisode épique de celle-ci : la révolte des marins du cuirassé Potemkine, et ce qui va s'en suivre : la sanglante répression, et la contagion de la révolte... Dans ce film muet en noir et blanc, Eisenstein apporte à un moment une touche de couleur : le rouge d'un drapeau... La séquence de l'escalier est mémorable. Sur le fond, le film est très bien, mais la brièveté de certains plans peut empêcher l'émotion ou le côté spectaculaire de surgir.

9) *** P'TIT QUINQUIN (Bruno Dumont, 2014)

Une série comico – policière, diffusée sur Arte en septembre 2014 en 4 x 52 mn, et qui réconcilie avec l'œuvre de Dumont. Sur le fond, le terrain est connu : le Nord, la marginalité, le Mal... Mais il s'agit d'une enquête improbable et burlesque autour d'étranges crimes aux abords d'un village côtier du Boulonnais. Et d'une bande de gamins (pas très bien élevés) menée par P'tit Quinquin et Ève, son amoureuse : belle observation de l'enfance, sans niaiserie aucune. Dumont insuffle à ses plans implacables une veine comique qui tiendrait à la fois de Tati et de Groland. Même si le trait est parfois très épais, c'est une belle curiosité et une bonne surprise.


8) *** BANDE DE FILLES (Céline Sciamma, 2014)


Marieme est une adolescente de 16 ans, qui va être de tous les plans (du film) et de tous les plans de la bande de filles qu'elle va intégrer. Pendant un bon moment, on ne sait pas trop où l'auteure Céline Sciamma veut en venir (et c'est tout à l'honneur de cette spécialiste du scénario que de ne pas proposer de rails tout tracés). Et on peut aussi en dire autant du début de chaque plan emblématique : après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme ses talents de mise en scène. Beau casting (avec que des filles noires, comme dans 35 Rhums de Claire Denis), musique efficace, mais un poil trop envahissante, de Para One.

7) *** LE VILLAGE DU PECHE (Olga Preobrajenskaia, 1927)

1914, dans le petit village russe de Riazan. Orpheline, Ana vit avec sa tante. Toutes deux croisent Wassily, un puissant fermier, et son fils Ivan. Ana et Ivan tombent amoureux. Mais Ivan doit partir à la guerre. Profitant de son absence, Wassily fait des avances à la jeune femme... Beau travail presque ethnographique sur la vie d'un village russe avant la révolution de 1917. Remarquables images de moisson. Au niveau intime, Olga Preobrajenskaia, première femme cinéaste de son pays, réalise un drame pré-féministe sur des sujets tabous, sans aucun moralisme (le titre français, Le Village du péché, n'est pas des plus heureux), mais la révolte (que cela nous inspire) n'est pas loin.

6) *** IL A PLU SUR LE GRAND PAYSAGE (Jean-Jacques Andrien, 2014)

En retournant à Verviers, lieu d'une de ses fictions réalisée trente ans plus tôt (Le Grand paysage d'Alexis Droeven), Jean-Jacques Andrien réalise l'un des plus beaux documentaires sur l'évolution contemporaine de l'agriculture. Contrairement à ceux filmés par Depardon, les agriculteurs qu'il rencontre ne sont pas des taiseux : avec dignité et pudeur, quelle que soit la taille de leur exploitation, ils sont loquaces (et perspicaces) sur la disparition des quotas laitiers en 2015, sur les négociations secrètes pour supprimer les droits de douanes (Grand marché transatlantique, OMC), sur leur attachement au métier et la transmission (la culture paysanne est une culture de la continuité)...

5) *** AMOUR FOU (Jessica Hausner, 2014)

Berlin, dans la haute société du 19è siècle. Le jeune poète tragique Heinrich souhaite dépasser le côté inéluctable de la mort grâce à l’amour : il tente de convaincre, en vain, sa cousine Marie de décider ensemble leur suicide. Henriette, une jeune mariée qu’Heinrich avait également approchée, semble soudainement tentée par la proposition lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable... En s'inspirant librement du suicide du poète Heinrich von Kleist, la cinéaste Jessica Hausner livre une œuvre à la mise en scène très stylisée (plans fixes, images d'une beauté étrange et inhabituelle) qui renforce le sentiment d'une noblesse éloignée de la vraie vie. Excellente interprétation ad hoc. Un film paradoxalement lumineux.

4) *** L'HUMANITE (Bruno Dumont, 1999)

Pharaon de Winter (Emmanuel Schotté), petit-fils du peintre du même nom, vit seul avec sa mère dans le Nord. Il passe son temps libre à jardiner, à faire du vélo, mais surtout en compagnie de sa voisine, la sensuelle Domino (Séverine Caneele). Lieutenant de police, il doit enquêter sur le viol et le meurtre d'une fillette. Ses investigations vont le conduire non seulement à la recherche du criminel, mais aussi en quête de preuves d'humanité entre les êtres... Une œuvre captivante sur la nature humaine, bien que non naturaliste. Les prix d'interprétation à Cannes sont mérités, d'autant plus que Pharaon de Winter est un personnage extraordinaire. Pas obligé d'être raccord avec le mysticisme de Dumont pour apprécier le film.

3) **** WINTER SLEEP (Nuri Bilge Ceylan, 2014)

Ayden, comédien à la retraite, tient un petit hôtel de luxe, dans un site remarquable, avec sa jeune épouse Nihal (qu'il semble ne plus aimer) et aussi Neda, sa sœur récemment divorcée. À quelques encablures, le village, troglodyte comme l'hôtel, abrite des pauvres, dont des locataires endettés d'Ayden... Nuri Bilge Ceylan réussit le tour de force de nous intéresser pendant 3h15 à son trio de personnages principaux, alors que l'homme est assez peu sympathique (un peu comme dans Les Climats). Ce n'est certes pas le choc des Scènes de la vie conjugale de Bergman (comparaison peu pertinente), mais les longues confrontations entre Ayden et Nihal ou Neda sont denses, profondes. Surprise stylistique : le cinéaste d'Il était une fois en Anatolie livre peu de plans larges, mais beaucoup de champs/contre-champs qui enferment les personnages dans leur logique propre.

2) **** SILS MARIA (Olivier Assayas, 2014)

À 18 ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, une jeune fille ambitieuse et trouble qui conduira au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, on propose à Maria de reprendre cette pièce, mais cette fois dans le rôle d'Helena... En grande forme, Olivier Assayas livre un grand film d'actrices à tous points de vue, mais aussi un hommage à leurs assistantes. Troublante correspondance entre théâtre et réalité (quelques scènes sont remarquables de confusion, comme dans Aimer, boire et chanter, le dernier Resnais). Krysten Stewart est très convaincante, et Juliette Binoche aurait mérité le prix d'interprétation à Cannes. Très romanesque, le film n'aurait pas dû repartir bredouille non plus.

1) **** L'HOMME A LA CAMERA (Dziga Vertov, 1929)

Comme La Jetée de Chris Marker, programmé l'an dernier, un film un peu au-dessus de tous les autres, par sa forme notamment. L'histoire d'un homme à la caméra qui filme la vie quotidienne d'une grande cité soviétique. Un carton au début annonce non sans humour un film sans scénario ni acteurs. Le résultat est captivant. C'est un film-manifeste à divers niveaux de lecture. Un prototype (non reproductible) qui bouscule les conventions, avec des prises de vue et un montage-collage exceptionnels (plans hyper-courts qui pourtant ne fatiguent pas et arrivent à maintenir l'attention).

 

Festival de La Rochelle 2013

Jerry Lewis / Valeria Bruni Tedeschi / Andreas Dresen / Heddy Honigmann / Nouveau cinéma chilien / Billy Wilder / Max Linder

 

 

Mon festival international du film de La Rochelle 2013


23) ** ZAZIE DANS LE METRO (Louis Malle, 1960)

Louis Malle (et Jean-Paul Rappeneau !) adaptent au cinéma le célèbre roman de Raymond Queneau paru l'année précédente. Il y a bien sûr toujours le langage fleuri de la gamine. Louis Malle a voulu inventer un langage cinématographique ad hoc. Certaines folies semblent avoir mal vieilli (post-synchronisation très approximative de certains dialogues, emballement pas forcément contagieux du scénario). Il reste néanmoins de bonnes idées : la scène de la Tour Eiffel, ou encore une église prise successivement pour différents monuments de Paris...

22) ** ARTISTES ET MODELES (Frank Tashlin, 1956)

Une comédie musicale pas incontournable mais assez drôle, autour du duo comique Jerry Lewis (en quasi-attardé mental fan de bandes dessinées) et Dean Martin (en dessinateur sans le sou qui essaie de transcrire en BD les rêves de son ami). L'humour du film ne se limite heureusement pas aux grimaces de Jerry Lewis : les personnages féminins, pétulantes Dorothy Malone et Shirley MacLaine, ont de vrais rôles. Et surtout, il fait la part belle au burlesque (même si les gags sont parfois longuets ou inégaux).

21) ** OUBLIE-MOI (Noémie Lvovsky, 1995)

Nathalie (Valeria Bruni Tedeschi) est rejetée par celui qu'elle aime (Laurent Grevill) et fait souffrir celui qui l'aime (Emmanuel Salinger)... Le premier film de Noémie Lvovsky (qui fera mieux ensuite : Les Sentiments, Camille redouble...), en phase avec le jeune cinéma d'auteur français de l'époque, place en son cœur les hésitations amoureuses d'une jeune femme des années 90. Au point que les autres personnages, excellemment interprétés (Emmanuelle Devos et Philippe Torreton font aussi partie de la distribution), n'existent que dans leurs interactions avec le personnage principal.

20) ** WHISKY AVEC VODKA (Andreas Dresen, 2009, inédit)

Au cours d'un tournage de film, le réalisateur décide que chacune des scènes avec Otto Kullberg, star vieillissante et alcoolique, sera tournée une seconde fois par un autre acteur, un comédien de théâtre qui n'a jamais fait de cinéma... Dans le cinéma démocratique d'Andreas Dresen, chacun a ses raisons, ses qualités et ses faiblesses. Une comédie plaisante tournée entre deux films majeurs (Septième ciel et Pour lui).

19) ** DOCTEUR JERRY ET MISTER LOVE (Jerry Lewis, 1963)

Un professeur de chimie au physique ingrat, et dont les cours sont assez catastrophiques, prépare en secret un élixir qui le transformera en un crooner irrésistible et sûr de lui... Il s'agit évidemment d'une parodie burlesque du Dr Jerry et Mr Hyde de Stevenson. Il s'appuie sur un scénario plus narratif qu'un simple prétexte aux gags. Plus satirique aussi, puisqu'il égratigne au passage la société de consommation, le vedettariat et la tyrannie des apparences : le double bellâtre se révèle pire que le savant hideux maladroit mais humain...

18) ** LA BAIE DES ANGES (Jacques Demy, 1963)

Jean, un jeune employé de banque, est initié par un collègue aux jeux d'argent. Chanceux, il part à Nice jouer au casino, où il rencontre une certaine Jackie (Jeanne Moreau teinte en blonde), habituée des lieux. Le scénario est mince (et hautement improbable mathématiquement). Mais certains dialogues sont savoureux (hésitation d'un personnage qui emploie l'adjectif « versatile » au lieu de « volubile »), certains détails aussi. Une œuvre assez mineure dans la filmographie de Jacques Demy, et atypique aussi (les personnages semblent s'en remettre au hasard, loin des figures entêtées comme Lola).

17) ** O AMOR NATURAL (Heddy Honigmann, 1996, inédit)

La cinéaste néerlandaise réalise au Brésil un documentaire chaleureux sur l'amour et la sexualité, en faisant lire par des personnes variées (mais pas choisies au hasard) d'un certain âge des poèmes érotiques posthumes de Carlos Drummond de Andrade, grand poète brésilien (1902-1987), et en recueillant leurs impressions... Grâce à la qualité de son regard, Heddy Honigmann évite le plus souvent, et sans faux fuyants, un résultat qui serait trop littéraire ou trop impudique.

16) ** PLAY (Alicia Scherson, 2007)

Deux personnages suivis en parallèle à Santiago du Chili. Le premier est une jeune fille mapuche, Cristina, aide ménagère auprès d'un vieillard en fin de vie. Le second est un jeune homme plutôt aisé, Tristan, en pleine rupture sentimentale. Tristan perd sa sacoche, Cristina la trouve et observe son contenu avec fascination... Pour son premier long métrage, Alicia Scherson concocte un joli petit film ou chaque personnage a son propre univers (y compris sonore). Des choses assez ténues mais un vrai désir de cinéma.

15) ** VIOLETA (Andrés Wood, 2012)

Un biopic de Violeta Parra (1917 – 1967), chanteuse populaire chilienne, poète, peintre, artiste complète et engagée, basée sur la biographie écrite par son fils Angel. Le film bénéficie de la remarquable implication de l'actrice principale, Francisca Gavilan, qui interprète elle-même les chansons de Violeta. Par contre, sans doute pour échapper au risque de l'académisme (qui affaiblissait un peu l'attachant Mon ami Machuca) et de la narration linéaire, le montage s'évertue à mêler abusivement toutes les différentes époques de sa vie. Un peu moins de systématisme n'aurait pas nui à ce film néanmoins émouvant.

14) ** LE GOUFFRE AUX CHIMERES (Billy Wilder, 1951)

Afin de relancer sa carrière, Charles Tatum (Kirk Douglas), journaliste frustré de travailler pour la presse quotidienne régionale, saisit sa chance lorsqu'un homme est piégé sous terre. Il organise l'exclusivité du fait divers, puis met en place un véritable cirque médiatique. Le film est un échec public et critique à sa sortie. Pourtant, l'ironie chère au cinéaste se retrouve dans cet opus plus dramatique. Avec certes peut-être moins de finesse que d'habitude, il fustige les ressorts médiatiques sensationnalistes, et plus largement le voyeurisme et la cupidité généralisés (toujours d'actualité, non ?).

13) *** SIDEWALK STORIES (Charles Lane, 1990)

Joli exercice de style (noir et blanc, sans paroles, partition musicale ad hoc) réalisé dans un New-York contemporain. Charles Lane se donne le rôle principal d'un jeune artiste de rue, qui tente vainement de gagner sa vie en caricaturant les passants. Un soir, il recueille une fillette qui semble abandonnée... Le film prend l'allure d'un conte, entre tendresse et dureté voire violence, avec une majorité d'interprètes de « minorités visibles », alliance de cinéma des origines et de cinéma social.

12) *** UN CHÂTEAU EN ITALIE (Valeria Bruni Tedeschi, 2013)

D'inspiration lointainement autobiographique (le personnage principal n'a pas de sœur), c'est l'histoire d'une actrice qui a arrêté de jouer, se cherche encore, est obsédée par le désir de maternité, à l'heure où son frère est gravement malade, le tout dans une famille de la grande bourgeoisie industrielle italienne... Il y a de savoureuses ruptures de ton dans ce film, qui peut dérouter, car il n'y a pas spécialement de personnages dans lesquels se projeter. Quelques bouffées burlesques surgissent à des moments inattendus, en particulier grâce à l'actrice-réalisatrice.

11) *** WILLENBROCK, LE ROI DE L'OCCASE (Andreas Dresen, 2005, inédit)

Bernd Willenbrock est un vendeur de voitures d'occasion hors pair, charismatique comme il se doit. Jusqu'au jour où avec son épouse il se fait agresser... Avec son style en demi-teinte, Andreas Dresen réalise une satire du self-made man capitaliste et macho qui achète (et vend) tout ce qu'il veut, y compris les femmes... L'agression est-elle un événement qui va lui permettre de changer sa façon de voir ? La morale triomphera-t-elle ? Le cinéaste y répond tranquillement, en s'appuyant sur des interprètes excellents (Axel Prahl, Inka Friedrich, Ursula Werner).

10) *** SUZANNE (Katell Quillévéré, 2013)

C'est un destin tragique au féminin que raconte la jeune cinéaste Katell Quillévéré, pour sa deuxième réalisation après Un poison violent. Il serait dommage de déflorer l'intrigue, qui doit pouvoir se découvrir sans en savoir davantage. Katell Quillévéré joue beaucoup des ellipses, mais les scènes distillent suffisamment d'indices pour nous faire comprendre la situation nouvelle (ce principe peut faire penser au Pialat de Sous le soleil de Satan, même si le sujet n'a rien à voir). Le personnage de Suzanne est fort (et remarquablement interprété par Sara Forestier), mais d'autres le sont aussi, notamment le père (François Damiens) et la sœur (Adèle Haenel).

9) *** NAVIDAD (Sebastian Lelio, 2009)

Un couple d'étudiants qui veut faire le point sur leur relation passe les fêtes de fin d'année dans une demeure un peu isolée, en fait l'ancienne maison de famille de la jeune fille, tombée à l'abandon. Ils y découvrent Alicia, une adolescente de 15 ans en fugue... C'est Noël au Chili, donc c'est l'été. Le décor singulier est un cocon pour les trois jeunes personnages qui surmontent deuils et doutes. Les enjeux se dévoilent très progressivement (Sebastian Campos Lelio dose ses effets). Un film resserré et ample à la fois.

8) *** ASSURANCE SUR LA MORT (Billy Wilder, 1944)


Walter, un courtier peu scrupuleux, tombe amoureux d'une femme fatale qui le manipule et le pousse à tuer son mari pour toucher son assurance. Avec son expérience des situations criminelles (trouvées dans certains dossiers d'assurance) il exécute un crime apparemment parfait. Sera-t-il découvert ? Très bon scénario, co-écrit avec Raymond Chandler d'après James Cain, qui lance le genre des films noirs, puisque la mise en scène se place du côté de Walter (interprété par Fred MacMurray, déjà dans les assurances 16 ans avant La Garçonnière où il joue le big boss). Un classique.

7) *** BOULEVARD DU CREPUSCULE (Billy Wilder, 1950)

Joe (William Holden) est un jeune scénariste aux abois qui fait par hasard la connaissance de Norma Desmond (Gloria Swanson), une ancienne gloire du cinéma muet. Norma lui demande de réécrire un scénario qu'elle avait elle-même rédigé... C'est une sorte de satire de Hollywood, en moins poussée que Les Ensorcelés, réalisé deux ans plus tard par Vincente Minnelli. C'est surtout un drame poignant autour d'une star déchue. Rempli de notations cinéphiles. Et avec un mystérieux personnage de majordome (Erich Von Stroheim !) et la rapide mais savoureuse apparition de Buster Keaton.

6) *** SEPT ANS DE MALHEUR (Max Linder, 1921)

Un des premiers longs-métrages comiques du cinéma, réalisé juste avant le Kid de Chaplin. Max Linder y reprend son personnage de dandy, avec certaines scènes d'anthologie. Mention spéciale à la séquence clé du miroir : un matin, un de ses valets brise un miroir, et, pour parer au plus pressé, désigne un autre domestique pour jouer le rôle du reflet du maître de maison. Comme ce dernier veut se raser, cela donne un sommet de burlesque. La suite du film n'est pas triste non plus, dans la lignée de ses courts-métrages (comme Max et son taxi, montré avant, avec entre autres un cheval attelé à l'envers). Excellent accompagnement de Jacques Cambra au piano.

5) *** GRAND CENTRAL (Rebecca Zlotowski, 2013)

Il s'agit d'une histoire d'amour compliquée dans le milieu des sous-traitants du nucléaire. La fiction est bien documentée (cela fait un certain effet de lire l'excellent rapport du Parti de Gauche à ce sujet après avoir vu le film), et les scènes d'intérieur ont été tournées dans une centrale autrichienne qui n'a jamais été mise en service (suite à un referendum). Dans ce film de tous les dangers (sanitaires et sentimentaux), la mise en scène de Rebecca Zlotowski est solide et efficace. Et Tahar Rahim et Léa Seydoux irradient de leur classe, comme les nombreux seconds rôles : Olivier Gourmet, Denis Menochet, Johan Libéreau...

4) *** LA VIE DOMESTIQUE (Isabelle Czajka, 2013)

Juliette habite près du parc de Marly, en région parisienne, comme quelques-unes de ses amies, quadragénaires comme elle. Elles ont des enfants à éduquer, la maison à entretenir et des maris qui rentrent tard le soir. Le film les suit pendant 24h. Le résultat est grinçant (mention spéciale à la scène d'ouverture). De film en film, Isabelle Czajka réussit, par une mise en scène acérée, à faire des films politiques (ici féministe) mais insérés dans le quotidien et jamais démonstratifs. Elle bénéficie également des interprétations d'Emmanuelle Devos, Natacha Régnier et Julie Ferrier, dans des emplois différents. Reste à voir comment la critique (majoritairement masculine) recevra le film.

3) *** ARIANE (Billy Wilder, 1957)

Un homme fortuné engage Claude Chavasse (Maurice Chevalier), détective privé spécialisé dans les affaires de mœurs, pour surveiller Frank Flannagan (Gary Cooper), un homme d'affaires qu'il soupçonne être l'amant de sa femme. Ariane (Audrey Hepburn), la fille du détective, avertit Frank, tombe amoureuse et tente de le rendre jaloux... Cette comédie est en apparence moins grinçante que les sommets de la filmographie du cinéaste. Pourtant, son ironie est toujours là, et même omniprésente. Le scénario prend en charge les clichés (sur Paris, sur l'amour) pour mieux les dynamiter !

2) **** NANOUK L'ESQUIMAU (Robert Flaherty, 1922)

En filmant au tout début des années 20 la vie de Nanouk et de sa famille dans le grand Nord canadien, Robert Flaherty inaugure le genre documentaire. Et c'est d'abord, effectivement, un document qui a un caractère exceptionnel au niveau ethnographique (et désormais historique) sur la vie des Esquimaux il y a un siècle, la dureté de leurs conditions de vie, leur ingéniosité, leurs petits bonheurs. Avec des scènes d'anthologie : construction de l'igloo, pêche aux morses etc. Le tout bien mis en évidence par un montage très alerte, et une certaine mise en scène aussi : ce n'est pas un simple reportage. Pour le festivalier rochelais, il faut ajouter en outre la musique jouée en direct (avec certains instruments rares) par Christine Ott et Torsten Böttecher.

1) **** LA JETEE (Chris Marker, 1962)

Un film d'une demi-heure seulement, mais qui, par sa force et sa forme extrêmement originale, mérite d'être relaté au même titre que les longs métrages. Dans le générique introductif, Chris Marker a qualifié son film de « photo-roman ». Et effectivement il est presque entièrement composée de vues fixes, en noir et blanc, porté par une bande son extrêmement riche et anxiogène, avec la voix off percutante du narrateur, accompagnée de chuchotements inquiétants et d'embardées musicales parfois lyriques. C'est une dystopie : l'histoire de survivants de la Troisième Guerre mondiale qui, confinés dans l'espace restreint encore habitable, font des expériences de voyage dans le temps. C'est aussi un film sur la mémoire et l'imagination, celles d'un homme marqué par une image d'enfance, une scène qui eut lieu sur la grande jetée d'Orly...

 

Festival de La Rochelle 2012

Teuvo Tullio / Anouk Aimée / Pema Tseden / Raoul Walsh / Agnès Varda / Benjamin Christensen / Charlie Chaplin / Miguel Gomes


Mon festival international du film de La Rochelle 2012




24) * LE CHANT DE LA FLEUR ECARLATE (Teuvo Tulio, 1938)

 Olavi, fils d'un riche propriétaire terrien, est un séducteur invétéré. Rejeté par sa famille, il quitte la ferme familiale et devient flotteur sur bois... Une curiosité de pouvoir découvrir un mélo des années 30 d'un réalisateur finlandais dont les films ne sont jamais sortis en France. Intéressant jeu d'acteur proche du muet. Mais aussi beaucoup de longueurs, une musique assez envahissante. Et un message, peut-être audacieux pour l'époque, mais qui mélange puritanisme et féminisme.

 

23) ** UN HOMME ET UNE FEMME (Claude Lelouch, 1966)

 Deux veufs se rencontrent à Deauville, une script de cinéma qui a perdu son mari cascadeur et un coureur automobile dont la femme s'est suicidée. Des longueurs, une caméra aérienne ce qui n'empêche pas la mise en scène d'être un peu lourde (filtres de couleurs). La célèbre musique (dabadabada) a plutôt mieux vieilli. Le film vaut surtout pour les bonnes interprétations d'Anouk Aimée et de Jean-Louis Trintignant (très jeune).

 

22) ** LE MAGASIN DES SUICIDES (Patrice Leconte, 2012)

 Nous sommes dans une ville où tout le monde a le bourdon, et où le commerce le plus florissant est une boutique où l'on vend des accessoires pour se suicider. Jusqu'au jour où la patronne accouche d'un enfant qui est la joie de vivre incarnée... Le point de départ du premier film d'animation de Patrice Leconte est très bon. Le résultat à l'arrivée est plus mitigé (n'est pas Tim Burton qui veut), manque de profondeur. Des chansons envahissantes, comme dans certains films pour enfants (pour quel public a-t-il fait le film ?). Résultat néanmoins sympathique, avec une bonne dose d'humour noir.


21) ** OLD DOG (Pema Tseden, 2011, inédit)

Un vieux pasteur est fâché contre son fils parti en ville vendre leur chien, un mastiff, race très prisée par les riches chinois. Il décide de racheter l'animal, dont ce n'est pas l'ultime changement de propriétaire... Découverte d'un film inédit du premier et unique réalisateur tibétain. On peut y voir une fable sur la difficulté de transmettre une culture locale à l'heure de l'expansion du capitalisme (chinois), encore que le réalisateur laisse ouvertes les interprétations. Le rythme est très lent, et on pourrait facilement couper ½ h (le film dure 1h ½ mais paraît durer plus !).

 

20) ** LA FILLE DU DESERT (Raoul Walsh, 1949)

 Remake façon western de La Grande évasion, l'un des meilleurs Raoul Walsh. C'est amusant pour les cinéphiles de voir une histoire similaire (transposée ici 60 ou 70 ans plus tôt) dans deux genres différents. Mais cette version souffre de la comparaison avec l'original : scénario moins subtil, interprétation moins charismatique, et même une mise en scène curieusement moins spectaculaire...


19) ** LE SAUT DANS LE VIDE (Marco Bellocchio, 1980)

 Un frère (Michel Piccoli), magistrat, et sa soeur (Anouk Aimée), qui ont toujours vécu ensemble. Le premier craint la folie qui semble s'emparer de la seconde... Un drame psychologique mâtiné d'humour sardonique. Le film est un peu inégal dans ses bizarreries, mais intéressant dans sa progression. Double prix d'interprétation au festival de Cannes 1980.

 

18) ** LES HABITANTS (Alex van Warmerdam, 1995)

 Au nord des Pays-Bas, dans les années 1960. Un lotissement perdu au milieu de nulle part (une seule rue). Une femme jeûne pour plaire au Seigneur. Un enfant se déguise en Noir et se fait appeler Lumumba. Un facteur indiscret ouvre le courrier avant de le distribuer, un garde-chasse stérile, un boucher libidineux... Situations loufoques (ou noires) sur fond de voyeurisme généralisé (la plupart du temps les rideaux restent ouverts, si on les ferme, c'est qu'on a quelque chose à cacher !). Pas très éloigné d'autres cinéastes nordiques qui dialoguent avec le burlesque et l'absurde (par exemple Bent Hamer, le futur réalisateur de Kitchen stories).

 

17) ** DEUX ANS APRES (Agnès Varda, 2002)

 Ce documentaire ne peut s'apprécier indépendamment des Glaneurs et la glaneuse, dont il constitue une suite, ou plus exactement un bonus. Il montre ce que certains protagonistes sont devenus deux ans après le documentaire initial, ce que celui-ci (et sa sortie en salles) a changé pour eux, mais aussi les nombreuses lettres et cadeaux que la cinéaste a reçus. Pas grand chose de nouveau, mais on retrouve des qualités du premier (écoute, montage).

 

16) *** LA SORCELLERIE À TRAVERS LES ÂGES (Benjamin Christensen, 1922)

 Comment présenter cette assez grosse production suédoise (pour l'époque) réalisée par le danois Benjamin Christensen ? Peut-être comme un docu – fiction 80 ans avant que cela ne devienne un genre télévisuel prisé. On y trouve donc quelques documents d'archives commentés, et bien sûr des séquences filmées plus ou moins expressionnistes pour illustrer le sujet. Au menu, sorcellerie et sorcières : superstitions, croyances mais aussi les procès en sorcellerie (au sens littéral) conduits par l'Inquisition, avant un retour ironique sur la période moderne (20è siècle).

 

15) *** LA TÊTE CONTRE LES MURS (Georges Franju, 1959)

 Un jeune homme instable s'oppose à son père, qui le fait enfermer dans un asile psychiatrique. Il n'a qu'une idée : s'évader... C'est le jeune Jean-Pierre Mocky qui signe le scénario (et tient également le rôle principal), dans ce premier film de Franju, le futur auteur des Yeux sans visage. Le film est de facture classique, mais est vecteur d'une réflexion sur la psychiatrie, avec l'opposition dialectique entre deux psychiatres aux pratiques opposées, qui sont joués par Pierre Brasseur et Paul Meurisse. Les autres interprètes sont tous savoureux (Mocky, Anouk Aimée, Charles Aznavour).


14) *** THE KID (Charlie Chaplin, 1921)

 Abandonné par sa mère, un nourrisson est recueilli par un pauvre vitrier ambulant qui s’attache immédiatement à lui. 5 ans plus tard, l’enfant est devenu le complice de son père adoptif, cassant les carreaux que ce dernier propose ensuite de remplacer… Premier long métrage de Chaplin : on est encore dans l'enfance de l'art (gags simples et attendus). Mais on est aussi dans l'art de l'enfance (avec Jackie Coogan, jeune interprète surdoué de 6 ans). Déjà derrière le burlesque perce une pointe sociale, avec le thème (assez autobiographique) de l'enfance défavorisée.

 

13) *** HUIT ET DEMI (Federico Fellini, 1963)

 Guido, cinéaste, ne parvient pas à terminer son film. Dans la station thermale où il s’est isolé, ses proches viennent lui rendre visite, pour l’inciter à réaliser le film sur lequel il doit travailler... Le réalisateur fictif (Guido) est en panne d'inspiration, pas Fellini, sauf éventuellement au milieu du film (ventre mou). Sur le fond, une satire légère du monde du cinéma et plus ironique du machisme de son personnage principal (superbe Mastroianni). Sur la forme, ce sont les foisonnants passages oniriques qui donnent toute sa saveur au film.

 

12) *** LA FEMME À ABATTRE (Bretaigne Windust, Raoul Walsh, 1951)

 Pour condamner un chef de bande criminelle, le procureur Ferguson (Humphrey Bogart) tient un témoin capital. Mais ce dernier se tue accidentellement. L’enquête doit être reprise... C'est le début d'un formidable scénario à tiroirs. Apparemment c'est le premier film où l'on parle explicitement de syndicat du crime et de « contrat » (vu le didactisme sur le sujet). Même si Raoul Walsh n'est arrivé qu'en cours de route (pour remplacer Bretaigne Windust), on reconnaît un style rapide et tout en suggestion...

 

11) *** LA VALLEE DE LA PEUR (Raoul Walsh, 1947)

 Alors qu’il s’est caché pour échapper à la meute, Jeb Rand se souvient de son enfance. Orphelin, il a été élevé par Medora Callum avec ses deux enfants, Thorley et Adam, et comme s’il était son propre fils. Mais des épreuves l'attendent... C'est un western (l'action se passe autour de 1900 au Nouveau-Mexique), mais un western psychanalytique et également une fresque de famille. Dans le rôle principal, Robert Mitchum, très jeune, excelle déjà. Le film se déroule sur un rythme rapide mais qui ne nuit pas à l'émotion.

 

10) *** THE WE AND THE I (Michel Gondry, 2012)

 C’est la fin de l’année. Les élèves d’un lycée du Bronx grimpent dans le bus pour un dernier trajet ensemble avant l’été. Nouveau film de Michel Gondry, en mode indépendant, après avoir réalisé un film de commande hollywoodien (The Green hornet). Le générique fait penser à une déclinaison de Soyez sympas, rembobinez avec la maquette de bus. Mais ensuite on est en terrain inconnu, avec ces interprètes débutants ou non professionnels (issus du Bronx). Au fur et à mesure des dessertes du bus, belle progression du groupe large (avec ses caïds) aux conversations d'égale à égale entre individus.


9) *** LA RUEE VERS L'OR (Charlie Chaplin, 1925)

 1898, les paysages glacés de l’Alaska. Charlot fait partie de ces milliers d’aventuriers partis chercher fortune, en quête du précieux métal... Bien sûr l'Alaska est reconstituée en studio, mais c'est très plaisant. Les dernières scènes, sur un bateau, sont savoureuses et donnent la morale de l'histoire. Auparavant, on a eu droit à de nombreux gags sur le fil (notamment ceux liés à la cabane de chercheur d'or). Certaines séquences sont restées célèbres (la cuisson de la chaussure, et symétriquement plus tard dans le film la danse des petits pains). Projection dans une version sonorisée discutable (commentaires en voix off au lieu d'intertitres).

 

8) *** CE CHER MOIS D'AOÛT (Miguel Gomes, 2009)

 En gros, deux parties mais trois films en un (documentaire, fiction, making of). Pour simplifier, disons que c'est l'histoire du tournage d'une fiction estivale (amour contrariée juvénile) par une équipe qui, en attendant les moyens nécessaires, tourne sur place un documentaire sur les fêtes villageoises dans les montagnes portugaises, et les groupes musicaux qui s'y produisent. Paradoxalement, la deuxième partie émeut beaucoup, alors qu'on sait que c'est une fiction (et que, par exemple, le père de la jeune fille est joué par celui qui interprétait le producteur de cinéma plus tôt dans le film) ! Sur le papier, c'est un peu compliqué mais le film dure le temps qu'il faut pour qu'on comprenne tout : ce n'est pas un film cérébral, c'est un film solaire !

 

7) *** L'ENFER EST À LUI (Raoul Walsh, 1949)

 Le film suit une bande de gangsters qui n'en sont pas à une vie près (on le comprend dès le hold-up dans le prologue). Celle-ci va bientôt être infiltrée par un flic. Le chef de bande s'appelle Cody Jarett (joué génialement par James Cogney), et il est en proie à des migraines terribles, non sans rapport avec la relation de dévotion à sa mère... Il faut d'ailleurs noter que les personnages féminins du film ne sont pas plus moraux que les autres. Formellement, Walsh ne fait pas de grandes démonstrations mais adopte un style sobre et rapide très efficace.

 

6) *** LA GRANDE EVASION (Raoul Walsh, 1941)

 Sorti de prison au bout de huit ans, un homme replonge immédiatement dans le banditisme pour payer sa dette à celui qui l'a fait sortir. Plusieurs films en un (policier, sentimental) et fin assez spectaculaire dans la Sierra. Mise en scène, scénario et interprétation (mentions spéciales à Humprey Bogart, dans l'un de ses premiers rôles principaux, et à Ida Lupino) excellents. Pour l'anecdote, on notera que c'est un des rares films d'action où on voit un commerçant rendre la monnaie (contrairement aux conventions scénaristiques)...

 

5) *** MODEL SHOP (Jacques Demy, 1969)

 On retrouve Lola à Los Angeles, environ 7 ans après le premier film (puisque son fils passe de 7 à 14 ans), dans un Model shop (une sorte de boîte de strip-tease, de studio dans laquelle les clients peuvent photographier leur modèle en petite tenue). Auparavant, on suit un jeune couple qui bat de l'aile, dont un architecte ambitieux mais désabusé. La tonalité du film, douce-amère l'air de rien, signe l'univers de Jacques Demy. Belle montée progressive des enjeux dramatiques. Anouk Aimée et comédiens magnifiques.


4) **** LES GLANEURS ET LA GLANEUSE (Agnès Varda, 2000)

 Formidable documentaire sur le glanage et le grapillage, d'abord sur celles et ceux qui le font par nécessité, mais aussi sur un restaurateur iconoclaste et sur ceux qui font de la récupération par choix, choix de vie ou choix artistique. En creux, c'est aussi un documentaire sur le gaspillage à l'autre bout de la chaîne. Sur la forme, à l'opposé de certains reportages à la fausse objectivité, Agnès Varda assume une totale subjectivité (le film est aussi sa première utilisation d'une caméra DV), avec des commentaires et un montage malicieux et quelques choix de mise en scène (un avocat en robe au milieu d'un champ) réjouissants !

 

3) **** LOLA (Jacques Demy, 1962)

 À Nantes, un jeune homme désillusionné et rêveur, Roland Cassard, s’ennuie. Passage Pommeraye, il croise par hasard une amie d’enfance, Cécile devenue Lola, chanteuse de cabaret. Elle attend le retour du grand amour de sa vie, Michel, parti lorsqu’elle était enceinte de leur fils, et traîne avec Frankie, un marin américain de passage… Ces chassés-croisés auraient pu donner lieu à une comédie musicale. Tout l'univers de Jacques Demy est déjà là, en germe dans ce premier film. Tel quel, dans un somptueux noir et blanc dû à Raoul Coutard, on goûte aux audaces stylistiques tenant à la fois du naturalisme et du réalisme poétique. Les personnages sont excellemment écrits et interprétés, et Anouk Aimée est impressionnante dans le rôle – titre.

 

2) **** LE CIRQUE (Charlie Chaplin, 1928)

 Pour échapper aux policiers, Charlot se réfugie dans un cirque, où il est engagé comme clown. Il tombe amoureux de l’écuyère tyrannisée par son père, le directeur, puis est confronté à un rival de taille en la personne du beau funambule, nouvelle recrue de la troupe… Chaplin opère génialement la distinction entre le rire dû volontairement aux clowns de cirque (rire forcé) d'une part, et les situations burlesques irrésistibles provoquées involontairement par Charlot d'autre part. Chaplin ne se contente pas d'aligner de nombreux morceaux de bravoure, il construit admirablement bien son film, assurément le meilleur de la première période.

 

1) **** LES FEUX DE LA RAMPE (Charlie Chaplin, 1952)

 Calvero est un clown de music-hall déchu, qui ne parvient plus à décrocher de rôle. Dans la pension où il vivote, il sauve une jeune ballerine du suicide et parvient à lui redonner goût à la vie... Formidable hommage au music-hall et véritable film-testament avant l'heure (Chaplin réalisera encore deux longs-métrages ensuite). C'est d'une très grande finesse d'écriture, d'abord au sens strict : lui qui a été si longtemps rétif à la parole dans ses œuvres signe l'un des plus beaux dialogues de cinéma. La dominante est mélodramatique, mais avec beaucoup d'humour. L'ensemble est formellement très beau (noir et blanc, chorégraphies), le passage avec Buster Keaton est savoureux, mais c'est l'humanisme qui emporte le tout.

 

Festival de La Rochelle 2011

Jean-Claude Carrière / David Lean / Buster Keaton / Mahamat-Saleh Haroun

Mon festival international du film de La Rochelle 2011




24) * LE TAMBOUR (Volker Schlöndorff, 1979)

Le petit Oskar voit le jour à Dantzig, en 1924. A l'âge de trois ans, il refuse de grandir (et y parvient !), pour fuir le monde des adultes qu'il trouve répugnant. Le début est prometteur, mais ensuite ça se gâte. On navigue dans une ambiance glauque et des provocations à la limite de la gratuité, plutôt que dans un surréalisme grinçant. Le jury du Festival de Cannes n'a pas été de mon avis (Palme d'or 1979, ex-aequo avec Apocalypse now !).

 

23) *LA VOIE LACTEE (Luis Bunuel, 1969)

Deux clochards, Pierre et Jean, font toutes sortes de rencontres insolites, sur la route de Saint-Jacques de Compostelle. Le film est constitué de variations sur le dogme catholique et les hérésies. De bons moments mais l'ensemble est très hermétique. Le cinéaste fera beaucoup plus accessible et réjouissant ensuite (Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Fantôme de la liberté).

 

22) ** LES BIEN-AIMES (Christophe Honoré, 2011)

Le film commence en 1963 et s'achève en 2008, en suivant l'itinéraire de Madeleine (Ludovic Sagnier puis Catherine Deneuve) et de sa fille (Chiara Mastroianni). Les personnages sont plutôt intéressants. Par contre, l'incorporation de moments historiques (intervention des chars russes après le printemps de Prague, attentats du 11 septembre 2001) paraît forcée. Et surtout la forme choisie (comédie musicale) ne semble pas d'une impérieuse nécessité (contrairement aux Chansons d'amour), malgré la signature d'Alex Beaupain pour les chansons. Christophe Honoré a certes soigné ses références (Demy, Nouvelle vague) mais un peu bâclé son film.

 

21) ** L'ALLIANCE (Christian de Chalonge, 1971)

Jean-Claude Carrière, scénariste du film, fait bien l'acteur dans le rôle d'un vétérinaire qui vit avec une femme rencontrée par une agence matrimoniale (Anna Karina). Entre eux une méfiance, d'abord infime, va s'installer, au milieu des insectes de laboratoire de son mari qui envahissent peu à peu la maison... Le film est pas mal, mais avec un tel scénario Dominik Moll (période Harry, un ami qui vous veut du bien) ou Roman Polanski (période Répulsion) en auraient fait des merveilles.

 

20) ** CHAUSSURE A SON PIED (David Lean, 1954)

Un homme veuf et alcoolique passe son temps au bistrot pendant que ses trois filles font tourner la maison et le magasin de chaussures. L'aînée va essayer de changer les choses en épousant un ouvrier effacé qu'elle aidera à s'affirmer... Une comédie plaisante, même si certains passages ont vieilli. A noter dans ce film (récompensé par l'Ours d'or à Berlin) un usage parfois très ironique de la musique, et de beaux personnages, même si ça cabotine à outrance (Charles Laughton en tête).

19) ** CET OBSCUR OBJET DU DESIR (Luis Bunuel, 1977)

Dans un train, un bourgeois d'une cinquantaine d'années raconte à un magistrat et à un nain, professeur de psychologie à domicile (!), son amour pour Conchita, son ancienne femme de chambre, qui le chauffe tout en se refusant continuellement à lui. L'originalité principale du film vient du fait que Conchita est interprétée en intermittence par deux femmes fort différentes (Carole Bouquet et Angela Molina, une espagnole brune). Quelques autres détails loufoques agrémentent le film, notamment des attentats d'un groupe terroriste improbable (le Groupe Armé Révolutionnaire de l'Enfant Jésus)...

 

18) ** LA ROUTE DES INDES (David Lean, 1984)

En 1920, une jeune anglaise se rend en Inde, encore sous domination britannique, pour y épouser un jeune magistrat. Fuyant l'arrogance des colons, elle part à la découverte de l'Inde profonde. Sa rencontre avec un médecin indien va être déterminante... C'est la dernière grande fresque de David Lean, qui ne croit guère au rôle positif de la colonisation... Le personnage de la belle-mère, très observatrice, que l'on croit secondaire, a en fait une grande importance et est savoureux.

 

17) ** L'ESPRIT S'AMUSE (David Lean, 1946)

Lors d'une séance de spiritisme, Charles voit réapparaître Elvira, son ancienne épouse, morte sept ans plus tôt. Celle-ci, toujours amoureuse de son mari et seulement visible de lui, veut l'enlever à sa seconde épouse. Le film manque un peu de rythme, et dans le domaine de la comédie fantastique on a déjà vu mieux, notamment L'Aventure de Mme Muir, réalisé l'année suivante avec le même acteur principal (Rex Harrison). Mais le film a un certain charme british, grâce aux interprètes et aux dialogues de Noël Coward.

 

16) ** CADET D'EAU DOUCE (Charles Reisner, Buster Keaton, 1928)

Après dix ans de séparation, Willy (Buster Keaton) retrouve son père Steamboat Bill, capitaine d'un bateau à vapeur. Ce dernier constate avec déception que son fils n'est pas adapté à la carrière de navigateur. De plus Willy tombe amoureux de Mary, la fille du rival de son père... L'histoire est juste une trame prétexte aux nombreux gags, d'un burlesque classique, mais de plus en plus spectaculaires. Les effets spéciaux sont excellents pour l'époque et ne se voient pas !

 

15) *** LA CONTROVERSE DE VALLADOLID (Jean-Daniel Verhaege, TV, 1992)

Dans un couvent de Valladolid, en 1950, deux hommes, le dominicain Las Casas et le philosophe Sepulveda s'affrontent sur une question fondamentale : les Indiens du Nouveau Monde (découvert soixante ans plus tôt) sont-ils des hommes comme les autres ? Exceptionnellement j'ai inclus un téléfilm dans cette recension. C'est parce qu'ici le support choisi importe peu : cela aurait pu être du cinéma, ou plus sûrement encore du théâtre. Jean-Pierre Marielle, en défenseur de la cause indienne, et Jean-Louis Trintignant, en philosophe qui veut naturaliser toutes les dominations, sont excellents. La fin est grinçante.

 

14) *** LAWRENCE D'ARABIE (David Lean, 1963)

Moyen-Orient, 1916. Encerclée par l'Empire ottoman, l'armée anglaise est en difficulté. Le lieutenant Lawrence (Peter O'Toole, très charismatique) a une idée : développer le nationalisme arabe puis l'utiliser contre les Turcs et leurs alliés allemands.... Très spectaculaire, et pas seulement dans les scènes de combat : toutes les scènes dans le désert sont impressionnantes. Cela dit, cette grande fresque ne bouleverse pas vraiment.

 

13) *** DARATT (Mahamat-Saleh Haroun, 2006)

Un vieil homme aveugle confie à Atim, son petit-fils de 16 ans une mission : aller tuer celui qui a assassiné le père d'Atim il y a bien longtemps, pendant la guerre civile. Atim retrouve celui qui tient maintenant une petite boulangerie, et se fait embaucher comme apprenti avec la ferme intention de le tuer... Très peu de dialogues, tout passe par l'image (et pour les interprètes par les gestes et les regards). Comme dans Un homme qui crie (prix du jury au Festival de Cannes 2010), l'histoire proposée par le cinéaste tchadien tient de la fable, mais celle-ci est plus distanciée, moins dure et plus ouverte.

 

12) *** TOUS AU LARZAC (Christian Rouaud, 2011)

Après l'excellent documentaire Les Lip, l'imagination au pouvoir (2007), Christian Rouaud revient sur une autre lutte emblématique des années 70 : celle des paysans du Larzac contre l'extension du camp militaire. Ce nouveau film a à peu près les mêmes qualités que le précédent, avec le même parti pris de laisser la parole aux protagonistes de la lutte. In fine la solution politique définitive a été la victoire de la gauche aux présidentielles de 1981... Inspirant pour certaines luttes actuelles (contre les gaz de schiste ou contre le projet d'aéroport de Notre-Dame des Landes).

 

11) *** LA FEE (Dominique Abel, Fiona Gordon, Bruno Romy, 2011)

Le nouveau film des réalisateurs de L'Iceberg et Rumba... Dom est veilleur de nuit dans un petit hôtel du Havre. Un soir, une femme arrive à l'accueil sans valise, pieds nus. Elle s'appelle Fiona, elle est une fée, et lui accorde trois souhaits. Dom lui en demande deux, réalisés dès le lendemain... Difficile de dire autre chose de l'intrigue, qui n'a d'ailleurs pas une importance capitale et est surtout prétexte à des gags parfois très acrobatiques et sophistiqués. Formellement, par rapport aux films précédents, on note une mise en scène plus découpée (plus de travellings, moins de plans-séquences fixes).

 

10) *** LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE (Luis Bunuel, 1964)

Engagée comme femme de chambre au Prieuré, propriété normande de la famille Monteil, Célestine (Jeanne Moreau) observe les travers de chacun : le caractère « extrêmement vigoureux » de Monsieur (Michel Piccoli), l'aigreur de Madame, le fétichisme (du pied) du père de cette dernière. Deux événements vont bouleverser ce petit monde... Dans un superbe noir et blanc, une comédie de mœurs où la satire sociale n'est jamais loin (surtout que le roman a été transposé dans l'entre-deux guerres). Début de la fructueuse collaboration entre Luis Bunuel et le scénariste Jean-Claude Carrière (qui fait ici une apparition amusante en curé).


9) *** HABEMUS PAPAM (Nanni Moretti, 2011)

Après la mort du pape, le Conclave élit son successeur. Les favoris n'ayant pu se départager, c'est un outsider qui est élu. Mais ce cardinal ne supporte pas le poids d'une telle responsabilité. On fait appel à un psy... Sans réaliser le film à charge sur le Vatican qu'on attend de lui, Nanni Moretti filme avec une ironie discrète le choc savoureux entre les dogmes religieux et la psychanalyse. Il faut dire que c'est Michel Piccoli (impérial !) qui joue le pape défaillant et Moretti le psy... Sans être aussi magistral que les deux derniers films du cinéaste (La Chambre du fils, Le Caïman), celui-ci est d'une grande finesse et très plaisant.

 

8) *** LE FANTÔME DE LA LIBERTE (Luis Bunuel, 1974)

L'avant-dernier film de Bunuel, et un de ses meilleurs, en tout cas son film le plus libre. Tour à tour un personnage fait le lien entre deux séquences successives, selon le principe du cadavre exquis. C'est un film à sketchs surréalistes ou absurdes, où les convenances sociales sont subverties et où on se demande parfois quelle va être la chute (quand il y en a une). Inégal peut-être (question de goût) mais quelques scènes irrésistibles.

 

7) *** MAX MON AMOUR (Nagisa Oshima, 1986)

Peter, diplomate anglais en poste à Paris, a des doutes sur la fidélité de sa femme (Charlotte Rampling). Ayant engagé un détective privé (Pierre Etaix), il découvre qu'elle loue un appartement, et que son amant supposé n'est autre qu'un chimpanzé... Le sujet n'est pas la zoophilie. Il s'agit d'une histoire d'amour, pas d'une histoire de sexe. En toile de fond de ce film étonnamment juste (vu le sujet), on peut y voir une étude sur le thème nature/culture. L'intérêt passe aussi par la réaction des autres, le mari en tête (Anthony Higgins) bien sûr, mais aussi de savoureux personnages secondaires (Fabrice Luchini, Victoria Abril, Sabine Haudepin...).

 

6) *** FIANCEES EN FOLIE (Buster Keaton, 1925)

Jimmie Shannon découvre que s'il n'est pas marié avant 19h ce jour-là, il perdra la fortune considérable dont il est l'héritier... Sa fiancée refusant de l'épouser dans ces conditions, il dresse une liste de sept autres jeunes femmes... Cela commence de façon plaisante, presque sagement, comme une comédie ordinaire (d'où le titre original Seven chances), puis petit à petit ça bascule vers un final complètement déchaîné et spectaculaire. Excellemment accompagné au piano par Jacques Cambra (comme les autres d'ailleurs).

 

5) *** BREVE RENCONTRE (David Lean, 1946)

Une femme au foyer rencontre un séduisant médecin. Amour impossible entre deux personnes mariées (avec enfant) de part et d'autre. Derrière la banalité, de belles idées de mise en scène (grand film d'atmosphère avec d'inoubliables scènes de gare), et de construction (scènes vues deux fois mais différemment). L'excellence de l'interprétation (Celia Johnson, Trevor Howard) achève de faire de ce film un grand classique.

 

4) *** LE CAMERAMAN (Edward Sedgwick, 1928)

Un photographe de rue (Buster Keaton) rencontre Sally, secrétaire à la MGM. Rivalisant avec un prétendant de Sally, il s'achète une caméra pour se faire engager comme reporter aux actualités cinématographiques. Il finit par atterrir dans le quartier de Chinatown, en pleine guerre de gangs... Derrière les nombreuses et irrésistibles trouvailles burlesques, avec notamment un ouistiti non sans importance, se trouve une satire légère des images d'actualité (déjà !) et du rôle de la caméra... Admirablement construit et très drôle.

 

3) *** LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ (David Lean, 1957)

En 1943, des troupes anglaises sont faites prisonniers par l'armée japonaise dans la jungle birmane. Le colonel anglais Nicholson et ses troupes sont sommés de construire un pont. Désireux de détourner cet acte de soumission en un symbole de la vaillance des Anglais, Nicholson devient obsédé par la construction du pont... La progression dramatique sert de révélateur à l'absurdité de la guerre (le film est une adaptation d'un roman de Pierre Boulle, l'auteur de La Planète des singes). De belles images de jungle, qui préfigurent celles de La Ligne rouge de Malick, et des personnages saisis dans leur complexité.

 

2) **** SHERLOCK JUNIOR (Buster Keaton, 1924)

Un jeune projectionniste néglige volontiers son travail pour se plonger dans la lecture de son manuel favori : « Comment devenir détective ». Au cours d'une visite chez sa petite amie, il est injustement accusé du vol d'une montre... Un Buster Keaton des plus inventifs, avec une construction scénaristique très sophistiquée : traversée de l'écran originale (différente de celles proposées soixante ans plus tard par Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire), film dans le film... Les gags sont de véritables prouesses pour ce projectionniste détective amateur à l'imagination débridée. Génial !

 

1) **** MELANCHOLIA (Lars Von Trier, 2011)

Première partie : Justine (Kirsten Dunst) se marie et donne une réception dans la somptueuse propriété de sa sœur (Charlotte Gainsbourg). Deuxième partie : la planète Melancholia entre dans le système solaire et risque de frôler la Terre, selon les scientifiques les plus optimistes... Un film de science-fiction qui ne ressemble à aucun autre, et qui commence comme une farce familiale à la Festen, en moins outrée. Lars Von Trier a créé une atmosphère très singulière, et même un univers particulier et tient la note jusqu'au bout. Un film catastrophe et intime à la fois. Des images somptueuses et une Kirsten Dunst insondable (prix d'interprétation mérité à Cannes, en dépit de la conférence de presse désastreuse du cinéaste, digne d'une séquence des Idiots et qui l'a sans doute privé de la Palme d'or !).

 

Festival de La Rochelle 2010

Elia Kazan / Eric Rohmer / Ghassan Salhab / Lucian Pintilie / Sergeï Dvortsevoy / Pierre Etaix / Nouveau cinéma indien / Greta Garbo

 

Mon festival international du film de La Rochelle 2010



26) * AMERICA AMERICA (Elia Kazan, 1964)

Au début du vingtième siècle, les Turcs persécutent en Anatolie les minorités grecque et arménienne. Stavros, un jeune Grec turbulent et indiscipliné, rêve de l'Amérique et se sent prêt à tout pour atteindre son but... Elia Kazan raconte l'histoire vraie de son oncle. L'ambition est là. Le résultat est estimable si on veut, mais c'est surtout beaucoup trop long.

25) ** PERCEVAL LE GALLOIS (Eric Rohmer, 1979)

Le naïf Perceval décide de devenir à son tour chevalier au service du roi Arthur... Un projet casse-gueule : transposer au cinéma un roman médiéval en octosyllabes. Le résultat est audacieux, avec ses partis pris de mise en scène (décors peints ou en carton pâte), et séduit plus qu'il n'agace.

24) ** LA COLLECTIONNEUSE (Eric Rohmer, 1967)

Adrien décide de passer ses vacances dans le calme d'une grande maison du Sud de la France. Mais la villa est déjà occupée par Daniel, un ami artiste, et Haydée, une jeune inconnue. Cette dernière trouble Adrien... Le narrateur, un dandy prétentieux, agace, au contraire de la « collectionneuse », une fille faussement facile et vraiment mystérieuse.

23) ** LE DERNIER NABAB (Elia Kazan, 1977)

C'est une tentative d'épure autour d'un homme veuf qui s'entiche d'un sosie de son ex-épouse. Il se trouve qu'il est producteur de cinéma, mais ce n'est pas à proprement parler un film sur Hollywood. La distribution est impressionnante (Robert de Niro, Robert Mitchum, Jeanne Moreau, Jack Nicholson) mais parfois sous-employée. Grande ambition, résultat plus modeste.

22) ** TERRA INCOGNITA (Ghassan Salhab, 2003)

Un film choral où de nombreux personnages plutôt jeunes se croisent dans le Beyrouth d'aujourd'hui. Le résultat est inégal, mais la guide touristique et l'exilé de retour au Liban sont des personnages intéressants. La ville est aussi un personnage. On peut regretter une fin un peu trop forte.

21) ** SUR LES QUAIS (Elia Kazan, 1955)

Un bon film sur le milieu des dockers, pas si éloigné dans la description sociale de films comme Qu'elle était verte ma vallée de John Ford ou Traître sur commande de Martin Ritt. Marlon Brando, très bien, est en prise à un vrai cas de conscience. Mais le malaise est là. Car le film est aussi une justification du mouchardage, juste après le passage à table de Elia Kazan lors de la chasse aux sorcières du maccarthisme.

20) ** UN ETE INOUBLIABLE (Lucian Pintilie, 1994)

Dans les années 1920 en Roumanie, Marie-Thérèse (Kristin Scott-Thomas), la femme du capitaine Dimitriu, dédaigne les avances d'un général. Cela vaut à la famille d'être mutée de l'autre côté du Danube, où une terrible mission les attend... Un film antimilitariste concis (un peu trop ?) mais malgré tout efficace ; on retrouve Razvan Vasilescu, l'acteur principal du Chêne dans un tout autre emploi.

19) *** LE JOUR DU PAIN (Sergeï Dvortsevoy, 1998, inédit)

Dans un village russe isolé, alors que tout est recouvert par la neige, un train s'arrête une fois par semaine pour livrer du pain aux habitants. Mais les traverses sont usées et le train ne peut plus atteindre le village... C'est le début d'un documentaire poignant, qui réserve quelques surprises comme le baiser de deux chèvres, parfaitement capté. Formellement, Sergeï Dvortsevoy (Tulpan) a opté pour des plans-séquences longs mais intenses.

18) *** TANT QU'ON A LA SANTE (Pierre Etaix, 1966)

Quatre bons court-métrages burlesques mis bout à bout : Insomnie, sketch très inventif sur un homme en train de lire un bouquin de vampires ; Le Cinématographe, qui comporte une satire caustique du matraquage publicitaire ; Tant qu'on a la santé, ou les délices de la vie parisienne, avec ses embouteillages et ses travaux (gros travail sur le son) ; Nous n'irons plus au bois, ou les délices de la vie campagnarde, avec la rude cohabitation d'un chasseur, d'un agriculteur, et d'un couple de pique-niqueurs...

17) *** LA RECONSTITUTION (Lucian Pintilie, 1969)

Après s'être enivrés, deux garçons se battent. Arrêtés par la police, ils sont jugés. La justice leur promet l'impunité à condition qu'ils se livrent à une reconstitution de leur bagarre afin de permettre la réalisation d'un film éducatif... Un jeu de massacre (on n'est pas loin du théâtre) censuré en son temps par le régime, qui pointe la déshumanisation de la Roumanie mais plus généralement de nos sociétés modernes.

16) *** YOYO (Pierre Etaix, 1965)

Difficile de raconter ce film, dont l'intérêt est plus visuel que narratif. Il y est question d'un milliardaire, d'un cirque, d'une crise économique, de rêves d'enfance... Tout le début du film est un (faux) muet avec intertitres, sous prétexte que le début de l'action se passe en 1925 ! Une satire féroce du monde de l'argent et tendre du monde du cirque (qui est aussi celui dont vient Pierre Etaix).

15) *** PANIQUE DANS LA RUE (Elia Kazan, 1950)

Le cadavre d'un inconnu a été retrouvé dans le port de la Nouvelle Orléans. Le docteur Clinton Reed (Richard Widmark) confie son inquiétude : le mort avait la peste. Si l'on ne retrouve pas les agresseurs dans les 48 heures, toute la ville risque la contamination... C'est un film poisseux comme un film noir et haletant comme un thriller, tout en distillant des scènes qui approfondissent les personnages.

14) *** LES NUITS DE LA PLEINE LUNE (Eric Rohmer, 1984)

Louise (Pascale Ogier) vit avec Rémi (Tcheky Karyo) à Marne-la-Vallée. Contrairement à son compagnon, elle ne tient pas en place, et se loue un pied-à-terre à Paris. Octave (Fabrice Luchini), son ami et confident, l'accompagne dans ses sorties nocturnes... Subtile variation sur l'amour et l'amitié qui joue sur des décalages : décalages entre image et son (entre ce que disent la voix et le corps, les gestes), entre discours et actes (notamment pour Octave), ou encore entre vérité consciente et vérité inconsciente (notamment pour Louise).

13) *** L'ARBRE (Julie Bertuccelli, 2010)

En Australie, un couple franco-australien vit heureux avec ses quatre enfants, à l'ombre de leur gigantesque arbre. Lorsque le père meurt brutalement, chacun va réagir à sa manière. Simone, la petite fille de 8 ans, croit que l'esprit de son père habite l'arbre... Après Depuis qu'Otar est parti, Julie Bertuccelli surprend avec ce second long métrage, film d'auteur sur un deuil familial mais constamment à la lisière du fantastique. Morgana Davies, dans le rôle de Simone, crève l'écran mais toute l'interprétation est à saluer.

12) *** JODHAA AKBAR (Ashutosh Gowariker, 2008, inédit)

Au XVIè siècle, l'Hindoustan est dominé par la dynastie des empereurs musulmans moghols. Afin d'unifier le territoire qui deviendra l'Inde, le dernier héritier, Jalaluddin Muhammad Akbar consent à épouser Jodhaa, une princesse rajpoute hindoue... Made in Bollywood, le film est grandiose, avec des morceaux de bravoure exceptionnels (le film ne fait pas dans la demi-mesure). Tout est surligné, et un tout petit peu moins de musique n'aurait pas nui. Mais le spectacle est assuré, et les 3h35 de ce film paraissent beaucoup moins longs que les 2h50 d'America America (vu le même jour).

11) *** FIN DE CONCESSION (Pierre Carles, 2010)

Pourquoi la concession du canal hertzien de TF1 est-elle reconduite automatiquement au groupe Bouygues, alors que la chaîne n'a rempli aucune des promesses avancées lors de la privatisation (archives à l'appui) ? Et Pierre Carles de reposer la question de la critique des médias, de la critique d'un style de journalisme faible avec les forts et fort avec les faibles (la fausse impertinence), des connivences entre journalistes vedettes et les pouvoirs industriels et financiers et leurs relais politiques. Très engagé sans nous dire ce qu'il faut penser, le film est un festival d'une salutaire impertinence, d'une audace inouïe, qui ne passera jamais dans les médias dominants. Mais c'est aussi un "work in progress", un document sur le film en train de se faire...

10) *** THE LODGER (Alfred Hitchcock, 1926)

Une jeune femme est retrouvée morte dans une rue londonienne. C'est la septième victime; un tueur en série rôde. Dans ce climat délétère, l'arrivée d'un locataire à la personnalité secrète et effacée attise la méfiance des propriétaires d'une pension de famille... C'est le premier film hitchcockien (ou tout comme). Tout en empruntant le style de l'époque (expressionnisme), on y retrouve des thèmes de l'œuvre future comme celui du faux coupable. Un muet aux détails savoureux.

9) *** LA FIEVRE DANS LE SANG (Elia Kazan, 1962)

A la fin des années 1920, dans une petite ville du Kansas, deux lycéens, Bud (Warren Beatty, dont c'était le premier rôle) et Deanie (Natalie Wood) sont passionnément attirés l'un par l'autre. Mais leurs amours seront contrariées par les conventions sociales (ils ne sont pas du même milieu) et par la Grande Dépression (avec ou sans majuscules). Le film tient à la fois du mélodrame et du teenage movie. Natalie Wood est impressionnante.

8) *** LE BAISER (Jacques Feyder, 1929)

Greta Garbo joue le rôle d'une femme (mal) mariée à un homme très âgé. Un soir, elle donne un baiser à un jeune homme de 18 ans, fils d'un ami de son mari. Ce dernier les surprend, et c'est l'engrenage... De bonnes idées de mise en scène de la part du réalisateur français Jacques Feyder, recruté par Hollywood. L'ensemble est audacieux. À noter que c'est le dernier film muet de Greta Garbo.

7) *** LUCKY RED SEEDS (Anjali Menon, 2008, inédit)

Vicky, un petit garçon de dix ans, arrive au Kerala, un état du Sud de l'Inde, pour assister à l'enterrement de son grand-père. Toute la famille s'est réunie pour l'occasion, pendant la quinzaine de jours que durent les rites funéraires traditionnels... L'enterrement et le deuil sont vus à travers le regard d'un enfant. Mais la mise en scène intelligente de la réalisatrice ne se réduit pas à ça : incidemment se révèlent problèmes familiaux et sociaux... Enfin, visuellement, le film est très beau, avec des couleurs étonnantes.

6) *** L'ARBRE, LE MAIRE ET LA MEDIATHEQUE (Eric Rohmer, 1993)

Le titre résume parfaitement l'intrigue. C'est une comédie politique (genre peu prisé par l'auteur) étonnante et réjouissante. On ne sait pas derrière quel personnage se cache Rohmer, sans doute pas derrière celui, joué par Arielle Dombasle, impayable grande bourgeoise citadine égarée dans ce petit village de Vendée pour les beaux yeux d'un Rastignac socialiste (Pascal Greggory). Le film est au cinéma politique ce que Triple agent est au film d'espionnage : dans des lieux apparemment étroits, on raisonne et on discute de grands sujets (culture, nature...). À noter au milieu de ce film très libre une excellente séquence d'interviews digne d'un documentaire.

5) *** LE FLEUVE SAUVAGE (Elia Kazan, 1960)

En 1933, l'administration de Roosevelt ordonne la construction de barrages dans la vallée du Tennessee, en proie à de nombreuses crues. Un jeune ingénieur, joué par Montgomery Clift, est envoyé sur les lieux afin de persuader une vieille femme de céder sa terre... Le film est excellent dans son fond politique (sorte de synthèse entre la gauche traditionnelle – planification visant l'intérêt général – et l'écologie politique, dans l'attention portée à la préservation des modes de vie et de l'autonomie). L'histoire d'amour est plus conventionnelle, mais l'interprétation est excellente.

4) *** LA CHAIR ET LE DIABLE (Clarence Brown, 1927)

Leo et Ulrich, deux amis d'enfance devenus officiers, sont subjugués par la beauté de Félicitas (Greta Garbo), mariée au comte von Rhaden. Leo succombe le premier à son charme. Lors d'un duel, il tue le comte. Pour éviter tout scandale, il s'expatrie, laissant Félicitas sous la protection d'Ulrich qui ne tardera pas à l'épouser... Un grand classique du film muet. Tous les détails sont délectables. Garbo est très bien mais les autres interprètes ne sont pas en reste. La fin est dramatique mais la morale est sauve.

3) *** LE CHÊNE (Lucian Pintilie, 1992)

En 1988, alors qu'elle vient de perdre son père, Nela décide de quitter Bucarest pour enseigner dans une petite ville de province. Elle y rencontre Mitica, médecin à l'hôpital qui ne croit plus ni en Dieu ni en l'homme mais est doté d'un humour cinglant... C'est une fable anti – totalitaire trépidante et grinçante, en précurseur de la Nouvelle vague roumaine des années 2000. Les deux personnages principaux sont formidables, et on n'en sort pas indemne.

2) *** LE GRAND AMOUR (Pierre Etaix, 1969)

Pierre est un homme marié depuis dix ans, et a hérité d'un poste important dans une entreprise appartenant à son beau-père. Mais il craque pour sa nouvelle et jeune secrétaire. Il profite d'un week-end pour essayer de l'aborder... Derrière l'histoire banale se cache un des meilleurs films burlesques qui soient. On est pris dans une avalanche de gags et d'idées de cinéma (séquences des rêves ou de la rumeur). Aux côtés de Pierre Etaix, très bonnes compositions d'Annie Fratellini et de Nicole Calfan.

1) **** ENTRE NOS MAINS (Mariana Otero, 2010)

Ce très beau documentaire a pour but de montrer la naissance d'une SCOP. Ce sont les délégués syndicaux de Starissima, une entreprise de confection de lingerie, qui en ont avancé l'idée pour reprendre leur entreprise, placée en faillite. On y voit l'idée faire son chemin parmi les salarié-e-s, le projet collectif progresser, mais aussi les difficultés de l'exercice, notamment par rapport à leur ancien patron et à la grande distribution. On y entend une ouvrière remettre en cause la logique capitaliste, peut-être involontairement, lorsqu'elle dit : " Ma part d'intéressement au bénéfice [qu’elle reverse dans la Scop], je ne l’avais pas vraiment gagnée par mon travail ". Le film se clôt sur une scène de comédie musicale émouvante.

 

Festival de La Rochelle 2009

Jacques Doillon / les frères Prévert / Joseph Losey / Hypnose et muet / Nuri Bilge Ceylan / Ladislas Starewitch

Mon festival international du film de La Rochelle 2009
 
 
20) * COMEDIE ! (Jacques Doillon, 1987)
 
Lui (Alain Souchon) est un séducteur, venu l’accueillir pour la conduire dans sa grande maison provençale. Elle (Jane Birkin) est sa nouvelle conquête, bientôt jalouse d’une maison remplie de souvenirs féminins. Un film très littéraire : excellents dialogues à la 3ème personne du singulier. Mais ça passe mal de l’écrit à l’écran. Peut-être Doillon est-il moins à l’aise avec les adultes, qu’il voit alternativement comme des marionettistes et des marionnettes.
 
19) * UNA SEMANA SOLOS (Celina Murga, 2008)
 
Des enfants et adolescents à la dérive dans un territoire délimité par une frontière, un quartier de la classe privilégiée : ses maisons avec jardins, son école, sa piscine, sa police privée.
Pour le dire plus crûment : des gosses de riches livrés à eux-mêmes dans un ghetto de riches en Argentine. La trame est celle d’un court métrage, et le film est beaucoup trop long. Celina Murga ne confirme pas l’intérêt suscité par Ana et les autres, son excellent premier film.
 
18) ** LE JOUR SE LEVE (Marcel Carné, 1939)
 
Alors que la nuit tombe, un coup de feu retentit dans un immeuble de banlieue. François vient de tuer Valentin. Enfermé dans son appartement, il se souvient des circonstances qui ont fait de lui un meurtrier… Jean Gabin est impressionnant en assassin malgré lui. Mais à part ça, et la construction en flash-back, le film a peu d’intérêt.
 
17) ** LES CRIMINELS (Joseph Losey, 1960)
 
Johnny (Stanley Baker) a passé ses dernières années de prison à mettre au point le plus gros vol de sa carrière. A sa sortie, il met son plan à exécution. Il enterre l’argent dans un champ, mais il est arrêté avant qu’il ait pu révéler la cachette à ses complices… Un film de commande, au scénario très classique. Les scènes à l’intérieur de la prison sont convaincantes.
 
16) ** TEMPS SANS PITIE (Joseph Losey, 1957)
 
David Graham, écrivain alcoolique en cure de désintoxication, revient précipitamment à Londres pour venir en aide à son fils Alec. Celui-ci, accusé de meurtre, va être exécuté le lendemain. En 24h, David, persuadé de l’innocence de son fils, tente de trouver le vrai coupable. De bonnes idées dans ce film inégal : l’alcoolisme du père, l’omniprésence dans le plan de pendules, réveils, horloges… D’autres idées semblent moins bonnes (en particulier certains personnages sont moins crédibles).
 
15) ** LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI (Robert Wiene, 1919)
 
Somnambulisme et crimes sont au programme de ce classique du cinéma muet, autour du docteur Caligari qui semble-t-il a hypnotisé un dénommé Cesare pour lui faire commettre l’irréparable. Les décors peints sont intriguants, tout en lignes fuyantes, à l’opposé de tout naturalisme. Une séance accompagnée par un Jacques Cambra toujours inspiré (au piano).
 
14) ** NUAGES DE MAI (Nuri Bilge Ceylan, 2001)
 
Muzzaffer retourne voir ses parents et la petite ville d’Anatolie de son enfance, pour y tourner un film. On retrouve les mêmes acteurs que dans Uzak (qui pourrait presque être une suite de ce film là), en particulier Muzaffer Özdemir et Mehmet Emin Toprak. C’est plus ou moins autobiographique et très contemplatif. Un joli film qui annonce les réussites suivantes (Uzak et Les Climats).
 
13) ** ACCIDENT (Joseph Losey, 1967)
 
Deux étudiants, William et Anna, sont victimes d’un accident de voiture, alors qu’ils se rendent chez Stephen (Dirk Bogarde), leur professeur à l’université. William est tué et Stephen recueille Anna. Le professeur se souvient des semaines qui ont précédé… Ambiance feutrée mais seulement en apparence dans un Oxford non démocratisé, snob et cruel. A noter un excellent travail sur la bande son à plusieurs reprises (voix off pour l’intermède avec Delphine Seyrig, et surtout les bruitages de l’accident hors champ).  

12) ** REMORQUES (Jean Grémillon, 1941)
 
Le capitaine André Laurent est appelé d’urgence à bord de son remorqueur pour porter secours à un cargo pris dans la tempête. Parmi l’équipage en détresse se trouve la belle Catherine… Un drame de marin, comme on a le droit d’en aimer, très classique, avec des images parfois très sombres. Jean Gabin et Michèle Morgan sont excellents.
 
11) *** LA DRÔLESSE (Jacques Doillon, 1979)
 
Dans la campagne profonde, François, un simple d’esprit d’une vingtaine d’années, enlève Mado, une fille de 11 ans, et l’entraîne dans le grenier dans lequel il vit. Au fil des jours, la relation entre eux deux se détend. Dans la chronique de ce fait divers authentique, on mesure la capacité de Doillon à créer un univers avec presque rien. Un nouveau rôle en or (celui de François) pour Claude Hébert, trois ans après Moi, Pierre Rivière…
 
10) *** LES VAMPIRES : LES YEUX QUI FASCINENT (Louis Feuillade, 1916)
 
Le journaliste Philippe Guérande mène une enquête sur « les Vampires », de redoutables malfaiteurs responsables de multiples forfaits, toujours impunis. Malgré les efforts de la police, la bande, dirigée par la mystérieuse Irma Vep, n’est toujours pas démasquée… Sixième épisode de la série des Vampires, celui-ci portant sur le thème de l’hypnose. Musidora, première vamp’ de l’histoire du cinéma, est parfaite en collant noir, et l’ensemble est très amusant. Et toujours idéalement accompagné par Jacques Cambra au piano.

9) *** LE ROMAN DE RENARD (Ladislas Starewitch, 1930)
 
Ce film est l’unique long métrage de Ladislas Starewitch, un maître de l’animation russe émigré en France. Il s’agit d’une fable moyenâgeuse, un peu du genre des fables de La Fontaine. Les marionnettes sont hyper-expressives (peau de chamois) et la précision technique impressionne encore aujourd’hui. Une réussite, tout comme le court-métrage Dans les griffes de l’araignée, réalisé dix ans plus tôt, en 1920, et qui est une véritable perle.
 
8) *** L’ARMEE DES OMBRES (Jean-Pierre Melville, 1969)
 
Un groupe de résistants pendant la deuxième guerre mondiale. Ce sont des héros ordinaires que l’on suit, dans leur quotidien, leurs activités concrètes. La « routine » beaucoup plus que le spectaculaire. Un film mezzo vocce dans lequel excellent les comédiens : Lino Ventura, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel et Simone Signoret notamment.
 
7) *** MONSIEUR KLEIN (Joseph Losey, 1976)
 
Une histoire d’homonymie pendant l’Occupation. Un riche marchand d’art (Alain Delon, qui a produit le film) s’intéresse malgré lui à un juif recherché par la police et qui porte le même nom que lui : Monsieur Klein. L’atmosphère est trouble, et le consentement d’une partie de la population (voir par exemple la séquence de la pièce de théâtre antisémite) fait froid dans le dos. Un classique, césarisé en son temps.
 
6) *** THE SERVANT (Joseph Losey, 1963)
 
Tony, jeune aristocrate nouvellement installé dans une luxueuse demeure londonnienne, prend à son service un domestique, Barret, très distingué et prévenant. Sont en jeu ici les rapports de domination et d’asservissement dans tous les domaines, et leurs variations. Le scénario ménage des évolutions spectaculaires, la satire sociale n’est pas loin. Dans le rôle du domestique, Dirk Bogarde, un des acteurs fétiches de Joseph Losey, est impérial.
 
5) *** DRÔLE DE DRAME (Marcel Carné, 1937)
 
Sous un pseudonyme, Irwin Molyneux écrit des romans policiers fortement critiqués par l’évêque de Bedford, son cousin. Invité à dîner par le couple Molyneux, l’évèque de Bedford trouve bizarre, comme c’est bizarre, que la femme de son cousin soit absente. Le lendemain, il appelle Scotland Yard… La place manque pour évoquer la singularité et le caractère de tous ces personnages. On note la truculence des dialogues de Prévert. C’est presque du théâtre, avec d’excellents acteurs (Michel Simon, Louis Jouvet). Un film d’un humour irrévérencieux donc indémodable.
 
4) *** LE PERE DE MES ENFANTS (Mia Hansen-Love, 2009)
 
L’émouvante histoire d’un producteur de petits films, passionné et hyperactif, et de sa famille (une femme, trois enfants). Un tournant intervient au milieu du film : il y a un avant et un après. On peut y voir un drame familial classique qui ne laisse d’ailleurs pas de marbre, mais c’est aussi la chronique de la fragilité d’un certain type de cinéma qui émeut.
 
3) *** LE RÔDEUR (Joseph Losey, 1951)
 
Une femme croit apercevoir dans son jardin l’ombre d’un rôdeur. La police locale envoie deux agents en patrouille. Rapidement, une étrange complicité s’instaure entre cette femme, épouse un peu délaissée d’un animateur de radio, et l’un des inspecteurs de police… C’est un film noir par excellence (le crime ne paie pas, même pour les idéalistes). Maîtrise parfaite de la mise en scène et de la direction d’acteurs.
 
2) **** PONETTE (Jacques Doillon, 1996)
 
Ponette, une fillette de 4 ans, perd sa maman dans un accident de voiture. L’absence de la mère lui est insupportable. Elle lui parle, elle l’attend, elle la cherche avec un entêtement de plus en plus grand. Avec peu de choses en apparence, Doillon tient remarquablement la note pendant une heure et demie. Et dirige magistralement ses très jeunes acteurs, dans un défi unique dans l’histoire du cinéma. Les adultes sont très bien aussi, Xavier Beauvois et Marie Trintignant en tête dans le rôle des parents de Ponette.
 
1) **** LES ENFANTS DU PARADIS (Marcel Carné, 1945)
 
Paris sous la Restauration. Le mime Baptiste Debureau et le comédien Frédérick Lemaître sont deux jeunes artistes débutants. Leur vie croise celle de Garance, une jeune femme libre et insolente. Jeux de l’amour et arts du spectacle donc. On ne voit pas passer les trois heures de la projection. Tout impressionne, on peut citer en particulier les dialogues haute couture ciselés par Jacques Prévert et interprétés de façon exceptionnelle par Arletty, Pierre Brasseur et Jean-Louis Barrault au sommet. Tout concourt à l’invention d’un genre : le réalisme poétique. Chef d’œuvre.

 

 

 

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