S'identifier

Festival de La Rochelle 2019

MON FESTIVAL LA ROCHELLE CINEMA 2019

27) ** LA FOLIE DES GRANDEURS (Gérard Oury, 1971)

Au XVIIè siècle, Don Salluste profite de ses fonctions de ministre des Finances du roi
d'Espagne pour s'enrichir, mais la reine réussit à le chasser de la cour. Il choisit de fomenter un
complot en utilisant son valet Blaze, fou amoureux de la reine, pour la compromettre... C'est un
film « gilets jaunes » avant l'heure : satire d'une oligarchie avec ses luttes intestines, ses injustices
fiscales et ses perroquets du pouvoir... Plus sérieusement, c'est une grosse farce qui n'a
évidemment pas la finesse d'un Lubitsch : beaucoup de moyens, beaucoup moins de cinéma. Face
à De Funès, Montand remplaça Bourvil au pied levé et s'en tira très bien.

26) ** HÔTEL (Jessica Hausner, 2005)

Irène débute comme réceptionniste dans un grand hôtel des Alpes autrichiennes. Celle qui
la précédait à ce poste a mystérieusement disparu... Il y a déjà de la recherche formelle dans ce
deuxième long métrage de Jessica Hausner (Lourdes, Amour fou). Sans rien souligner, elle fait
monter une angoisse sourde avec presque rien (bouts de couloir sombre dans lesquels Irène
disparaît entièrement, forêt abritant une grotte tout aussi opaque...). Bon exercice de style, même
si le résultat peut paraître encore étriqué.

25) ** LE GAUCHER (Arthur Penn, 1958)

William Bonney, qui sera surnommé Billy the Kid, est recueilli par un éleveur qu'il
considère comme son père. Lorsque celui-ci est assassiné par des hommes à la solde des notables
de la ville voisine, il ne songe plus qu'à le venger... C'est un biopic (comme on dit maintenant),
mais c'est aussi la première réflexion d'Arthur Penn sur le cycle sans fin de la violence. Pour son
premier film, il livre un western en noir et blanc très classique, même pour l'époque, dans une
forme moins aboutie que pour ses films les plus célèbres (Bonnie and Clyde, Little big man).

24) ** CHRONIQUE D'UNE DISPARITION (Elia Suleiman, 1998)

Elia Suleiman revient au pays. Deux parties : « Nazareth, journal intime » (on retiendra
notamment le monologue de la tante du cinéaste-narrateur) et « Jérusalem, journal politique » (où
un talkie-walkie égaré par un gendarme permet à un personnage de faire vadrouiller jusqu'à
l'absurde une troupe de l'armée israélienne). L'épilogue mêle l'intime et le politique (les parents
qui s'endorment devant la télé qui diffuse l'hymne israélien). Dès son premier long-métrage, Elia
Suleiman tente d'installer son style si singulier (succession sans transition de scènes dérivant vers
le burlesque) mais encore hésitant.

23) ** LARMES DE CLOWN (Victor Sjöström, 1924)

Un brillant scientifique (Lon Chaney) est trahi, avec la complicité de sa femme, par un
riche mécène qui s'attribue le fruit de ses recherches et les présente, à sa place, à l'académie des
Sciences. Alors qu'il tente de rétablir la vérité, l'imposteur le fait passer pour fou et le gifle,
provoquant l'hilarité des académiciens. Humilié, l'inventeur décide de changer de vie, et devient
le clown qui reçoit des gifles. Premier film de la compagnie MGM (avec le lion originel) et
deuxième film de la carrière américaine de Victor Sjöström (rebaptisé Seastrom). La scène
d'humiliation inaugurale va conditionner toute une vie, dans un mouvement cyclique comme la
piste de cirque (symbolisme suggéré par des surimpressions, technique que le cinéaste
affectionne).

22) *** NI VU NI CONNU (Yves Robert, 1958)

Blaireau est un braconnier très adroit, que le garde-champêtre Parju rêve d'attraper en
flagrant délit, alors même qu'il alimente toute la commune en gibier. Fléchard, le professeur de
piano, ne sait pas comment déclarer son amour à la belle Arabella, fan d'acteurs virils (poster de
Brando). Et Guilloche, avocat et directeur d'un journal local, rêve de mettre un terme au mandat
du maire Dubenoit... Le scénario est adapté d'un roman d'Alphonse Allais (L'Affaire Blaireau).
Yves Robert, qui réalisera La Guerre des boutons quelques années plus tard, en fait une fantaisie
qui brocarde gentiment l'autorité. De Funès est agréablement sobre dans le rôle de Blaireau, et les
seconds rôles sont savoureux (Pierre Mondy en improbable directeur d'une prison de rêve, Claude
Rich en amoureux timide et complexé).

21) *** LE CHÂTEAU DES SINGES (Jean-François Laguionie, 1999)

Kom, petit singe malicieux et intrépide, vit perché à la cime des arbres, avec son peuple.
Sous aucun prétexte, il ne doit s'aventurer « en bas » où règne une autre tribu. Mais un jour,
poussé par la curiosité, il se penche un peu trop et la chute est inévitable. Il découvre une société
de singes qui s'estime plus civilisée mais nourrit la même peur de l'étranger... La philosophie de
l'intrigue est assez classique (sur l'ouverture aux autres, sur le caractère relatif de la notion de
civilisation). La forme fait quelques concessions aux règles des productions pour le jeune public
(chansons). Il n'en reste pas moins l'impression d'un travail d'artisan qui veut divertir ses jeunes
spectateurs mais aussi les tirer vers le haut.

20) *** BACK SOON (Solveig Anspach, 2008)

Dans l'espoir de quitter l'Islande avec ses deux fils, Anna décide de vendre son commerce
(de cannabis), son téléphone portable renfermant sa clientèle. Son repreneur lui demande un délai
de 48h pour rassembler l'argent. Pendant ce temps, des concours de circonstances l'amènent à
faire des rencontres inattendues... C'est un road-movie déjanté, comme si les scénaristes euxmêmes
avaient abusé de la fumette. Les situations et les personnages sont tous plus loufoques les
uns que les autres, volailles comprises. En particulier Didda Jonsdottir, poétesse et éboueuse dans
la vraie vie, et muse de Solveig Anspach (elle apparaîtra dans deux films ultérieurs de la cinéaste,
Queen of Montreuil et L'Effet aquatique), est extravagante à souhait.

19) *** LOURDES (Jessica Hausner, 2011)

Christine (Sylvie Testud), jeune femme paralytique, effectue le pélerinage à Lourdes, sans
trop y croire, dans un groupe encadré par des volontaires de l'Ordre de Malte, et notamment de la
stricte Cécile (Elina Löwensohm). L'un des encadrants (Bruno Todeschini) semble s'intéresser à
Christine et ne laisse pas indifférente Maria (Léa Seydoux), la jeune volontaire qui accompagne
Christine... Jessica Hausner propose une immersion dans un groupe de pèlerins, mais sans
naturalisme : les mouvements des personnages suivent une certaine chorégraphie, dans des plans
souvent fixes. Cette distance crée une ironie, qui s'exerce sur la nature humaine au sein de cette
micro-société (et non pas sur le fait de croire ou de ne pas croire, ce n'est pas une pochade
anticléricale, même si on y entend une blague sur la Vierge Marie).

18) *** IT MUST BE HEAVEN (Elia Suleiman, 2019)

Elia Suleiman continue de cultiver son personnage à la Buster Keaton pour son apparente
placidité (observateur muet, une exception pouvant confirmer la règle), mais le style pourrait tout
aussi bien faire penser à Jacques Tati (incongruité de la composition des plans, humour lent).
Dans une succession de saynètes sans transitions, il propose un tryptique Nazareth / Paris / New-
York. Vu d'ici, le deuxième segment est le plus satirique : fantasme de la ville-mode, obsession
de la sécurité cf défilé de chars devant la Banque de France, ou encore la montée de
l'individualisme, s'asseoir dans un jardin public devenant un jeu de chaises musicales...

17) *** MAN ON THE MOON (Milos Forman, 2000)

Andy Kaufman a créé un one man show qui lui a permis de se faire repérer par un agent.
Il se fait embaucher par la télévision. Mais il est capable, par provocation, de saborder lui-même
ses sketchs ou ses spectacles, prenant toujours le contre-pied de ce que l'on croit attendre de lui...
Difficile de départager avec certitudes les mérites du véritable Andy Kaufman (showrunner le
plus subversif de l'histoire de la télé américaine), de son interprète déjanté Jim Carrey (à
l'élasticité faciale prodigieuse), ou de la mise en scène de Milos Forman, qui en fait un long
métrage cohérent, mais parfois à la limite de la crédibilité (toujours à la lisière du trop). Revu
avec étonnement.

16) *** HANTISE (George Cukor, 1944)

Après l'assassinat non élucidé de sa riche tante Alice, Paula a fui Londres et s'est installée
en Italie. Quelques années plus tard, elle y rencontre un pianiste, Gregory, dont elle tombe
amoureuse. Pour lui faire plaisir, elle accepte de revenir à Londres, et le couple s'installe dans la
demeure familiale restée intacte. Demeure qui intéresse vivement Gregory... En adaptant la pièce
Gaslight de Patrick Hamilton (le titre original renvoie au fait que des variations d'intensité de
lumière indiquent à l'héroïne une présence inconnue dans la maison), George Cukor orchestre une
superbe confrontation entre Charles Boyer et Ingrid Bergman. Autour d'eux gravitent des seconds
rôles marquants : un enquêteur qui en fait une affaire personnelle (Joseph Cotten), les servantes,
une vieille voisine passionnée par les faits divers sanglants. Un classique très minutieux.

15) *** EN DECOUVRANT LE VASTE MONDE (Kira Mouratova, 1978)

Censurée par le pouvoir, Kira Mouratova dut attendre cinq ans avant de tourner ce film
(inédit en France). C'est le premier film en couleurs de la cinéaste, qui met en scène un trio
amoureux entre une ouvrière et deux chauffeurs au sein d'un chantier de construction d'une
nouvelle usine et d'un quartier d'habitation. Le résultat est très éloigné des films de propagande,
et l'héroïne (jouée par Nina Rouslanova, déjà interprète de Brèves rencontres, le premier film
réalisé en solo par la cinéaste) définit le bonheur et l'amour comme par opposition aux discours et
à l'idéologie productivistes. Formellement, le film est très moderne.

14) *** LES AMANTS CRUCIFIES (Kenji Mizoguchi, 1957)

Au XVIIè siècle, Mohei est un brillant employé de l'imprimeur des calendriers du Palais
impérial. O-San, la jeune épouse de son patron, sollicite son aide pour éponger les dettes de sa
famille car son mari est avare. Il accepte et tente de trouver une combine. Un concours de
circonstances amène Mohei et O-San à être soupçonnés d'adultère. Ironiquement, leur fuite
ensemble va effectivement les rapprocher, avant le terrible châtiment qui les attend... Plansséquences
implacables dans un noir et blanc maîtrisé qui recrée un Japon médiéval cruel et
misogyne (les adultères commis par les épouses sont toujours considérés comme les plus graves).

13) *** LA CHARRETTE FANTÔME (Victor Sjöström, 1921)

Une croyance populaire veut que le dernier mort de l'année, s'il a « péché » dans sa vie
terrestre, conduira jusqu'au Nouvel An suivant la charrette fantôme des futurs défunts. Un 31
décembre, David Holm, ivrogne odieux, meurt juste avant minuit, et se réveille en voyant la
charrette s'arrêter à côté de lui. Il se remémore sa vie, et notamment Edith, une religieuse de
l'Armée du Salut qui lui avait proposé son aide. C'est un conte moral, empreint de religiosité
(adapté d'un roman de Selma Lagerlöf), mais qui est remarquable par sa complexité narrative
(flash-backs dans les flash-backs), par ses effets spéciaux primitifs (surimpressions) et par la
qualité de l'interprétation (dont Victor Sjöström lui-même). Classique du cinéma muet suédois
qui ouvrira au cinéaste les portes d'Hollywood.

12) *** THE TRUMAN SHOW (Peter Weir, 1998)

Truman (Jim Carrey) est depuis sa naissance la vedette d'un show télévisé mais ne le sait
pas. Ses moindres faits et gestes sont filmés. La ville entière est un immense studio de cinéma.
Ses amis, ses collègues et même sa femme sont des acteurs professionnels. Mais, suite à plusieurs
incidents, il finit par se douter de quelque chose... Il y a des films de mise en scène, des films
d'acteurs. Celui-ci est avant tout un film de scénariste (l'un des meilleurs scénarios imaginés par
Andrew Niccol). Sans être géniale ou d'une grande finesse, la mise en scène de Peter Weir, qui a
du métier, se met au service de cette imagination singulière qui brocardait les reality show de
l'époque. Revu avec intérêt.

11) *** SUSPIRIA (Dario Argento, 1977)

Suzy, une jeune ballerine américaine, arrive à Fribourg pour intégrer une prestigieuse
école de danse. L'atmosphère est étrange et inquiétante, et sa colocataire disparaît... Le scénario
est relativement classique, pour un film d'épouvante. Mais ce qui le met un peu au-dessus de la
mêlée, c'est la forme. Vu le sujet, on s'attend à un univers gothique, expressionniste. Le cinéaste
crée au contraire un univers assez baroque, aux couleurs pétantes, dont les variations donnent
parfois la pétoche. David Lynch a dû voir ce film... Argento réussit à répondre aux injonctions
contradictoires de l'épouvante et d'une certaine finesse dans l'exécution (détails d'une grande
richesse).

10) *** NOUS LE PEUPLE (Claudine Bories, Patrice Chagnard, 2019)

Après les parcours difficiles des demandeurs d'asile (Les Arrivants) ou de jeunes
chômeurs peu ou pas qualifiés (Les Règles du jeu), Claudine Bories et Patrice Chagnard suivent
une association d'éducation populaire qui propose à trois groupes de citoyens (des détenus de
Fleury-Mérogis, des femmes solidaires de Villeneuve-Saint-Georges, des lycéen-ne-s de
Sarcelles) des ateliers afin d'écrire une nouvelle Constitution et d'expérimenter un nouveau
rapport à la politique. Ce documentaire passionnant et émouvant questionne aussi la question de
la représentation, en recueillant prioritairement par construction la parole de celles et ceux qu'on
n'écoute pas, et qu'on voit peu, même au cinéma. En ce sens, il complète une trilogie involontaire
amorcée par Ouvrir la voix (Amandine Gay) et J'veux du soleil (Gilles Perret, François Ruffin).
Et mérite le même succès que Demain (Mélanie Laurent, Cyril Dion) ou Merci patron (Ruffin).

9) *** LA FOLLE INGENUE (Ernst Lubitsch, 1947)

1938. La « bonne » haute société londonienne est ébranlée par un écrivain tchèque
persécuté et anticonformiste (Charles Boyer), et une « folle ingénue » (Jennifer Jones) spontanée,
passionnée de siphon, mais pas siphonnée, et peu apte à respecter les convenances... Lubitsch est
toujours aussi virtuose pour manier les allusions et échapper au Code Hays (code de censure qui
fut appliqué de 1934 à 1966). Il livre surtout une satire réjouissante, parfois politique, que le
cinéaste rend aérienne, par son sens mordant des dialogues et des situations. Du grand art dans
son genre.

8) *** LE VENT (Victor Sjöström, 1928)

Une jeune femme rejoint son cousin, avec lequel elle a été élevée, dans le « domaine des
vents » (comme l'indique le deuxième carton du film). Dans cette nature hostile, elle attise la
jalousie des femmes et la convoitise des hommes. Pour y échapper, elle épouse Lige, un modeste
cow-boy. Impressionnant : le film a certainement mobilisé de gros moyens (pour l'époque) même
si le succès public ne fut pas à la hauteur. Le déchaînement des éléments, parfaitement suggéré,
est mis en relation avec le vice d'un personnage qui déclenchera un drame. La réussite artistique
tient aussi à l'interprétation de Lillian Gish, idéalement fragile et forte à la fois.

7) *** BREVES RENCONTRES (Kira Mouratova, 1967 → 1988)

Premier film réalisé en solo par Kira Mouratova en 1967, sorti en France en 1988 au
moment de la Perestroïka, il raconte l'histoire de Maxim, un jeune géologue souvent en
vadrouille, qui est aimé par Valentina, une fonctionnaire territoriale, responsable de la gestion des
eaux et canalisations et souvent confrontée à la corruption des constructeurs, et par Nadia, la
jeune femme de ménage de Valentina. Kira Mouratova interprète elle-même la fonctionnaire, qui
ne connaît pas les liens (asymétriques) qui relient Maxim et Nadia. Le spectateur, lui, est mis
dans la confidence par les souvenirs de l'une et de l'autre, grâce à une narration déconstruite mais
remarquablement fluide et d'une grande modernité.

6) *** LE TABLEAU (Jean-François Laguionie, 2011)

Dans un tableau de maître vivent des personnages divisés en castes hiérarchisées : les
Toupins, entièrement peints et sertis de couleurs éclatantes, les Pafinis, auxquels il manque
quelques touches de couleur, et les Reufs, de simples esquisses. Seuls les Toupins jouissent du
château central. Écoeurés par ces inégalités et ces discriminations, trois de ces personnages vont
partir à la recherche de l'auteur... Sur le fond, un joli conte social mâtiné d'une petite réflexion sur
la peinture et la création artistique. Formellement, l'intelligence du récit, d'une grande finesse, se
double d'une splendeur visuelle. Un grand plaisir pour tous les âges. Revu avec plaisir.

5) **** LA LETTRE ECARLATE (Victor Sjöström, 1926)

En Nouvelle-Angleterre, au XVIIè siècle, la jeune Esther se regarde dans un miroir et
court un dimanche matin, le jour du Seigneur. Devant tant de frivolité (!), des habitants indignés
se plaignent au révérend Dimmesdale. Celui-ci refuse de la punir sévèrement. Il tombe amoureux
de la jeune femme, séparée de son mari depuis des années, et entame une liaison secrète avec
elle. Si cette relation venait à être connue, elle serait condamnée à porter brodée sur elle la lettre
A désignant les femmes adultères... Pour ce drame du puritanisme et de l'obscurantisme religieux,
Victor Sjöström fait appel à Lillian Gish, extraordinaire, et à Lars Hanson, les deux interprètes
qu'on retrouvera dans Le Vent. Grâce à un savoir-faire à tous les étages, un des sommets de la
carrière du cinéaste.

4) **** DOCTEUR FOLAMOUR (Stanley Kubrick, 1964)

Un général devenu fou lance une attaque nucléaire contre l'URSS. Informé de ce coup de
folie par un officier de la base aérienne, le président des USA convoque son état-major au
Pentagone et consulte le docteur Folamour, un ancien physicien nazi chargé de la recherche en
armement. Pendant ce temps, un équipage de B 52 tente d'accomplir la mission ordonnée par le
général... C'est le premier film de Kubrick dont la production est majoritairement britannique, et
on le comprend, tant cette satire de la course aux armements est très audacieuse dans le contexte
de l'époque (deux ans après la crise des missiles de la Baie des Cochons). Le côté farce est
accentué par le triple rôle accordé à Peter Sellers (président américain, officier britannique,
savant allemand). Revu avec plaisir, je ne me souvenais plus de la chute, et pourtant...

3) **** PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU (Céline Sciamma, 2019)

Au XVIIIè siècle, Marianne, une jeune femme peintre (fille de...) est chargée de faire le
portrait à son insu d'Héloïse, une jeune bourgeoise sortie du couvent pour être mariée de force au
fiancé de sa soeur prématurément décédée. Peint selon les règles en vigueur à l'époque, le résultat
est peu probant. Mais les deux jeunes femmes vont se rapprocher... La photographie est
magnifique, mais le film n'est pas académique pour autant : certaines scènes très fortes sont
représentées d'une façon inattendue. Le film ne peut absolument pas se réduire au scénario, primé
à Cannes et par ailleurs effectivement intéressant (sur ces femmes peintres qui ont disparu des
histoires de l'art). C'est peu de dire que Noémie Merlant (décidément une révélation de l'année,
après Les Drapeaux de papier et Curiosa) et Adèle Haenel excellent, leur duo s'ouvrant parfois à
Luana Bajrami (la servante) et Valeria Golino (la mère d'Héloïse), comme si la sororité pouvait
dépasser les clivages de classe.

2) **** LE SAMOURAÏ (Jean-Pierre Melville, 1967)

Jef Costello, dit le Samouraï, est un tueur à gages froid, méthodique. Alors qu'il vient de
liquider le patron d'une boîte de nuit, il croise la pianiste du club, Valérie. Pourtant, cette dernière
prétend ne pas le reconnaître lorsqu'il est suspecté du meurtre par le commissaire chargé de
l'enquête... Le film est haletant (Costello semble traqué par la police comme par les
commanditaires du meurtre), tout en ne cédant jamais à la facilité. Il est aussi épuré que du
Bresson, et aussi géométrique que du Fassbinder (même si les deux univers sont aux antipodes).
On est d'autant plus attentif et sensible à chaque détail, dans l'ambiance sonore comme
lumineuse, que les personnages, et le rôle-titre incarné par Alain Delon en particulier, ne laissent
transparaître aucune émotion explicite. Jean-Pierre Melville à son meilleur.

1) **** LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRES LA PLUIE (Kenji Mizoguchi, 1959)

Dans le Japon du XVIè siècle en proie à la guerre civile, deux hommes quittent leur
village pour la ville, pensant améliorer le sort de leurs foyers, laissant leurs épouses derrière eux.
L'un est potier et ne pense qu'à faire fortune, tandis que l'autre est paysan et rêve de devenir
samouraï... C'est une sorte de fresque qui oscille entre crudité réaliste et poésie fantastique, entre
illusions et désillusions. Le noir et blanc est soyeux (mention spéciale aux brumes du lac de
Biwa). Préférant cadrer à distance les acteurs, chaque plan est composé comme un tableau. Je l'ai
d'abord découvert sur le petit écran et beaucoup aimé dès cette vision, mais le grand écran lui
apporte une limpidité supplémentaire, et donne toute sa dimension aux sortilèges de ce conte
moral cruel. Revu avec plaisir.

Festival de La Rochelle 2018

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2018


29) ** DE LA VIE DES MARIONNETTES (Ingmar Bergman, 1980)

Enfermé dans une maison close, un client tue la prostituée avec laquelle il devait passer la
nuit. Le film est constitué de douze fragments, avant ou après le passage à l'acte, montés sans
ordre chronologique, pour tenter de comprendre pour quelles raisons un meurtre a été commis.
C'est un puzzle, bavard, qui s'intéresse aux proches du meurtrier (son psy, sa mère, sa femme et
un ami de celle-ci), tourné en noir et blanc (sauf le crime qui a droit à la couleur) avec des
comédiens allemands, et qui tente de réunir une veine expérimentale à la Persona (1966) et une
veine psychologique comme ses drames des années 70. Il en ressort un film plus théorique
qu'entièrement convaincant à l'écran.

28) ** RIVERS AND TIDES (Thomas Riedelsheimer, 2005)

Un documentaire sur l'artiste Andy Goldsworthy au travail, brillante figure du land art,
qui consiste en des sculptures ou installations parfois très éphémères, réalisées au sein d'un
paysage particulier, avec des matériaux naturels trouvés sur place. Le réalisateur a fait profil bas,
la seule voix du commentaire est celle de l'artiste lui-même, dont les créations (et les tentatives
avortées), spectaculaires ou non, sont filmées sans effet de style mais parfois accompagnées d'une
musique planante.

27) ** JUHA (Aki Kaurismäki, 1999)

Juha est un agriculteur qui mène une vie tranquille avec sa femme, jusqu'au jour où
Shemeikka, citadin propriétaire d'une rutilante voiture, tombe en panne devant chez eux. Ce
dernier convainc la femme de Juha de le suivre en ville... C'est une adaptation d'un classique de la
littérature finlandaise, mais c'est aussi le dernier film muet du 20è siècle. Aki Kaurismäki prend
l'exercice de style au sérieux, y apporte les caractéristiques de son univers (jeu sur les ellipses et
les hors-champs) et ses comédiens favoris (Kati Outinen, Sakari Kuosmanen et André Wilms),
sans arriver à transcender la réunion de tous ces ingrédients. La faute à la musique (pas
suffisamment sobre ?). Une curiosité plaisante, toutefois.

26) ** SABINE (Philippe Faucon, 1993)

Agnès, une adolescente de 17 ans s'enfuit de chez elle (son père est alcoolique). Elle
tombe enceinte, doit faire face à une belle-mère intrusive avide de maternité, et fait de mauvaises
rencontres (drogue, prostitution – Sabine est son prénom de travail – et Sida). Adapté d'un journal
autobiographique (La Vie aux trousses d'Agnès Lherbier), le scénario de Philippe Faucon et
William Karel paraît bien chargé. Cette accumulation ne fait pas forcément les bons films.
Heureusement, sa mise en scène retranche beaucoup : sens du détail qui permet des ellipses, pas
de scènes lacrymales ni de grands violons, fin apaisée même si l'on sait qu'il s'agit d'un répit
provisoire. Et, dans le rôle titre, Catherine Klein joue très juste.

25) ** SOURIRES D'UNE NUIT D'ÉTÉ (Ingmar Bergman, 1956)

L'avocat Frederik Egerman, veuf quadragénaire encore séduisant, vient d'épouser Anne,
une jeune femme qui a l'âge de son fils Henrik, étudiant en théologie. Épouse insatisfaite, Anne a
pour confidente Petra, la soubrette, qui ne laisse pas Henrik indifférent. Pendant ce temps,
Frederik retrouve Désirée son ancienne maîtresse, et comédienne de théâtre renommée... Le
générique introductif annonce une comédie romantique d'Ingmar Bergman ! Le scénario pourrait
certes presque relever du vaudeville, mais en plus fin. Il est même par moments d'une acuité
similaire à ses grands drames psychologiques. Le premier succès international de Bergman,
présenté au festival de Cannes en 1956, est mineur, mais plutôt appréciable.

24) *** SHOW PEOPLE (King Vidor, 1928)

Fraîchement débarquée à Hollywood, Peggy est une jeune femme déterminée à devenir
une star de cinéma. Elle rencontre l'acteur comique Billy Boone qui lui met le pied à l'étrier, dans
des comédies, alors qu'elle rêve de devenir une grande tragédienne... Une des premières satires
d'Hollywood par lui-même (un genre en soi, des Ensorcelés de Vincente Minnelli jusqu'au
Mulholland Drive de David Lynch), plus tendre que mordante. Charlie Chaplin fait une courte
apparition dans son propre rôle, tandis que le réalisateur King Vidor et son actrice Marion Davies
font parfois preuve d'autodérision. Le propos brocarde surtout le snobisme qui entourait les
drames muets (alors à leur apogée), par rapport à certaines comédies produites à la chaîne mais
tombant en désuétude...

23) *** LES DAMES DU BOIS DE BOULOGNE (Robert Bresson, 1945)

Délaissée par son amant Jean, Hélène feint de ne plus l'aimer, et comprend avec horreur
qu'il est soulagé de cette révélation mensongère. Ils se séparent, mais Hélène décide de se
venger : elle s'arrange pour que Jean rencontre Agnès, qui fut danseuse de cabaret après la faillite
de sa mère, pour qu'il en tombe amoureux sans rien connaître de son passé... Le second long
métrage de Bresson est une adaptation de Diderot (Jacques le Fataliste) transposée à l'époque
contemporaine du film (avec voitures à essence). Le style de Bresson n'est pas encore à son
apogée : il y a beaucoup d'accompagnements musicaux, et il fait appel à des acteurs
professionnels dont Maria Casarès, excellente, et Paul Bernard, même si ce style naissant tranche
déjà avec les productions de l'époque, plus inspirées du théâtre (dont le génial Les Enfants du
Paradis
de Marcel Carné).

22) *** LA VIE DE BOHÈME (Aki Kaurismäki, 1992)

Marcel Marx, auteur en mal d'éditeur, est expulsé de chez lui. Il rencontre par hasard
Rodolfo, peintre albanais, et Schaunard, un compositeur irlandais. Les trois hommes décident de
partager leur misère et leur ferveur artistique... Aki Kaurismäki s'invite dans un Paris intemporel
(en fait il s'agit de Malakoff) tout en y apportant une partie de son univers (des hommes fauchés,
de l'alcool et un chien). Le scénario, pas plus que ses personnages, ne suit une route bien tracée.
Le film oscille entre des touches de surréalisme (un personnage entend un piano et dit entendre
du violon, un autre prend à la gare d'Austerlitz un train pour Strasbourg, un troisième demande
l'autorisation pour un baisemain à une femme qu'il s'empresse d'embrasser) et des accents plus
mélancoliques.

21) *** LA CIÉNAGA (Lucrecia Martel, 2002)

Mecha est en vacances avec son mari (inexistant), ses enfants et ses domestiques dans une
résidence secondaire près de la commune de La Ciénaga (qui signifie également marécage). Elle
boit trop, et fait une mauvaise chute autour de la piscine... Pour son premier long métrage,
Lucrecia Martel livre un drame choral trouble à l'intérieur d'une famille bourgeoise en
déliquescence, réunie dans une atmosphère suffocante autour d'une piscine (non entretenue). La
réalisatrice mise davantage sur une accumulation de sensations et de malaises que sur un scénario
bétonné par un pool de scénaristes (comme certains le font aujourd'hui). Et la fin en suspension
nous laisse inquiet...

20) *** SHADOWS IN PARADISE (Aki Kaurismäki, 1988)

Nikander est éboueur et veut créer sa propre entreprise. Il tombe amoureux d'Ilona, une
caissière de supermarché qui va se faire virer. Cette dernière, pour se venger, vole la caisse du
supermarché, mais Nikander la remet discrètement à sa place... Ce troisième film d'Aki
Kaurismäki est celui qui va le faire connaître en France. C'est aussi le premier dans lequel il fait
jouer Kati Outinen, sa muse et actrice fétiche. C'est enfin le premier opus de sa trilogie ouvrière
conclue en beauté par La Fille aux allumettes. Dans ce qui s'apparente également parfois à un
brouillon (déjà assez maîtrisé) de Au loin s'en vont les nuages, Kaurismäki narre drôlement une
histoire d'amour contrariée entre deux prolos qui finiront, peut-être, par vivre d'amour, d'eau
fraîche et de « small potatoes »...

19) *** JE NE VOUDRAIS PAS ÊTRE UN HOMME (Ernst Lubitsch, 1918)

Jeune fille rebelle, Ossi ne supporte pas l'autorité. Lorsque son oncle, qui veillait sur son
éducation, s'absente, il est remplacé par un tuteur beaucoup plus rigide. Ossi décide alors de se
déguiser en homme et rejoint une soirée décadente... Dès les premières scènes du film, où on voit
Ossi Oswalda jouer aux cartes, fumer et boire comme un homme, le ton est donné. Ce film
méconnu de la carrière allemande et muette d'Ernst Lubitsch est une comédie satirique sur les
différences et les inégalités dans l'éducation entre les garçons et les jeunes filles. Féministe avant
l'heure mais non manichéen, il montre que cette différenciation des sexes a aussi des
inconvénients même pour les hommes. Très audacieux et en avance sur son temps.

18) *** LA PRINCESSE AUX HUÎTRES (Ernst Lubitsch, 1919)

Jalouse du mariage prestigieux de la fille du magnat du cirage, Ossi, fille du richissime
Quaker, le roi américain de l'huître, ordonne à son père de lui trouver un prestigieux mari. Quaker
charge un entremetteur de lui trouver un prince digne de ce nom. Ce dernier trouve Nucki, un
prince allemand au bord de la faillite. Nucki envoie en reconnaissance son valet Josef, qui en se
faisant passer pour le prince, se fait épouser par Ossi... Cette nouvelle collaboration entre Ernst
Lubitsch et l'actrice Ossi Oswalda (qui a suffisamment de personnalité pour exiger que les
personnages qu'elle interprète portent son véritable prénom) est une comédie satirique sur le
gigantisme supposé des milliardaires américains : ils mobilisent, dans des décors furieusement
géométriques, des dizaines de domestiques pour chacun de leurs faits et gestes (le bain d'Ossi est
une scène d'anthologie), jusqu'à l'absurde. Enfin, le scénario est savoureux, dans le sens où le
happy end et la morale conjugale sont certes saufs mais in extremis...

17) *** EN LIBERTÉ ! (Pierre Salvadori, 2018)

Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local
tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou.
Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine
injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des
comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas
toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de
mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de
quoi il s'agissait – le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père – et les
variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain
en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou
à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

16) *** ELLA CINDERS (Alfred E. Green, 1926)

Ella est forcée d'assurer les tâches ménagères de la famille Cinders et d'assurer le confort
de ses deux belles-soeurs. À l'annonce d'un concours pour le casting d'un film, Ella tente sa
chance... Ella Cinders est l'anagramme de Cinderella (Cendrillon en anglais), et le scénario y fait
allusion, parfois. On pense également à Chaplin, notamment avec une séquence de danse avec les
mains qui rappelle celle des petits pains dans La Ruée vers l'or, sorti l'année précédente. D'une
manière générale, on peut saluer l'inventivité des gags (par exemple celui sur l'importance du
regard dans le cinéma muet). Mais la réussite du film repose avant tout sur les épaules de Colleen
Moore, actrice formidable aujourd'hui oubliée, d'une grande finesse et qui, avec sa coupe à la
garçonne, a été une « précur-soeur » de Louise Brooks, en version comique.

15) *** CENTRAL DO BRASIL (Walter Salles, 1998)

À la gare de Rio de Janeiro, Dora, ex-institutrice à la retraite, arrondit ses fins de mois en
étant écrivaine publique. Peu scrupuleuse, elle jette certaines lettres au lieu de les envoyer. Josué,
un garçon de 10 ans qui était venu la voir pour écrire une lettre à son père, revient vers elle après
la mort accidentelle de sa mère... Des scènes quasi-documentaires s'invitent à l'intérieur d'une
trame fictionnelle classique (un gamin livré à lui-même à la recherche de son père), qui
témoignent du désir de filmer la réalité sociale du Brésil, après 20 ans de dictature. Les cinq
dernières minutes sont un peu tire-larmes, mais ce n'est jamais le cas de l'interprétation (dont
Fernanda Montenegro, qui a reçu le prix d'interprétation à Berlin en plus de l'Ours d'or décerné au
film) qui reste à la fois convaincante et d'une grande dignité.

14) *** MONIKA (Ingmar Bergman, 1954)

Le film est sorti en France dès 1954, mais n'accéda à la notoriété qu'en 1958 lors de sa
reprise. Auparavant, il n'avait été distribué que dans des circuits spécialisés, à cause de scènes
dénudées osées pour l'époque. C'est un film de réalisme social (la rencontre et le quotidien
difficile de deux jeunes personnes de condition modeste), troué par une parenthèse enchantée,
édénique sur une île, le temps d'un été. Parfois intitulé Un été avec Monika ou Monika et le désir,
le film est happé par son actrice Harriett Andersson (la future soubrette de Sourires d'une nuit
d'été
), dont un long regard – caméra est resté célèbre.

13) *** AU LOIN S'EN VONT LES NUAGES (Aki Kaurismäki, 1996)

Il est conducteur de tram, elle est maître d'hôtel. Ils sont tous les deux licenciés...
Kaurismäki avait déjà réalisé une histoire d'amour contrariée par les réalités du monde du travail
(Shadows in Paradise), et le chômage était déjà un point de départ de J'ai engagé un tueur. Le
chômage est ici le sujet principal du film, mais les ingrédients réalistes du fond sont
contrebalancés par une forme tout sauf naturaliste. Les difficultés des personnages (formidables
de dignité) sont traitées avec un léger décalage burlesque (dialogues parcimonieux, langage des
corps, importance du hors champ). Revu avec plaisir.

12) *** J'AI ENGAGÉ UN TUEUR (Aki Kaurismäki, 1991)

Superbe exercice de style de comédie mélancolique et pince-sans-rire, où Jean-Pierre
Léaud campe un dégoûté de la vie qui engage un tueur car il n'arrive pas à se suicider lui-même,
mais qui va peut-être changer d'avis lorsqu'il rencontre une femme qui survit en vendant des
fleurs. Kaurismäki s'expatrie à Londres, mais son style est bel et bien là : ironie sociale (le
licenciement tragi-comique du héros), plans fixes peu bavards mais d'une redoutable efficacité,
quelques touches de couleurs saturées dans les décors ou les costumes (le peignoir rouge de la
jeune femme) qui contrastent avec un environnement plus grisâtre et qui peuvent faire penser à
une comédie musicale où on aurait enlevé la musique (sauf une séquence avec Joe Strummer...).

11) *** AMIN (Philippe Faucon, 2018)

Amin, venu du Sénégal pour travailler en France, a laissé au pays sa femme Aïcha et leurs
trois enfants, qu'il ne voit qu'une ou deux fois par an. En France, toute sa vie est absorbée par son
travail et il n'a pour seule compagnie que ses amis du foyer. Jusqu'au jour où il rencontre
Gabrielle... Le cinéma de Philippe Faucon est de plus en plus ample (le succès public et critique
de Fatima y a sans doute contribué). En racontant cette histoire de travailleurs immigrés, il a
tourné à la fois au Sénégal et en France. Loin d'être une abstraction ou une statistique dans des
débats hexagonaux frileux voire nauséabonds, les personnages y acquièrent une vraie épaisseur,
de vraies aspirations et élans sentimentaux. Sans jamais tomber dans la démonstration, Philippe
Faucon aborde de nombreux sujets, dans une ligne claire (avec une superbe photographie) mais
non didactique.

10) *** LES FRAISES SAUVAGES (Ingmar Bergman, 1959)

Isak Borg, un vieux médecin en retraite, est invité à se rendre à Lund, où doit se tenir une
cérémonie de jubilé en son honneur, pour célébrer des décennies de dévouement et de recherches.
Il s'y rend en voiture accompagné de sa belle-fille, momentanément séparée de son fils. Ce road –
movie envahi par les rêves et souvenirs du personnage principal tient surtout du conte
philosophique. L'équilibre trouvé entre les thématiques universelles, existentielles (vie de famille)
ou spirituelles, et entre des séquences aux régimes d'images différents (présent, onirisme) fait tout
le sel d'un film exigeant mais élégant. Côté interprétation, le vieux médecin est interprété
magistralement par le grand réalisateur pionnier du cinéma suédois Victor Sjöström, tandis que
Bibi Andersson (qui jouera l'infirmière du mythique Persona) interprète d'une part une auto –
stoppeuse sympathique qui voyage avec deux garçons qui se disputent sur l'existence de Dieu, et
d'autre part une cousine d'Isak, son premier amour aussi. Revu avec profit.

9) ***(*) LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU (Nick Park, Steve Box, 2005)

Toute la petite ville est en ébullition car le concours annuel du plus gros légume approche.
Wallace, l'inventeur farfelu et son si lucide et sobrement expressif chien Gromit se chargent de
capturer les nombreux lapins qui menacent la récolte. Pourtant, les légumes disparaissent,
engloutis par un lapin géant... Les premiers court-métrages du studio Aardman (dont les Wallace
et Gromit
) étaient des petits chefs d'oeuvre. Le passage au long, Chicken run, coproduit par les
studios Dreamworks, a été une grande réussite commerciale, même s'il est doté d'une trame
hollywoodienne plus convenue. Avec Le Mystère du lapin-garou, c'est un retour aux sources qui
permet à Wallace et Gromit de passer brillamment le cap du long-métrage. On y retrouve
l'incroyable inventivité et l'humour british, que ce soit dans les grandes lignes ou les moindres
détails. Revu avec (presque) autant de plaisir que la première fois.

8) **** FANNY ET ALEXANDRE (Ingmar Bergman, 1983)

La famille Ekdahl au grand complet fête Noël dans la belle maison d’Helena, la grandmère,
propriétaire du théâtre de la ville. L’un de ses trois fils, Oscar, meurt soudainement après
une répétition d’Hamlet. Sa veuve accepte d’épouser un évêque luthérien, sévère et puritain, pour
donner un père à ses deux jeunes enfants, Fanny et Alexandre… Le film a la richesse d'une
fresque (chaque personnage pouvant générer une intrigue propre), mais surprend par une facture
étonnamment classique, soutenue par une photographie signée Sven Nykvist plus chaude qu'à
l'accoutumée. L'histoire se déroule en 1907, mais on devine une forte teneur autobiographique de
certains détails (rigidité paternelle, passion précoce pour le théâtre, lanterne magique...). Du coup,
ce film peut éclairer les films précédents, mais on peut soutenir exactement l'inverse : ce que l'on
a vu précédemment de lui enrichit la façon dont on perçoit celui-ci.

7) **** L'ARGENT (Robert Bresson, 1983)

Le film est impressionnant sur le fond, notamment les ressorts dramatiques (expression on
ne peut plus adéquate) d'une histoire de faux billets et d'une avidité généralisée qui a des
répercussions différentes pour le lycéen de bonne famille et pour le travailleur de base. Mais la
forme est encore plus saisissante, avec ses ellipses et ses métonymies (filmer une partie, un détail
pour figurer le tout : une course poursuite ramenée à un pied sur l'accélérateur, quelques
encadrures de portes qui suffisent à faire ressentir le milieu social, des gouttes de sang dans un
lavabo pour figurer l'irréparable) sans oublier un travail sonore qui amplifie les sons concrets.

6) **** LA FILLE AUX ALLUMETTES (Aki Kaurismäki, 1990)

Iris travaille dans une usine d'allumettes et rentre le soir chez elle, dans un appartement où
sa mère et son beau-père (qui lui volent parfois sa paie) passent leur temps devant la télé. En
amour, ce n'est guère mieux, elle prend un garçon rencontré dans un bal (où elle avait l'habitude
de faire tapisserie) pour un prince charmant. Comment va-t-elle se réveiller et se révolter ? C'est
un des films les plus noirs d'Aki Kaurismäki, très narratif malgré sa brièveté (1h09). C'est que la
stylisation est ici extrême : pas un plan de superflu (ils sont par ailleurs admirablement
composés), ellipses (limpides), minimalisme qui créé une distanciation ironique sur le sort de
l'héroïne, néanmoins filmée avec empathie, et interprétée par une extraordinaire Kati Outinen. Un
des sommets de la filmographie de l'auteur.

5) **** PICKPOCKET (Robert Bresson, 1959)

L'itinéraire de Michel, jeune homme solitaire fasciné par le vol, qu'il élève au niveau d'un
art, persuadé que certains êtres d'élite auraient le droit d'échapper aux lois (comme le croyaient
les jeunes arrogants de La Corde d'Hitchcock). Le récit a toute l'intensité du présent, tout en étant
narré par une voix off au passé. Le scénario, pour la première fois entièrement écrit par Bresson,
déjoue le genre policier (comme nous l'indique le carton introductif) tout en engendrant du
suspense à l'intérieur des scènes. Une séquence de vol à la tire dans un train donne à voir une
chorégraphie de mains d'une agilité stupéfiante. Le montage est d'une grande économie pour un
maximum d'efficacité. Et la mise en scène regorge de choix singuliers : par exemple, aucune
porte (à part celles de la prison et, une fois, celle de l'appartement de la mère) ne sera montrée
fermée, ni celle de la chambre de Michel, ni celle de son immeuble, ni celle du commissariat, ni
celle de Jeanne (la voisine de sa mère à qui Michel dira, au bout de son périple, dans un final
épatant, la célèbre réplique : « Ô Jeanne, pour aller vers toi, quel drôle de chemin il m'a fallu
prendre
», d'autant plus poignante que chez Bresson le jeu des acteurs, pardon « modèles », n'est
jamais théâtral).

4) **** MOUCHETTE (Robert Bresson, 1967)

Mouchette est une jeune fille pauvre dont le père est ivrogne et la mère gravement
malade. Elle déteste son village, ses camarades de classe (qui se moquent d'elle parce qu'elle
chante faux). Un soir, dans la forêt, elle recueille l'affection d'un braconnier, avant qu'il n'abuse
d'elle. Avec la sobriété qui le caractérise, Bresson raconte un tragique destin, avec de rares répits
(la séquence des auto-tamponneuses, le raccord suivant montre la gifle paternelle). Inspirée d'un
texte de Bernanos, Mouchette est probablement l'un des personnages les plus émouvants de toute
la filmographie de Robert Bresson (et on jurerait qu'elle a été une source d'inspiration pour la
Rosetta des frères Dardenne). De ce fait, bien que hautement représentatif du style du cinéaste, le
film peut toucher bien au-delà du cercle de ses admirateurs habituels. Revu avec plaisir (note
« Bravo » maintenue).

3) **** PERSONA (Ingmar Bergman, 1966)
En plein milieu d'une représentation théâtrale, la comédienne Elisabet Vogler perd l'usage
de la parole. Après un séjour en hôpital, elle s'installe dans la résidence secondaire d'un des
médecins, sur l'île de Farö, seule avec Alma, une jeune infirmière dévouée qui lui fait la
conversation... La première vision m'avait laissé une impression mitigée, peut-être due à un
prologue expérimental qui m'avait désarçonné ou déstabilisé. Mais, à la deuxième vision, le film
devient extrêmement fascinant. L'oeuvre entière peut nourrir de nombreuses interprétations (dans
l'approche jungienne, persona désigne le masque social et alma le subconscient), mais chaque
séquence, chaque plan peuvent être admirés pour leur perfection, la polysémie de sens qu'ils
autorisent parfois. La photographie de Sven Nyqvist, le montage sont eux aussi exceptionnels. On
peut y voir une fusion de deux personnalités, mais ce n'est pas deux qui ne font qu'une, car il
existe de multiples balancements et contradictions. Bergman a écrit et réalisé de formidables
films d'une grande richesse psychologique, mais passant souvent par le verbe et le théâtral. Mais
Persona s'adresse, lui, directement à l'inconscient. C'est peu de dire qu'il est extrêmement
stimulant. Revu en étant très agréablement surpris (appréciation passant de « Pas mal » à « Chefd’oeuvre
absolu »).

2) **** SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE (Ingmar Bergman, 1975)

Johann et Marianne sont mariés depuis une dizaine d'années. Il est professeur, elle est
avocate (spécialisée dans les divorces), et ils ont deux filles. Ils forment un couple apparemment
heureux. Lors d'un dîner, ils assistent à une violente dispute de leurs meilleurs amis dont le
couple est en crise. Ils commencent à s'interroger sur leur propre relation... La première vision de
ce film avait été un grand choc, et, à la deuxième vision, il demeure captivant de bout en bout. On
ne peut qu'être admiratif devant la perfection de chaque plan, dont de redoutables gros plans dus
à Sven Nyqvist. Il est souvent de bon ton de saluer les interprètes d'un film (quelle que soit la
qualité de celui-ci), mais ici Liv Ullmann et Erland Josephson livrent des interprétations
ahurissantes, inégalables (bon courage aux courageux-euses ou inconscient-e-s qui reprennent ces
rôles au théâtre), d'autant plus qu'ils sont seuls à l'écran dans plus de 90 % des scènes... Ce qui est
dit (le terme dialogue est trop réducteur) ou montré ou suggéré est exceptionnel (Bergman est ici
un redoutable et cruel entomologiste). Chef-d’oeuvre revu avec admiration (note maximale
maintenue).

1) **** VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER (Michael Cimino, 1979)

Ce film est un chef-d’oeuvre à plus d'un titre : des séquences hallucinées servies par un
chef op' inspiré (Vilmos Zsigmond), l'inoubliable musique de Stanley Myers qui passe l'outrage
du temps, l'interprétation de Robert De Niro, Meryl Streep, John Savage et surtout Christopher
Walken. Mais attention : ce n'est pas vraiment un film typique sur la guerre du Vietnam. La
première image du Vietnam n'intervient qu'au bout de 75 minutes (Apocalypse Now a davantage
les attributs de ce que l'on attend d'un film de guerre). Voyage au bout de l'enfer doit plutôt se
voir comme une grande fresque romanesque, autour d'ouvriers sidérurgistes d'origine russe. Il
fallait oser, dans un film américain à grand spectacle, la longue séquence du mariage orthodoxe.
Leur intégration est réussie : ils sont aussi patriotes que les autres, et sont fiers de partir à la
guerre. Leur bellicisme va se heurter à la réalité. Chaque détail peut prendre une signification
hautement symbolique. Avant l'enfer, deux gouttes de vin malencontreusement échappées vont
s'avérer prémonitoires. Le conflit n'est pas montré par des scènes de guerre réalistes mais par les
séquences de roulette russe, allégoriques de l'horreur, l'arbitraire, la folie de la guerre. Il faut aussi
évoquer les deux scènes de chasse au cerf, avant et après les scènes au Vietnam, qui se répondent
et montrent l'évolution de Michael face à l'acte de tuer... Les scènes finales (le film prend du
temps pour raconter l'après conflit pour ses personnages) sont douloureuses, désenchantées, où
Cimino montre, encore une fois par l'allégorie, que dans le melting pot américain, on ne fait pas
d'omelettes sans casser des oeufs (et avec des larmes). Film toujours aussi magistral à chaque
nouvelle vision.

Festival de La Rochelle 2017

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2017


28) ** BARBARA (Mathieu Amalric, 2017)

Une actrice s'apprête à jouer Barbara, et tente de s'imprégner du personnage. Son
réalisateur aussi, par ses rencontres, par le travail d'archives... Dans le débat entre classicisme et
modernité qui anime parfois les cinéphiles, Mathieu Amalric a clairement choisi la seconde, au
risque de limiter le potentiel populaire du film. Vent debout contre les formes convenues du
biopic, il emprunte la voie, souvent empruntée également, de la mise en abyme. Ici, pas d'intrigue
clairement établie, mais une sorte de fusion progressive entre Jeanne Balibar, Brigitte (l'actrice
qui répète le rôle de Barbara) et bien sûr Barbara elle-même. Film impressionniste pour les uns,
superficiel pour d'autres, en réalité intéressant mais un peu vain, ne pouvant rivaliser avec une
réelle modernité, celle, intemporelle, de la chanteuse.

27) ** L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP (Alfred Hitchock, 1934)

Dans les Alpes suisses, Bob et Jill Lawrence, un couple d'Anglais, et leur fille Betty font
fortuitement la connaissance d'un agent secret français, qui leur annonce l'imminence du meurtre
d'un ambassadeur étranger en visite à Londres, lors d'un concert à l'Albert Hall. Pour les réduire
au silence, les criminels enlèvent Betty... Quand on a vu la version américaine tournée 22 ans
plus tard, cette version anglaise paraît un brouillon de l'autre. L'interprétation, très correcte, n'est
pas en cause. Mais du fait de sa durée beaucoup plus courte, les rebondissements paraissent plus
téléphonés, et le final moins convaincant. Mais l'esprit des deux films est différent : la version de
1934 est plus à froid, mais avec un certain humour (badinage à la station de ski, passage chez le
dentiste), alors que celle de 1956 est plus épique et spectaculaire.

26) ** LE SACRIFICE (Andreï Tarkovski, 1986)

Le premier quart d'heure est sidérant de beauté : superbes lents travellings où on voit un
père et son fils muet planter un arbre tandis qu'un facteur arrive et lance une discussion
philosophique. L'intensité formelle se poursuit avec une chorégraphie entêtante des personnages
dans la maison où le père reçoit, à l'occasion de son anniversaire. Puis, peu à peu, le film semble
entrer dans un trou noir mystique, avec images très sombres et raisonnements très pieux à base de
sacrifice pour se sauver d'une catastrophe. Dans son dernier mouvement, le film semble boucler
la boucle, et retomber sur ses pattes. Tarkovski, qui se savait malade, a probablement voulu
réaliser un film-somme, déroutant, avec une grande importance des 4 éléments (eau, air, terre,
feu). L'intitulé du prix reçu à Cannes en épouse l'ambition: grand prix spécial du jury...

25) ** ZORBA LE GREC (Michael Cacoyannis, 1965)

Basil, un jeune écrivain britannique, arrive en Crète pour prendre possession de l'héritage
paternel (une mine de lignite à exploiter). Il rencontre Zorba, un Grec exubérant qui va lui servir
de guide... Ce n'est pas un film de mise en scène, même si plusieurs scènes impressionnent, mais
plutôt une histoire d'amitié qui joue sur les contrastes, un film d'acteurs, qui n'hésitent pas à
cabotiner (dans ce registre, Anthony Quinn est impressionnant). La fin est restée célèbre, sur une
musique de Mikis Theodorakis...

24) ** RÉVOLUTION ÉCOLE 1918 – 1939 (Joanna Grudzinska, 2016)

Il s'agit essentiellement d'un documentaire d'archives qui permet de remonter aux origines
des pédagogies alternatives (Freinet, Montessori, Steiner...). Elles sont nées au lendemains de la
Première Guerre mondiale, lorsque des pédagogues européens mettent en cause les méthodes
d'enseignement alors utilisées, verticales, dogmatiques, véritables apprentissages de la
soumission, un des éléments explicatifs selon eux de la grande boucherie. Ces nouvelles
pédagogies s'inspirent d'expériences auprès de déficients mentaux et sont influencées par la
psychanalyse naissante. Les pionniers voulaient former une internationale, mais ne restèrent pas
très longtemps à l'écart des puissantes idéologies de l'époque. Ce travail d'archives est livré dans
un bel écrin (correspondances lues par des voix remarquables comme Mathieu Amalric ou Eric
Caravaca). Mais le commentaire en voix off en reste aux grandes lignes, ne s'embarrasse pas trop
de nuances, et est assez dirigiste, finalement. Une forme contradictoire avec le fond, qui tient
peut-être à son origine télévisuelle (diffusé sur Arte en septembre 2016, le documentaire est
inédit en salles).

23) ** UN FLIC SUR LE TOIT (Bo Widerberg, 1977)

Stig Nyman, un flic hospitalisé à la suite d'une intervention chirurgicale, est assassiné
dans sa chambre. L'inspecteur Beck et son équipe, chargés de l'enquête, découvrent que Nyman
s'était rendu coupable de nombreuses brutalités... Après de très grands films sociaux comme
Adalen 31 (1969) ou Joe Hill (1971), Bo Widerberg réalise un polar à fort caractère sociologique
sur le milieu de la police. Le rythme et la mise en scène en souffrent un peu, même si on sent
l'influence de certains de ses collègues américains de l'époque (Friedkin, Lumet), notamment
dans un final assez spectaculaire.

22) ** VIDÉOGRAMMES D'UNE RÉVOLUTION (Andrei Ujica, Harun Farocki,1992, inédit)

Andrei Ujica est un cinéaste original qui se nourrit presque exclusivement des images des
autres (à part quelques vues spatiales dans Out of the present). Avec Harun Farocki, il livre ici un
montage d'un certain nombre de vidéos de diverses natures (télévision roumaine, vidéos
amateures) retraçant, par ordre chronologique, la chute du régime de Ceaucescu, des
manifestations du 20 décembre 1989 à l'exécution du dictateur, six jours plus tard. Le film
montre, entre autres, l'importance stratégique, pour les révolutionnaires, d'avoir repris le contrôle
de la télévision, et est en creux une réflexion sur l'image des régimes et les régimes d'images...

21) ** SAUDADE (Katsuya Tomita, 2012)

Seiji travaille sur un chantier particulièrement difficile de Kôfu, une petite ville touchée
par la crise économique, et se lie d'amitié avec un jeune ouvrier... Le film a le mérite de montrer
le Japon comme on le voit peu au cinéma, se déroulant dans le milieu ouvrier (chantiers du
bâtiment) et des outsiders (immigré-e-s thaïlandais-es ou brésilien-ne-s), avec leur contre-culture
(rap, capoeira). Multipliant les personnages, c'est un film choral long, mais jamais lent, moderne
sur le plan cinématographique, mais politiquement critique sur les ravages de la « modernité »
néolibérale.

20) *** LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE (Henri Decoin, 1952)

Élisabeth Donge, dite Bébé, a empoisonné son époux, François Donge, un riche industriel
amateur de femmes. Ils se sont mariés dix ans plus tôt, mais Bébé a beaucoup souffert du
comportement de François. Sur son lit d'hôpital, ce dernier revit les moments clefs de sa vie avec
Bébé, et commence à comprendre ses erreurs... C'est une adaptation réussie d'un roman de
Simenon, avec des dialogues incisifs de Maurice Aubergé (qui n'a visiblement pas fait de
complexes vis-à-vis de Michel Audiard ou Henri Jeanson). Et c'est bien sûr, avant tout, une
rencontre entre deux monstres sacrés (Danielle Darrieux, Jean Gabin), qui relança définitivement
la carrière du second.

19) *** JEUNE ET INNOCENT (Alfred Hitchcock, 1937)

Un couple se dispute pendant une nuit d'orage. Le lendemain, le corps de la femme est
retrouvé sur la plage par Robert Tisdall, un proche. Celui-ci est fait coupable, car la ceinture qui a
servi à étrangler la victime semble provenir de son imperméable, qu'il affirme s'être fait voler.
Parvenant à s'enfuir, le jeune homme est aidé par Erica, la fille du commissaire chargé de
l'enquête... Un des thèmes favoris d'Hitchcock, celui du faux coupable. Si l'intrigue est sans
surprise (mais plaisante), elle permet de nombreuses pointes d'humour. La scène où la caméra
part du plafond pour aller démasquer le véritable criminel restera dans les mémoires (c'est la
seule dont je me souvenais avec précision). Revu avec plaisir.

18) *** THIS IS MY LAND (Tamara Erde, 2016)

Au début de son film, la réalisatrice israélienne Tamara Erde confie que lorsqu'elle était
jeune, elle se fiait à l'histoire de son pays racontée à l'école, était patriote, et ignorait tout de
l'histoire palestinienne et de l'occupation. Plus tard, elle a commencé à douter. C'est l'origine de
ce documentaire sur l'enseignement de l'Histoire dans différentes écoles du pays : israéliennes,
palestiniennes, ou mixtes (où c'est un couple de professeurs, l'un israélien, l'autre palestinienne,
qui assure le cours). La matière est riche, et si la réalisatrice est venue écouter des deux côtés, elle
ne se range pas pour autant dans une neutralité confortable qui occulterait la réalité, notamment
des rapports de force. Elle montre au contraire que le conflit influe sur la façon d'enseigner.

17) *** 120 BATTEMENTS PAR MINUTE (Robin Campillo, 2017)

Au début des années 1990, alors que le sida tue depuis une dizaine d'années, les militants
d'Act Up – Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu
dans le groupe, Nathan va être impressionné par la radicalité de Sean... Dans ce troisième film en
tant que cinéaste de Robin Campillo, tout ce qui tient de la reconstitution du militantisme d'Act
Up – Paris est très réussi. On y est. Quand l'intrigue se ressert autour d'une histoire d'amour à
durée déterminée, l'émotion suscitée reste contenue, car on sait dès le départ quelle direction cela
va prendre, sans qu'il y ait surcroît de style (le film joue à fond le registre du cinéma-vérité, à
l'opposé des Revenants, son premier film très stylisé). Avec des enjeux analogues, Olivier
Ducastel et Jacques Martineau avaient frappé plus fort dans Jeanne et le garçon formidable, avec
un formidable travail sur le hors-champ. Heureusement, ici, un ultime pied-de-nez rehausse le
tout in extremis. Grand-prix au dernier festival de Cannes.

16) *** LA CORDE (Alfred Hitchcock, 1950)

Suivant les enseignements de Rupert Cadell, deux étudiants tuent un de leurs camarades,
puis cachent le cadavre dans une malle, avant de convier la famille de la victime et leur
professeur à une réception... C'est le premier film en couleurs d'Alfred Hitchcock, réalisé en 1948
et constitué (sauf exception qui confirme la règle) de huit plans-séquences de 10 minutes (la
durée de défilement d'une bobine dans la caméra). Cette volonté de donner l'illusion d'un
tournage en continu sert ici à éprouver l'unité de temps et l'unité de lieu (récemment, dans
Birdman, Inarritu donne l'illusion d'un plan unique sans qu'il y ait unité de temps). Un huis-clos
réussi, avec d'excellents mouvements de caméra lorsque Cadell (James Stewart) explique ce qu'il
a compris : plan sans personnages mais dans lequel le spectateur projette mentalement l'action
telle que comprise par Cadell...

15) *** LES TRENTE-NEUF MARCHES (Alfred Hitchcock, 1935)

Canadien installé à Londres, Richard Hannay assiste à un spectacle lorsqu'un coup de feu
provoque une panique générale. Annabella Smith, la jeune femme qui l'a déclenchée, le supplie
de l'héberger. Elle se dit espionne, pourchassée par une mystérieuse organisation, les Trente –
Neuf Marches... Certes, il ne faut pas trop gratter derrière pour s'interroger sur la vraisemblance
de tout ça. Mais cela n'empêche pas le film d'être un excellent divertissement, dans une époque de
tension entre les nations, grâce à la variété des épreuves traversées, qui s'enchaînent à un rythme
soutenu, et aux fréquentes ruptures de ton et changements de registre (voir par exemple le héros
passer une partie de l'action menotté à une femme malgré lui). Redécouvert avec plaisir (14 ans
après la première vision selon mes archives).

14) *** L'ATELIER (Laurent Cantet, 2017)

Pendant l'été 2016, à La Ciotat, une demi-douzaine de jeunes ont choisi pour stage
d'insertion sociale un atelier d'écriture, où ils tentent d'écrire un roman policier avec l'aide
d'Olivia, une romancière reconnue. L'intrigue du roman doit se situer dans cette ville chargée
d'histoire (notamment par les chantiers navals fermés depuis 25 ans). Antoine, l'un des jeunes,
traversé par une violence pas toujours contenue, ne l'entend pas ainsi. Intriguée, Olivia va de plus
en plus s'intéresser à lui... Le cinéaste n'a pas son pareil pour filmer les rapports complexes entre
individus et groupes. Les scènes de travail sont aussi vivaces que celles de Entre les murs (même
si elles sont plus posées : les stagiaires sont plus âgés et volontaires, le rapport avec la formatrice
n'est donc pas le même). Dans la dernière partie, il y a une ou deux scènes un peu moins
crédibles, même si elles sont validées a posteriori par les scènes qui suivent...

13) *** ENTRE LES MURS (Laurent Cantet, 2008)

Chronique d’une année scolaire d’une classe de quatrième dans un collège du 20è
arrondissement. Neuf ans après la première vision, on se surprend à être complètement happé par
le film, grâce à un sens du cadre et un montage qui donnent l'impression que chaque scène est
prise sur le vif. À sa sortie, le film a eu droit à des interprétations très contradictoires. Ces
différences de perception montrent la richesse du film, bien que celui-ci n'oublie jamais d'être un
objet de cinéma (ce n'est pas un reportage, mais une fiction qui se nourrit des erreurs, difficultés,
contradictions ou confrontations des personnages). Revu de façon plus intense que prévu.

12) *** LA DIVINE (Wu Yonggang, 1934)

Après s'être laissée séduire par les lumières de la grande ville de Shanghai, une jeune
mère est contrainte de faire le trottoir afin de pouvoir élever son fils. Celui-ci grandit et entre à
l'école. Mais lorsque les autres parents d'élèves découvrent de quel milieu il vient, ils font
pression sur le directeur de l'établissement pour exiger son renvoi immédiat... C'est un excellent
muet chinois, au sujet osé pour l'époque. Comme l'exige le genre, les images sont très parlantes,
même pour suggérer ce qui reste hors-champ. Le film doit évidemment beaucoup à Ruan Lingyu,
son inoubliable actrice principale, qui se suicidera un an plus tard, à l'âge de 25 ans. La réussite
du film, à mes yeux, confirme le fait selon lequel j'ai tendance, parmi les films du début des
années 1930, à préférer les derniers joyaux du muet aux premiers films parlants...

11) *** CHANTAGE (Alfred Hitchcock, 1929)

Frank Webber est inspecteur de police à Scotland Yard. Un jour, au restaurant, il se
dispute avec sa fiancée Alice, et ils se séparent. Peu après, la jeune fille accepte de suivre un
artiste – peintre dans son atelier. Lorsque celui-ci tente de la violer, elle se défend et finit par
poignarder son agresseur. C'est Frank qui est chargé de l'enquête... Le film existe en deux
versions : muette et sonore. Hitchcock l'a conçu ainsi dès le tournage, alors que les producteurs
hésitaient. Il s'agit donc historiquement du premier film sonore britannique. Mais la version
muette fonctionne très bien. Déjà à cette époque, Hitchcock prend plaisir à jouer avec les
spectateurs : la tentative de viol et de meurtre sont hors-champ, même si apparaissent à l'écran
des détails très évocateurs. Et l'histoire est d'une grande ambiguïté morale (différents niveaux de
culpabilité et de victimes). Savoureux.

10) *** CARRÉ 35 (Eric Caravaca, 2017)

Le Carré 35 du titre désigne l'emplacement de la tombe de la soeur aînée d'Eric Caravaca,
morte à l'âge de trois ans, qu'il n'a jamais connue, et dont les parents n'avaient gardé aucune
photographie... Le documentaire d'Eric Caravaca est donc une enquête sur sa propre famille, mais
il sait nous la raconter comme s'il s'agissait de notre propre famille ou d'une fiction à suspense.
L'exercice est assez analogue à celui qu'avait réussi Mariana Otero (Histoire d'un secret, 2003),
dans la mesure où l'intime rejoint l'universel et où l'histoire familiale croise la grande Histoire,
collective, politique. Une enquête très touchante, bien menée, qui sait ménager des respirations,
et où pudeur et frontalité se rejoignent harmonieusement...

9) *** SOLARIS (Andreï Tarkovski, 1974)

Kris Kelvine, un scientifique russe, est envoyé en mission sur la station orbitale de
Solaris, une planète mystérieuse entièrement recouverte par un Océan. Avant son arrivée,
d'étranges phénomènes s'y sont produits. Une femme lui apparaît, et il croit reconnaître le double
de sa propre femme, suicidée quelques années plus tôt... Selon Woody Allen, l'éternité c'est long,
surtout vers la fin. Ici, c'est la première partie qui paraît longue, mais elle permet de mettre en
place la suite. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, d'un côté le film ne s'écarte pas de la
trame scénaristique connue, mais d'un autre côté la puissance cinématographique de Tarkovski
nous fait croire que chaque scène, chaque plan est imprévisible. Tout en déjouant les attentes des
spectateurs de SF classique (par exemple, pas une seule image de maquette spatiale...).

8) *** 5 CAMÉRAS BRISÉES (Emad Burnat, Guy Davidi, 2013)

Les cinq caméras brisées du titre sont celles utilisées successivement par Emad Burnat,
petit paysan de Cisjordanie, pour filmer sa famille et la lutte de son village contre l'édification du
mur de séparation par les Israëliens. Le mur spolie surtout Bil'in, le village, de la moitié de ses
terres, notamment agricoles. Grâce à son dispositif, les caméras successives captent ce qu'on sait
mais qu'on n'a pas l'habitude de voir, ce qui se passe en toute impunité quand les journalistes sont
partis. La totale immersion permet de mesurer l'oppression de la colonisation israélienne, leurs
méthodes, alors qu'on s'attache aux personnages clés de la résistance du village, leur courage, leur
sang-froid (ils s'en tiennent la plupart du temps à la non violence, malgré la cruauté de l'armée),
tout comme à la famille d'Emad Burnat, et à leur sort pendant les 5 années de tournage (les
premiers mots de son plus jeune fils...). Un document exceptionnel. Revu avec émotion.

7) *** OUT OF THE PRESENT (Andrei Ujica, 1997)

Dès les premières images, on décolle. Une caméra 35 mm a été embarquée dans l'espace
pour filmer notamment une spectaculaire arrivée à la station Mir. Le reste du documentaire est
plus fidèle à la manière d'Andrei Ujica, qui fait des films à partir d'images tournées par d'autres. Il
a réalisé un montage de 92 minutes (la durée exacte d'une rotation de la station autour de la
Terre) à partir de 280 heures de vidéo tournées par les cosmonautes eux-mêmes en 1991, hors du
temps (certains d'entre eux partirent d'URSS et atterriront en Russie, après le putsch de Boris
Eltsine à Moscou, événement évoqué au moyen de films amateurs). L'anecdotique, le concret de
la vie quotidienne dans la station côtoient une dimension presque épique sur notre condition
humaine et terrienne (les images sont plus émouvantes que celles de Gravity, car ce sont des
prises de vues réelles). Après la projection, on reste en apesanteur pendant un bon moment...

6) **** STALKER (Andreï Tarkovski, 1981)

Au milieu d'un pays indéterminé mais misérable, se trouve la Zone, région mystérieuse et
dangereuse, interdite, fermée et gardée militairement. Elle serait née de la chute d'une météorite,
il y a bien longtemps. Seuls les Stalkers, des passeurs, bravent l'interdiction et s'y aventurent.
L'un d'entre eux conduit un écrivain et un scientifique jusqu'à une chambre, où, dit-on leurs désirs
secrets seront exaucés... Bien sûr ce n'est pas de la science-fiction à l'américaine, mais le film
n'est pas aussi lent que dans mon souvenir. Les images sont fascinantes, et Andreï Tarkovski sait
créer une tension sans accélérer le rythme (par exemple lorsque l'un des trois personnages part en
éclaireur dans un passage inquiétant, le sentiment de danger est décuplé par le fait que chaque pas
est accompagné d'un son nouveau, matérialisant les périls de perpétuelle mutation des lieux). Et il
exploite toutes les implications philosophiques de son solide scénario (adapté de leur propre
roman par les frères Strougatski). Je hausse mon appréciation initiale (de « Bien » à « Bravo »)...

5) **** RESSOURCES HUMAINES (Laurent Cantet, 2000)

Franck, 22 ans, étudiant d'une grande école de commerce, revient chez ses parents le
temps d'un stage dans l'usine où son père est ouvrier depuis 30 ans. Affecté aux Ressources
humaines, il prend très à coeur sa tâche, jusqu'à ce qu'il découvre à quoi son travail va servir...
Depuis sa sortie, on a vu d'autres films sociaux, mais ils n'ont pas fait vieillir celui-ci, dont
l'intérêt ne se limite pas aux mémorables rapports père – fils. Laurent Cantet prend le temps de
s'intéresser au monde du travail (ouvrier) et aux rapports sociaux de production. Sa brûlante
actualité, 17 ans plus tard, permet de démonter certains discours faciles (« C'est la faute aux 35h /
à l'euro etc
»). La « consultation » des salarié-e-s comme contournement des syndicats et
diversion face aux restructurations déjà décidées est un bel exemple d'anticipation du macronisme
contemporain... Appréciation maintenue à « Bravo ».

4) **** FENÊTRE SUR COUR (Alfred Hitchcock, 1955)

Reporter photographe, Jeff (James Stewart) est immobilisé à la suite d'une fracture de la
jambe. C'est l'été, et pour tuer le temps, il épie par la fenêtre ses nombreux voisins. Ses
observations l'amènent à soupçonner que l'un d'entre eux a assassiné sa femme. Petit à petit, il
arrive à partager sa curiosité avec sa bonne (Thelma Ritter) et son amie (Grace Kelly) à laquelle il
tente de résister... Voir ce film sur grand écran permet d'apprécier davantage encore la mise en
scène remarquable : utilisation très efficace des décors (avec certains plans en split screen
naturel) et des objectifs de la caméra, pour une délicieuse histoire criminelle doublée d'une des
plus célèbres et réjouissantes mises en abyme de l'histoire du cinéma (le voyeurisme de Jeff est
aussi celui du spectateur). Revu avec plaisir (appréciation maintenue à « Bravo »...).

3) **** UNE FEMME DISPARAÎT (Alfred Hitchcock, 1938)

Dans le train qui la ramène des Balkans à chez elle à Londres, Iris fait plus ample
connaissance avec Miss Froy, une charmante vielle dame. Or celle-ci disparaît pendant le
sommeil d'Iris : à sa place se trouve une autre dame, habillée de la même façon. Et aucun
passager du train ne se souvient de Miss Froy. Seul Gilbert, un musicien entreprenant, accepte
d'aider la jeune femme dans son enquête... C'est un film jubilatoire, à redécouvrir absolument : je
ne me souvenais plus du long prologue, assez irrésistible, dans l'hôtel où les futurs passagers du
train doivent passer la nuit. Mine de rien, ces scènes permettent de caractériser certains
personnages. L'histoire à suspense, réalisée sans temps mort, n'empêche pas Hitchcock de
distiller beaucoup d'humour. Une réussite qui n'a rien à envier aux grands classiques américains
tournés par la suite. Revu avec enthousiasme (appréciation personnelle passant de « Bien » à
« Bravo »).

2) **** L'ENFANCE D'IVAN (Andreï Tarkovski, 1963)

Orphelin depuis l'extermination de sa famille par les nazis, Ivan, 12 ans, est mû par le
désir de se venger. C'est pourquoi il est recueilli par un régiment de l'armée russe qui lui confie
un rôle d'éclaireur... Remplaçant un autre réalisateur prévu pour tourner le projet, Andreï
Tarkovski frappe fort dès son premier film. À sa place, un réalisateur lambda aurait peut-être fait
quelque chose d'un peu académique sur un enfant à l'intérieur de la guerre, alors que Tarkovski
filme plutôt la guerre à l'intérieur d'un enfant (comme l'a fait justement remarquer Sartre à la
sortie du film). Probablement le long-métrage le plus classique de Tarkovski (à mon avis les plus
réfractaires au style futur du cinéaste peuvent l'apprécier), mais déjà très puissant. Bien que tout
juste sorti du VGIK (son école de cinéma), il imposa les scènes de rêve, et une fin qui tourne le
dos à celle envisagée par l'ancienne équipe du film (et c'est tant mieux). Dès les premières scènes,
la très forte personnalité d'Ivan crève l'écran : on jurerait qu'il est à l'image de Tarkovski
impatient de faire partie des plus grands.

1) **** LA MORT AUX TROUSSES (Alfred Hitchcock, 1959)

À la suite d'une méprise, Roger Thornill, quinquagénaire à la vie paisible, est confondu
avec un certain George Kaplan par un groupe d'espions à la solde d'une puissance étrangère. Il est
enlevé, et sa vie bascule. Un second quiproquo, et le voici qui passe pour un assassin... Je ne sais
s'il faut croire mes archives personnelles (selon lesquelles je n'aurais jamais vu ce film au cinéma
auparavant). Mais le film, qui m'avait donc déjà impressionné sur le petit écran, est idéalement
servi par le grand. Dès le début du film (et contrairement à d'autres Hitchcock qui se mettent en
route progressivement), les scènes d'anthologie se succèdent : il n'y a pas seulement celle de
l'avion en rase campagne ou le final dans la Monument Valley, voir par exemple une scène de
conduite en état d'ivresse, une autre scène de tension qui a pour théâtre une vente aux enchères...
La musique de Bernard Hermann, d'une efficacité redoutable mais jamais surplombante, est aussi
géniale que le scénario d'Ernest Lehman et la mise en scène d'Hitchcock. Un chef d'oeuvre du
cinéma de divertissement. Note (maximale) maintenue.

Festival de La Rochelle 2016

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2016


30) ** TONI ERDMANN (Maren Ade, 2016)

Inès est une executive woman allemande, consultante en management installée à Bucarest.
Son facétieux père décide de lui rendre visite. Le pétard mouillé du dernier festival de Cannes
(encensé par la quasi totalité de la critique française et internationale, il a d'ailleurs reçu le prix de
la Fipresci) ? Pas mal mais pas aussi génial qu'on le dit. Alors oui la satire du monde managérial
et du consulting est mordante. Et est touchante la relation entre un père et une fille qui n'ont pas
les mêmes valeurs (même si tous les deux sont dans les faux-semblants en quelque sorte : elle
doit donner des arguments en apparence objectifs pour aider un patron à externaliser donc
dégraisser, lui s'amuse à briser les convenances et les mondanités à l'aide de farces et attrapes,
perruques et faux dentiers derrière lesquels il se cache pudiquement). Mais tout ça est trop long
pour ce que c'est (difficile de jouer sur l'incongruité pendant plus de 2h½), et certaines scènes
sont inutiles ou pas très bien amenées.

29) ** LA GRANDE PAGAILLE (Luigi Comencini, 1961)

Confusion après l'armistice entre l'Italie et les Alliés en septembre 1943. Alberto Sordi
joue un lieutenant dépassé par la situation qui voit les troupes allemandes devenir ennemies (dans
un dialogue irrésistible il annonce à ses supérieurs que l'Allemagne et les Etats-Unis se sont
alliés !), balloté par les événements mais capable de retourner sa veste, accompagné par un soldat
malade en permission (Serge Reggiani). Le film a vieilli, mais on retiendra que le rôle d'Alberto
Sordi est aux antipodes de celui de l'homme de convictions de Une vie difficile, tourné un an plus
tard.

28) ** ZÉRO DE CONDUITE (Jean Vigo, 1933)

Le moyen métrage culte de Jean Vigo, présenté en avril 1933, mais sorti publiquement en
novembre 1945 après douze ans de censure. C'est vrai qu'on y voit des collégiens défier l'autorité,
se révolter, et même hisser un drapeau noir avec une tête de mort. Et en même temps on ne voit
pas de raison politique ou sociale à cette révolte, comme si elle était gratuite. Cela pourrait être
des jeux d'enfants (élaborer des plans à la récré...). Mémorable et ciné-génique bataille de
polochons.

27) ** LA QUATRIÈME ALLIANCE DE DAME MARGUERITE (Carl Theodor Dreyer, 1921)

Fable médiévale (l'action se passe vers 1600) autour d'un jeune pasteur, obligé par les
traditions locales d'épouser la vieille veuve de son prédécesseur dans le presbytère. Avec sa
fiancée, qu'il fait passer pour sa soeur, ils attendent impatiemment sa mort, et tentent souvent
infructueusement de se voir en cachette. C'est presque une comédie, ce qui est rare chez Dreyer
(quoique Le Maître du logis...), et il y a un excellent plan qui illustre le titre. Sinon le style n'est
pas encore très affirmé.

26) ** MORE (Barbet Schroeder, 1969)

Rencontre amoureuse entre deux jeunes hippies qui se mettent à l'héroïne (appelée horse
dans le film) et deviennent des junkies. Pour son premier long métrage, Barbet Schroeder,
également producteur, a su s'entourer : Pink Floyd à la musique, Nestor Almendros à la
photographie... Cela suffit à en faire, dans la mémoire cinéphile, un film culte. La forme est
effectivement soignée, esthétique, mais on a quand même l'impression d'un moyen métrage
artificiellement étiré pour devenir un long...

25) ** JOUR DE COLÈRE (Carl Theodor Dreyer, 1943)

Danemark, 1923. Absalon, un pasteur âgé, vit avec sa mère, Merete, et sa seconde épouse
Anne, beaucoup plus jeune que lui. Tout se complique lorsque Martin, son fils né d'un premier
mariage, s'immisce dans la demeure familiale et s'entiche d'Anne, et que fait irruption Marte
Herlofs, une vielle femme accusée de sorcellerie qui a bien connu la mère d'Anne... L'atmosphère
est pesante (on peut trouver le film un peu lourd), les visages très expressifs (en particulier la
mère et la jeune épouse), accentués par des jeux de lumière assez picturaux. Le point de vue sur
la sorcellerie est assez conventionnel : les sorcières sont présentées comme dans les croyances
traditionnelles comme des femmes ayant un pouvoir réellement maléfique. Mais le mysticisme de
Dreyer n'est pas forcément un cléricalisme : les moyens de l'inquisition (torture) sont montrés
avec effroi.

24) ** ARAF, QUELQUE PART ENTRE DEUX (Yesim Ustaoglu, 2014)

Zelga et Olgun sont employés d'une station-service au bord d'une autoroute reliant
Istanbul à Ankara. La première tombe sous le charme d'un des routiers qui s'arrêtent
régulièrement à la station. Le second espère la gloire en tentant de participer à un jeu télévisé
(sordide). On se doute que les rêves ne seront pas accomplis... Le film est audacieux dans son
propos, au fur et à mesure qu'on découvre son vrai sujet. Mais dans sa forme, une scène est
vraiment insoutenable, disons qu'elle sert à montrer l'absurdité et la cruauté de morales caduques.

23) ** DUST CLOTH (Ahu Öztürk, 2015, inédit)

Nesrin et Hatoun sont deux femmes de ménage kurdes qui vivent à Istanbul. La première
essaie de s'en sortir toute seule avec sa fille (son mari l'a quitté). La seconde, heureuse en
ménage, aimerait accéder à un statut social plus élevé, à l'instar des patronnes pour lesquelles
elles travaillent. Elles se sont liées d'amitié. Cinématographiquement, le film n'est pas très
inventif, mais c'est un bon film social et féministe sur deux femmes qui subissent plusieurs
facteurs d'exploitation ou de domination : précarité (en tant que femmes de ménage, elles n'ont
pas de couverture santé), domination masculine ou racisme latent envers les kurdes.

22) *** J.F. PARTAGERAIT APPARTEMENT (Barbet Schroeder, 1992)

Après une rupture avec son petit ami infidèle, Allison Jones passe une petite annonce pour
dénicher une colocataire. Son choix se porte sur Hedra, une jeune fille réservée. Peu à peu, celleci
se permet de plus en plus de choses, et cherche à lui ressembler... Pendant les 2/3 du film,
celui-ci est conforme à mon souvenir : un crescendo très élégant autour de l'amitié et du
mimétisme. À chaque détail, la tension monte (inoubliable scène dans un salon de coiffure). Mais
ce qui aurait pu être un très grand film référencé (Hitchcock, Polanski...) finit par basculer dans
un univers à la Wes Craven (pour être gentil, en fait des surenchères à la limite du gore), le rire
sous cape en moins. Cette concession à la mode hollywoodienne du début des années 90 (faire de
plus en plus violent en attendant de se démarquer autrement, plus tard, par l'arrivée à maturité des
effets spéciaux numériques) n'annihile pas tout le plaisir pris jusque là, le film demeurant un bon
thriller psychologique au féminin, voire féministe (informaticienne en free-lance, Allison se sert
également, au passage, de son instinct de défense contre un client qui la harcèle). Et bien sûr
grandes performances de Bridget Fonda et Jennifer Jason Leigh. Revu plutôt avec plaisir.

21) *** À PROPOS DE NICE (Jean Vigo, 1930)

Un court-métrage muet de 23 minutes sur la ville de Nice : Jean Vigo détourne une
commande institutionnelle pour réaliser une sorte de documentaire animalier sur les riches oisifs
niçois (avec de rares contrepoints plébéiens, par exemple quelques images du carnaval). On peut
noter une étonnante séquence où sur une chaise à la terrasse d'un café se succèdent des
bourgeoises assises exactement de la même manière, jambes croisées de façon identique,
s'achevant de façon furtive par une femme nue dans la même position. Sinon, de manière
générale, on sent l'influence de Dziga Vertov (L'Homme à la caméra est sorti l'année précédente),
son frère Boris Kaufman participant aux prises de vues.

20) *** HIGH SCHOOL (Frederick Wiseman, 1968)

En France, on a un point de repère : Mai 68. Mais aux Etats-Unis ? On a l'impression,
dans ce documentaire, de voir la vie d'un lycée de Philadelphie à la charnière de deux époques.
D'un côté les règlements sont stricts, on peut observer des cours de maintien vestimentaire pour
les filles (l'institution scolaire sert aussi sans le dire à la reproduction sociale). D'un autre côté,
dans le même temps, on offre parfois aux élèves (par la présence de la caméra ?) la possibilité de
débattre, donner leur avis ou se défendre face à une sanction. Détails amusants pour les
spectateurs hexagonaux : les cours de français donnés par un professeur à l'accent impeccable
Jean-Paul SarTRe », « Les français préparent les repas dans la cuisine mais les mangent dans
la salle à manger
»).

19) *** L'ARGENT DE LA VIEILLE (Luigi Comencini, 1977)

Depuis sept ans, une richissime américaine débarque à Rome pour jouer au scopone
scientifico, un jeu de cartes, avec Peppino, un ferrailleur et sa femme Antonia, deux habitants
d'un bidonville jouxtant la propriété qui espèrent enfin gagner... Le film est très drôle même sans
véritable surprise. Rôles sur mesure pour Bette Davis en vieille increvable et pour Alberto Sordi,
dont le visage se défait comiquement en une fraction de seconde. Pas besoin de comprendre les
règles du jeu de cartes si particulier pour apprécier tous les éléments humoristiques du film.

18) *** BACCALAURÉAT (Cristian Mungiu, 2016)

Romeo, médecin dans une petite ville, a tout fait pour que Eliza, sa fille, soit acceptée
dans une université britannique. Il ne reste plus à Eliza qu'à obtenir une très bonne moyenne au
baccalauréat, une formalité pour elle. Mais elle se fait agresser aux abords du lycée,
amoindrissant ses chances de réussite... Baccalauréat a eu le prix de la mise en scène à Cannes,
celui du scénario aurait pu lui convenir tout autant (voire mieux). La toile de fond est la montée,
dans la société roumaine, de l'individualisme occidental couplée à la persistance d'un niveau de
corruption élevé. Le père, quasiment de tous les plans, est interprété par Adrian Titieni, qui jouait
déjà le rôle d'un père de famille dans Illégitime, autre très bon film roumain sorti cette année.

17) *** LA TOUR DE GUET (Pelin Esmer, 2013)

Nihat, un homme hanté par une tragédie personnelle, prend ses fonctions de gardien dans
une tour de guet qui surmonte une immense forêt et surveille les éventuels départs d'incendies.
Seher est une jeune femme qui a abandonné la fac pour des raisons qu'on découvrira plus tard, et
travaille dans une gare routière de la même région. Le film est l'entrecroisement de ces deux
destins, de ces deux vies avec chacun un passé lourd à porter. Sans lenteur, sans forcer le trait,
l'action s'inscrit dans de beaux décors naturels et finalement suggère beaucoup sur la condition
des jeunes femmes en Turquie dans le régime actuel (ce qui lui arrive pourrait se passer partout
ailleurs, mais les conséquences sont plus importantes, à cause de l'honneur, du qu'en dira-t-on
etc).

16) *** VITA BREVIS (Thierry Knauff, 2015, inédit)

Fascinant moyen métrage de 40 minutes sur les éphémères, ces insectes qui, après une
dernière métamorphose (et une première vie subaquatique de plusieurs années), ont quelques
heures de parade aérienne. Cela commence doucement, de façon bucolique, puis il y a une
apothéose à laquelle on ne s'attendait pas forcément. Le film est d'une grande force visuelle,
accentuée par le choix du noir et blanc comme par un gros travail également sur le son.

15) *** LE MAÎTRE DU LOGIS (Carl Theodor Dreyer, 1925)

Viktor, qui a des soucis professionnels, se comporte en mari et père despotique. Sa femme
Ida, épuisée, part se reposer à la campagne à l'insu de son mari, tandis que la vieille nourrice de
Viktor s'installe dans leur appartement... Dreyer, fasciné par la religion (même s'il n'en est pas du
tout question dans ce film), raconte une histoire de rédemption. On peut trouver que l'ancienne
nourrice du tyran domestique arrive un peu trop vite à ses fins, mais quelle interprétation ! Un
film de Dreyer où on rit, ça existe (la preuve), avec un contenu féministe sans doute osé pour
l'époque (même au Danemark...).

14) *** LE PRÉSIDENT (Carl Theodor Dreyer, 1919)

Dilemmes moraux à travers trois générations. Dans la famille du personnage principal, on
peut, je cite, être léger mais pas un coquin : il faut épouser l'amante si celle-ci tombe enceinte.
Mais ce principe rentre en conflit avec un autre principe : pour ne pas finir misérable, il ne faut
pas épouser une personne de condition sociale inférieure ou subalterne. Le président du tribunal
(puisque c'est de lui qu'il s'agit) est partagé entre son devoir d'impartialité, jusqu'ici reconnu par
tous, et le secours à sa fille (qu'il n'a pas élevée), accusée d'infanticide. Le premier film,
méconnu, de Carl Theodor Dreyer, de très bonne tenue, avec une réelle maîtrise des flash-backs
et des éléments symboliques (sabliers etc).

13) *** L'ATALANTE (Jean Vigo, 1934)

L'unique long métrage de Jean Vigo. Un couple de jeunes mariés embarque sur une
péniche, « L'Atalante », pilotée par un marin haut en couleurs, Michel Simon, génial, avec ses
tatouages et ses chats (quelques séquences d'anthologie). Sans en faire un chef d'oeuvre absolu ni
en goûter les moindres détails, on peut savourer la grande poésie de l'ensemble, hors des voies
(navigables) toutes tracées. Dans cette copie (et à condition d'être anglophone), les sous-titres
anglais compensent la médiocrité du son. Revu avec beaucoup de plaisir.

12) *** LA PASSION DE JEANNE D'ARC (Carl Theodor Dreyer, 1928)

Fidèle aux documents historiques, Dreyer raconte le procès de Jeanne d'Arc en 1431, où
elle fut accusée d'hérésie par des juristes ecclésiastiques qui ne supportaient pas ses visions de
saintes (qui faisaient concurrence à la parole sacrée du clergé), et la condamnèrent au bûcher...
Bien qu'on connaisse l'histoire d'avance, le film est une expérience de cinéma mémorable. Pour
les gros plans extraordinaires sur les visages : évidemment celui de Renée Falconetti
(impressionnante) mais celui des juges également. Pour les décors réduits à leur plus simple
expression. Pour le refus de toute concession. Sans doute le film le plus marquant de la période
muette du cinéaste.

11) *** L'AVOCAT DE LA TERREUR (Barbet Schroeder, 2007)

Un excellent documentaire sur Jacques Vergès, mais aussi le portrait d'une époque, depuis
les luttes pour la décolonisation jusqu'à la naissance du terrorisme international. Le film
commence par l'évocation des massacres de Sétif commis par l'armée française en mai 1945,
point de départ des convictions au départ anticolonialistes de Vergès, qui épouse d'ailleurs
Djamilah Bouhired, une passionaria de l'indépendance algérienne. Le film n'est évidemment
jamais une apologie de la violence de masse, qu'elle soit coloniale ou terroriste, par contre il ne
fait pas un portrait uniquement à charge de l'avocat, il cherche à comprendre, ce qui est beaucoup
plus intéressant. Par cette enquête, on comprend mieux les raisons de sa disparition pendant 8 ans
(1970 – 1978) ou comment, par d'étranges connections dans le milieu du terrorisme, il en arrive à
défendre à la fois Carlos, terroriste d'extrême gauche et Klaus Barbie. D'ailleurs, avec son
charisme enjôleur, il rappelle lui-même que tout justiciable a le droit d'être défendu, mais qu'un
avocat, contrairement à un médecin, peut refuser de prendre la défense de quelqu'un. Du coup la
défense de certains dictateurs de Françafrique ne semble être qu'une trahison de ses idéaux de
jeunesse (bien qu'il paraisse toujours sincèrement ému à l'évocation de la guerre d'Algérie).

10) *** LA DERNIÈRE LETTRE (Frederick Wiseman, 2002)

Anna Semionovna est une femme russe, juive et médecin dans une ville d'Ukraine. Dans
la dernière lettre qu'elle envoie à son fils physicien installé loin de là à Moscou, elle parle de
l'arrivée des Nazis, de l'Occupation, du ghetto, de la nature humaine... Pour une fois, Frederick
Wiseman réalise une fiction et non un documentaire, inspiré par un chapitre du roman Vie et
destin
de Vassili Grossman. Mais il le fait avec un dépouillement extrême : Catherine Samie, une
sociétaire de la Comédie Française, est l'unique et extraordinaire interprète d'Anna. Cela pourrait
relever du one-woman-show, or il n'en est rien, c'est du cinéma, avec un jeu très inspiré avec les
ombres portées de l'interprète qui font à la fois office de figurants et de décor du film. Et, bien
sûr, le texte est magnifique.

9) *** LE MYSTÈRE VON BÜLOW (Barbet Schroeder, 1991)

À quelques jours de Noël 1980, la richissime Sunny Von Bülow est plongée dans un coma
profond dont elle n'émergera plus. Une partie de ses enfants accusent leur beau-père Claus Von
Bülow de tentative de meurtre. Condamné en première instance, ce dernier fait appel à Alan
Dershowitz, un avocat new-yorkais pour réaliser une contre-enquête et le disculper. Le fait divers
est réel, et le film est d'abord le choc de deux mondes entre cet avocat intègre et ses étudiants
d'une part, et l'opulente famille de son client d'autre part. La mise en scène de ce polar, subtile et
attentive aux moindres détails, atteint des sommets d'ambiguïté, notamment entre versions
contradictoires. Une grande réussite, accentuée par la suavité de l'interprétation de Jeremy Irons
dans le rôle de Claus et par l'énigmatique et sardonique voix off de l'épouse comateuse (Glenn
Close). Revu avec grand plaisir (le grand écran permet de l'apprécier à plein).

8) *** UNE VIE DIFFICILE (Dino Risi, 1976)

Satire politique corrosive (le film, tourné en 1961, ne sortira notamment en France que
quinze ans plus tard) autour d'un jeune journaliste idéaliste de gauche, ancien Résistant, qui vit de
façon assez précaire à Rome, ce qui finit par lasser sa femme. Il essaie aussi de publier un roman
autobiographique : refus des éditeurs (« Vous critiquez l'armée ! - L'armée allemande ! - Oui,
mais l'armée allemande, c'est quand même l'armée...
»). Excellente scène où le couple affamé va
manger à l'oeil chez des monarchistes le jour du référendum qui proclame la République...
L'histoire n'est pas drôle, mais le film l'est constamment (sans oublier une fin grinçante), grâce
aux idées de mise en scène de Risi, mais aussi aux dialogues de Rodolfo Sonego, et à
l'interprétation irrésistible d'Alberto Sordi et Lea Massari.

7) *** KES (Ken Loach, 1970)

Billy, un gamin de 11 ans vivant dans une petite ville minière d'Angleterre, découvre un
faucon, qu'il nomme Kes et qu'il va tenter de dresser. Il éduque mieux Kes qu'il n'est lui même
éduqué par sa famille (entre une mère un peu dépassée et un grand frère qui le prend pour
souffre-douleur) ou par l'institution scolaire (mis à part un professeur plus attentionné que les
autres). C'est le deuxième film de Ken Loach, mais tout est déjà là, à commencer par la révolte
contre la cruauté du monde tel qu'il est. Formellement, il est très soigné (musique, scènes avec
l'oiseau...), en utilisant un langage cinématographique simple, adapté à son sujet et accessible au
plus grand nombre, y compris sans doute aux spectateurs de l'âge de Billy. Très belle réussite.

6) *** LA SOCIOLOGUE ET L'OURSON (Etienne Chaillou, Mathias Théry, 2016)

Sur le fond, ce documentaire décrypte les enjeux de la loi sur le mariage pour tous (peut-être
la seule loi authentiquement de gauche de tout le quinquennat Hollande), avec les éclairages
de la sociologue Irène Théry. Institution du mariage, famille, filiation sont tour à tour interrogées,
avec des perspectives historiques et autobiographiques. Cela aurait pu suffire à donner un film
très intéressant, d'autant que les propos sont clairs et dépassionnés. Mais il y a la forme : s'il y a
quelques images d'archives (de 2012 – 2013), dont une visite éclair de l'Élysée, la matière
principale est constituée de conversations téléphoniques entre Irène Théry et son fils Mathias, coréalisateur
du film. Et ces échanges sont restitués par d'irrésistibles séquences d'animation de
marionnettes (oursons entre autres), une vraie et audacieuse trouvaille pédagogique pour que le
spectateur s'approprie le sujet. En bonus, la relation mère – fils entre Irène et Mathias. Jubilatoire.

5) *** LE C.O.D. ET LE COQUELICOT (Jeanne Paturle, Cécile Rousset, 2013)

Un documentaire de 24 mn concocté à partir des témoignages de cinq jeunes enseignants
arrivés en même temps dans une école primaire d'un quartier difficile de la région parisienne, et
qui ont choisi d'y rester, la stabilité dans le temps de l'équipe pouvant permettre d'essayer de
construire quelque chose. Mais on n'entend que leurs voix (ce qui permet probablement une plus
grande liberté de parole) : le récit est illustré en animation (de divers styles), y compris les
remarques abstraites. Sur le fond, on sent le vécu. Sur la forme, les images sont très alertes et
apportent toujours quelque chose de plus, détournent des clichés, enrichissent le propos par de
nouvelles associations d'idées visuelles. Un travail épatant.

4) **** MOI, DANIEL BLAKE (Ken Loach, 2016)

Daniel Blake est un menuisier de 59 ans qui est obligé par son médecin, suite à des
problèmes cardiaques, de s'arrêter de travailler. Mais dans le même temps, il est obligé par
l'assurance chômage, de rechercher un emploi sous peine de sanction. Dans un « job center », il
fait la connaissance de Katie, une mère célibataire en difficulté... On en reparlera une fois que
tous les films en compétition à Cannes seront visibles, mais la Palme d'or pour ce film est une
bonne idée ! En terme purement cinématographique, la mise en scène n'est pas avant-gardiste,
mais il y a une vraie efficacité et je n'ai vu en revanche aucune maladresse ni faute de goût. Ken
Loach a pris la peine de construire de vrais personnages (s'il n'avait pas eu la récompense
suprême, le scénario et l'interprétation de Dave Johns auraient pu être célébrés). Une nouvelle
fois, Loach n'est pas manichéen, sa grande affaire c'est la justice, pas une morale binaire
(bien/mal). Un film avec peu d'espoir ? Oui, peut-être, mais, avec quelques notes d'humour
grinçant, un film de colère (celle du réalisateur) et de dignité (celle des personnages).

3) **** AT BERKELEY (Frederick Wiseman, 2014)

Documentaire en immersion dans la prestigieuse université américaine, une université
publique qui subit des pertes de subvention importantes de la part de l'État de Californie
(contribution à hauteur de 16 %, au lieu de 30 à 40 % quelques années auparavant). Le montage
est excellent : les scènes durent exactement ce qu'il faut, on ne voit pas le temps passer. On n'a
pas envie que ça s'arrête, et heureusement ça dure 4h... Beaucoup de personnages et autant de
points de vue différents. Fidèle à sa méthode, Frederick Wiseman n'a ajouté aucune voix off.
Parmi les problématiques abordées : comment dans le contexte d'austérité assurer la qualité de
l'enseignement, retenir ou attirer les professeurs les plus brillants, continuer à éveiller l'esprit
critique des étudiants, les inviter à penser hors cadre, individuellement ou collectivement, dans
leur domaine professionnel ou leur responsabilité civique, puisqu'ils sont destinés à évoluer parmi
l'élite de la nation ? Passionnant...

2) **** ORDET (Carl Theodor Dreyer, 1955)

Dans les années 30, Morten Borgen, un vieux fermier, vit dans un village danois avec ses
trois fils : l'aîné et sa femme qui attendent un nouvel enfant, Johannes, un mystique qui se prend
pour Jesus Christ, et le dernier qui voudrait se marier à la fille d'une famille avec qui ils sont en
froid, pour des querelles religieuses... La scène finale, impressionnante, émeut même lorsqu'on
s'y attend et qu'on la sait impossible. Un miracle de mise en scène (et inversement). Dreyer croit
au cinéma... Il est possible que cette scène ait inspiré Lars Von Trier, dans le culot, pour la
séquence finale de Melancholia (bien que diamétralement opposée). Auparavant, les personnages
ont incarné différentes attitudes par rapport à la foi (ce qui induit ici des positions physiques
différentes à l'image). Il n'y a quasiment pas de plan de coupe ni de champ/contre-champ, mais au
contraire des plans-séquences avec des mouvements de caméra discrets pour obtenir une
composition des plans parfaite à tout instant. Comme quoi le formalisme le plus pur et le plus
rigoureux n'empêchent pas de créer une atmosphère dans laquelle le spectateur ne peut qu'être
embarqué.

1) **** CLÉO DE 5 À 7 (Agnès Varda, 1962)

Cléo, une jeune chanteuse plutôt frivole, craint d'être atteinte d'un cancer. Il est 17h, par
une belle journée de début d'été, et elle a deux heures devant elle avant de recevoir les résultats de
ses examens médicaux... Agnès Varda nous propose un film sans aucune ellipse, avec un temps
continu réaliste : l'heure apparaît régulièrement dans l'écran, et les trajets de son héroïne, qu'on ne
quitte jamais, sont élaborés pour être crédibles en temps réel. Ce principe, rare (même s'il a été
adopté récemment par le tandem Ducastel – Martineau pour Théo et Hugo dans le même bateau),
fait tout le sel (le charme et l'émotion) de ce film, que je revois avec beaucoup de plaisir.
Beaucoup d'ingrédients d'anthologie, citons pêle-mêle : les déambulations parisiennes,
l'appartement presque tout blanc de Cléo (à l'exception de rideaux noirs qui prennent une grande
importance lors d'une scène chantée mémorable), les compositions de Michel Legrand (dans la
séquence où il intervient dans son propre rôle – ou presque – mais pas uniquement), l'extrait de
film muet tourné pour l'occasion avec les copains de la Nouvelle Vague (Godard, Karina). Une
vraie fête du cinéma !

Festival de La Rochelle 2014

Jean-Jacques Andrien / Howard Hawks / Midi Z / Pippo Delbono / animation tchèque / Bernadette Lafont / Hanna Schygulla / Muets soviétiques / Bruno Dumont

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2014


23) ** LE GRAND PAYSAGE D'ALEXIS DROEVEN (Jean-Jacques Andrien, 1981)

Dans la campagne des élevages bovins et de l'exploitation laitière de l'Est de la Belgique
(également théâtre de son documentaire Il a plu sur le grand paysage, réalisé trente ans plus
tard), Jean-Jacques Andrien filme le paysage physique et mental de Jean-Pierre (Jerzy
Radziwilowicz). Celui-ci vient de perdre son père, Alexis Droeven (Maurice Garrel, excellent),
éleveur syndicaliste, et reprend contact avec sa tante (Nicole Garcia, à la voix singulière). Un
film fantomatique, mais où la réalité sociale et surtout politique (tension entre francophones et
néerlandophones) s'insère assez peu dans la fiction. Davantage ambitieux que réussi.

22) ** CHERIE, JE ME SENS RAJEUNIR (Howard Hawks, 1952)

Barnaby Fulton (Cary Grant) tente de mettre au point un sérum de rajeunissement. Sans
succès. Jusqu’au jour où un chimpanzé du laboratoire s’amuse à mélanger ses fioles et vide sa
mixture dans le distributeur d’eau. Barnaby s’abreuve sans le savoir de ce produit miracle…
Premières scènes élégantes sur les effets du temps, de la maturité. Ensuite, c'est une surtout une
comédie inégale sur les dégâts provoqués par l'élixir de jouvence. Jerry Lewis fera mieux 10 ans
plus tard avec Docteur Jerry et Mister Love. Bonne interprétation (notamment des chimpanzés).

21) ** LE PORT DE L'ANGOISSE (Howard Hawks, 1945)

En 1940, à Fort-de-France, Harry Morgan est un américain propriétaire d’un bateau et
guide occasionnel pour de riches touristes. Mais sous la pression du propriétaire de son hôtel
(Marcel Dalio) et motivé par sa rencontre avec Mary, une belle aventurière désoeuvrée, il accepte
de faire rentrer clandestinement dans l’île un des chefs de la Résistance… Ce n'est pas le meilleur
film avec le couple Humphrey Bogart – Lauren Bacall, mais ils sont la meilleure raison d'aller
voir le film. Sur le fond, un mélange très américain d'esprit de résistance et d'individualisme...

20) ** C'EST LE BOUQUET (Jeanne Labrune, 2002)

Après Ça ira mieux demain, Jeanne Labrune livre une nouvelle « fantaisie » : ici une
comédie satirique sur une certaine élite parisienne, son hypocrisie, sa fausse érudition minée par
l'esprit de commerce (selon une des protagonistes, Kant bien placé peut aider à vendre dix
moissonneuses-batteuses), ses expressions ridicules ou qui ne veulent rien dire. Et, bien sûr, la
novlangue dominante : « flexibilité », « nouvelle économie »... Un petit film bien servi par
Sandrine Kiberlain, Jean-Pierre Darroussin, Dominique Blanc, Mathieu Amalric...

19) ** ICE POISON (Midi Z, 2014, inédit)

La rencontre dans une petite ville de province birmane d'un jeune paysan ayant dû quitter
sa ferme qui ne le nourrit plus, et d'une jeune femme revenue au pays après avoir émigré en
Chine pour travailler. Le réalisateur Midi Z est très didactique (un peu trop) sur la situation
sociale dans son pays. Formellement de belles images à la composition soignée pour ce sombre
constat sur la jeunesse enfumée...

18) ** UNE FILLE DANS CHAQUE PORT (Howard Hawks, 1928)

À chaque fois que le marin Spike séduit une fille dans un port, un tatouage lui apprend
qu'un certain Bill l'a devancé. Jusqu'au jour où... Louise Brooks, très bien évidemment, est un peu
sous-employée et n'a droit qu'au dernier tiers du film. Ce n'est pas le meilleur Hawks non plus.
Mais le film est assez amusant, surtout quand il est excellemment accompagné par Jacques
Cambra au piano.

17) ** AMORE CARNE (Pippo Delbono, 2013)

Essai inégal, forcément inégal. D'images tournées avec une petite caméra (parfois cachée),
Pippo Delbono en tire un film digne d'un opéra. En ouvrant son film sur la répétition du test du
sida, il fait presque sourire sur sa séropositivité. Grâce à certains de ses amis artistes (la danseuse
étoile Marie-Agnès Gillot, le groupe Les Anarchistes), il tente de réaliser une danse de vie qui
défie la mort. La musique est omniprésente, le texte convoque Rimbaud... Belles séquences avec
sa mère ou avec Irène Jacob.

16) *** LE ROSSIGNOL DE L'EMPEREUR DE CHINE (Jiri Trnka, 1948)

Un petit garçon se rêve empereur de Chine. Dans son merveilleux palais, celui-ci
collectionne toutes sortes de choses. Il lui manque un rossignol, qui paraît-il chante mieux que
personne. Il est guidé dans sa quête par une petite fille (qui ressemble à la petite voisine du
garçon rêveur du début)... Jolie fable, adaptation inventive d'un conte d'Andersen par l'un des
maîtres de l'animation tchèque (en marionnettes). En avant-programme, le court-métrage
Inspiration, réalisé à la même époque par un autre maître, Karel Zeman, qui anime du verre, est
réellement très inspiré...

15) *** L'AMOUR C'EST GAI, L'AMOUR C'EST TRISTE (Jean-Daniel Pollet, 1968)

Un tailleur pour hommes, Léon (Claude Melki, étonnant acteur burlesque entre Buster
Keaton et Gad Elmaleh), partage avec sa soeur Marie un petit deux pièces. Dans l'une, il reçoit ses
clients, dans l'autre elle (soi-disant cartomancienne) accueille les siens, envoyés par Maxime, son
fiancé... Le film a le mérite de faire redécouvrir Bernadette Lafont jeune (dans le rôle de Marie).
On s'amuse également à reconnaître, surtout à sa voix, Jean-Pierre Marielle, désopilant en
Maxime. Grâce à lui, le film a une truculence qui fait oublier le sordide.

14) *** LE SPORT FAVORI DE L'HOMME (Howard Hawks, 1964)

Roger (Rock Hudson), auteur d’un livre à succès sur l’art de la pêche, doit participer
malgré lui à un concours de pêche. Mais l’homme n’a jamais tenu une canne de sa vie ! Pour ne
pas révéler l’imposture, il n’a pas d’autre choix que de s’adjoindre les conseils pas toujours
avisés de la charmante organisatrice, Abigail Page… Le sujet est on ne peut plus mineur mais
c'est une jolie réussite. Le scénario est mince, mais les dialogues sont épatants et les gags
inventifs dans la meilleure tradition burlesque américaine (presque digne de Buster Keaton, si
si !).

13) *** LILI MARLEEN (Reiner Werner Fassbinder, 1981)

L'histoire de la célèbre chanson et de son interprète, entre adoubement par Hitler et lien
avec un réseau de résistants juifs suisses. Avec de grands moyens de reconstitution historique, la
forme de ce film semble moins personnelle que d'autres films de Fassbinder. Mais le fond est tout
sauf lisse : Willie est manipulée, sa chanson est à la fois l'hymne amoureux des bourreaux et un
symbole de la résistance. Le mélodrame est d'en faire une femme qui cherche à s'émanciper
(avant toute conscience politique), avec toutes les ambiguïtés que déploie Hanna Schygulla dans
son interprétation.

12) *** LES COMBATTANTS (Thomas Cailley, 2014)

Rencontre entre Arnaud (Kévin Azaïs), un jeune menuisier orphelin, et une jeune fille
athlétique obsédée par la survie (Adèle Haenel, une nouvelle fois excellente). Pour son premier
film, Thomas Cailley livre une comédie satirique qui moque à la fois l'armée d'une part, et
l'individualisme d'autre part (titulaire d'un master en économie, la jeune fille semble prendre à la
lettre les robinsonnades des raisonnements libéraux). Il manque peut-être un peu de profondeur à
l'ensemble, mais Thomas Cailley se plaît également à convoquer, toujours avec un humour alerte,
les codes de plusieurs genres cinématographiques.

11) *** MIRACLE AU VILLAGE (Preston Sturges, 1944)

Après une soirée bien arrosée en compagnie de soldats américains qui fêtent leur départ,
la jeune Trudy se découvre mariée et enceinte, sans parvenir à se rappeler de l’identité de
l’heureux élu. Son ami Norval, amoureux d’elle depuis l’enfance, décide de l’aider et lui propose
de l’épouser… Hilarante « screwball » comédie, hyper – rythmée dans les situations comme dans
les dialogues. Mais, derrière le pur divertissement, une satire de l'hypocrisie de la société US de
l'époque. Preston Sturges a déjoué la censure avec brio.

10) *** LE CUIRASSE POTEMKINE (Sergueï Eisenstein, 1925)

Film de commande pour commémorer le 20è anniversaire de la première révolution russe.
Eisenstein reconstitue un épisode épique de celle-ci : la révolte des marins du cuirassé Potemkine,
et ce qui va s'en suivre : la sanglante répression, et la contagion de la révolte... Dans ce film muet
en noir et blanc, Eisenstein apporte à un moment une touche de couleur : le rouge d'un drapeau...
La séquence de l'escalier est mémorable. Sur le fond, le film est très bien, mais la brièveté de
certains plans peut empêcher l'émotion ou le côté spectaculaire de surgir.

9) *** P'TIT QUINQUIN (Bruno Dumont, 2014)

Une série comico – policière, diffusée sur Arte en septembre 2014 en 4 x 52 mn, et qui
réconcilie avec l'oeuvre de Dumont. Sur le fond, le terrain est connu : le Nord, la marginalité, le
Mal... Mais il s'agit d'une enquête improbable et burlesque autour d'étranges crimes aux abords
d'un village côtier du Boulonnais. Et d'une bande de gamins (pas très bien élevés) menée par P'tit
Quinquin et Ève, son amoureuse : belle observation de l'enfance, sans niaiserie aucune. Dumont
insuffle à ses plans implacables une veine comique qui tiendrait à la fois de Tati et de Groland.
Même si le trait est parfois très épais, c'est une belle curiosité et une bonne surprise.

8) *** BANDE DE FILLES (Céline Sciamma, 2014)

Marieme est une adolescente de 16 ans, qui va être de tous les plans (du film) et de tous
les plans de la bande de filles qu'elle va intégrer. Pendant un bon moment, on ne sait pas trop où
l'auteure Céline Sciamma veut en venir (et c'est tout à l'honneur de cette spécialiste du scénario
que de ne pas proposer de rails tout tracés). Et on peut aussi en dire autant du début de chaque
plan emblématique : après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme ses talents de
mise en scène. Beau casting (avec que des filles noires, comme dans 35 Rhums de Claire Denis),
musique efficace, mais un poil trop envahissante, de Para One.

7) *** LE VILLAGE DU PECHE (Olga Preobrajenskaia, 1927)

1914, dans le petit village russe de Riazan. Orpheline, Ana vit avec sa tante. Toutes deux
croisent Wassily, un puissant fermier, et son fils Ivan. Anna et Ivan tombent amoureux. Mais
Ivan doit partir à la guerre. Profitant de son absence, Wassily fait des avances à la jeune femme...
Beau travail presque ethnographique sur la vie d'un village russe avant la révolution de 1917.
Remarquables images de moisson. Au niveau intime, Olga Preobrajenskaia, première femme
cinéaste de son pays, réalise un drame pré-féministe sur des sujets tabous, sans aucun moralisme
(le titre français, Le Village du péché, n'est pas des plus heureux), mais la révolte (que cela nous
inspire) n'est pas loin.

6) *** IL A PLU SUR LE GRAND PAYSAGE (Jean-Jacques Andrien, 2014)

En retournant à Verviers, lieu d'une de ses fictions réalisée trente ans plus tôt (Le Grand
paysage d'Alexis Droeven
), Jean-Jacques Andrien réalise l'un des plus beaux documentaires sur
l'évolution contemporaine de l'agriculture. Contrairement à ceux filmés par Depardon, les
agriculteurs qu'il rencontre ne sont pas des taiseux : avec dignité et pudeur, quelle que soit la
taille de leur exploitation, ils sont loquaces (et perspicaces) sur la disparition des quotas laitiers
en 2015, sur les négociations secrètes pour supprimer les droits de douanes (Grand marché
transatlantique, OMC), sur leur attachement au métier et la transmission (la culture paysanne est
une culture de la continuité)...

5) *** AMOUR FOU (Jessica Hausner, 2014)

Berlin, dans la haute société du 19è siècle. Le jeune poète tragique Heinrich souhaite
dépasser le côté inéluctable de la mort grâce à l’amour : il tente de convaincre, en vain, sa
cousine Marie de décider ensemble leur suicide. Henriette, une jeune mariée qu’Heinrich avait
également approchée, semble soudainement tentée par la proposition lorsqu’elle apprend qu’elle
est atteinte d’une maladie incurable... En s'inspirant librement du suicide du poète Heinrich von
Kleist, la cinéaste Jessica Hausner livre une oeuvre à la mise en scène très stylisée (plans fixes,
images d'une beauté étrange et inhabituelle) qui renforce le sentiment d'une noblesse éloignée de
la vraie vie. Excellente interprétation ad hoc. Un film paradoxalement lumineux.

4) *** L'HUMANITE (Bruno Dumont, 1999)

Pharaon de Winter (Emmanuel Schotté), petit-fils du peintre du même nom, vit seul avec
sa mère dans le Nord. Il passe son temps libre à jardiner, à faire du vélo, mais surtout en
compagnie de sa voisine, la sensuelle Domino (Séverine Caneele). Lieutenant de police, il doit
enquêter sur le viol et le meurtre d'une fillette. Ses investigations vont le conduire non seulement
à la recherche du criminel, mais aussi en quête de preuves d'humanité entre les êtres... Une oeuvre
captivante sur la nature humaine, bien que non naturaliste. Les prix d'interprétation à Cannes sont
mérités, d'autant plus que Pharaon de Winter est un personnage extraordinaire. Pas obligé d'être
raccord avec le mysticisme de Dumont pour apprécier le film.

3) **** WINTER SLEEP (Nuri Bilge Ceylan, 2014)

Ayden, comédien à la retraite, tient un petit hôtel de luxe, dans un site remarquable, avec
sa jeune épouse Nihal (qu'il semble ne plus aimer) et aussi Neda, sa soeur récemment divorcée. À
quelques encablures, le village, troglodyte comme l'hôtel, abrite des pauvres, dont des locataires
endettés d'Ayden... Nuri Bilge Ceylan réussit le tour de force de nous intéresser pendant 3h15 à
son trio de personnages principaux, alors que l'homme est assez peu sympathique (un peu comme
dans Les Climats). Ce n'est certes pas le choc des Scènes de la vie conjugale de Bergman
(comparaison peu pertinente), mais les longues confrontations entre Ayden et Nihal ou Neda sont
denses, profondes. Surprise stylistique : le cinéaste d'Il était une fois en Anatolie livre peu de
plans larges, mais beaucoup de champs/contre-champs qui enferment les personnages dans leur
logique propre.

2) **** SILS MARIA (Olivier Assayas, 2014)

À 18 ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, une jeune fille
ambitieuse et trouble qui conduira au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, on
propose à Maria de reprendre cette pièce, mais cette fois dans le rôle d'Helena... En grande forme,
Olivier Assayas livre un grand film d'actrices à tous points de vue, mais aussi un hommage à
leurs assistantes. Troublante correspondance entre théâtre et réalité (quelques scènes sont
remarquables de confusion, comme dans Aimer, boire et chanter, le dernier Resnais). Krysten
Stewart est très convaincante, et Juliette Binoche aurait mérité le prix d'interprétation à Cannes.
Très romanesque, le film n'aurait pas dû repartir bredouille non plus.

1) **** L'HOMME A LA CAMERA (Dziga Vertov, 1929)

Comme La Jetée de Chris Marker, programmé l'an dernier, un film un peu au-dessus de
tous les autres, par sa forme notamment. L'histoire d'un homme à la caméra qui filme la vie
quotidienne d'une grande cité soviétique. Un carton au début annonce non sans humour un film
sans scénario ni acteurs. Le résultat est captivant. C'est un film-manifeste à divers niveaux de
lecture. Un prototype (non reproductible) qui bouscule les conventions, avec des prises de vue et
un montage-collage exceptionnels (plans hyper-courts qui pourtant ne fatiguent pas et arrivent à
maintenir l'attention).

Festival de La Rochelle 2013

Jerry Lewis / Valeria Bruni Tedeschi / Andreas Dresen / Heddy Honigmann / Nouveau cinéma chilien / Billy Wilder / Max Linder

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2013


23) ** ZAZIE DANS LE METRO (Louis Malle, 1960)

Louis Malle (et Jean-Paul Rappeneau !) adaptent au cinéma le célèbre roman de Raymond
Queneau paru l'année précédente. Il y a bien sûr toujours le langage fleuri de la gamine. Louis
Malle a voulu inventer un langage cinématographique ad hoc. Certaines folies semblent avoir mal
vieilli (post-synchronisation très approximative de certains dialogues, emballement pas forcément
contagieux du scénario). Il reste néanmoins de bonnes idées : la scène de la Tour Eiffel, ou
encore une église prise successivement pour différents monuments de Paris...

22) ** ARTISTES ET MODELES (Frank Tashlin, 1956)

Une comédie musicale pas incontournable mais assez drôle, autour du duo comique Jerry
Lewis (en quasi-attardé mental fan de bandes dessinées) et Dean Martin (en dessinateur sans le
sou qui essaie de transcrire en BD les rêves de son ami). L'humour du film ne se limite
heureusement pas aux grimaces de Jerry Lewis : les personnages féminins, pétulantes Dorothy
Malone et Shirley MacLaine, ont de vrais rôles. Et surtout, il fait la part belle au burlesque
(même si les gags sont parfois longuets ou inégaux).

21) ** OUBLIE-MOI (Noémie Lvovsky, 1995)

Nathalie (Valeria Bruni Tedeschi) est rejetée par celui qu'elle aime (Laurent Grevill) et
fait souffrir celui qui l'aime (Emmanuel Salinger)... Le premier film de Noémie Lvovsky (qui fera
mieux ensuite : Les Sentiments, Camille redouble...), en phase avec le jeune cinéma d'auteur
français de l'époque, place en son coeur les hésitations amoureuses d'une jeune femme des années
90. Au point que les autres personnages, excellemment interprétés (Emmanuelle Devos et
Philippe Torreton font aussi partie de la distribution), n'existent que dans leurs interactions avec
le personnage principal.

20) ** WHISKY AVEC VODKA (Andreas Dresen, 2009, inédit)

Au cours d'un tournage de film, le réalisateur décide que chacune des scènes avec Otto
Kullberg, star vieillissante et alcoolique, sera tournée une seconde fois par un autre acteur, un
comédien de théâtre qui n'a jamais fait de cinéma... Dans le cinéma démocratique d'Andreas
Dresen, chacun a ses raisons, ses qualités et ses faiblesses. Une comédie plaisante tournée entre
deux films majeurs (Septième ciel et Pour lui).

19) ** DOCTEUR JERRY ET MISTER LOVE (Jerry Lewis, 1963)

Un professeur de chimie au physique ingrat, et dont les cours sont assez catastrophiques,
prépare en secret un élixir qui le transformera en un crooner irrésistible et sûr de lui... Il s'agit
évidemment d'une parodie burlesque du Dr Jerry et Mr Hyde de Stevenson. Il s'appuie sur un
scénario plus narratif qu'un simple prétexte aux gags. Plus satirique aussi, puisqu'il égratigne au
passage la société de consommation, le vedettariat et la tyrannie des apparences : le double
bellâtre se révèle pire que le savant hideux maladroit mais humain...

18) ** LA BAIE DES ANGES (Jacques Demy, 1963)

Jean, un jeune employé de banque, est initié par un collègue aux jeux d'argent. Chanceux,
il part à Nice jouer au casino, où il rencontre une certaine Jackie (Jeanne Moreau teinte en
blonde), habituée des lieux. Le scénario est mince (et hautement improbable mathématiquement).
Mais certains dialogues sont savoureux (hésitation d'un personnage qui emploie l'adjectif
« versatile » au lieu de « volubile »), certains détails aussi. Une oeuvre assez mineure dans la
filmographie de Jacques Demy, et atypique aussi (les personnages semblent s'en remettre au
hasard, loin des figures entêtées comme Lola).

17) ** O AMOR NATURAL (Heddy Honigmann, 1996, inédit)

La cinéaste néerlandaise réalise au Brésil un documentaire chaleureux sur l'amour et la
sexualité, en faisant lire par des personnes variées (mais pas choisies au hasard) d'un certain âge
des poèmes érotiques posthumes de Carlos Drummond de Andrade, grand poète brésilien (1902-
1987), et en recueillant leurs impressions... Grâce à la qualité de son regard, Heddy Honigmann
évite le plus souvent, et sans faux fuyants, un résultat qui serait trop littéraire ou trop impudique.

16) ** PLAY (Alicia Scherson, 2007)

Deux personnages suivis en parallèle à Santiago du Chili. Le premier est une jeune fille
mapuche, Cristina, aide ménagère auprès d'un vieillard en fin de vie. Le second est un jeune
homme plutôt aisé, Tristan, en pleine rupture sentimentale. Tristan perd sa sacoche, Cristina la
trouve et observe son contenu avec fascination... Pour son premier long métrage, Alicia Scherson
concocte un joli petit film ou chaque personnage a son propre univers (y compris sonore). Des
choses assez ténues mais un vrai désir de cinéma.

15) ** VIOLETA (Andrés Wood, 2012)

Un biopic de Violeta Parra (1917 – 1967), chanteuse populaire chilienne, poète, peintre,
artiste complète et engagée, basée sur la biographie écrite par son fils Angel. Le film bénéficie de
la remarquable implication de l'actrice principale, Francisca Gavilan, qui interprète elle-même les
chansons de Violeta. Par contre, sans doute pour échapper au risque de l'académisme (qui
affaiblissait un peu l'attachant Mon ami Machuca) et de la narration linéaire, le montage s'évertue
à mêler abusivement toutes les différentes époques de sa vie. Un peu moins de systématisme
n'aurait pas nui à ce film néanmoins émouvant.

14) ** LE GOUFFRE AUX CHIMERES (Billy Wilder, 1951)

Afin de relancer sa carrière, Charles Tatum (Kirk Douglas), journaliste frustré de
travailler pour la presse quotidienne régionale, saisit sa chance lorsqu'un homme est piégé sous
terre. Il organise l'exclusivité du fait divers, puis met en place un véritable cirque médiatique. Le
film est un échec public et critique à sa sortie. Pourtant, l'ironie chère au cinéaste se retrouve dans
cet opus plus dramatique. Avec certes peut-être moins de finesse que d'habitude, il fustige les
ressorts médiatiques sensationnalistes, et plus largement le voyeurisme et la cupidité généralisés
(toujours d'actualité, non ?).

13) *** SIDEWALK STORIES (Charles Lane, 1990)

Joli exercice de style (noir et blanc, sans paroles, partition musicale ad hoc) réalisé dans
un New-York contemporain. Charles Lane se donne le rôle principal d'un jeune artiste de rue, qui
tente vainement de gagner sa vie en caricaturant les passants. Un soir, il recueille une fillette qui
semble abandonnée... Le film prend l'allure d'un conte, entre tendresse et dureté voire violence,
avec une majorité d'interprètes de « minorités visibles », alliance de cinéma des origines et de
cinéma social.

12) *** UN CHÂTEAU EN ITALIE (Valeria Bruni Tedeschi, 2013)

D'inspiration lointainement autobiographique (le personnage principal n'a pas de soeur),
c'est l'histoire d'une actrice qui a arrêté de jouer, se cherche encore, est obsédée par le désir de
maternité, à l'heure où son frère est gravement malade, le tout dans une famille de la grande
bourgeoisie industrielle italienne... Il y a de savoureuses ruptures de ton dans ce film, qui peut
dérouter, car il n'y a pas spécialement de personnages dans lesquels se projeter. Quelques
bouffées burlesques surgissent à des moments inattendus, en particulier grâce à l'actrice-réalisatrice.

11) *** WILLENBROCK, LE ROI DE L'OCCASE (Andreas Dresen, 2005, inédit)

Bernd Willenbrock est un vendeur de voitures d'occasion hors pair, charismatique comme
il se doit. Jusqu'au jour où avec son épouse il se fait agresser... Avec son style en demi-teinte,
Andreas Dresen réalise une satire du self-made man capitaliste et macho qui achète (et vend) tout
ce qu'il veut, y compris les femmes... L'agression est-elle un événement qui va lui permettre de
changer sa façon de voir ? La morale triomphera-t-elle ? Le cinéaste y répond tranquillement, en
s'appuyant sur des interprètes excellents (Axel Prahl, Inka Friedrich, Ursula Werner).

10) *** SUZANNE (Katell Quillévéré, 2013)

C'est un destin tragique au féminin que raconte la jeune cinéaste Katell Quillévéré, pour
sa deuxième réalisation après Un poison violent. Il serait dommage de déflorer l'intrigue, qui doit
pouvoir se découvrir sans en savoir davantage. Katell Quillévéré joue beaucoup des ellipses, mais
les scènes distillent suffisamment d'indices pour nous faire comprendre la situation nouvelle (ce
principe peut faire penser au Pialat de Sous le soleil de Satan, même si le sujet n'a rien à voir). Le
personnage de Suzanne est fort (et remarquablement interprété par Sara Forestier), mais d'autres
le sont aussi, notamment le père (François Damiens) et la soeur (Adèle Haenel).

9) *** NAVIDAD (Sebastian Lelio, 2009)

Un couple d'étudiants qui veut faire le point sur leur relation passe les fêtes de fin d'année
dans une demeure un peu isolée, en fait l'ancienne maison de famille de la jeune fille, tombée à
l'abandon. Ils y découvrent Alicia, une adolescente de 15 ans en fugue... C'est Noël au Chili, donc
c'est l'été. Le décor singulier est un cocon pour les trois jeunes personnages qui surmontent deuils
et doutes. Les enjeux se dévoilent très progressivement (Sebastian Campos Lelio dose ses effets).
Un film resserré et ample à la fois.

8) *** ASSURANCE SUR LA MORT (Billy Wilder, 1944)

Walter, un courtier peu scrupuleux, tombe amoureux d'une femme fatale qui le manipule
et le pousse à tuer son mari pour toucher son assurance. Avec son expérience des situations
criminelles (trouvées dans certains dossiers d'assurance) il exécute un crime apparemment parfait.
Sera-t-il découvert ? Très bon scénario, co-écrit avec Raymond Chandler d'après James Cain, qui
lance le genre des films noirs, puisque la mise en scène se place du côté de Walter (interprété par
Fred MacMurray, déjà dans les assurances 16 ans avant La Garçonnière où il joue le big boss).
Un classique.

7) *** BOULEVARD DU CREPUSCULE (Billy Wilder, 1950)

Joe (William Holden) est un jeune scénariste aux abois qui fait par hasard la connaissance
de Norma Desmond (Gloria Swanson), une ancienne gloire du cinéma muet. Norma lui demande
de réécrire un scénario qu'elle avait elle-même rédigé... C'est une sorte de satire de Hollywood,
en moins poussée que Les Ensorcelés, réalisé deux ans plus tard par Vincente Minnelli. C'est
surtout un drame poignant autour d'une star déchue. Rempli de notations cinéphiles. Et avec un
mystérieux personnage de majordome (Erich Von Stroheim !) et la rapide mais savoureuse
apparition de Buster Keaton.

6) *** SEPT ANS DE MALHEUR (Max Linder, 1921)

Un des premiers longs-métrages comiques du cinéma, réalisé juste avant le Kid de
Chaplin. Max Linder y reprend son personnage de dandy, avec certaines scènes d'anthologie.
Mention spéciale à la séquence clé du miroir : un matin, un de ses valets brise un miroir, et, pour
parer au plus pressé, désigne un autre domestique pour jouer le rôle du reflet du maître de
maison. Comme ce dernier veut se raser, cela donne un sommet de burlesque. La suite du film
n'est pas triste non plus, dans la lignée de ses courts-métrages (comme Max et son taxi, montré
avant, avec entre autres un cheval attelé à l'envers). Excellent accompagnement de Jacques
Cambra au piano.

5) *** GRAND CENTRAL (Rebecca Zlotowski, 2013)

Il s'agit d'une histoire d'amour compliquée dans le milieu des sous-traitants du nucléaire.
La fiction est bien documentée (cela fait un certain effet de lire l'excellent rapport du Parti de
Gauche à ce sujet après avoir vu le film), et les scènes d'intérieur ont été tournées dans une
centrale autrichienne qui n'a jamais été mise en service (suite à un referendum). Dans ce film de
tous les dangers (sanitaires et sentimentaux), la mise en scène de Rebecca Zlotowski est solide et
efficace. Et Tahar Rahim et Léa Seydoux irradient de leur classe, comme les nombreux seconds
rôles : Olivier Gourmet, Denis Menochet, Johan Libéreau...

4) *** LA VIE DOMESTIQUE (Isabelle Czajka, 2013)

Juliette habite près du parc de Marly, en région parisienne, comme quelques-unes de ses
amies, quadragénaires comme elle. Elles ont des enfants à éduquer, la maison à entretenir et des
maris qui rentrent tard le soir. Le film les suit pendant 24h. Le résultat est grinçant (mention
spéciale à la scène d'ouverture). De film en film, Isabelle Czajka réussit, par une mise en scène
acérée, à faire des films politiques (ici féministe) mais insérés dans le quotidien et jamais
démonstratifs. Elle bénéficie également des interprétations d'Emmanuelle Devos, Natacha
Régnier et Julie Ferrier, dans des emplois différents. Reste à voir comment la critique
(majoritairement masculine) recevra le film.

3) *** ARIANE (Billy Wilder, 1957)

Un homme fortuné engage Claude Chavasse (Maurice Chevalier), détective privé
spécialisé dans les affaires de moeurs, pour surveiller Frank Flannagan (Gary Cooper), un homme
d'affaires qu'il soupçonne être l'amant de sa femme. Ariane (Audrey Hepburn), la fille du
détective, avertit Frank, tombe amoureuse et tente de le rendre jaloux... Cette comédie est en
apparence moins grinçante que les sommets de la filmographie du cinéaste. Pourtant, son ironie
est toujours là, et même omniprésente. Le scénario prend en charge les clichés (sur Paris, sur
l'amour) pour mieux les dynamiter !

2) **** NANOUK L'ESQUIMAU (Robert Flaherty, 1922)

En filmant au tout début des années 20 la vie de Nanouk et de sa famille dans le grand
Nord canadien, Robert Flaherty inaugure le genre documentaire. Et c'est d'abord, effectivement,
un document qui a un caractère exceptionnel au niveau ethnographique (et désormais historique)
sur la vie des Esquimaux il y a un siècle, la dureté de leurs conditions de vie, leur ingéniosité,
leurs petits bonheurs. Avec des scènes d'anthologie : construction de l'igloo, pêche aux morses
etc. Le tout bien mis en évidence par un montage très alerte, et une certaine mise en scène aussi :
ce n'est pas un simple reportage. Pour le festivalier rochelais, il faut ajouter en outre la musique
jouée en direct (avec certains instruments rares) par Christine Ott et Torsten Böttecher.

1) **** LA JETEE (Chris Marker, 1962)

Un film d'une demi-heure seulement, mais qui, par sa force et sa forme extrêmement
originale, mérite d'être relaté au même titre que les longs métrages. Dans le générique introductif,
Chris Marker a qualifié son film de « photo-roman ». Et effectivement il est presque entièrement
composée de vues fixes, en noir et blanc, porté par une bande son extrêmement riche et
anxiogène, avec la voix off percutante du narrateur, accompagnée de chuchotements inquiétants
et d'embardées musicales parfois lyriques. C'est une dystopie : l'histoire de survivants de la
Troisième Guerre mondiale qui, confinés dans l'espace restreint encore habitable, font des
expériences de voyage dans le temps. C'est aussi un film sur la mémoire et l'imagination, celles
d'un homme marqué par une image d'enfance, une scène qui eut lieu sur la grande jetée d'Orly...

Festival de La Rochelle 2012

Teuvo Tullio / Anouk Aimée / Pema Tseden / Raoul Walsh / Agnès Varda / Benjamin Christensen / Charlie Chaplin / Miguel Gomes

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2012


24) * LE CHANT DE LA FLEUR ECARLATE (Teuvo Tulio, 1938)

Olavi, fils d'un riche propriétaire terrien, est un séducteur invétéré. Rejeté par sa famille, il
quitte la ferme familiale et devient flotteur sur bois... Une curiosité de pouvoir découvrir un mélo
des années 30 d'un réalisateur finlandais dont les films ne sont jamais sortis en France. Intéressant
jeu d'acteur proche du muet. Mais aussi beaucoup de longueurs, une musique assez envahissante.
Et un message, peut-être audacieux pour l'époque, mais qui mélange puritanisme et féminisme.

23) ** UN HOMME ET UNE FEMME (Claude Lelouch, 1966)

Deux veufs se rencontrent à Deauville, une script de cinéma qui a perdu son mari
cascadeur et un coureur automobile dont la femme s'est suicidée. Des longueurs, une caméra
aérienne ce qui n'empêche pas la mise en scène d'être un peu lourde (filtres de couleurs). La
célèbre musique (dabadabada) a plutôt mieux vieilli. Le film vaut surtout pour les bonnes
interprétations d'Anouk Aimée et de Jean-Louis Trintignant (très jeune).

22) ** LE MAGASIN DES SUICIDES (Patrice Leconte, 2012)

Nous sommes dans une ville où tout le monde a le bourdon, et où le commerce le plus
florissant est une boutique où l'on vend des accessoires pour se suicider. Jusqu'au jour où la
patronne accouche d'un enfant qui est la joie de vivre incarnée... Le point de départ du premier
film d'animation de Patrice Leconte est très bon. Le résultat à l'arrivée est plus mitigé (n'est pas
Tim Burton qui veut), manque de profondeur. Des chansons envahissantes, comme dans certains
films pour enfants (pour quel public a-t-il fait le film ?). Résultat néanmoins sympathique, avec
une bonne dose d'humour noir.

21) ** OLD DOG (Pema Tseden, 2011, inédit)

Un vieux pasteur est fâché contre son fils parti en ville vendre leur chien, un mastiff, race
très prisée par les riches chinois. Il décide de racheter l'animal, dont ce n'est pas l'ultime
changement de propriétaire... Découverte d'un film inédit du premier et unique réalisateur
tibétain. On peut y voir une fable sur la difficulté de transmettre une culture locale à l'heure de
l'expansion du capitalisme (chinois), encore que le réalisateur laisse ouvertes les interprétations.
Le rythme est très lent, et on pourrait facilement couper ½ h (le film dure 1h ½ mais paraît durer
plus !).

20) ** LA FILLE DU DESERT (Raoul Walsh, 1949)

Remake façon western de La Grande évasion, l'un des meilleurs Raoul Walsh. C'est
amusant pour les cinéphiles de voir une histoire similaire (transposée ici 60 ou 70 ans plus tôt)
dans deux genres différents. Mais cette version souffre de la comparaison avec l'original :
scénario moins subtil, interprétation moins charismatique, et même une mise en scène
curieusement moins spectaculaire...

19) ** LE SAUT DANS LE VIDE (Marco Bellocchio, 1980)

Un frère (Michel Piccoli), magistrat, et sa soeur (Anouk Aimée), qui ont toujours vécu
ensemble. Le premier craint la folie qui semble s'emparer de la seconde... Un drame
psychologique mâtiné d'humour sardonique. Le film est un peu inégal dans ses bizarreries, mais
intéressant dans sa progression. Double prix d'interprétation au festival de Cannes 1980.

18) ** LES HABITANTS (Alex van Warmerdam, 1995)

Au nord des Pays-Bas, dans les années 1960. Un lotissement perdu au milieu de nulle part
(une seule rue). Une femme jeûne pour plaire au Seigneur. Un enfant se déguise en Noir et se fait
appeler Lumumba. Un facteur indiscret ouvre le courrier avant de le distribuer, un garde-chasse
stérile, un boucher libidineux... Situations loufoques (ou noires) sur fond de voyeurisme
généralisé (la plupart du temps les rideaux restent ouverts, si on les ferme, c'est qu'on a quelque
chose à cacher !). Pas très éloigné d'autres cinéastes nordiques qui dialoguent avec le burlesque et
l'absurde (par exemple Bent Hamer, le futur réalisateur de Kitchen stories).

17) ** DEUX ANS APRES (Agnès Varda, 2002)

Ce documentaire ne peut s'apprécier indépendamment des Glaneurs et la glaneuse, dont il
constitue une suite, ou plus exactement un bonus. Il montre ce que certains protagonistes sont
devenus deux ans après le documentaire initial, ce que celui-ci (et sa sortie en salles) a changé
pour eux, mais aussi les nombreuses lettres et cadeaux que la cinéaste a reçus. Pas grand chose de
nouveau, mais on retrouve des qualités du premier (écoute, montage).

16) *** LA SORCELLERIE À TRAVERS LES ÂGES (Benjamin Christensen, 1922)

Comment présenter cette assez grosse production suédoise (pour l'époque) réalisée par le
danois Benjamin Christensen ? Peut-être comme un docu – fiction 80 ans avant que cela ne
devienne un genre télévisuel prisé. On y trouve donc quelques documents d'archives commentés,
et bien sûr des séquences filmées plus ou moins expressionnistes pour illustrer le sujet. Au menu,
sorcellerie et sorcières : superstitions, croyances mais aussi les procès en sorcellerie (au sens
littéral) conduits par l'Inquisition, avant un retour ironique sur la période moderne (20è siècle).

15) *** LA TÊTE CONTRE LES MURS (Georges Franju, 1959)

Un jeune homme instable s'oppose à son père, qui le fait enfermer dans un asile
psychiatrique. Il n'a qu'une idée : s'évader... C'est le jeune Jean-Pierre Mocky qui signe le
scénario (et tient également le rôle principal), dans ce premier film de Franju, le futur auteur des
Yeux sans visage. Le film est de facture classique, mais est vecteur d'une réflexion sur la
psychiatrie, avec l'opposition dialectique entre deux psychiatres aux pratiques opposées, qui sont
joués par Pierre Brasseur et Paul Meurisse. Les autres interprètes sont tous savoureux (Mocky,
Anouk Aimée, Charles Aznavour).

14) *** THE KID (Charlie Chaplin, 1921)

Abandonné par sa mère, un nourrisson est recueilli par un pauvre vitrier ambulant qui
s’attache immédiatement à lui. 5 ans plus tard, l’enfant est devenu le complice de son père
adoptif, cassant les carreaux que ce dernier propose ensuite de remplacer… Premier long métrage
de Chaplin : on est encore dans l'enfance de l'art (gags simples et attendus). Mais on est aussi
dans l'art de l'enfance (avec Jackie Coogan, jeune interprète surdoué de 6 ans). Déjà derrière le
burlesque perce une pointe sociale, avec le thème (assez autobiographique) de l'enfance
défavorisée.

13) *** HUIT ET DEMI (Federico Fellini, 1963)

Guido, cinéaste, ne parvient pas à terminer son film. Dans la station thermale où il s’est
isolé, ses proches viennent lui rendre visite, pour l’inciter à réaliser le film sur lequel il doit
travailler... Le réalisateur fictif (Guido) est en panne d'inspiration, pas Fellini, sauf
éventuellement au milieu du film (ventre mou). Sur le fond, une satire légère du monde du
cinéma et plus ironique du machisme de son personnage principal (superbe Mastroianni). Sur la
forme, ce sont les foisonnants passages oniriques qui donnent toute sa saveur au film.

12) *** LA FEMME À ABATTRE (Bretaigne Windust, Raoul Walsh, 1951)

Pour condamner un chef de bande criminelle, le procureur Ferguson (Humphrey Bogart)
tient un témoin capital. Mais ce dernier se tue accidentellement. L’enquête doit être reprise...
C'est le début d'un formidable scénario à tiroirs. Apparemment c'est le premier film où l'on parle
explicitement de syndicat du crime et de « contrat » (vu le didactisme sur le sujet). Même si
Raoul Walsh n'est arrivé qu'en cours de route (pour remplacer Bretaigne Windust), on reconnaît
un style rapide et tout en suggestion...

11) *** LA VALLEE DE LA PEUR (Raoul Walsh, 1947)

Alors qu’il s’est caché pour échapper à la meute, Jeb Rand se souvient de son enfance.
Orphelin, il a été élevé par Medora Callum avec ses deux enfants, Thorley et Adam, et comme
s’il était son propre fils. Mais des épreuves l'attendent... C'est un western (l'action se passe autour
de 1900 au Nouveau-Mexique), mais un western psychanalytique et également une fresque de
famille. Dans le rôle principal, Robert Mitchum, très jeune, excelle déjà. Le film se déroule sur
un rythme rapide mais qui ne nuit pas à l'émotion.

10) *** THE WE AND THE I (Michel Gondry, 2012)

C’est la fin de l’année. Les élèves d’un lycée du Bronx grimpent dans le bus pour un
dernier trajet ensemble avant l’été. Nouveau film de Michel Gondry, en mode indépendant, après
avoir réalisé un film de commande hollywoodien (The Green hornet). Le générique fait penser à
une déclinaison de Soyez sympas, rembobinez avec la maquette de bus. Mais ensuite on est en
terrain inconnu, avec ces interprètes débutants ou non professionnels (issus du Bronx). Au fur et à
mesure des dessertes du bus, belle progression du groupe large (avec ses caïds) aux conversations
d'égale à égale entre individus.

9) *** LA RUEE VERS L'OR (Charlie Chaplin, 1925)

1898, les paysages glacés de l’Alaska. Charlot fait partie de ces milliers d’aventuriers
partis chercher fortune, en quête du précieux métal... Bien sûr l'Alaska est reconstituée en studio,
mais c'est très plaisant. Les dernières scènes, sur un bateau, sont savoureuses et donnent la morale
de l'histoire. Auparavant, on a eu droit à de nombreux gags sur le fil (notamment ceux liés à la
cabane de chercheur d'or). Certaines séquences sont restées célèbres (la cuisson de la chaussure,
et symétriquement plus tard dans le film la danse des petits pains). Projection dans une version
sonorisée discutable (commentaires en voix off au lieu d'intertitres).

8) *** CE CHER MOIS D'AOÛT (Miguel Gomes, 2009)

En gros, deux parties mais trois films en un (documentaire, fiction, making of). Pour
simplifier, disons que c'est l'histoire du tournage d'une fiction estivale (amour contrariée juvénile)
par une équipe qui, en attendant les moyens nécessaires, tourne sur place un documentaire sur les
fêtes villageoises dans les montagnes portugaises, et les groupes musicaux qui s'y produisent.
Paradoxalement, la deuxième partie émeut beaucoup, alors qu'on sait que c'est une fiction (et que,
par exemple, le père de la jeune fille est joué par celui qui interprétait le producteur de cinéma
plus tôt dans le film) ! Sur le papier, c'est un peu compliqué mais le film dure le temps qu'il faut
pour qu'on comprenne tout : ce n'est pas un film cérébral, c'est un film solaire !

7) *** L'ENFER EST À LUI (Raoul Walsh, 1949)

Le film suit une bande de gangsters qui n'en sont pas à une vie près (on le comprend dès
le hold-up dans le prologue). Celle-ci va bientôt être infiltrée par un flic. Le chef de bande
s'appelle Cody Jarett (joué génialement par James Cogney), et il est en proie à des migraines
terribles, non sans rapport avec la relation de dévotion à sa mère... Il faut d'ailleurs noter que les
personnages féminins du film ne sont pas plus moraux que les autres. Formellement, Walsh ne
fait pas de grandes démonstrations mais adopte un style sobre et rapide très efficace.

6) *** LA GRANDE EVASION (Raoul Walsh, 1941)

Sorti de prison au bout de huit ans, un homme replonge immédiatement dans le
banditisme pour payer sa dette à celui qui l'a fait sortir. Plusieurs films en un (policier,
sentimental) et fin assez spectaculaire dans la Sierra. Mise en scène, scénario et interprétation
(mentions spéciales à Humprey Bogart, dans l'un de ses premiers rôles principaux, et à Ida
Lupino) excellents. Pour l'anecdote, on notera que c'est un des rares films d'action où on voit un
commerçant rendre la monnaie (contrairement aux conventions scénaristiques)...

5) *** MODEL SHOP (Jacques Demy, 1969)

On retrouve Lola à Los Angeles, environ 7 ans après le premier film (puisque son fils
passe de 7 à 14 ans), dans un Model shop (une sorte de boîte de strip-tease, de studio dans
laquelle les clients peuvent photographier leur modèle en petite tenue). Auparavant, on suit un
jeune couple qui bat de l'aile, dont un architecte ambitieux mais désabusé. La tonalité du film,
douce-amère l'air de rien, signe l'univers de Jacques Demy. Belle montée progressive des enjeux
dramatiques. Anouk Aimée et comédiens magnifiques.

4) **** LES GLANEURS ET LA GLANEUSE (Agnès Varda, 2000)

Formidable documentaire sur le glanage et le grapillage, d'abord sur celles et ceux qui le
font par nécessité, mais aussi sur un restaurateur iconoclaste et sur ceux qui font de la
récupération par choix, choix de vie ou choix artistique. En creux, c'est aussi un documentaire sur
le gaspillage à l'autre bout de la chaîne. Sur la forme, à l'opposé de certains reportages à la fausse
objectivité, Agnès Varda assume une totale subjectivité (le film est aussi sa première utilisation
d'une caméra DV), avec des commentaires et un montage malicieux et quelques choix de mise en
scène (un avocat en robe au milieu d'un champ) réjouissants !

3) **** LOLA (Jacques Demy, 1962)

À Nantes, un jeune homme désillusionné et rêveur, Roland Cassard, s’ennuie. Passage
Pommeraye, il croise par hasard une amie d’enfance, Cécile devenue Lola, chanteuse de cabaret.
Elle attend le retour du grand amour de sa vie, Michel, parti lorsqu’elle était enceinte de leur fils,
et traîne avec Frankie, un marin américain de passage… Ces chassés-croisés auraient pu donner
lieu à une comédie musicale. Tout l'univers de Jacques Demy est déjà là, en germe dans ce
premier film. Tel quel, dans un somptueux noir et blanc dû à Raoul Coutard, on goûte aux
audaces stylistiques tenant à la fois du naturalisme et du réalisme poétique. Les personnages sont
excellemment écrits et interprétés, et Anouk Aimée est impressionnante dans le rôle – titre.

2) **** LE CIRQUE (Charlie Chaplin, 1928)

Pour échapper aux policiers, Charlot se réfugie dans un cirque, où il est engagé comme
clown. Il tombe amoureux de l’écuyère tyrannisée par son père, le directeur, puis est confronté à
un rival de taille en la personne du beau funambule, nouvelle recrue de la troupe… Chaplin opère
génialement la distinction entre le rire dû volontairement aux clowns de cirque (rire forcé) d'une
part, et les situations burlesques irrésistibles provoquées involontairement par Charlot d'autre
part. Chaplin ne se contente pas d'aligner de nombreux morceaux de bravoure, il construit
admirablement bien son film, assurément le meilleur de la première période.

1) **** LES FEUX DE LA RAMPE (Charlie Chaplin, 1952)

Calvero est un clown de music-hall déchu, qui ne parvient plus à décrocher de rôle. Dans
la pension où il vivote, il sauve une jeune ballerine du suicide et parvient à lui redonner goût à la
vie... Formidable hommage au music-hall et véritable film-testament avant l'heure (Chaplin
réalisera encore deux longs-métrages ensuite). C'est d'une très grande finesse d'écriture, d'abord
au sens strict : lui qui a été si longtemps rétif à la parole dans ses oeuvres signe l'un des plus
beaux dialogues de cinéma. La dominante est mélodramatique, mais avec beaucoup d'humour.
L'ensemble est formellement très beau (noir et blanc, chorégraphies), le passage avec Buster
Keaton est savoureux, mais c'est l'humanisme qui emporte le tout.


Festival de La Rochelle 2011

Jean-Claude Carrière / David Lean / Buster Keaton / Mahamat-Saleh Haroun

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2011


24) * LE TAMBOUR (Volker Schlöndorff, 1979)

Le petit Oskar voit le jour à Dantzig, en 1924. A l'âge de trois ans, il refuse de grandir (et
y parvient !), pour fuir le monde des adultes qu'il trouve répugnant. Le début est prometteur, mais
ensuite ça se gâte. On navigue dans une ambiance glauque et des provocations à la limite de la
gratuité, plutôt que dans un surréalisme grinçant. Le jury du Festival de Cannes n'a pas été de
mon avis (Palme d'or 1979, ex-aequo avec Apocalypse now !).

23) * LA VOIE LACTEE (Luis Bunuel, 1969)

Deux clochards, Pierre et Jean, font toutes sortes de rencontres insolites, sur la route de
Saint-Jacques de Compostelle. Le film est constitué de variations sur le dogme catholique et les
hérésies. De bons moments mais l'ensemble est très hermétique. Le cinéaste fera beaucoup plus
accessible et réjouissant ensuite (Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Fantôme de la liberté).

22) ** LES BIEN-AIMES (Christophe Honoré, 2011)

Le film commence en 1963 et s'achève en 2008, en suivant l'itinéraire de Madeleine
(Ludovic Sagnier puis Catherine Deneuve) et de sa fille (Chiara Mastroianni). Les personnages
sont plutôt intéressants. Par contre, l'incorporation de moments historiques (intervention des
chars russes après le printemps de Prague, attentats du 11 septembre 2001) paraît forcée. Et
surtout la forme choisie (comédie musicale) ne semble pas d'une impérieuse nécessité
(contrairement aux Chansons d'amour), malgré la signature d'Alex Beaupain pour les chansons.
Christophe Honoré a certes soigné ses références (Demy, Nouvelle vague) mais un peu bâclé son
film.

21) ** L'ALLIANCE (Christian de Chalonge, 1971)

Jean-Claude Carrière, scénariste du film, fait bien l'acteur dans le rôle d'un vétérinaire qui
vit avec une femme rencontrée par une agence matrimoniale (Anna Karina). Entre eux une
méfiance, d'abord infime, va s'installer, au milieu des insectes de laboratoire de son mari qui
envahissent peu à peu la maison... Le film est pas mal, mais avec un tel scénario Dominik Moll
(période Harry, un ami qui vous veut du bien) ou Roman Polanski (période Répulsion) en
auraient fait des merveilles.

20) ** CHAUSSURE A SON PIED (David Lean, 1954)

Un homme veuf et alcoolique passe son temps au bistrot pendant que ses trois filles font
tourner la maison et le magasin de chaussures. L'aînée va essayer de changer les choses en
épousant un ouvrier effacé qu'elle aidera à s'affirmer... Une comédie plaisante, même si certains
passages ont vieilli. A noter dans ce film (récompensé par l'Ours d'or à Berlin) un usage parfois
très ironique de la musique, et de beaux personnages, même si ça cabotine à outrance (Charles
Laughton en tête).

19) ** CET OBSCUR OBJET DU DESIR (Luis Bunuel, 1977)

Dans un train, un bourgeois d'une cinquantaine d'années raconte à un magistrat et à un
nain, professeur de psychologie à domicile (!), son amour pour Conchita, son ancienne femme de
chambre, qui le chauffe tout en se refusant continuellement à lui. L'originalité principale du film
vient du fait que Conchita est interprétée en intermittence par deux femmes fort différentes
(Carole Bouquet et Angela Molina, une espagnole brune). Quelques autres détails loufoques
agrémentent le film, notamment des attentats d'un groupe terroriste improbable (le Groupe Armé
Révolutionnaire de l'Enfant Jésus)...

18) ** LA ROUTE DES INDES (David Lean, 1984)

En 1920, une jeune anglaise se rend en Inde, encore sous domination britannique, pour y
épouser un jeune magistrat. Fuyant l'arrogance des colons, elle part à la découverte de l'Inde
profonde. Sa rencontre avec un médecin indien va être déterminante... C'est la dernière grande
fresque de David Lean, qui ne croit guère au rôle positif de la colonisation... Le personnage de la
belle-mère, très observatrice, que l'on croit secondaire, a en fait une grande importance et est
savoureux.

17) ** L'ESPRIT S'AMUSE (David Lean, 1946)

Lors d'une séance de spiritisme, Charles voit réapparaître Elvira, son ancienne épouse,
morte sept ans plus tôt. Celle-ci, toujours amoureuse de son mari et seulement visible de lui, veut
l'enlever à sa seconde épouse. Le film manque un peu de rythme, et dans le domaine de la
comédie fantastique on a déjà vu mieux, notamment L'Aventure de Mme Muir, réalisé l'année
suivante avec le même acteur principal (Rex Harrison). Mais le film a un certain charme british,
grâce aux interprètes et aux dialogues de Noël Coward.

16) ** CADET D'EAU DOUCE (Charles Reisner, Buster Keaton, 1928)

Après dix ans de séparation, Willy (Buster Keaton) retrouve son père Steamboat Bill,
capitaine d'un bateau à vapeur. Ce dernier constate avec déception que son fils n'est pas adapté à
la carrière de navigateur. De plus Willy tombe amoureux de Mary, la fille du rival de son père...
L'histoire est juste une trame prétexte aux nombreux gags, d'un burlesque classique, mais de plus
en plus spectaculaires. Les effets spéciaux sont excellents pour l'époque et ne se voient pas !

15) *** LA CONTROVERSE DE VALLADOLID (Jean-Daniel Verhaege, TV, 1992)

Dans un couvent de Valladolid, en 1550, deux hommes, le dominicain Las Casas et le
philosophe Sepulveda s'affrontent sur une question fondamentale : les Indiens du Nouveau
Monde (découvert soixante ans plus tôt) sont-ils des hommes comme les autres ?
Exceptionnellement j'ai inclus un téléfilm dans cette recension. C'est parce qu'ici le support choisi
importe peu : cela aurait pu être du cinéma, ou plus sûrement encore du théâtre. Jean-Pierre
Marielle, en défenseur de la cause indienne, et Jean-Louis Trintignant, en philosophe qui veut
naturaliser toutes les dominations, sont excellents. La fin est grinçante.

14) *** LAWRENCE D'ARABIE (David Lean, 1963)

Moyen-Orient, 1916. Encerclée par l'Empire ottoman, l'armée anglaise est en difficulté.
Le lieutenant Lawrence (Peter O'Toole, très charismatique) a une idée : développer le
nationalisme arabe puis l'utiliser contre les Turcs et leurs alliés allemands.... Très spectaculaire, et
pas seulement dans les scènes de combat : toutes les scènes dans le désert sont impressionnantes.
Cela dit, cette grande fresque ne bouleverse pas vraiment.

13) *** DARATT (Mahamat-Saleh Haroun, 2006)

Un vieil homme aveugle confie à Atim, son petit-fils de 16 ans, une mission : aller tuer
celui qui a assassiné le père d'Atim il y a bien longtemps, pendant la guerre civile. Atim retrouve
celui qui tient maintenant une petite boulangerie, et se fait embaucher comme apprenti avec la
ferme intention de le tuer... Très peu de dialogues, tout passe par l'image (et pour les interprètes
par les gestes et les regards). Comme dans Un homme qui crie (prix du jury au Festival de Cannes
2010), l'histoire proposée par le cinéaste tchadien tient de la fable, mais celle-ci est plus
distanciée, moins dure et plus ouverte.

12) *** TOUS AU LARZAC (Christian Rouaud, 2011)

Après l'excellent documentaire Les Lip, l'imagination au pouvoir (2007), Christian
Rouaud revient sur une autre lutte emblématique des années 70 : celle des paysans du Larzac
contre l'extension du camp militaire. Ce nouveau film a à peu près les mêmes qualités que le
précédent, avec le même parti pris de laisser la parole aux protagonistes de la lutte. In fine la
solution politique définitive a été la victoire de la gauche aux présidentielles de 1981... Inspirant
pour certaines luttes actuelles (contre les gaz de schiste ou contre le projet d'aéroport de Notre-
Dame des Landes).

11) *** LA FEE (Dominique Abel, Fiona Gordon, Bruno Romy, 2011)

Le nouveau film des réalisateurs de L'Iceberg et Rumba... Dom est veilleur de nuit dans
un petit hôtel du Havre. Un soir, une femme arrive à l'accueil sans valise, pieds nus. Elle s'appelle
Fiona, elle est une fée, et lui accorde trois souhaits. Dom lui en demande deux, réalisés dès le
lendemain... Difficile de dire autre chose de l'intrigue, qui n'a d'ailleurs pas une importance
capitale et est surtout prétexte à des gags parfois très acrobatiques et sophistiqués. Formellement,
par rapport aux films précédents, on note une mise en scène plus découpée (plus de travellings,
moins de plans-séquences fixes).

10) *** LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE (Luis Bunuel, 1964)

Engagée comme femme de chambre au Prieuré, propriété normande de la famille Monteil,
Célestine (Jeanne Moreau) observe les travers de chacun : le caractère « extrêmement vigoureux »
de Monsieur (Michel Piccoli), l'aigreur de Madame, le fétichisme (du pied) du père de cette
dernière. Deux événements vont bouleverser ce petit monde... Dans un superbe noir et blanc, une
comédie de moeurs où la satire sociale n'est jamais loin (surtout que le roman a été transposé dans
l'entre-deux guerres). Début de la fructueuse collaboration entre Luis Bunuel et le scénariste
Jean-Claude Carrière (qui fait ici une apparition amusante en curé).

9) *** HABEMUS PAPAM (Nanni Moretti, 2011)

Après la mort du pape, le Conclave élit son successeur. Les favoris n'ayant pu se
départager, c'est un outsider qui est élu. Mais ce cardinal ne supporte pas le poids d'une telle
responsabilité. On fait appel à un psy... Sans réaliser le film à charge sur le Vatican qu'on attend
de lui, Nanni Moretti filme avec une ironie discrète le choc savoureux entre les dogmes religieux
et la psychanalyse. Il faut dire que c'est Michel Piccoli (impérial !) qui joue le pape défaillant et
Moretti le psy... Sans être aussi magistral que les deux derniers films du cinéaste (La Chambre du
fils
, Le Caïman), celui-ci est d'une grande finesse et très plaisant.

8) *** LE FANTÔME DE LA LIBERTE (Luis Bunuel, 1974)

L'avant-dernier film de Bunuel, et un de ses meilleurs, en tout cas son film le plus libre.
Tour à tour un personnage fait le lien entre deux séquences successives, selon le principe du
cadavre exquis. C'est un film à sketchs surréalistes ou absurdes, où les convenances sociales sont
subverties et où on se demande parfois quelle va être la chute (quand il y en a une). Inégal peut-être
(question de goût) mais quelques scènes irrésistibles.

7) *** MAX MON AMOUR (Nagisa Oshima, 1986)

Peter, diplomate anglais en poste à Paris, a des doutes sur la fidélité de sa femme
(Charlotte Rampling). Ayant engagé un détective privé (Pierre Etaix), il découvre qu'elle loue un
appartement, et que son amant supposé n'est autre qu'un chimpanzé... Le sujet n'est pas la
zoophilie. Il s'agit d'une histoire d'amour, pas d'une histoire de sexe. En toile de fond de ce film
étonnamment juste (vu le sujet), on peut y voir une étude sur le thème nature/culture. L'intérêt
passe aussi par la réaction des autres, le mari en tête (Anthony Higgins) bien sûr, mais aussi de
savoureux personnages secondaires (Fabrice Luchini, Victoria Abril, Sabine Haudepin...).

6) *** FIANCEES EN FOLIE (Buster Keaton, 1925)

Jimmie Shannon découvre que s'il n'est pas marié avant 19h ce jour-là, il perdra la fortune
considérable dont il est l'héritier... Sa fiancée refusant de l'épouser dans ces conditions, il dresse
une liste de sept autres jeunes femmes... Cela commence de façon plaisante, presque sagement,
comme une comédie ordinaire (d'où le titre original Seven chances), puis petit à petit ça bascule
vers un final complètement déchaîné et spectaculaire. Excellemment accompagné au piano par
Jacques Cambra (comme les autres d'ailleurs).

5) *** BREVE RENCONTRE (David Lean, 1946)

Une femme au foyer rencontre un séduisant médecin. Amour impossible entre deux
personnes mariées (avec enfant) de part et d'autre. Derrière la banalité, de belles idées de mise en
scène (grand film d'atmosphère avec d'inoubliables scènes de gare), et de construction (scènes
vues deux fois mais différemment). L'excellence de l'interprétation (Celia Johnson, Trevor
Howard) achève de faire de ce film un grand classique.

4) *** LE CAMERAMAN (Edward Sedgwick, 1928)

Un photographe de rue (Buster Keaton) rencontre Sally, secrétaire à la MGM. Rivalisant
avec un prétendant de Sally, il s'achète une caméra pour se faire engager comme reporter aux
actualités cinématographiques. Il finit par atterrir dans le quartier de Chinatown, en pleine guerre
de gangs... Derrière les nombreuses et irrésistibles trouvailles burlesques, avec notamment un
ouistiti non sans importance, se trouve une satire légère des images d'actualité (déjà !) et du rôle
de la caméra... Admirablement construit et très drôle.

3) *** LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ (David Lean, 1957)

En 1943, des troupes anglaises sont faites prisonniers par l'armée japonaise dans la jungle
birmane. Le colonel anglais Nicholson et ses troupes sont sommés de construire un pont.
Désireux de détourner cet acte de soumission en un symbole de la vaillance des Anglais,
Nicholson devient obsédé par la construction du pont... La progression dramatique sert de
révélateur à l'absurdité de la guerre (le film est une adaptation d'un roman de Pierre Boulle,
l'auteur de La Planète des singes). De belles images de jungle, qui préfigurent celles de La Ligne
rouge
de Malick, et des personnages saisis dans leur complexité.

2) **** SHERLOCK JUNIOR (Buster Keaton, 1924)

Un jeune projectionniste néglige volontiers son travail pour se plonger dans la lecture de
son manuel favori : « Comment devenir détective ». Au cours d'une visite chez sa petite amie, il
est injustement accusé du vol d'une montre... Un Buster Keaton des plus inventifs, avec une
construction scénaristique très sophistiquée : traversée de l'écran originale (différente de celles
proposées soixante ans plus tard par Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire), film dans le
film... Les gags sont de véritables prouesses pour ce projectionniste détective amateur à
l'imagination débridée. Génial !

1) **** MELANCHOLIA (Lars Von Trier, 2011)

Première partie : Justine (Kirsten Dunst) se marie et donne une réception dans la
somptueuse propriété de sa soeur (Charlotte Gainsbourg). Deuxième partie : la planète
Melancholia entre dans le système solaire et risque de frôler la Terre, selon les scientifiques les
plus optimistes... Un film de science-fiction qui ne ressemble à aucun autre, et qui commence
comme une farce familiale à la Festen, en moins outrée. Lars Von Trier a créé une atmosphère
très singulière, et même un univers particulier et tient la note jusqu'au bout. Un film catastrophe
et intime à la fois. Des images somptueuses et une Kirsten Dunst insondable (prix d'interprétation
mérité à Cannes, en dépit de la conférence de presse désastreuse du cinéaste, digne d'une
séquence des Idiots et qui l'a sans doute privé de la Palme d'or !).

Plus d'articles :



Archives par mois


Liens cinéphiles


Il n'y a pas que le ciné dans la vie

Des liens citoyens