S'identifier

Festival de La Rochelle 2019

MON FESTIVAL LA ROCHELLE CINEMA 2019

27) ** LA FOLIE DES GRANDEURS (Gérard Oury, 1971)

Au XVIIè siècle, Don Salluste profite de ses fonctions de ministre des Finances du roi
d'Espagne pour s'enrichir, mais la reine réussit à le chasser de la cour. Il choisit de fomenter un
complot en utilisant son valet Blaze, fou amoureux de la reine, pour la compromettre... C'est un
film « gilets jaunes » avant l'heure : satire d'une oligarchie avec ses luttes intestines, ses injustices
fiscales et ses perroquets du pouvoir... Plus sérieusement, c'est une grosse farce qui n'a
évidemment pas la finesse d'un Lubitsch : beaucoup de moyens, beaucoup moins de cinéma. Face
à De Funès, Montand remplaça Bourvil au pied levé et s'en tira très bien.

26) ** HÔTEL (Jessica Hausner, 2005)

Irène débute comme réceptionniste dans un grand hôtel des Alpes autrichiennes. Celle qui
la précédait à ce poste a mystérieusement disparu... Il y a déjà de la recherche formelle dans ce
deuxième long métrage de Jessica Hausner (Lourdes, Amour fou). Sans rien souligner, elle fait
monter une angoisse sourde avec presque rien (bouts de couloir sombre dans lesquels Irène
disparaît entièrement, forêt abritant une grotte tout aussi opaque...). Bon exercice de style, même
si le résultat peut paraître encore étriqué.

25) ** LE GAUCHER (Arthur Penn, 1958)

William Bonney, qui sera surnommé Billy the Kid, est recueilli par un éleveur qu'il
considère comme son père. Lorsque celui-ci est assassiné par des hommes à la solde des notables
de la ville voisine, il ne songe plus qu'à le venger... C'est un biopic (comme on dit maintenant),
mais c'est aussi la première réflexion d'Arthur Penn sur le cycle sans fin de la violence. Pour son
premier film, il livre un western en noir et blanc très classique, même pour l'époque, dans une
forme moins aboutie que pour ses films les plus célèbres (Bonnie and Clyde, Little big man).

24) ** CHRONIQUE D'UNE DISPARITION (Elia Suleiman, 1998)

Elia Suleiman revient au pays. Deux parties : « Nazareth, journal intime » (on retiendra
notamment le monologue de la tante du cinéaste-narrateur) et « Jérusalem, journal politique » (où
un talkie-walkie égaré par un gendarme permet à un personnage de faire vadrouiller jusqu'à
l'absurde une troupe de l'armée israélienne). L'épilogue mêle l'intime et le politique (les parents
qui s'endorment devant la télé qui diffuse l'hymne israélien). Dès son premier long-métrage, Elia
Suleiman tente d'installer son style si singulier (succession sans transition de scènes dérivant vers
le burlesque) mais encore hésitant.

23) ** LARMES DE CLOWN (Victor Sjöström, 1924)

Un brillant scientifique (Lon Chaney) est trahi, avec la complicité de sa femme, par un
riche mécène qui s'attribue le fruit de ses recherches et les présente, à sa place, à l'académie des
Sciences. Alors qu'il tente de rétablir la vérité, l'imposteur le fait passer pour fou et le gifle,
provoquant l'hilarité des académiciens. Humilié, l'inventeur décide de changer de vie, et devient
le clown qui reçoit des gifles. Premier film de la compagnie MGM (avec le lion originel) et
deuxième film de la carrière américaine de Victor Sjöström (rebaptisé Seastrom). La scène
d'humiliation inaugurale va conditionner toute une vie, dans un mouvement cyclique comme la
piste de cirque (symbolisme suggéré par des surimpressions, technique que le cinéaste
affectionne).

22) *** NI VU NI CONNU (Yves Robert, 1958)

Blaireau est un braconnier très adroit, que le garde-champêtre Parju rêve d'attraper en
flagrant délit, alors même qu'il alimente toute la commune en gibier. Fléchard, le professeur de
piano, ne sait pas comment déclarer son amour à la belle Arabella, fan d'acteurs virils (poster de
Brando). Et Guilloche, avocat et directeur d'un journal local, rêve de mettre un terme au mandat
du maire Dubenoit... Le scénario est adapté d'un roman d'Alphonse Allais (L'Affaire Blaireau).
Yves Robert, qui réalisera La Guerre des boutons quelques années plus tard, en fait une fantaisie
qui brocarde gentiment l'autorité. De Funès est agréablement sobre dans le rôle de Blaireau, et les
seconds rôles sont savoureux (Pierre Mondy en improbable directeur d'une prison de rêve, Claude
Rich en amoureux timide et complexé).

21) *** LE CHÂTEAU DES SINGES (Jean-François Laguionie, 1999)

Kom, petit singe malicieux et intrépide, vit perché à la cime des arbres, avec son peuple.
Sous aucun prétexte, il ne doit s'aventurer « en bas » où règne une autre tribu. Mais un jour,
poussé par la curiosité, il se penche un peu trop et la chute est inévitable. Il découvre une société
de singes qui s'estime plus civilisée mais nourrit la même peur de l'étranger... La philosophie de
l'intrigue est assez classique (sur l'ouverture aux autres, sur le caractère relatif de la notion de
civilisation). La forme fait quelques concessions aux règles des productions pour le jeune public
(chansons). Il n'en reste pas moins l'impression d'un travail d'artisan qui veut divertir ses jeunes
spectateurs mais aussi les tirer vers le haut.

20) *** BACK SOON (Solveig Anspach, 2008)

Dans l'espoir de quitter l'Islande avec ses deux fils, Anna décide de vendre son commerce
(de cannabis), son téléphone portable renfermant sa clientèle. Son repreneur lui demande un délai
de 48h pour rassembler l'argent. Pendant ce temps, des concours de circonstances l'amènent à
faire des rencontres inattendues... C'est un road-movie déjanté, comme si les scénaristes euxmêmes
avaient abusé de la fumette. Les situations et les personnages sont tous plus loufoques les
uns que les autres, volailles comprises. En particulier Didda Jonsdottir, poétesse et éboueuse dans
la vraie vie, et muse de Solveig Anspach (elle apparaîtra dans deux films ultérieurs de la cinéaste,
Queen of Montreuil et L'Effet aquatique), est extravagante à souhait.

19) *** LOURDES (Jessica Hausner, 2011)

Christine (Sylvie Testud), jeune femme paralytique, effectue le pélerinage à Lourdes, sans
trop y croire, dans un groupe encadré par des volontaires de l'Ordre de Malte, et notamment de la
stricte Cécile (Elina Löwensohm). L'un des encadrants (Bruno Todeschini) semble s'intéresser à
Christine et ne laisse pas indifférente Maria (Léa Seydoux), la jeune volontaire qui accompagne
Christine... Jessica Hausner propose une immersion dans un groupe de pèlerins, mais sans
naturalisme : les mouvements des personnages suivent une certaine chorégraphie, dans des plans
souvent fixes. Cette distance crée une ironie, qui s'exerce sur la nature humaine au sein de cette
micro-société (et non pas sur le fait de croire ou de ne pas croire, ce n'est pas une pochade
anticléricale, même si on y entend une blague sur la Vierge Marie).

18) *** IT MUST BE HEAVEN (Elia Suleiman, 2019)

Elia Suleiman continue de cultiver son personnage à la Buster Keaton pour son apparente
placidité (observateur muet, une exception pouvant confirmer la règle), mais le style pourrait tout
aussi bien faire penser à Jacques Tati (incongruité de la composition des plans, humour lent).
Dans une succession de saynètes sans transitions, il propose un tryptique Nazareth / Paris / New-
York. Vu d'ici, le deuxième segment est le plus satirique : fantasme de la ville-mode, obsession
de la sécurité cf défilé de chars devant la Banque de France, ou encore la montée de
l'individualisme, s'asseoir dans un jardin public devenant un jeu de chaises musicales...

17) *** MAN ON THE MOON (Milos Forman, 2000)

Andy Kaufman a créé un one man show qui lui a permis de se faire repérer par un agent.
Il se fait embaucher par la télévision. Mais il est capable, par provocation, de saborder lui-même
ses sketchs ou ses spectacles, prenant toujours le contre-pied de ce que l'on croit attendre de lui...
Difficile de départager avec certitudes les mérites du véritable Andy Kaufman (showrunner le
plus subversif de l'histoire de la télé américaine), de son interprète déjanté Jim Carrey (à
l'élasticité faciale prodigieuse), ou de la mise en scène de Milos Forman, qui en fait un long
métrage cohérent, mais parfois à la limite de la crédibilité (toujours à la lisière du trop). Revu
avec étonnement.

16) *** HANTISE (George Cukor, 1944)

Après l'assassinat non élucidé de sa riche tante Alice, Paula a fui Londres et s'est installée
en Italie. Quelques années plus tard, elle y rencontre un pianiste, Gregory, dont elle tombe
amoureuse. Pour lui faire plaisir, elle accepte de revenir à Londres, et le couple s'installe dans la
demeure familiale restée intacte. Demeure qui intéresse vivement Gregory... En adaptant la pièce
Gaslight de Patrick Hamilton (le titre original renvoie au fait que des variations d'intensité de
lumière indiquent à l'héroïne une présence inconnue dans la maison), George Cukor orchestre une
superbe confrontation entre Charles Boyer et Ingrid Bergman. Autour d'eux gravitent des seconds
rôles marquants : un enquêteur qui en fait une affaire personnelle (Joseph Cotten), les servantes,
une vieille voisine passionnée par les faits divers sanglants. Un classique très minutieux.

15) *** EN DECOUVRANT LE VASTE MONDE (Kira Mouratova, 1978)

Censurée par le pouvoir, Kira Mouratova dut attendre cinq ans avant de tourner ce film
(inédit en France). C'est le premier film en couleurs de la cinéaste, qui met en scène un trio
amoureux entre une ouvrière et deux chauffeurs au sein d'un chantier de construction d'une
nouvelle usine et d'un quartier d'habitation. Le résultat est très éloigné des films de propagande,
et l'héroïne (jouée par Nina Rouslanova, déjà interprète de Brèves rencontres, le premier film
réalisé en solo par la cinéaste) définit le bonheur et l'amour comme par opposition aux discours et
à l'idéologie productivistes. Formellement, le film est très moderne.

14) *** LES AMANTS CRUCIFIES (Kenji Mizoguchi, 1957)

Au XVIIè siècle, Mohei est un brillant employé de l'imprimeur des calendriers du Palais
impérial. O-San, la jeune épouse de son patron, sollicite son aide pour éponger les dettes de sa
famille car son mari est avare. Il accepte et tente de trouver une combine. Un concours de
circonstances amène Mohei et O-San à être soupçonnés d'adultère. Ironiquement, leur fuite
ensemble va effectivement les rapprocher, avant le terrible châtiment qui les attend... Plansséquences
implacables dans un noir et blanc maîtrisé qui recrée un Japon médiéval cruel et
misogyne (les adultères commis par les épouses sont toujours considérés comme les plus graves).

13) *** LA CHARRETTE FANTÔME (Victor Sjöström, 1921)

Une croyance populaire veut que le dernier mort de l'année, s'il a « péché » dans sa vie
terrestre, conduira jusqu'au Nouvel An suivant la charrette fantôme des futurs défunts. Un 31
décembre, David Holm, ivrogne odieux, meurt juste avant minuit, et se réveille en voyant la
charrette s'arrêter à côté de lui. Il se remémore sa vie, et notamment Edith, une religieuse de
l'Armée du Salut qui lui avait proposé son aide. C'est un conte moral, empreint de religiosité
(adapté d'un roman de Selma Lagerlöf), mais qui est remarquable par sa complexité narrative
(flash-backs dans les flash-backs), par ses effets spéciaux primitifs (surimpressions) et par la
qualité de l'interprétation (dont Victor Sjöström lui-même). Classique du cinéma muet suédois
qui ouvrira au cinéaste les portes d'Hollywood.

12) *** THE TRUMAN SHOW (Peter Weir, 1998)

Truman (Jim Carrey) est depuis sa naissance la vedette d'un show télévisé mais ne le sait
pas. Ses moindres faits et gestes sont filmés. La ville entière est un immense studio de cinéma.
Ses amis, ses collègues et même sa femme sont des acteurs professionnels. Mais, suite à plusieurs
incidents, il finit par se douter de quelque chose... Il y a des films de mise en scène, des films
d'acteurs. Celui-ci est avant tout un film de scénariste (l'un des meilleurs scénarios imaginés par
Andrew Niccol). Sans être géniale ou d'une grande finesse, la mise en scène de Peter Weir, qui a
du métier, se met au service de cette imagination singulière qui brocardait les reality show de
l'époque. Revu avec intérêt.

11) *** SUSPIRIA (Dario Argento, 1977)

Suzy, une jeune ballerine américaine, arrive à Fribourg pour intégrer une prestigieuse
école de danse. L'atmosphère est étrange et inquiétante, et sa colocataire disparaît... Le scénario
est relativement classique, pour un film d'épouvante. Mais ce qui le met un peu au-dessus de la
mêlée, c'est la forme. Vu le sujet, on s'attend à un univers gothique, expressionniste. Le cinéaste
crée au contraire un univers assez baroque, aux couleurs pétantes, dont les variations donnent
parfois la pétoche. David Lynch a dû voir ce film... Argento réussit à répondre aux injonctions
contradictoires de l'épouvante et d'une certaine finesse dans l'exécution (détails d'une grande
richesse).

10) *** NOUS LE PEUPLE (Claudine Bories, Patrice Chagnard, 2019)

Après les parcours difficiles des demandeurs d'asile (Les Arrivants) ou de jeunes
chômeurs peu ou pas qualifiés (Les Règles du jeu), Claudine Bories et Patrice Chagnard suivent
une association d'éducation populaire qui propose à trois groupes de citoyens (des détenus de
Fleury-Mérogis, des femmes solidaires de Villeneuve-Saint-Georges, des lycéen-ne-s de
Sarcelles) des ateliers afin d'écrire une nouvelle Constitution et d'expérimenter un nouveau
rapport à la politique. Ce documentaire passionnant et émouvant questionne aussi la question de
la représentation, en recueillant prioritairement par construction la parole de celles et ceux qu'on
n'écoute pas, et qu'on voit peu, même au cinéma. En ce sens, il complète une trilogie involontaire
amorcée par Ouvrir la voix (Amandine Gay) et J'veux du soleil (Gilles Perret, François Ruffin).
Et mérite le même succès que Demain (Mélanie Laurent, Cyril Dion) ou Merci patron (Ruffin).

9) *** LA FOLLE INGENUE (Ernst Lubitsch, 1947)

1938. La « bonne » haute société londonienne est ébranlée par un écrivain tchèque
persécuté et anticonformiste (Charles Boyer), et une « folle ingénue » (Jennifer Jones) spontanée,
passionnée de siphon, mais pas siphonnée, et peu apte à respecter les convenances... Lubitsch est
toujours aussi virtuose pour manier les allusions et échapper au Code Hays (code de censure qui
fut appliqué de 1934 à 1966). Il livre surtout une satire réjouissante, parfois politique, que le
cinéaste rend aérienne, par son sens mordant des dialogues et des situations. Du grand art dans
son genre.

8) *** LE VENT (Victor Sjöström, 1928)

Une jeune femme rejoint son cousin, avec lequel elle a été élevée, dans le « domaine des
vents » (comme l'indique le deuxième carton du film). Dans cette nature hostile, elle attise la
jalousie des femmes et la convoitise des hommes. Pour y échapper, elle épouse Lige, un modeste
cow-boy. Impressionnant : le film a certainement mobilisé de gros moyens (pour l'époque) même
si le succès public ne fut pas à la hauteur. Le déchaînement des éléments, parfaitement suggéré,
est mis en relation avec le vice d'un personnage qui déclenchera un drame. La réussite artistique
tient aussi à l'interprétation de Lillian Gish, idéalement fragile et forte à la fois.

7) *** BREVES RENCONTRES (Kira Mouratova, 1967 → 1988)

Premier film réalisé en solo par Kira Mouratova en 1967, sorti en France en 1988 au
moment de la Perestroïka, il raconte l'histoire de Maxim, un jeune géologue souvent en
vadrouille, qui est aimé par Valentina, une fonctionnaire territoriale, responsable de la gestion des
eaux et canalisations et souvent confrontée à la corruption des constructeurs, et par Nadia, la
jeune femme de ménage de Valentina. Kira Mouratova interprète elle-même la fonctionnaire, qui
ne connaît pas les liens (asymétriques) qui relient Maxim et Nadia. Le spectateur, lui, est mis
dans la confidence par les souvenirs de l'une et de l'autre, grâce à une narration déconstruite mais
remarquablement fluide et d'une grande modernité.

6) *** LE TABLEAU (Jean-François Laguionie, 2011)

Dans un tableau de maître vivent des personnages divisés en castes hiérarchisées : les
Toupins, entièrement peints et sertis de couleurs éclatantes, les Pafinis, auxquels il manque
quelques touches de couleur, et les Reufs, de simples esquisses. Seuls les Toupins jouissent du
château central. Écoeurés par ces inégalités et ces discriminations, trois de ces personnages vont
partir à la recherche de l'auteur... Sur le fond, un joli conte social mâtiné d'une petite réflexion sur
la peinture et la création artistique. Formellement, l'intelligence du récit, d'une grande finesse, se
double d'une splendeur visuelle. Un grand plaisir pour tous les âges. Revu avec plaisir.

5) **** LA LETTRE ECARLATE (Victor Sjöström, 1926)

En Nouvelle-Angleterre, au XVIIè siècle, la jeune Esther se regarde dans un miroir et
court un dimanche matin, le jour du Seigneur. Devant tant de frivolité (!), des habitants indignés
se plaignent au révérend Dimmesdale. Celui-ci refuse de la punir sévèrement. Il tombe amoureux
de la jeune femme, séparée de son mari depuis des années, et entame une liaison secrète avec
elle. Si cette relation venait à être connue, elle serait condamnée à porter brodée sur elle la lettre
A désignant les femmes adultères... Pour ce drame du puritanisme et de l'obscurantisme religieux,
Victor Sjöström fait appel à Lillian Gish, extraordinaire, et à Lars Hanson, les deux interprètes
qu'on retrouvera dans Le Vent. Grâce à un savoir-faire à tous les étages, un des sommets de la
carrière du cinéaste.

4) **** DOCTEUR FOLAMOUR (Stanley Kubrick, 1964)

Un général devenu fou lance une attaque nucléaire contre l'URSS. Informé de ce coup de
folie par un officier de la base aérienne, le président des USA convoque son état-major au
Pentagone et consulte le docteur Folamour, un ancien physicien nazi chargé de la recherche en
armement. Pendant ce temps, un équipage de B 52 tente d'accomplir la mission ordonnée par le
général... C'est le premier film de Kubrick dont la production est majoritairement britannique, et
on le comprend, tant cette satire de la course aux armements est très audacieuse dans le contexte
de l'époque (deux ans après la crise des missiles de la Baie des Cochons). Le côté farce est
accentué par le triple rôle accordé à Peter Sellers (président américain, officier britannique,
savant allemand). Revu avec plaisir, je ne me souvenais plus de la chute, et pourtant...

3) **** PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU (Céline Sciamma, 2019)

Au XVIIIè siècle, Marianne, une jeune femme peintre (fille de...) est chargée de faire le
portrait à son insu d'Héloïse, une jeune bourgeoise sortie du couvent pour être mariée de force au
fiancé de sa soeur prématurément décédée. Peint selon les règles en vigueur à l'époque, le résultat
est peu probant. Mais les deux jeunes femmes vont se rapprocher... La photographie est
magnifique, mais le film n'est pas académique pour autant : certaines scènes très fortes sont
représentées d'une façon inattendue. Le film ne peut absolument pas se réduire au scénario, primé
à Cannes et par ailleurs effectivement intéressant (sur ces femmes peintres qui ont disparu des
histoires de l'art). C'est peu de dire que Noémie Merlant (décidément une révélation de l'année,
après Les Drapeaux de papier et Curiosa) et Adèle Haenel excellent, leur duo s'ouvrant parfois à
Luana Bajrami (la servante) et Valeria Golino (la mère d'Héloïse), comme si la sororité pouvait
dépasser les clivages de classe.

2) **** LE SAMOURAÏ (Jean-Pierre Melville, 1967)

Jef Costello, dit le Samouraï, est un tueur à gages froid, méthodique. Alors qu'il vient de
liquider le patron d'une boîte de nuit, il croise la pianiste du club, Valérie. Pourtant, cette dernière
prétend ne pas le reconnaître lorsqu'il est suspecté du meurtre par le commissaire chargé de
l'enquête... Le film est haletant (Costello semble traqué par la police comme par les
commanditaires du meurtre), tout en ne cédant jamais à la facilité. Il est aussi épuré que du
Bresson, et aussi géométrique que du Fassbinder (même si les deux univers sont aux antipodes).
On est d'autant plus attentif et sensible à chaque détail, dans l'ambiance sonore comme
lumineuse, que les personnages, et le rôle-titre incarné par Alain Delon en particulier, ne laissent
transparaître aucune émotion explicite. Jean-Pierre Melville à son meilleur.

1) **** LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRES LA PLUIE (Kenji Mizoguchi, 1959)

Dans le Japon du XVIè siècle en proie à la guerre civile, deux hommes quittent leur
village pour la ville, pensant améliorer le sort de leurs foyers, laissant leurs épouses derrière eux.
L'un est potier et ne pense qu'à faire fortune, tandis que l'autre est paysan et rêve de devenir
samouraï... C'est une sorte de fresque qui oscille entre crudité réaliste et poésie fantastique, entre
illusions et désillusions. Le noir et blanc est soyeux (mention spéciale aux brumes du lac de
Biwa). Préférant cadrer à distance les acteurs, chaque plan est composé comme un tableau. Je l'ai
d'abord découvert sur le petit écran et beaucoup aimé dès cette vision, mais le grand écran lui
apporte une limpidité supplémentaire, et donne toute sa dimension aux sortilèges de ce conte
moral cruel. Revu avec plaisir.

Festival de La Rochelle 2018

MON FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2018


29) ** DE LA VIE DES MARIONNETTES (Ingmar Bergman, 1980)

Enfermé dans une maison close, un client tue la prostituée avec laquelle il devait passer la
nuit. Le film est constitué de douze fragments, avant ou après le passage à l'acte, montés sans
ordre chronologique, pour tenter de comprendre pour quelles raisons un meurtre a été commis.
C'est un puzzle, bavard, qui s'intéresse aux proches du meurtrier (son psy, sa mère, sa femme et
un ami de celle-ci), tourné en noir et blanc (sauf le crime qui a droit à la couleur) avec des
comédiens allemands, et qui tente de réunir une veine expérimentale à la Persona (1966) et une
veine psychologique comme ses drames des années 70. Il en ressort un film plus théorique
qu'entièrement convaincant à l'écran.

28) ** RIVERS AND TIDES (Thomas Riedelsheimer, 2005)

Un documentaire sur l'artiste Andy Goldsworthy au travail, brillante figure du land art,
qui consiste en des sculptures ou installations parfois très éphémères, réalisées au sein d'un
paysage particulier, avec des matériaux naturels trouvés sur place. Le réalisateur a fait profil bas,
la seule voix du commentaire est celle de l'artiste lui-même, dont les créations (et les tentatives
avortées), spectaculaires ou non, sont filmées sans effet de style mais parfois accompagnées d'une
musique planante.

27) ** JUHA (Aki Kaurismäki, 1999)

Juha est un agriculteur qui mène une vie tranquille avec sa femme, jusqu'au jour où
Shemeikka, citadin propriétaire d'une rutilante voiture, tombe en panne devant chez eux. Ce
dernier convainc la femme de Juha de le suivre en ville... C'est une adaptation d'un classique de la
littérature finlandaise, mais c'est aussi le dernier film muet du 20è siècle. Aki Kaurismäki prend
l'exercice de style au sérieux, y apporte les caractéristiques de son univers (jeu sur les ellipses et
les hors-champs) et ses comédiens favoris (Kati Outinen, Sakari Kuosmanen et André Wilms),
sans arriver à transcender la réunion de tous ces ingrédients. La faute à la musique (pas
suffisamment sobre ?). Une curiosité plaisante, toutefois.

26) ** SABINE (Philippe Faucon, 1993)

Agnès, une adolescente de 17 ans s'enfuit de chez elle (son père est alcoolique). Elle
tombe enceinte, doit faire face à une belle-mère intrusive avide de maternité, et fait de mauvaises
rencontres (drogue, prostitution – Sabine est son prénom de travail – et Sida). Adapté d'un journal
autobiographique (La Vie aux trousses d'Agnès Lherbier), le scénario de Philippe Faucon et
William Karel paraît bien chargé. Cette accumulation ne fait pas forcément les bons films.
Heureusement, sa mise en scène retranche beaucoup : sens du détail qui permet des ellipses, pas
de scènes lacrymales ni de grands violons, fin apaisée même si l'on sait qu'il s'agit d'un répit
provisoire. Et, dans le rôle titre, Catherine Klein joue très juste.

25) ** SOURIRES D'UNE NUIT D'ÉTÉ (Ingmar Bergman, 1956)

L'avocat Frederik Egerman, veuf quadragénaire encore séduisant, vient d'épouser Anne,
une jeune femme qui a l'âge de son fils Henrik, étudiant en théologie. Épouse insatisfaite, Anne a
pour confidente Petra, la soubrette, qui ne laisse pas Henrik indifférent. Pendant ce temps,
Frederik retrouve Désirée son ancienne maîtresse, et comédienne de théâtre renommée... Le
générique introductif annonce une comédie romantique d'Ingmar Bergman ! Le scénario pourrait
certes presque relever du vaudeville, mais en plus fin. Il est même par moments d'une acuité
similaire à ses grands drames psychologiques. Le premier succès international de Bergman,
présenté au festival de Cannes en 1956, est mineur, mais plutôt appréciable.

24) *** SHOW PEOPLE (King Vidor, 1928)

Fraîchement débarquée à Hollywood, Peggy est une jeune femme déterminée à devenir
une star de cinéma. Elle rencontre l'acteur comique Billy Boone qui lui met le pied à l'étrier, dans
des comédies, alors qu'elle rêve de devenir une grande tragédienne... Une des premières satires
d'Hollywood par lui-même (un genre en soi, des Ensorcelés de Vincente Minnelli jusqu'au
Mulholland Drive de David Lynch), plus tendre que mordante. Charlie Chaplin fait une courte
apparition dans son propre rôle, tandis que le réalisateur King Vidor et son actrice Marion Davies
font parfois preuve d'autodérision. Le propos brocarde surtout le snobisme qui entourait les
drames muets (alors à leur apogée), par rapport à certaines comédies produites à la chaîne mais
tombant en désuétude...

23) *** LES DAMES DU BOIS DE BOULOGNE (Robert Bresson, 1945)

Délaissée par son amant Jean, Hélène feint de ne plus l'aimer, et comprend avec horreur
qu'il est soulagé de cette révélation mensongère. Ils se séparent, mais Hélène décide de se
venger : elle s'arrange pour que Jean rencontre Agnès, qui fut danseuse de cabaret après la faillite
de sa mère, pour qu'il en tombe amoureux sans rien connaître de son passé... Le second long
métrage de Bresson est une adaptation de Diderot (Jacques le Fataliste) transposée à l'époque
contemporaine du film (avec voitures à essence). Le style de Bresson n'est pas encore à son
apogée : il y a beaucoup d'accompagnements musicaux, et il fait appel à des acteurs
professionnels dont Maria Casarès, excellente, et Paul Bernard, même si ce style naissant tranche
déjà avec les productions de l'époque, plus inspirées du théâtre (dont le génial Les Enfants du
Paradis
de Marcel Carné).

22) *** LA VIE DE BOHÈME (Aki Kaurismäki, 1992)

Marcel Marx, auteur en mal d'éditeur, est expulsé de chez lui. Il rencontre par hasard
Rodolfo, peintre albanais, et Schaunard, un compositeur irlandais. Les trois hommes décident de
partager leur misère et leur ferveur artistique... Aki Kaurismäki s'invite dans un Paris intemporel
(en fait il s'agit de Malakoff) tout en y apportant une partie de son univers (des hommes fauchés,
de l'alcool et un chien). Le scénario, pas plus que ses personnages, ne suit une route bien tracée.
Le film oscille entre des touches de surréalisme (un personnage entend un piano et dit entendre
du violon, un autre prend à la gare d'Austerlitz un train pour Strasbourg, un troisième demande
l'autorisation pour un baisemain à une femme qu'il s'empresse d'embrasser) et des accents plus
mélancoliques.

21) *** LA CIÉNAGA (Lucrecia Martel, 2002)

Mecha est en vacances avec son mari (inexistant), ses enfants et ses domestiques dans une
résidence secondaire près de la commune de La Ciénaga (qui signifie également marécage). Elle
boit trop, et fait une mauvaise chute autour de la piscine... Pour son premier long métrage,
Lucrecia Martel livre un drame choral trouble à l'intérieur d'une famille bourgeoise en
déliquescence, réunie dans une atmosphère suffocante autour d'une piscine (non entretenue). La
réalisatrice mise davantage sur une accumulation de sensations et de malaises que sur un scénario
bétonné par un pool de scénaristes (comme certains le font aujourd'hui). Et la fin en suspension
nous laisse inquiet...

20) *** SHADOWS IN PARADISE (Aki Kaurismäki, 1988)

Nikander est éboueur et veut créer sa propre entreprise. Il tombe amoureux d'Ilona, une
caissière de supermarché qui va se faire virer. Cette dernière, pour se venger, vole la caisse du
supermarché, mais Nikander la remet discrètement à sa place... Ce troisième film d'Aki
Kaurismäki est celui qui va le faire connaître en France. C'est aussi le premier dans lequel il fait
jouer Kati Outinen, sa muse et actrice fétiche. C'est enfin le premier opus de sa trilogie ouvrière
conclue en beauté par La Fille aux allumettes. Dans ce qui s'apparente également parfois à un
brouillon (déjà assez maîtrisé) de Au loin s'en vont les nuages, Kaurismäki narre drôlement une
histoire d'amour contrariée entre deux prolos qui finiront, peut-être, par vivre d'amour, d'eau
fraîche et de « small potatoes »...

19) *** JE NE VOUDRAIS PAS ÊTRE UN HOMME (Ernst Lubitsch, 1918)

Jeune fille rebelle, Ossi ne supporte pas l'autorité. Lorsque son oncle, qui veillait sur son
éducation, s'absente, il est remplacé par un tuteur beaucoup plus rigide. Ossi décide alors de se
déguiser en homme et rejoint une soirée décadente... Dès les premières scènes du film, où on voit
Ossi Oswalda jouer aux cartes, fumer et boire comme un homme, le ton est donné. Ce film
méconnu de la carrière allemande et muette d'Ernst Lubitsch est une comédie satirique sur les
différences et les inégalités dans l'éducation entre les garçons et les jeunes filles. Féministe avant
l'heure mais non manichéen, il montre que cette différenciation des sexes a aussi des
inconvénients même pour les hommes. Très audacieux et en avance sur son temps.

18) *** LA PRINCESSE AUX HUÎTRES (Ernst Lubitsch, 1919)

Jalouse du mariage prestigieux de la fille du magnat du cirage, Ossi, fille du richissime
Quaker, le roi américain de l'huître, ordonne à son père de lui trouver un prestigieux mari. Quaker
charge un entremetteur de lui trouver un prince digne de ce nom. Ce dernier trouve Nucki, un
prince allemand au bord de la faillite. Nucki envoie en reconnaissance son valet Josef, qui en se
faisant passer pour le prince, se fait épouser par Ossi... Cette nouvelle collaboration entre Ernst
Lubitsch et l'actrice Ossi Oswalda (qui a suffisamment de personnalité pour exiger que les
personnages qu'elle interprète portent son véritable prénom) est une comédie satirique sur le
gigantisme supposé des milliardaires américains : ils mobilisent, dans des décors furieusement
géométriques, des dizaines de domestiques pour chacun de leurs faits et gestes (le bain d'Ossi est
une scène d'anthologie), jusqu'à l'absurde. Enfin, le scénario est savoureux, dans le sens où le
happy end et la morale conjugale sont certes saufs mais in extremis...

17) *** EN LIBERTÉ ! (Pierre Salvadori, 2018)

Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local
tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou.
Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine
injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des
comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas
toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de
mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de
quoi il s'agissait – le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père – et les
variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain
en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou
à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

16) *** ELLA CINDERS (Alfred E. Green, 1926)

Ella est forcée d'assurer les tâches ménagères de la famille Cinders et d'assurer le confort
de ses deux belles-soeurs. À l'annonce d'un concours pour le casting d'un film, Ella tente sa
chance... Ella Cinders est l'anagramme de Cinderella (Cendrillon en anglais), et le scénario y fait
allusion, parfois. On pense également à Chaplin, notamment avec une séquence de danse avec les
mains qui rappelle celle des petits pains dans La Ruée vers l'or, sorti l'année précédente. D'une
manière générale, on peut saluer l'inventivité des gags (par exemple celui sur l'importance du
regard dans le cinéma muet). Mais la réussite du film repose avant tout sur les épaules de Colleen
Moore, actrice formidable aujourd'hui oubliée, d'une grande finesse et qui, avec sa coupe à la
garçonne, a été une « précur-soeur » de Louise Brooks, en version comique.

15) *** CENTRAL DO BRASIL (Walter Salles, 1998)

À la gare de Rio de Janeiro, Dora, ex-institutrice à la retraite, arrondit ses fins de mois en
étant écrivaine publique. Peu scrupuleuse, elle jette certaines lettres au lieu de les envoyer. Josué,
un garçon de 10 ans qui était venu la voir pour écrire une lettre à son père, revient vers elle après
la mort accidentelle de sa mère... Des scènes quasi-documentaires s'invitent à l'intérieur d'une
trame fictionnelle classique (un gamin livré à lui-même à la recherche de son père), qui
témoignent du désir de filmer la réalité sociale du Brésil, après 20 ans de dictature. Les cinq
dernières minutes sont un peu tire-larmes, mais ce n'est jamais le cas de l'interprétation (dont
Fernanda Montenegro, qui a reçu le prix d'interprétation à Berlin en plus de l'Ours d'or décerné au
film) qui reste à la fois convaincante et d'une grande dignité.

14) *** MONIKA (Ingmar Bergman, 1954)

Le film est sorti en France dès 1954, mais n'accéda à la notoriété qu'en 1958 lors de sa
reprise. Auparavant, il n'avait été distribué que dans des circuits spécialisés, à cause de scènes
dénudées osées pour l'époque. C'est un film de réalisme social (la rencontre et le quotidien
difficile de deux jeunes personnes de condition modeste), troué par une parenthèse enchantée,
édénique sur une île, le temps d'un été. Parfois intitulé Un été avec Monika ou Monika et le désir,
le film est happé par son actrice Harriett Andersson (la future soubrette de Sourires d'une nuit
d'été
), dont un long regard – caméra est resté célèbre.

13) *** AU LOIN S'EN VONT LES NUAGES (Aki Kaurismäki, 1996)

Il est conducteur de tram, elle est maître d'hôtel. Ils sont tous les deux licenciés...
Kaurismäki avait déjà réalisé une histoire d'amour contrariée par les réalités du monde du travail
(Shadows in Paradise), et le chômage était déjà un point de départ de J'ai engagé un tueur. Le
chômage est ici le sujet principal du film, mais les ingrédients réalistes du fond sont
contrebalancés par une forme tout sauf naturaliste. Les difficultés des personnages (formidables
de dignité) sont traitées avec un léger décalage burlesque (dialogues parcimonieux, langage des
corps, importance du hors champ). Revu avec plaisir.

12) *** J'AI ENGAGÉ UN TUEUR (Aki Kaurismäki, 1991)

Superbe exercice de style de comédie mélancolique et pince-sans-rire, où Jean-Pierre
Léaud campe un dégoûté de la vie qui engage un tueur car il n'arrive pas à se suicider lui-même,
mais qui va peut-être changer d'avis lorsqu'il rencontre une femme qui survit en vendant des
fleurs. Kaurismäki s'expatrie à Londres, mais son style est bel et bien là : ironie sociale (le
licenciement tragi-comique du héros), plans fixes peu bavards mais d'une redoutable efficacité,
quelques touches de couleurs saturées dans les décors ou les costumes (le peignoir rouge de la
jeune femme) qui contrastent avec un environnement plus grisâtre et qui peuvent faire penser à
une comédie musicale où on aurait enlevé la musique (sauf une séquence avec Joe Strummer...).

11) *** AMIN (Philippe Faucon, 2018)

Amin, venu du Sénégal pour travailler en France, a laissé au pays sa femme Aïcha et leurs
trois enfants, qu'il ne voit qu'une ou deux fois par an. En France, toute sa vie est absorbée par son
travail et il n'a pour seule compagnie que ses amis du foyer. Jusqu'au jour où il rencontre
Gabrielle... Le cinéma de Philippe Faucon est de plus en plus ample (le succès public et critique
de Fatima y a sans doute contribué). En racontant cette histoire de travailleurs immigrés, il a
tourné à la fois au Sénégal et en France. Loin d'être une abstraction ou une statistique dans des
débats hexagonaux frileux voire nauséabonds, les personnages y acquièrent une vraie épaisseur,
de vraies aspirations et élans sentimentaux. Sans jamais tomber dans la démonstration, Philippe
Faucon aborde de nombreux sujets, dans une ligne claire (avec une superbe photographie) mais
non didactique.

10) *** LES FRAISES SAUVAGES (Ingmar Bergman, 1959)

Isak Borg, un vieux médecin en retraite, est invité à se rendre à Lund, où doit se tenir une
cérémonie de jubilé en son honneur, pour célébrer des décennies de dévouement et de recherches.
Il s'y rend en voiture accompagné de sa belle-fille, momentanément séparée de son fils. Ce road –
movie envahi par les rêves et souvenirs du personnage principal tient surtout du conte
philosophique. L'équilibre trouvé entre les thématiques universelles, existentielles (vie de famille)
ou spirituelles, et entre des séquences aux régimes d'images différents (présent, onirisme) fait tout
le sel d'un film exigeant mais élégant. Côté interprétation, le vieux médecin est interprété
magistralement par le grand réalisateur pionnier du cinéma suédois Victor Sjöström, tandis que
Bibi Andersson (qui jouera l'infirmière du mythique Persona) interprète d'une part une auto –
stoppeuse sympathique qui voyage avec deux garçons qui se disputent sur l'existence de Dieu, et
d'autre part une cousine d'Isak, son premier amour aussi. Revu avec profit.

9) ***(*) LE MYSTÈRE DU LAPIN-GAROU (Nick Park, Steve Box, 2005)

Toute la petite ville est en ébullition car le concours annuel du plus gros légume approche.
Wallace, l'inventeur farfelu et son si lucide et sobrement expressif chien Gromit se chargent de
capturer les nombreux lapins qui menacent la récolte. Pourtant, les légumes disparaissent,
engloutis par un lapin géant... Les premiers court-métrages du studio Aardman (dont les Wallace
et Gromit
) étaient des petits chefs d'oeuvre. Le passage au long, Chicken run, coproduit par les
studios Dreamworks, a été une grande réussite commerciale, même s'il est doté d'une trame
hollywoodienne plus convenue. Avec Le Mystère du lapin-garou, c'est un retour aux sources qui
permet à Wallace et Gromit de passer brillamment le cap du long-métrage. On y retrouve
l'incroyable inventivité et l'humour british, que ce soit dans les grandes lignes ou les moindres
détails. Revu avec (presque) autant de plaisir que la première fois.

8) **** FANNY ET ALEXANDRE (Ingmar Bergman, 1983)

La famille Ekdahl au grand complet fête Noël dans la belle maison d’Helena, la grandmère,
propriétaire du théâtre de la ville. L’un de ses trois fils, Oscar, meurt soudainement après
une répétition d’Hamlet. Sa veuve accepte d’épouser un évêque luthérien, sévère et puritain, pour
donner un père à ses deux jeunes enfants, Fanny et Alexandre… Le film a la richesse d'une
fresque (chaque personnage pouvant générer une intrigue propre), mais surprend par une facture
étonnamment classique, soutenue par une photographie signée Sven Nykvist plus chaude qu'à
l'accoutumée. L'histoire se déroule en 1907, mais on devine une forte teneur autobiographique de
certains détails (rigidité paternelle, passion précoce pour le théâtre, lanterne magique...). Du coup,
ce film peut éclairer les films précédents, mais on peut soutenir exactement l'inverse : ce que l'on
a vu précédemment de lui enrichit la façon dont on perçoit celui-ci.

7) **** L'ARGENT (Robert Bresson, 1983)

Le film est impressionnant sur le fond, notamment les ressorts dramatiques (expression on
ne peut plus adéquate) d'une histoire de faux billets et d'une avidité généralisée qui a des
répercussions différentes pour le lycéen de bonne famille et pour le travailleur de base. Mais la
forme est encore plus saisissante, avec ses ellipses et ses métonymies (filmer une partie, un détail
pour figurer le tout : une course poursuite ramenée à un pied sur l'accélérateur, quelques
encadrures de portes qui suffisent à faire ressentir le milieu social, des gouttes de sang dans un
lavabo pour figurer l'irréparable) sans oublier un travail sonore qui amplifie les sons concrets.

6) **** LA FILLE AUX ALLUMETTES (Aki Kaurismäki, 1990)

Iris travaille dans une usine d'allumettes et rentre le soir chez elle, dans un appartement où
sa mère et son beau-père (qui lui volent parfois sa paie) passent leur temps devant la télé. En
amour, ce n'est guère mieux, elle prend un garçon rencontré dans un bal (où elle avait l'habitude
de faire tapisserie) pour un prince charmant. Comment va-t-elle se réveiller et se révolter ? C'est
un des films les plus noirs d'Aki Kaurismäki, très narratif malgré sa brièveté (1h09). C'est que la
stylisation est ici extrême : pas un plan de superflu (ils sont par ailleurs admirablement
composés), ellipses (limpides), minimalisme qui créé une distanciation ironique sur le sort de
l'héroïne, néanmoins filmée avec empathie, et interprétée par une extraordinaire Kati Outinen. Un
des sommets de la filmographie de l'auteur.

5) **** PICKPOCKET (Robert Bresson, 1959)

L'itinéraire de Michel, jeune homme solitaire fasciné par le vol, qu'il élève au niveau d'un
art, persuadé que certains êtres d'élite auraient le droit d'échapper aux lois (comme le croyaient
les jeunes arrogants de La Corde d'Hitchcock). Le récit a toute l'intensité du présent, tout en étant
narré par une voix off au passé. Le scénario, pour la première fois entièrement écrit par Bresson,
déjoue le genre policier (comme nous l'indique le carton introductif) tout en engendrant du
suspense à l'intérieur des scènes. Une séquence de vol à la tire dans un train donne à voir une
chorégraphie de mains d'une agilité stupéfiante. Le montage est d'une grande économie pour un
maximum d'efficacité. Et la mise en scène regorge de choix singuliers : par exemple, aucune
porte (à part celles de la prison et, une fois, celle de l'appartement de la mère) ne sera montrée
fermée, ni celle de la chambre de Michel, ni celle de son immeuble, ni celle du commissariat, ni
celle de Jeanne (la voisine de sa mère à qui Michel dira, au bout de son périple, dans un final
épatant, la célèbre réplique : « Ô Jeanne, pour aller vers toi, quel drôle de chemin il m'a fallu
prendre
», d'autant plus poignante que chez Bresson le jeu des acteurs, pardon « modèles », n'est
jamais théâtral).

4) **** MOUCHETTE (Robert Bresson, 1967)

Mouchette est une jeune fille pauvre dont le père est ivrogne et la mère gravement
malade. Elle déteste son village, ses camarades de classe (qui se moquent d'elle parce qu'elle
chante faux). Un soir, dans la forêt, elle recueille l'affection d'un braconnier, avant qu'il n'abuse
d'elle. Avec la sobriété qui le caractérise, Bresson raconte un tragique destin, avec de rares répits
(la séquence des auto-tamponneuses, le raccord suivant montre la gifle paternelle). Inspirée d'un
texte de Bernanos, Mouchette est probablement l'un des personnages les plus émouvants de toute
la filmographie de Robert Bresson (et on jurerait qu'elle a été une source d'inspiration pour la
Rosetta des frères Dardenne). De ce fait, bien que hautement représentatif du style du cinéaste, le
film peut toucher bien au-delà du cercle de ses admirateurs habituels. Revu avec plaisir (note
« Bravo » maintenue).

3) **** PERSONA (Ingmar Bergman, 1966)
En plein milieu d'une représentation théâtrale, la comédienne Elisabet Vogler perd l'usage
de la parole. Après un séjour en hôpital, elle s'installe dans la résidence secondaire d'un des
médecins, sur l'île de Farö, seule avec Alma, une jeune infirmière dévouée qui lui fait la
conversation... La première vision m'avait laissé une impression mitigée, peut-être due à un
prologue expérimental qui m'avait désarçonné ou déstabilisé. Mais, à la deuxième vision, le film
devient extrêmement fascinant. L'oeuvre entière peut nourrir de nombreuses interprétations (dans
l'approche jungienne, persona désigne le masque social et alma le subconscient), mais chaque
séquence, chaque plan peuvent être admirés pour leur perfection, la polysémie de sens qu'ils
autorisent parfois. La photographie de Sven Nyqvist, le montage sont eux aussi exceptionnels. On
peut y voir une fusion de deux personnalités, mais ce n'est pas deux qui ne font qu'une, car il
existe de multiples balancements et contradictions. Bergman a écrit et réalisé de formidables
films d'une grande richesse psychologique, mais passant souvent par le verbe et le théâtral. Mais
Persona s'adresse, lui, directement à l'inconscient. C'est peu de dire qu'il est extrêmement
stimulant. Revu en étant très agréablement surpris (appréciation passant de « Pas mal » à « Chefd’oeuvre
absolu »).

2) **** SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE (Ingmar Bergman, 1975)

Johann et Marianne sont mariés depuis une dizaine d'années. Il est professeur, elle est
avocate (spécialisée dans les divorces), et ils ont deux filles. Ils forment un couple apparemment
heureux. Lors d'un dîner, ils assistent à une violente dispute de leurs meilleurs amis dont le
couple est en crise. Ils commencent à s'interroger sur leur propre relation... La première vision de
ce film avait été un grand choc, et, à la deuxième vision, il demeure captivant de bout en bout. On
ne peut qu'être admiratif devant la perfection de chaque plan, dont de redoutables gros plans dus
à Sven Nyqvist. Il est souvent de bon ton de saluer les interprètes d'un film (quelle que soit la
qualité de celui-ci), mais ici Liv Ullmann et Erland Josephson livrent des interprétations
ahurissantes, inégalables (bon courage aux courageux-euses ou inconscient-e-s qui reprennent ces
rôles au théâtre), d'autant plus qu'ils sont seuls à l'écran dans plus de 90 % des scènes... Ce qui est
dit (le terme dialogue est trop réducteur) ou montré ou suggéré est exceptionnel (Bergman est ici
un redoutable et cruel entomologiste). Chef-d’oeuvre revu avec admiration (note maximale
maintenue).

1) **** VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER (Michael Cimino, 1979)

Ce film est un chef-d’oeuvre à plus d'un titre : des séquences hallucinées servies par un
chef op' inspiré (Vilmos Zsigmond), l'inoubliable musique de Stanley Myers qui passe l'outrage
du temps, l'interprétation de Robert De Niro, Meryl Streep, John Savage et surtout Christopher
Walken. Mais attention : ce n'est pas vraiment un film typique sur la guerre du Vietnam. La
première image du Vietnam n'intervient qu'au bout de 75 minutes (Apocalypse Now a davantage
les attributs de ce que l'on attend d'un film de guerre). Voyage au bout de l'enfer doit plutôt se
voir comme une grande fresque romanesque, autour d'ouvriers sidérurgistes d'origine russe. Il
fallait oser, dans un film américain à grand spectacle, la longue séquence du mariage orthodoxe.
Leur intégration est réussie : ils sont aussi patriotes que les autres, et sont fiers de partir à la
guerre. Leur bellicisme va se heurter à la réalité. Chaque détail peut prendre une signification
hautement symbolique. Avant l'enfer, deux gouttes de vin malencontreusement échappées vont
s'avérer prémonitoires. Le conflit n'est pas montré par des scènes de guerre réalistes mais par les
séquences de roulette russe, allégoriques de l'horreur, l'arbitraire, la folie de la guerre. Il faut aussi
évoquer les deux scènes de chasse au cerf, avant et après les scènes au Vietnam, qui se répondent
et montrent l'évolution de Michael face à l'acte de tuer... Les scènes finales (le film prend du
temps pour raconter l'après conflit pour ses personnages) sont douloureuses, désenchantées, où
Cimino montre, encore une fois par l'allégorie, que dans le melting pot américain, on ne fait pas
d'omelettes sans casser des oeufs (et avec des larmes). Film toujours aussi magistral à chaque
nouvelle vision.

Suite des films du printemps 2019

  • Bravo : Douleur et gloire (Pedro Almodovar)
  • Bien : Le Jeune Ahmed (Jean-Pierre et Luc Dardenne), Être vivant et le savoir (Alain Cavalier), Quand nous étions sorcières (Nietzchka Keene), Parasite (Bong Joon-ho), L'Autre continent (Romain Cogitore), Fugue (Agnieszka Smoczynska), Sibyl (Justine Triet), Passion (Ryûsuke Hamaguchi)
  • Pas mal : Yves (Benoît Forgeard), The Dead don't die (Jim Jarmusch), Monrovia, Indiana (Frederick Wiseman), Les Plus belles années d'une vie (Claude Lelouch)
  • Bof : Les Particules (Blaise Harrison)

DOULEUR ET GLOIRE (Pedro Almodovar, 17 mai) LLLL
Salvador est cinéaste vieillissant. Il doit surmonter les douleurs, physiques ou psychiques, qui le tiennent éloigné des plateaux de tournage. Un ciné-débat est organisé à la Cinémathèque pour la restauration d'un de ses premiers films, qu'il n'a pas revus depuis trente ans, après s'être brouillé avec l'acteur principal. Des souvenirs plus anciens, de l'enfance, remontent aussi à la surface... Dit comme ça, le synopsis peut ressembler à celui des Fraises sauvages de Bergman, mais la manière est on ne peut plus almodovarienne. Le cinéaste de Parle avec elle ou de Julieta n'a pas son pareil pour tisser des fils narratifs disparates, mélangeant plusieurs époques et/ou plusieurs statuts (réalité ou création) et passer des uns aux autres en toute fluidité. Evidemment, dans le rôle de Salvador, Antonio Banderas est exceptionnel (prix d'interprétation mérité à Cannes, si ce n'est que ça prive une nouvelle fois le cinéaste de la Palme d'or), mais c'est l'ensemble de la direction artistique qui est à saluer : musique (due au fidèle Alberto Iglesias), photographie (couleurs saturées à la Douglas Sirk pour accompagner les aspirations généreuses des personnages), décors (superbe trouvaille de la maison troglodyte, mais l'appartement contemporain n'est pas banal non plus). Devant tant de beauté, gare à l'évanouissement !

LE JEUNE AHMED
(Jean-Pierre et Luc Dardenne, 22 mai) LLL
Ahmed a 13 ans, vit en Belgique chez sa mère, avec son frère et sa soeur. Mais c'est aussi un musulman qui se radicalise au contact d'un imam extrêmiste, qui glorifie la mort du cousin d'Ahmed. Mais le film ne pose jamais la question du pourquoi (en est-il arrivé là), mais celle du comment (peut-on l'aider à revenir au présent du côté de la vie). Contrairement au dernier Téchiné, parfois démonstratif dans l'énonciation d'un point de vue humaniste, chez les Dardenne, il n'y a pas d'explication superflue. La caméra accompagne les personnages dans leur trivialité, leurs contradictions réelles ou apparentes. Ils sont regardés pour ce qu'ils sont, ils ne sont pas des symboles, et n'ont pas à prendre en charge des problématiques qui sont plus grandes qu'eux. Le film est très concret, ce qui ne l'empêche pas d'être stylisé (il est plutôt plus proche de Bresson que de Pialat ici). La fin peut sembler une petite concession à la facilité, mais ne gâche pas l'impression générale d'un film qui certes traite d'un sujet important, mais n'oublie pas d'en faire du cinéma (prix de la mise en scène à Cannes).

ÊTRE VIVANT ET LE SAVOIR (Alain Cavalier, 5 juin) LLL
Au départ, Alain Cavalier a proposé à son amie la romancière Emmanuèle Bernheim d'adapter son roman Tout s'est bien passé. En se filmant mutuellement à l'aide de petites caméras, comme Cavalier et Vincent Lindon l'avaient fait dans Pater, elle interprèterait son propre rôle, tandis qu'Alain Cavalier interprèterait celui de son père, paralysé après un accident cardio-vasculaire, et qu'Emmanuèle a aidé à mettre fin à ses jours. Mais le dispositif a volé en éclats, les circonstances en ayant décidé autrement, la romancière devant elle-même se battre contre un cancer... Le film est donc tout autre que celui qui était initialement envisagé, mais pas moins intéressant, le cinéaste n'ayant pas son pareil pour livrer un journal intime courageux, pudique, entre poésie et abstraction symboliste. En effet, dans son atelier, les natures mortes, savamment composées comme dans Le Paradis, ont le don puissant d'interpeller la vie...

QUAND NOUS ETIONS SORCIERES (Nietzchka Keene, 8 mai) LLL
Tourné en 1989, ce film qui semble sorti de nulle part arrive enfin en salles en France. C'est la fructueuse rencontre entre un conte de Grimm (le film est librement adapté du Conte du genévrier), une cinéaste américaine (Nietzchka Keene, depuis disparue) et une chanteuse islandaise (Björk, qui n'avait pas encore entamé sa carrière solo triomphale puis expérimentale). Au Moyen âge, Katla et Margit sont deux soeurs bannies d'un territoire inconnu où leur mère sorcière a été brûlée. Elles finissent par trouver refuge chez un homme, parent isolé d'un petit garçon... La grande soeur tente de séduire l'homme, tandis que la plus jeune se lie à son fils. Le noir et blanc magnifie les paysages islandais (qu'on croyait à tort faits pour la couleur) et sert parfaitement la poésie de l'ensemble, entre merveilleux métaphysique et cruauté médiévale.

PARASITE (Bong Joon-ho, 5 juin) LLL
Ki-woo, jeune adulte au sein d'une famille pauvre (ses deux parents sont au chômage), tient peut-être la chance de sa vie lorsqu'un copain le recommande pour donner des cours particuliers d'anglais à la fille de la richissime famille Park. L'expérience étant concluante, il ne compte pas s'arrêter là... On sait depuis The Host (2006) que Bong Joon-ho n'est jamais aussi bon que lorsqu'il mélange les genres. C'est indubitablement le cas ici, et c'est sans doute ce qui a été récompensé à Cannes (Palme d'or). Le film tient surtout de la farce sur le fossé entre classes sociales opposées. Il fait une utilisation optimale des décors, et de l'interprétation de Song Kang-ho (qui joue le père de Ki-woo). Pour le reste, il s'appuie surtout sur des coups de force scénaristiques, que la mise en scène, aussi inventive soit-elle, ne fait qu'appuyer. C'est un exercice de style brillant, à défaut d'avoir l'amplitude et la subtilité des chefs d'oeuvre.

L'AUTRE CONTINENT (Romain Cogitore, 5 juin) LLL
Maria (Déborah François) et Olivier (Paul Hamy) ont 30 ans, sont guides touristiques à Taïwan. Elle est libre, conquérante. Il semble plus lent, réservé mais parle quatorze langues. Leurs différences enrichissent leur relation, jusqu'à ce que la maladie s'immisce brutalement... Sur le papier, on peut raisonnablement craindre le pire, entre chronique de la mondialisation heureuse et trame de mauvais mélodrame. Or, sur l'écran, il n'en est rien, grâce au miracle de la mise en scène de Romain Cogitore, qui n'en est pourtant qu'à son deuxième film. Alors, certes, nos deux héros s'aiment en français, en chinois et en néerlandais, mais le cinéaste ne souligne jamais l'émotion, et livre au contraire des scènes qui misent sur l'intelligence du spectateur, en déjouant constamment les attentes. La preuve qu'au cinéma l'important n'est pas forcément le sujet, mais son traitement.

FUGUE (Agnieszka Smoczynska, 8 mai) LLL
Alicja est devenue amnésique et ignore comment elle en est arrivée là (le spectateur également, il la découvre, dans une première scène impressionnante, marcher en titubant sur des rails, sortir d'un tunnel, et tenter de se hisser sur un quai de gare...). Jusqu'au jour où sa famille la retrouve, alors qu'elle n'avait plus de nouvelles d'elle depuis deux ans. La voilà contrainte d'endosser les rôles de mère, de femme et de fille auprès de parfaits inconnus... Si le film tente de démêler le mystère, il s'attache surtout aux difficultés du présent (comment donner à son héroïne un nouveau départ). Les situations sont équivoques, et la mise en scène d'une froide rigueur. Le film n'est pas toujours aimable, mais reste longtemps en mémoire, grâce notamment au travail de Gabriela Muskala, à la fois interprète principale et scénariste.

SIBYL (Justine Triet, 24 mai) LLL
Sibyl est une psychanalyste au passé tumultueux (ancienne alcoolique). Plus posée, elle décide de suspendre son travail d'analyste pour se lancer dans un nouveau roman, encouragée par son éditeur. Elle accepte in extremis de suivre Margot, une jeune actrice qui a une liaison avec Igor, un acteur, celui-ci étant en couple avec la réalisatrice d'un film dans lequel Margot et Igor se partagent la vedette... Après La Bataille de Solferino et Victoria, Justine Triet livre un film qui n'hésite pas devant les ruptures de ton, et qui frôle la surcharge dans sa dernière partie (les scénaristes se sont fait plaisir). Tous les seconds rôles sont importants (et joués par la crème des interprètes européens : Adèle Exarchopoulos, Sandra Hüller, Gaspard Ulliel, Laure Calamy), mais c'est l'interprétation de Virginie Efira, impressionnante dans un rôle ambivalent, dans une performance à la Gena Rowlands, qui emporte tout.

PASSION (Ryûsuke Hamaguchi, 15 mai) LLL
Passion est le deuxième film de Ryûsuke Hamaguchi à sortir sur les écrans français cette année, après Asako I & II, mais c'est en réalité son premier film, réalisé en 2008. Lors d'un dîner, un jeune couple, à peine trentenaire, annonce son mariage à quelques amis. Le film consistera à observer l'onde de choc... Le titre et l'argument initial du film ne sont pas sans rappeler Bergman, mais c'est une fausse piste. Le scénario a davantage à voir avec Les Nuits de la pleine lune de Rohmer, tandis que le style peut évoquer le cinéma de Hong Sang-soo, en beaucoup moins alcoolisé. Ce n'est pas encore la déflagration de Senses, mais ce petit précis sentimental et cruel, réalisé en quelque jours, mérite le détour.

YVES (Benoît Forgeard, 26 juin) LL
Jérem est un rappeur qui s'installe dans la maison de sa mamie pour y écrire et composer son premier album. Il fait la rencontre de So, une commerciale de l'entreprise Digital Cool, qui le persuade de prendre à l'essai Yves, un réfrigérateur intelligent. Celui-ci sait "ce qui est bon pour vous", commande lui-même les produits alimentaires, distille des conseils diététiques, sans se limiter à ce domaine... Après le réjouissant programme de courts-métrages Réussir sa vie et le premier long Gaz de France, Benoît Forgeard continue d'offrir un cinéma décalé et iconoclaste, satirique (même si la critique de l'intelligence artificielle reste souriante). Il est un peu inégal aussi (il y a boire et à manger, mais après tout c'est logique), mais entre deux délires un poil immatures vise plutôt juste sur l'époque.

THE DEAD DON'T DIE (Jim Jarmusch, 15 mai) LL
Jim Jarmusch fait son film de zombie. Cela démarre très doucement, mais comme dans une mer un peu fraîche, une fois qu'on y est, elle est plutôt bonne. Il faut dire que la distribution est royale : Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Chloé Sévigny, Danny Glover, Iggy Pop. Dans l'univers de Jarmusch, les policiers restent placides en toute circonstance (on voit que ça ne se passe pas en France). Il y a aussi un message écolo (même s'il reste assez convenu). Pas de quoi s'enflammer, mais pas non plus de quoi bouder son plaisir : le film me convainc même davantage que les vampires bien trop snobs de Only lovers left alive.

MONROVIA, INDIANA (Frederick Wiseman, 24 avr) LL
Frederick Wiseman continue d'explorer l'autre versant de l'Amérique. Après In Jackson Heights, qui montrait comment un quartier populaire et cosmopolite était transformé par la gentrification, le cinéaste s'intéresse à la ruralité, plus exactement dans une commune très blanche qui a majoritairement voté pour Trump en 2016. Sa méthode n'a pas changé : aucune indication ou aucun commentaire en voix off. Tout repose donc sur le montage, qui est un peu moins alerte qu'à l'accoutumée. D'où des scènes en général intéressantes mais qui paraissent flottantes, par manque de liant.

LES PLUS BELLES ANNEES D'UNE VIE
(Claude Lelouch, 22 mai) LL
On n'a pas envie de dire de mal de ce film, qui organise les retrouvailles des personnages vedettes de Un homme et une femme cinquante ans après. Les deux comédiens arrivent à faire passer quelque chose dans les scènes qu'ils ont ensemble. Des souvenirs de cinéma, pas seulement le film originel de Lelouch, mais aussi Lola pour l'une ou Ma nuit chez Maud pour l'autre. Mais justement, c'est le cinéma qui manque ici : les plans ont peu de profondeur, beaucoup de champ/contre-champ (on dira que Lelouch a appris la sobriété), et des extraits du film culte parfois gâchés par des chansons un peu gnangnan (signées Didier Barbelivien ou Calogero).

LES PARTICULES (Blaise Harrinson, 5 juin) L
Une chronique de l'adolescence autour d'un élève de Terminale Scientifique dans un lycée du pays de Gex, non loin de l'accélérateur de particules du CERN. Pour son premier long métrage de fiction, le réalisateur Blaise Harrinson, venu du documentaire, arrive avec de l'ambition. Malheureusement, s'il multiplie les pistes et les propositions, il n' en explore vraiment aucune. Du coup, son goût pour l'abstraction paraît assez vain. Peu convaincant et inabouti, mais pas sans talent (on verra bien au deuxième film).
Version imprimable | Films de 2019 | Le Dimanche 23/06/2019 | 0 commentaires
Permalien

Des films du printemps 2019

  • Bien : Working woman (Michal Aviad), El Reino (Rodrigo Sorogoyen), Liz et l'oiseau bleu (Naoko Yamada), 90's (Jonah Hill), La Lutte des classes (Michel Leclerc)
  • Pas mal : Les Oiseaux de passage (Ciro Guerra, Cristina Gallego), Curiosa (Lou Jeunet), Green book (Peter Farrelly), Genèse (Philippe Lesage), Simetierre (Kevin Kölsch, Dennis Widmyer)
  • Bof : L'Adieu à la nuit (André Téchiné)

WORKING WOMAN (Michal Aviad, 17 avr) LLL
Orna est une jeune femme qui vient d'être recrutée par une agence immobilière, avec peut-être des possibilités de carrière. C'est essentiellement elle qui ramène l'argent à la maison, alors que son mari peine à faire décoller son restaurant qui vient d'ouvrir. Orna se révèle douée pour le marketing et plaît au chef qui l'a recruté. Professionnellement, mais pas que... Petit à petit, ce supérieur se fait de plus en pressant : un baiser volé, des coups de fil le soir... Le film sort chez nous quelques semaines seulement après Comme si de rien n'était d'Eva Trobisch, où une jeune femme violée choisissait le déni. La cinéaste Michal Aviad choisit de dépeindre une femme qui tente de lutter, tout en essayant de préserver sa situation sociale. Elle choisit d'étirer les scènes, afin de créer une tension qui ne faiblit jamais, mais aussi de montrer toute la complexité de cette relation toxique. Exercice réussi.

EL REINO (Rodrigo Sorogoyen, 17 avr) LLL
Manuel Lopez-Vidal est un homme politique influent dans sa région. Alors qu'il s'apprête à rejoindre la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches et peut-être le parti tout entier. Mais Manuel n'est pas disposé à s'avouer vaincu. Il va tout faire pour sauver sa peau, quitte à éclabousser les autres. C'est le début d'un engrenage infernal... L'originalité de ce thriller politique est de se mettre dans les pas d'un corrompu (joué par l'excellent Antonio De la Torre) qui ne veut pas payer pour tous les autres. Après Que Dios nos perdone il y a deux ans, Rodrogo Sorogoyen livre un nouveau film tout en tension. Il a commencé comme script doctor pour des séries, et effectivement c'est le scénario qui impressionne, montrant la vaste étendue des institutions touchées, alors que la mise en scène est certes efficace mais plus monocorde.

LIZ ET L'OISEAU BLEU (Naoko Yamada, 17 avr) LLL
Liz et l'oiseau bleu est un conte, où une jeune fille solitaire se trouve soudain accompagnée d'une amie qui se révèlera être un oiseau, et Liz devra accepter de le laisser s'envoler. C'est aussi une pièce de musique classique que doivent jouer des jeunes filles d'aujourd'hui, dont Nozomi et Mizore, les deux héroïnes de ce nouveau long métrage de Naoko Yamada (réalisatrice du beau Silent voice). L'une est extravertie, l'autre très secrète, l'une joue de la flûte, l'autre du hautbois. Alors, il faut certes un temps d'adaptation dans cet univers très girly (le lycée est non mixte). Mais on ne peut qu'être finalement conquis par la subtilité des relations entre ces adolescentes, leurs choix difficiles (notamment par rapport à leur orientation future, dans l'enseignement supérieur), leurs moindres émotions. Et au final, la musique, sans en faire jamais trop, est au diapason de cette sensibilité.

90'S (Jonah Hill, 24 avr) LLL
Stevie, un jeune ado de 13 ans, est parfois battu par son grand frère. Mais leurs relations sont complexes, Stevie n'hésitant pas à pénétrer dans la chambre de son aîné en son absence, et d'y admirer les objets entassés. Pourtant, c'est dans la rue qu'il va trouver son culte à lui, en observant un groupe de skaters. Il va tenter de les rejoindre, malgré la différence d'âge. Il va s'initier au skate, mais aussi à d'autres plaisirs : d'être en bande, de fumer, de tout faire comme les grands... Du fait de l'âge de son personnage principal, le film s'éloigne des modèles de Gus Van Sant ou Larry Clark et retrouve une certaine innocence perdue, dans ces scènes qui évoluent entre naïveté ou maladresse touchante et rites d'apprentissage, sans évacuer la violence ni tomber dans la mythologie adolescente. Ce premier long métrage a également le mérite et la modestie d'être filmé à hauteur des personnages sans les juger.

LA LUTTE DES CLASSES (Michel Leclerc, 3 avr) LLL
Sofia et Paul quittent leur petit appartement parisien pour une petite maison à Bagnolet, la ville où Sofia a grandi. Ils sont fiers de leurs convictions de gauche. Mais lorsque leur fils Corentin voit certains de ses copains déserter Jean Jaurès, l'école primaire publique du quartier, pour rejoindre Saint Benoît, un établissement privé, ils s'interrogent. Vu le sujet, on aurait pu craindre une comédie démago où l'ironie flirterait avec le ressentiment. C'est mal connaître Michel Leclerc (Le Nom des gens). De façon miraculeuse, il réussit à aborder avec finesse des thèmes si mal traités par les éditorialistes à la mode (les inégalités sociales, les autres discriminations, les crispations identitaires). L'humour passe parfois par des détails très humains, telle la mère (Leïla Bekhti, dans un de ses meilleurs rôles) qui peine à comprendre les compliments de ses proches, ou une institutrice dépassée (jouée par la coscénariste Baya Kasmi) qui ne s'exprime que dans une ahurissante langue de bois, tout en restant touchante. Sans oublier la stratégie peu orthodoxe pour inciter les jeunes à aller au ciné...

LES OISEAUX DE PASSAGE (Ciro Guerra, Cristina Gallego, 10 avr) LL
A la toute fin des années 1960, en Colombie, plusieurs membres d'une famille d'indigènes Wayuu se lancent dans l'export de marijuana, notamment auprès de la jeunesse américaine, dont la demande est croissante. Ils s'enrichissent, tout en essayant de garder la main haute sur les transactions, jusqu'au jour où la guerre des clans devient inévitable et met en péril leurs vies, leur culture et traditions ancestrales... Le nouveau film de Cristina Gallego et Ciro Guerra (L'Etreinte du serpent) est donc une sorte de grande fresque familiale (comme Francis Ford Coppola ou Martin Scorsese les affectionnaient) qui raconte la naissance des cartels de la drogue, vue du côté colombien. Le scénario est intéressant et efficace, même s'il aurait fallu que les cinéastes s'écartent davantage des clichés du genre pour réussir le film mémorable que le sujet aurait mérité.

CURIOSA (Lou Jeunet, 3 avr) LL
Curiosa est un terme qui désigne une oeuvre à caractère érotique. A la fin du 19è siècle, Marie de Heredia est mariée à Henri de Régnier, un poète de la bonne société qu'elle vouvoie et qu'elle n'aime pas. Elle continue à fréquenter son amant, un autre poète et écrivain, Pierre Louÿs, qu'elle tutoie et à qui elle servira de modèle nu pour des photographies en amateur. Ces expériences amoureuses inspireront à Marie un roman, L'Inconstante, qu'elle publie sous pseudonyme masculin. Pour son premier long métrage de cinéma, après une carrière à la télévision, Lou Jeunet ne choisit pas la facilité. Elle réussit à ne pas tomber dans les représentations clichés lors des nombreuses scènes de nu, tandis que la bande originale revisite Debussy en mode électro. Noémie Merlant (Les Drapeaux de papier) confirme sa justesse de jeu et son courage. Le résultat reste fragile, loin de l'intensité et de la profondeur de la Lady Chatterley de Pascale Ferran.

GREEN BOOK (Peter Farrelly, 23 jan) LL
En 1962, Tony Vallelonga est un videur de cabaret italo-américain au chômage technique, pendant la réfection de l'établissement dans lequel il travaillait. Il est alors engagé comme chauffeur par Dr Shirley, un célèbre pianiste noir, lors de sa tournée dans le Sud des Etats-Unis, là où les lois ségrégationnistes sont appliquées. Les deux protagonistes, au départ très éloignés l'un de l'autre, vont apprendre à faire cause commune... L'histoire (vraie) est édifiante. Dans la catégorie des films antiracistes, celui-ci, qui se laisse voir avec intérêt, reste néanmoins inférieur aux films récents de Jordan Peele (Get out), Spike Lee (BlacKKKlansman) ou Boots Riley (Sorry to bother you), que ce soit sur le plan politique ou cinématographique, le film de Peter Farrelly étant assez académique dans sa mise en scène, et assez dépolitisé dans son approche du racisme.

GENESE (Philippe Lesage, 10 avr) LL
Deux figures à peine sorties de l'adolescence. Charlotte (Noée Abita, la révélation de Ava) quitte son petit ami après une dispute sur l'exclusivité ou non des relations amoureuses. Elle s'essaye à des rencontres plus libres. Pendant ce temps, son demi-frère Guillaume tombe amoureux de son meilleur pote, hétérosexuel... Dans son dernier tiers, le film s'intéresse à d'autres enfants et leurs premiers émois pré-amoureux, lors d'une colonie de vacances. Le sujet n'est pas neuf, il est même assez universel (même avec des particularités locales, comme ce lycée non mixte), mais les personnages sont plutôt attachants. Ils sont la raison d'être d'un film dont on peine à comprendre l'intérêt pour lui-même, faute d'une réelle mise en scène.

SIMETIERRE (Kevin Kölsch, Dennis Widmyer, 10 avr) LL
Louis Creed, un jeune médecin de Boston, emménage avec sa femme et ses deux enfants à Ludlow, petite bourgade (fictive) du Maine. Au fond des bois près de sa nouvelle maison, la benjamine Ellie découvre un vieux cimetière pour animaux de compagnie, comme l'explique Jud, leur nouveau voisin... Ce film d'horreur commence très bien, les personnages sont assez réussis, bien écrits et bien interprétés. Cela se gâte un peu dans la deuxième moitié du film. Ce ne sont pas les infidélités au roman qui posent problème, mais plutôt les situations, pourtant prévisibles, qui ne sont pas très bien amenées, et une mise en scène pas toujours heureuse. Sur le fond, le père fait des erreurs de débutant, comme s'il n'avait jamais vu de film d'horreur, tout ça à cause de son amour pour fifille... Il faut reconnaître que la toute fin est savoureuse, et que le film se laisse voir, même s'il est loin d'égaler les meilleures adaptations de Stephen King.

L'ADIEU A LA NUIT (André Téchiné, 24 avr) L
Début de printemps au milieu des cerisiers au sud de la France. Une grand-mère tente d'empêcher son fils, nouveau converti à l'islam "radical" (il va sur internet et non à la mosquée), de partir en Syrie. L'ambition est là, encore que Téchiné a toujours excellé dans le romanesque, mais beaucoup moins dans l'illustration d'un fait divers ou d'une histoire inspirée de l'actualité. Ici, les choix artistiques pèsent des plombes, entre dialogues lourdement significatifs et montage alterné du même acabit. Même l'introduction du film désarçonne : une fictive éclipse totale de soleil visible depuis la France métropolitaine en 2015, peut-être un symbole, mais pas d'une grande finesse. Autant de maladresses malencontreuses et contre-productives qui desservent un propos qui se veut humaniste.
Version imprimable | Films de 2019 | Le Mercredi 08/05/2019 | 0 commentaires
Permalien

Suite des films de début 2019

  • Bravo : La Flor (Marino Llinas)
  • Bien : Les Eternels (Jia Zhang-Ke), Sibel (Cagla Zenciri, Guillaume Giovanetti), J'veux du soleil (Gilles Perret, François Ruffin), Dans la terrible jungle (Caroline Capelle, Ombine Rey), Comme si de rien n'était (Eva Trobish), C'est ça l'amour (Claire Burger)
  • Pas mal : Ma vie avec John F. Donovan (Xavier Dolan), Les Témoins de Lensdorf (Amichai Greenberg), Nos vies formidables (Fabienne Godet), Depuis Médiapart (Naruna Kaplan de Macedo)
  • Bof : Us (Jordan Peele), Happy birthdead 2 you (Christopher Landon)

LA FLOR (Marino Llinas, 6 mar, 20 mar, 27 mar et 3 avr) LLLL
La Flor est un multi-film de 13h30, diffusé en salles en 4 parties, et comprenant en réalité six épisodes. Chaque épisode a son style particulier : la série B d'angoisse (et d'archéologie hantée), le drame conjugal et musical (avec méduse et scorpions), l'espionnage (avec une inspiration sans borne et une voix off particulièrement déchaînée), un film dans le film (le seul épisode qui aurait gagné à être réduit), un hommage à Renoir en grande partie muet, et une aventure dans le désert muette avec intertitres filmée comme à travers des toiles peintes (un joli bouquet final). Chaque épisode est indépendant des autres, mais fait intervenir, à une exception près, le même extraordinaire quatuor d'actrices (Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredes) qui changent donc de personnages à chaque épisode avec gourmandise. Le tout est un festival de cinéma à lui tout seul, à l'ambition rare, et avec une grande générosité envers le spectateur : ce n'est pas un exercice de style avant-gardiste, c'est plutôt un bouillon de narrations échevelées, comme un pied de nez du cinéma aux séries contemporaines (bien plus normées). S'il fallait donner une idée, on le rapprochera donc davantage d'un Raoul Ruiz (Les Mystères de Lisbonne) que de Miguel Gomes (Les Mille et une nuits). Même le générique final a un intérêt, et est même... renversant !

LES ETERNELS (Jia Zhang-Ke, 27 fév) LLL
C'est le dernier film de la compétition cannoise 2018 à être arrivé sur nos écrans, mais pas le moindre. Jia Zhang-Ke continue d'interroger les mutations de la Chine contemporaine. Il ose une fresque romanesque qui court sur près de 20 ans (de 2001 à aujourd'hui) et suit le destin d'un personnage féminin haut en couleurs (interprétation de haute volée de Zhao Tao). Au départ, Qiao est une fille de mineur et la petite amie de Bin, un petit chef de la pègre locale (le jiang hu, dont elle ne fait pas partie, mais dont elle partage certaines démonstrations du code d'honneur). Plus tard, elle sera amenée à se servir d'une arme et à en payer le prix... Dès lors, rien ne sera plus comme avant. Avec notamment des ellipses cinglantes et un grand travail historique et géographique, le cinéaste livre un grand film sur la transmission (certaines scènes de la fin entretenant un écho non dénué d'amertume avec celles du début), mais aussi sur la façon dont certains membres de la pègre sont devenus avec aisance des capitalistes respectables en col blanc, l'honneur s'étant plus ou moins perdu en cours de route...

SIBEL (Cagla Zenciri, Guillaume Giovanetti, 6 mar) LLL
Dans une vallée proche de la mer Noire en Turquie, les réseaux de communication moderne ne marchent pas ou peu, et pour communiquer d'une plantation à l'autre, les habitants utilisent une langue sifflée qui se transmet depuis des générations. C'est le seul langage que peut utiliser Sibel, une jeune femme muette de 25 ans et par ailleurs fille du maire. Pour se faire accepter, elle tente de chasser le loup qui rôde paraît-il dans la forêt alentour qu'elle connaît comme sa poche. Mais elle y fera une autre rencontre, musclée, celle d'un déserteur qu'elle va soigner et cacher... Bien sûr le film va tourner autour du courage, politique, de la jeune femme et du combat pour son émancipation à l'intérieur d'une société traditionnelle. Mais ce matériau est transcendé par la forme, qui rend ce conte constamment captivant. Damla Sönmez, qui interprète le rôle principal, est une vedette dans son pays, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on comprend pourquoi...

J'VEUX DU SOLEIL (Gilles Perret, François Ruffin, 3 avr) LLL
Sur un coup de tête, le réalisateur Gilles Perret et le député-reporter François Ruffin ont passé une semaine à arpenter les ronds-points à la rencontre de ses occupants. Les médias meanstream dépeignent ces derniers en beaufs, en fachos, en casseurs ? Ils rétablissent l'équilibre en laissant la parole à ces prolétaires, femmes et hommes, aux vies brisées par la soi-disant seule politique économique possible, mais qui ont décidé de relever la tête pour que la honte change de camp. Les témoignages serrent le coeur, mais il y a aussi de l'humour (y compris de la part de Ruffin lorsqu'il endosse le rôle de Macron pour donner le change) et de l'espoir. Le film se veut aussi galvanisant que Merci patron ! de l'un ou Les Jours heureux de l'autre, et constitue même une réponse cinglante aux nombrilistes qui pensent que le salut ne peut venir que des classes les plus éduquées, pourtant trop promptes à la résignation, qui est la meilleure alliée des libéraux. Au contraire les Gilets Jaunes ont au moins eu le mérite de défendre un autre partage des richesses et du travail, une révolution fiscale, un meilleur aménagement du territoire que la spécialisation induite par la mondialisation, et sont d'une certaine manière plus écolos que les divagations d'une écologie centriste qui ne sait plus parler que de solutionnisme à base de banque, de marché carbone et de taxes...

DANS LA TERRIBLE JUNGLE (Caroline Capelle, Ombline Rey, 13 fév) LLL
Les réalisatrices plantent leur caméra dans l'enceinte de La Pépinière, un Institut Médico-Educatif, et vont suivre un groupe d'adolescents, leur quotidien, leurs aspirations, mais aussi des ateliers musicaux. Aucune voix off ne vient asséner de quels troubles ces pensionnaires sont atteints. On peut être d'abord gêné d'être dans la position du voyeur, avant de comprendre que les ados sont totalement partie prenante du projet de film. Dans des cadres amples qui n'enferment jamais les personnages, il y a Léa, ses arabesques chantées et ses conseils avisés, Alexis perpétuellement déguisé, Médéric, composant une reprise très personnelle des Bêtises, les bonds ahurissants de Gaël (lorsqu'il ne peut éviter la crise) ou encore Ophélie qui tire de la musique de tout objet, y compris avec une brosse à dents...

COMME SI DE RIEN N'ETAIT (Eva Trobish, 3 avr) LLL
Au cours d'une fête entre anciens camarades de promo, Janne (re)fait connaissance avec Martin. Ils boivent beaucoup. Plus tard dans la soirée, la vie de Janne bascule lorsqu'elle est violée par Martin. Cependant, elle choisit le déni, elle n'en parle à personne, ni à son compagnon ni à ses proches (le mot viol ne sera d'ailleurs jamais prononcé tout au long du film). Elle maintiendra cette attitude, même lorsqu'elle sera amenée à revoir son agresseur, qui fait partie de son milieu professionnel (l'édition). Contrairement à des clichés répandus, les violeurs ne sont généralement pas des inconnus frustrés qui attendent leurs victimes dans des ruelles sombres un couteau à la main, mais généralement des personnes connues par la victime et qui peuvent être estimées dans leur entourage. Ce premier film est donc plus conforme à la réalité. Il crée une tension bien menée autour de Janne (magnifiquement interprétée par Aenne Schawrz), même si ce parti pris conduit à réduire d'autres personnages à des esquisses.

C'EST CA L'AMOUR (Claire Burger, 27 mar) LLL
Agent de la fonction publique dans une sous-préfecture, voilà comment se présente, à plusieurs reprises, Mario, notamment dans une petite troupe de théâtre dans laquelle il va essayer de se trouver. Car, pour l'instant, il est aussi et surtout un père de famille qui doit élever seul ses deux filles adolescentes, alors que sa femme a besoin de s'éloigner d'eux. Le scénario est loin d'être révolutionnaire, la mise en scène ne fait pas non plus dans l'ostentation, et pourtant il y a une alchimie qui se déploie et rend le film assez attachant. Ce qui frappe, c'est moins ce qui arrive aux personnages que les forces et les vulnérabilités qui les traversent, ils sont formidablement écrits, loin des conventions ou des stéréotypes. Bouli Lanners trouve un de ses meilleurs rôles, mais toujours à l'écoute de ses partenaires de jeu (Cécile Remy-Boutang et les jeunes Justine Lacroix et Sarah Henochsberg).

MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN (Xavier Dolan, 13 mar) LL
Ayant déménagé en Grande-Bretagne, un jeune enfant acteur entretient une relation épistolaire avec la vedette d'une série américaine, qui cache publiquement son homosexualité, et qu'il ne rencontrera jamais. Tous les deux ont des rapports paradoxaux et compliqués avec leurs mères respectives... C'est le premier film de Dolan tourné en langue anglaise, mais on y retrouve avec délice toutes les thématiques de son univers (voire de sa vie personnelle). Sa cinéphilie, populaire, ose faire rimer Kubrick (on entend le Beau Danube bleu lorsqu'un personnage converse au téléphone avec un certain Hal, comme dans 2001...) avec Titanic (on y recueille le récit d'un survivant d'une tragédie). En revanche, il y a des scories, une sorte de clip dans la salle de bain peu convaincant, et une direction d'acteurs qui semble parfois découler d'un soap (moult expressions faciales pour déclamer une demi-phrase...).

LES TEMOINS DE LENSDORF (Amichai Greenberg, 13 mar) LL
Un historien juif orthodoxe enquête sur un massacre qui aurait eu lieu dans le village de Lensdorf en Autriche, au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale. Ses recherches s'accélèrent lorsqu'il se voit assigner un ultimatum : faute de preuves tangibles, le site sera bétonné sous quinzaine... Cette course contre la montre n'empêche pas sa quête de devenir également une interrogation sur son identité, à la suite de découvertes sur sa famille... Pour son premier long métrage, Amichai Greenberg a choisi un sujet très vaste et très personnel, forcément intéressant, mais que la mise en scène, trop peu inspirée, n'arrive pas à transcender comme il le faudrait.

NOS VIES FORMIDABLES (Fabienne Godet, 6 mar) LL
Margot, toxicomane d'une trentaine d'années, débarque dans une communauté thérapeutique. Dubitative, elle va y apprendre les vertus de la solidarité... Jusque là, j'avais beaucoup aimé le cinéma de Fabienne Godet (Sauf le respect que je vous dois, Une place sur la terre). Ici, elle a encore su créer une vraie troupe, autour de l'impressionnante Julie Moulier, également co-scénariste. Mais ce travail semble affaibli par la mise en scène, qui adopte un style très proche du documentaire (alors qu'on sait que ce n'en est pas un). Il y a un regain dramatique dans la dernière ligne droite, mais cela arrive un peu tard...

DEPUIS MEDIAPART (Naruna Kaplan De Macedo, 13 mar) LL
La réalisatrice de ce documentaire est abonnée de la première heure à Médiapart, et s'est immergée un an au coeur de la rédaction. Elle a choisi de filmer les journalistes dans leur bureau : le titre du film renvoie à un espace et non à un temps. Il y a des choses intéressantes, mais le film souffre un peu de la période choisie, en devenant un banal journal de la campagne présidentielle, écrasant parfois la singularité de ce média en ligne. Le documentaire donne l'impression d'une grande homogénéité de la rédaction, alors que dans la réalité de ce média les "causes communes" laissent s'exprimer des sensibilités différentes. Un exercice en demi-teinte, qui réserve quelques surprises : on apprend par exemple que Christophe Gueugneau, l'un des journalistes français qui a le mieux couvert la campagne de la France Insoumise, en s'intéressant au fond (contrairement aux médias de masse), est en fait non inscrit sur les listes électorales...

US (Jordan Peele, 20 mar) L
Une famille afro-américaine ayant réussi socialement part en vacances à Santa Cruz, là où la mère a vécu enfant un curieux traumatisme, une trentaine d'années auparavant. Après des coïncidences troublantes, le soir tombé, ils découvrent dans leur allée l'ombre menaçante de quatre personnes qui pourraient bien être des sortes de double... L'ouverture du film est très réussie, mais la suite, qui se veut probablement une critique de la réussite sociale (où on écrase des gens qu'on ne voit pas), souffre d'un manque de rigueur du scénario. Les fausses pistes, distillées ici ou là, semblent plus convaincantes que les vraies, comme si le film s'enroulait sur lui-même au lieu de se déployer. Le résultat n'arrive pas à la hauteur des références convoquées (L'Invasion des profanateurs de sépulture, par exemple).

HAPPY BIRTHDEAD 2 YOU (Christopher Landon, 13 fév) L
Happy Birthdead avait été une jolie surprise, comme un croisement savoureux entre Scream et Un jour sans fin. Christopher Landon tente une suite. Sur le papier, le scénario, qui fait entrer de nouvelles dimensions dans la danse, peut paraître audacieux, mais à l'écran, rien n'est crédible, rien ne fonctionne, tout semble artificiel, y compris les prétextes pseudo-scientifiques abscons (restez poli Carpentier). On s'accroche à l'abattage des jeunes comédiens, Jessica Rothe en tête, mais ça ne suffit pas à dissiper l'impression d'assister à un film pas du tout indispensable.
Version imprimable | Films de 2019 | Le Vendredi 12/04/2019 | 0 commentaires
Permalien

Les films de début 2019

  • Bien : Grâce à Dieu (François Ozon), Sorry to bother you (Boots Riley), Les Invisibles (Louis-Julien Petit), L'Ordre des médecins (David Roux), Le Château de Cagliostro (Hayao Miyazaki), Un berger et deux perchés à l'Elysée ? (Pierre Carles, Philippe Lespinasse), Border (Ali Abbasi), L'Heure de la sortie (Sébastien Marnier), Le Silence des autres (Almudena Carracedo, Robert Bahar), Les Drapeaux de papier (Nathan Ambrosioni), Tout ce qu'il me reste de la révolution (Judith Davis), Deux fils (Félix Moati)
  • Pas mal : Wardi (Mats Grorud), Si Beale Street pouvait parler (Barry Jenkins), Glass (M. Night Shyamalan), Les Fauves (Vincent Mariette), Un grand voyage vers la nuit (Bi Gan), Alita : Battle angel (Robert Rodriguez), Asako I & II (Ryûsuke Hamaguchi), Doubles vies (Olivier Assayas), Une intime conviction (Antoine Raimbault)

GRACE A DIEU (François Ozon, 20 fév) LLL
Le cinéma français est rarement à l'aise dans l'évocation d'une "affaire" d'actualité brûlante. Ce film-ci fait figure de remarquable exception. Il commence certes comme un film-dossier très classique, autour de la figure d'Alexandre, un père de famille nombreuse catho aisé qui est le premier à révéler les attouchements dont il fut victime enfant un quart de siècle plus tôt par un prêtre du diocèse de Lyon encore en activité. Mais le film s'élargit à d'autres victimes qui ont fondé l'association La Parole libérée... François Ozon a du métier. Il n'a plus besoin d'user de provocations pour secouer le cocotier. Il atteint en plein coeur le spectateur en restituant avec une extrême précision les réactions différenciées des victimes et en suggérant les multiples façons avec lesquelles ils ont tenté de se débrouiller pour construire leur vie. Il ne néglige pas pour autant les personnages féminins (épouses, compagne, mères) auxquelles il apporte la même attention. Le sujet a déjà fait couler beaucoup d'encre, mais François Ozon a réussi à en tirer des images de cinéma.

SORRY TO BOTHER YOU (Boots Riley, 30 jan) LLL
Cassius Green, un jeune Afro-américain, décroche un emploi de télémarketeur dans un centre d'appel. Sa capacité à prendre une "voix de blanc" et à faire progresser les ventes le fait grimper dans la hiérarchie, au moment même où ses collègues déclenchent une grève contre l'exploitation dont ils sont victimes au sein de l'entreprise. Pour son premier long métrage, le rappeur Boots Riley, qui se déclare communiste, frappe fort. Son film se distingue d'autres oeuvres antiracistes par la puissance de sa satire anticapitaliste (la légitimité de la grève n'est contestée par aucun des personnages principaux, au contraire). Le film cite explicitement Norma Rae de Martin Ritt (un des grands classiques des films féministes et ouvriéristes des années 1970), tout en apportant son propre style (qui peut aller jusqu'au fantastique) et sa propre inventivité. Une comédie intersectionnelle réjouissante qui mérite le détour.

LES INVISIBLES (Louis-Julien Petit, 9 jan) LLL
Lady Di, France Gall, Brigitte Macron trépignent d'impatience devant les grilles de l'Envol, un centre d'accueil de jour pour femmes dans le Nord, qui préconise l'utilisation de pseudonymes (pour ne pas être retrouvées par un conjoint violent, par exemple). Lorsque les autorités s'émeuvent du manque de résultat (en terme de réinsertion), les travailleuses sociales décident, illégalement mais légitimement, d'y installer un atelier thérapeutique et un dortoir. Cinq ans après Discount, Louis-Julien Petit frappe plus fort, grâce à un scénario co-écrit par Claire Lajeunie, auteure d'un livre et d'un documentaire sur le quotidien des femmes SDF. Et l'alchimie prend formidablement entre les actrices professionnelles (Corinne Masiero, Déborah Lukumuena ou Audrey Lamy - qu'on a rarement vue aussi bien) et des femmes qui ont réellement connu la précarité. Un film très vivant, poignant mais non dénué d'humour.

L'ORDRE DES MEDECINS
(David Roux, 23 jan) LLL
Simon (Jérémie Renier), 37 ans, est un pneumologue aguerri. Tous les jours, à l'hôpital, il côtoie la maladie et la mort, et a appris à s'en protéger. Avec l'expérience, il a appris à maîtriser ses émotions. Mais lorsque sa mère est hospitalisée dans une unité voisine pour une récidive de cancer, son univers, ses certitudes vacillent... Le sujet peut faire peur, mais le traitement est remarquable. Chaque inflexion de l'interprétation ou de la mise en scène apportent une justesse et d'infinies nuances. On est content de retrouver Marthe Keller (la mère) à son meilleur, Zita Hanrot (l'interne) confirme à chaque film son talent (Fatima, Paul Sanchez est revenu !), et l'étonnante Maud Wyler campe un second rôle fort (la soeur). Un premier film maîtrisé, mais qui évite tout académisme, tout endoctrinement, tout chantage émotionnel.

LE CHATEAU DE CAGLIOSTRO (Hayao Miyazaki, 23 jan) LLL
Le film date de 1979, mais est inédit dans les salles françaises, d'où cette recension. Le film est adapté d'un manga populaire, Lupin III. Le premier long métrage de Hayao Miyazaki, réalisé avant la création des studios Ghibli, est une étonnante fantaisie policière, autour d'une principauté qui serait liée à une fabrique de fausse monnaie (un paradis monétaire en quelque sorte), et d'une princesse que le héros, un gentleman cambrioleur lointain descendant d'Arsène Lupin, voudrait sauver d'un mariage d'intérêt. Interpol est aussi sur le coup... Visuellement, le style est très différent des futures créations de Miyazaki, mais on y perçoit déjà certains motifs (un château rempli de rouages secrets, des engins volants bizarres). Le tout est saupoudré d'un humour inattendu et réjouissant.

UN BERGER ET DEUX PERCHES A L'ELYSEE ? (Pierre Carles, Philippe Lespinasse, 23 jan) LLL
Après avoir vu son film sur Correa, le fils de Jean Lassalle appelle Pierre Carles pour lui demander d'assurer la communication du candidat à la présidentielle. Pierre Carles et Philippe Lespinasse acceptent, argumentant que puisque la victoire de la droite est inévitable en 2017, autant soutenir le moins pire de ses candidats (Lassalle fait partie de la trentaine de députés ayant refusé en 2016 la prolongation de l'état d'urgence)... De fait, si le documentaire n'élude pas les sujets qui fâchent (la visite en Syrie à Assad, les accusations de harcèlement), ils ne prennent jamais de haut ce politicien atypique, ancien responsable du Modem qui préfère fricoter avec le communiste Chassaigne plutôt qu'avec Bayrou. Lassalle ne vient pas du sérail (on croise d'ailleurs sa mère et son frère), et fait finalement moins peur que les étudiants d'une grande école de commerce qu'il rencontre au cours de sa campagne (l'écart est abyssal). Un documentaire assez libre qui ne dicte pas au spectateur ce qu'il faut penser.

BORDER (Ali Abbasi, 9 jan) LLL
Tina a un physique ingrat, mais est une douanière à l'efficacité redoutable. Grâce à son odorat extraordinaire, elle peut détecter les substances illicites que certains voyageurs tentent de faire passer dans le pays, mais aussi les émotions de ces passagers, leur honte, leur peur ou leur culpabilité. Un jour, elle voit passer Vore, un homme au physique aussi étrange qu'elle, et, pour la première fois, elle ne sait pas à quoi s'en tenir. C'est le début d'une interrogation et d'une métamorphose existentielle... Le deuxième long métrage d'Ali Abbasi, prix de la section Un Certain Regard à Cannes (2018), réussit son exercice de style, qui abolit les frontières entre les genres cinématographiques (beaucoup de fantastique ici) mais aussi entre l'homme et la bête. Malgré les prothèses, Eva Melander émeut beaucoup...

L'HEURE DE LA SORTIE (Sébastien Marnier, 9 jan) LLL
C'est une classe pilote, composée d'adolescents particulièrement doués. Mais lorsque Pierre, le professeur de français remplaçant (le titulaire s'est suicidé peu de temps auparavant), reprend la classe, il n'est pas au bout de ses peines. En apparence, les élèves sont extrêmement policés mais cherchent à l'humilier. Une supériorité froide et inquiétante (ils méprisent les autres élèves de l'établissement). Après Irréprochable (tentative pas complètement convaincante), Sébastien Marnier réussit un très bon film de genre. A chaque étape, dans chaque scène, on retient son souffle. En surface, le réalisateur insuffle de l'ambiguïté, en profondeur il travaille les grandes angoisses de l'époque. L'atterrissage un peu convenu, qui rappelle un peu trop l'univers de Jeff Nichols, ne doit pas faire oublier l'altitude que le film est parvenu à atteindre.

LE SILENCE DES AUTRES (Almudena Carracedo, Robert Bahar, 13 fév) LLL
En 1977, deux ans après la mort de Franco, l'Espagne vote le "pacte de l'oubli" : une loi d'amnistie pour tous ceux que le régime franquiste avait condamnés, mais surtout pour tous les tortionnaires et criminels liés à ce régime. Mais on n'efface pas quarante ans de dictature d'un trait de plume, ni le sentiment d'injustice. Contre l'oubli, pour demander réparations, des femmes et des hommes se tournent vers des juridictions internationales. Depuis 2012, des plaintes sont déposées en Argentine, faisant valoir la notion de crimes contre l'humanité, imprescriptibles par delà les frontières. Les témoignages sont bouleversants (exécutions sommaires, torture, bébés volés), d'autant que les dirigeants des pays voisins (dont De Gaulle), qui ont fermé les yeux sur le dictateur, au nom de la lutte commune contre le monde communiste, ont aussi leur part de responsabilité.

LES DRAPEAUX DE PAPIER (Nathan Ambrosioni, 13 fév) LLL
Vincent, 30 ans, sort tout juste de prison où il a passé douze ans. Il n'a aucun point de chute et s'en va retrouver sa soeur Charlie, qui a aujourd'hui 23 ans et qu'il n'a pas vue depuis des années. Ils vont devoir réapprendre à se connaître et se soutenir (elle est payée au lance-pierre en tant que caissière de supermarché mais rêve de devenir graphiste). Nathan Ambrosioni, le réalisateur, n'a que 19 ans, mais livre un premier long métrage étonnant de maturité. Sa direction d'acteurs est très réussie (grande alchimie entre Guillaume Gouix, qu'on a rarement vu aussi intense, et Noémie Merlant, qui apporte une judicieuse sensibilité écorchée). Un tel sujet (les difficultés de la réinsertion) aurait pu donner lieu à un téléfilm édifiant, mais, en faisant aussi des efforts sur la forme, le tout jeune cinéaste, que certains comparent déjà à Xavier Dolan, fait mieux que ça.

TOUT CE QU'IL ME RESTE DE LA REVOLUTION (Judith Davis, 6 fév) LLL
Le fond de l'air était rouge pour les parents d'Angèle, qui n'ont cependant pas réussi à changer le monde. Elle, elle résiste encore et refuse la résignation d'une génération qui serait née trop tard. Urbaniste engagée, elle se fait virer de son boulot, mais rêve d'une rue entre Paris et la banlieue pour que les gens se rencontrent enfin. Dans sa vie personnelle, elle tente de créer un groupe militant, avec des voisins, des amis, des rencontres, justement, mais pas de leader... L'actrice Judith Davis se met en scène en irrésistible râleuse et réussit avec sa troupe de comédiens une comédie politique qui évite la plupart du temps les bons mots trop bien sentis comme le prêt-à-penser trop bien ficelé. Plutôt revigorant.

DEUX FILS (Félix Moati, 13 fév) LLL
Ravagé par la mort de son frère, Joseph abandonne son cabinet médical pour écrire tant bien que mal un roman. Joachim, son fils aîné, torturé par sa dernière rupture amoureuse, remet sans cesse à plus tard sa thèse de psychiatrie. Yvan, le cadet, 13 ans, a du mal à accepter la défaillance de ses deux modèles masculins. Il est en pleine crise mystique et bat semble-t-il des rapports de précocité vis-à-vis de l'alcool... Pour son premier film derrière la caméra, Félix Moati livre une comédie douce-amère sur les liens familiaux, par petites touches successives, entre errances nocturnes et petits secrets glanés derrière la porte. Benoit Poelvoorde met toutes ses capacités "mélancomiques" au bénéfice d'un portrait d'homme nuancé. Mathieu Capella campe une figure d'ado loin des clichés. Et le personnage interprété par Vincent Lacoste fait le lien entre les générations, tout en esquissant une relation de consolation avec une jeune femme (Anaïs Demoustier, excellente) qui incarne un espoir tout en imposant sa liberté et ses désirs.

WARDI (Mats Grorud, 27 fév) LL
Wardi a 11 ans et vit dans le camp de réfugiés palestiniens de Burj El Barajneh à Beyrouth, au Liban. Son arrière-grand-père malade, qui n'a jamais revu sa Palestine natale, renonce à poursuivre son traitement. Très attachée à lui, Wardi part à la recherche de "l'espoir"... Le film de Mats Grorud mêle deux techniques d'animation très différentes : des marionnettes animées en stop motion (image par image) pour le présent, des dessins en 2D pour évoquer les souvenirs des générations marquées par l'exil. Contrairement à Valse avec Bachir, le film, peu friand de complexité, s'adresse avant tout au jeune public, mais a le grand mérite d'évoquer pédagogiquement la Nakba (la "catastrophe" que représenta l'exil forcé de centaines de milliers de palestiniens lors de la création d'Israël en 1948).

SI BEALE STREET POUVAIT PARLER (Barry Jenkins, 30 jan) LL
Tish a 19 ans, et est très amoureuse de son ami d'enfance Fonny, plus âgé de quelques années. Ce dernier est arrêté, accusé (sûrement à tort, le suspense n'est pas là) de viol. Comment les deux tourtereaux Afro-américains vont-ils affronter la société américaine raciste des années 70, et les rouages de la machine judiciaire, alors que Tish est enceinte de Fonny ? Cette adaptation du roman de James Baldwin, publié en 1974, bénéficie en gros des mêmes qualités et défauts que la transposition marseillaise tentée par Robert Guédiguian il y a vingt ans (A la place du coeur). Les scènes les plus belles restent à peu près les mêmes, dans une esthétique soignée qui renforce la beauté et la bonté des personnages, au risque de rendre, aux yeux de certains spectateurs, le couple (trop) idéal. Un joli film, auquel on peut préférer le documentaire I am not your Negro, réalisé par Raoul Peck à partir d'écrits inédits du même Baldwin.

GLASS (M. Night Shyamalan, 16 jan) LL
M. Night Shyamalan fait se croiser les personnages principaux de ses films Incassable (2000) et Split (2017), à savoir Elijah Price (Samuel Jackson), un homme aux os fragiles comme du verre mais aux facultés mentales très développées, David Dune (Bruce Willis), qui est sorti seul rescapé d'un accident de train et est devenu depuis un héros aux yeux de son fils, et Kevin Crumb, un homme costaud qui abrite dans son esprit 24 personnalités dont l'une, la Bête, fait régner la terreur. Ils se retrouvent dans un hôpital psychiatrique, dans une unité réservée à ceux qui se prennent pour des super-héros. Le film est linéaire mais assez malin, en interrogeant la foi qui fait le succès des adaptations de comic books, dans une ambiance qui peut rappeler Vol au-dessus d'un nid de coucou. Et la fin surprend...

LES FAUVES (Vincent Mariette, 23 jan) LL
Laura, 17 ans, passe l'été au camping avec ses cousins. Elle s'intéresse peu aux garçons de son âge, mais est fascinée par Paul (Laurent Lafitte), qu'elle rencontre dans un bungalow proche, et qui prétend écrire pour "réenchanter le monde". La rumeur dit qu'une panthère rôde aux alentours. Un jeune homme disparaît... Pour son deuxième long métrage, Vincent Mariette multiplie les pistes, sans oser y aller franco. C'est une esquisse de film d'atmosphère. Ce qu'il réussit en revanche pleinement, c'est son héroïne, une adolescente qui cultive sa singularité, frêle mais solide, et à laquelle Lily-Rose Depp apporte une fascinante incarnation.

UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT (Bi Gan, 30 jan) LL
Un homme tente de retrouver une femme qu'il a passionnément aimée jadis. Assailli par des souvenirs, il retourne à Kaili sa ville natale... Après Kaili blues, Bi Gan creuse un sillon radical chic, où l'intérêt de la forme prime sur celui du fond. De fait, la deuxième partie du film est une longue déambulation dans un plan unique étourdissant de cinquante minutes en 3D. Il obtient une émotion immédiate, mais en l'absence d'une véritable histoire on a du mal à s'empêcher de trouver le film après coup assez vain. On espère que le troisième film dépassera la sensation pure et que Bi Gan mettra son indéniable talent formel au service d'ingrédients plus profonds.

ALITA : BATTLE ANGEL (Robert Rodriguez, 13 fév) LL
Au XXVIè siècle, un réparateur de cyborgs redonne vie à une jeune fille au corps mécanique détruit et à la mémoire défaillante. Elle va se découvrir des talents insoupçonnés (qui semblent venir de très loin) pour se battre. L'adolescente (si j'ose dire) décide en quelque sorte de devenir une justicière prête à défier la tyrannie de Zalem, la dernière des cités volantes... Le film, inspiré du manga Gunnm, est clairement du côté de la science-fiction, et non de l'anticipation : s'il y a eu un effondrement au XXIIIè siècle, ce n'est pas à cause de limites écologiques terrestres, mais d'une mauvaise rencontre avec des martiens... Il est produit et co-scénarisé par James Cameron, mais est plus gratuit et un peu moins convaincant que les films que ce dernier réalise lui-même. Cela se laisse voir, en attendant les suites d'Avatar...

ASAKO I & II (Ryûsuke Hamaguchi, 2 jan) LL
La jeune Asako s'éprend de Baku, un garçon de son âge, charismatique mais imprévisible. Un jour il part sans laisser de trace. Asako quitte Osaka pour Tokyo où elle tente de se reconstruire. En livrant du café dans un bureau, elle est troublée par un jeune homme qui ressemble beaucoup, physiquement, à Baku, tout en offrant davantage de sécurité matérielle (il est cadre, standard, rassurant, prévisible). On voit ce qu'a voulu faire Hamaguchi : une histoire de double et de trouble. Dommage qu'il n'arrive pas à dessiner une héroïne aussi convaincante que les personnages de son précédent film, la fresque Senses, très réussie. Mais son regard n'a pas perdu toute singularité.

DOUBLES VIES (Olivier Assayas, 16 jan) LL
La cinématographie d'Olivier Assayas est inégale, mais passionnante, précisément pour son imprévisibilité. Ici, il livre une sorte de vaudeville caustique situé dans le monde de l'édition qui doit faire face à la révolution numérique. Prévenons : la plupart des personnages sont des têtes à claques, entre cynisme et pédanterie, qu'on n'aimerait pas fréquenter dans la vraie vie. Mais Juliette Binoche, par son talent, arrive à défendre son personnage. La surprise vient du personnage interprété par Nora Hamzawi (une révélation), une attachée parlementaire qui est montrée, à rebours des discours poujadistes, comme une idéaliste opiniâtre mais gardant les pieds sur terre. Pas si mal finalement.

UNE INTIME CONVICTION (Antoine Raimbault, 6 fév) LL
Le deuxième procès, en 2010, de l'époux de Suzanne Viguier, disparue une dizaine d'années plus tôt. Le premier s'est conclu par un acquittement. En sera-t-il de même ? Le film part de faits réels, et l'assume en gardant les noms propres (l'avocat s'appelle bien Dupond-Moretti), mais invente un personnage fictif : Nora, employée dans un restaurant et jurée lors du précédent procès, et animée d'une intime conviction qui la pousse à aider l'avocat, notamment sur de nouvelles pièces versées au dossier (écoutes téléphoniques). Malheureusement, la crédibilité de ce personnage est assez faible. Il est heureusement sauvé par l'interprétation de Marina Foïs, en contrepoint de celle, non moins excellente, d'Olivier Gourmet.
Version imprimable | Films de 2019 | Le Dimanche 03/03/2019 | 0 commentaires
Permalien

Mon aide-mémoire sur les films du festival Télérama 2019

PHANTOM THREAD (Paul Thomas Anderson)
Reynolds, un styliste de haute couture, fait la rencontre d'Alma, serveuse dans un restaurant. Il veut en faire son modèle, et plus si affinités. Au début du film, on peut se demander si ce n'est pas un autoportrait du cinéaste, c'est-à-dire de quelqu'un qui a du talent, mais dont les oeuvres sont parfois asphyxiantes de maîtrise (ou de prétention). Peu de miroirs dans l'atelier du maître, tout doit passer par le regard du créateur. Mais, assez rapidement, le centre du film va se déplacer vers Alma. Si Phantom thread était un film d'amour classique, ce serait la relation entre Reynolds et Alma qui serait au centre. Mais elle donne tellement, et lui tellement peu que le film devient un portrait de femme en quête d'émancipation. Malgré les interprétations voraces de Daniel Day-Lewis et Lesley Manville (qui joue la soeur très hitchcockienne de Reynolds), Alma (et son interprète Vicky Krieps) arrive à trouver sa place dans le film, alors qu'elle en a encore si peu dans l'univers si étouffant du couturier et de la classe sociale dont il fait partie. Comment Alma va-t-elle (ou non) s'émanciper ? Va-t-elle trouver une issue à l'intérieur de cette relation ou devra-t-elle rompre ? Ce sont les enjeux de ce beau film, bien servi en outre par la musique (inspirée) de Jonny Greenwood...

BURNING (Lee Chang-Dong)
Jong-su est un jeune homme réservé, presque apathique. Il est livreur à temps partiel, en attendant mieux : il admire Faulkner et désire être écrivain. Par hasard, il rencontre Hae-mi, une jeune fille qui a grandi dans le même village que lui. Ils apprennent à se connaître intimement. Puis elle part quelques semaines en Afrique, lui laissant le soin de nourrir son chat fantômatique (il ne pointe pas le bout d'une oreille). Lorsqu'elle revient, elle lui présente Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux et plein d'assurance, qu'elle a rencontré là-bas. C'est le début d'une étrange relation à trois, avant une nouvelle disparition... Le cinéaste de Poetry revient avec un film languissant, plus difficile d'accès mais splendide, librement inspiré d'une nouvelle de Mirakami. Il invite à dépasser ce qu'on voit à l'écran, de manière explicite lorsque Hae-mi épluche et fait mine de manger une mandarine invisible. On peut voir dans les liens entre le fils de fermier et le nanti intouchable et manipulateur un rapport de classe, mais aussi une rivalité amoureuse ou une paradoxale attirance. Si l'on ne reste pas au seuil, le film envoûte par sa profondeur secrète, et devient un des grands films de l'année, reparti injustement bredouille du festival de Cannes.

COLD WAR (Pawel Pawlikowski)
En Pologne, à la fin des années 1940, Wiktor, un pianiste et professeur de musique, est chargé de recruter des talents issus des classes populaires, afin de transfigurer les chants et danses folkloriques et en faire une vitrine qui glorifie le peuple. Il s'entiche rapidement de Zula, qui ne l'impressionne pas seulement par la justesse de sa voix, mais aussi par une personnalité très affirmée (irrésistible Joanna Kulig). S'ensuit pendant une quinzaine d'années une histoire d'amour contrariée (lorsqu'il a choisi l'exil, elle n'a pas pu ou voulu le suivre), avec ellipses et retrouvailles, sur le mode du "ni avec toi ni sans toi" doublé d'une autre impossibilité (ni à l'Est ni à l'Ouest et pas davantage en terrain neutre...). La forme, récompensée à Cannes par le prix de la mise en scène, est très travaillée, entre un noir et blanc somptueux, plus contrasté que celui de Ida, et une bande son riche en sessions musicales, chargée de sens et de ravissement pour les oreilles. Un grand film classique mais pas académique.

AMANDA (Mikhaël Hers)
David a 24 ans, et vit de plusieurs petits boulots : il est entre autres élagueur pour la mairie de Paris (il aime bien grimper aux arbres). Sa petite existence est remise en cause lorsque sa grande soeur, dont il était très proche, meurt brutalement dans un attentat. Il doit alors encaisser le choc, tout en prenant en charge Amanda, sa petite nièce de 7 ans... Comme dans ses deux premiers longs métrages (Memory lane, Ce sentiment de l'été), Mikhaël Hers filme la perte, les deuils à faire, ou plutôt les deuils qui nous font... Mais il le fait en reliant ces éléments personnels, qui font partie d'une intemporelle condition humaine, à une observation contemporaine de la marche du monde. C'est l'aspect intime qu'il réussit le mieux. Sa mise en scène reste d'une grande délicatesse. La lumière estivale et le grain si particulier de l'image permettent d'accompagner les personnages d'une enveloppe chaleureuse, mais aussi de la trace invisible de l'absente... Côté interprétation, Vincent Lacoste est à son meilleur.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (Christophe Honoré)
Eté 1993. Arthur a 22 ans, est étudiant à Rennes lorsqu'il rencontre Jacques, un écrivain dandy parisien d'environ 40 ans et papa d'un jeune garçon. Le courant passe, une romance s'ébauche, mais pour Jacques le temps est compté... Cette nouvelle chronique sur le Sida dans les années 90 pourra souffrir pour certains de sortir quelques mois seulement après 120 battements par minute, mais les arguments des deux films sont assez différents : celui de Campillo était collectif et politique, tandis que celui d'Honoré travaille davantage les dimensions individuelle et romanesque. Bizarrement, contrairement à certains de ses films précédents les plus marquants (Les Chansons d'amour, La Belle personne...), il opte pour une mise en scène beaucoup moins référencée, très profil bas (on ne retrouve pas vraiment l'urgence suggérée par le titre), mais tire le meilleur de ses comédiens (Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste).

THE RIDER (Chloé Zhao)
Brady n'a guère plus de 20 ans, il est dresseur de chevaux. Doué, il a participé à de nombreuses compétitions, mais en est désormais privé après un tragique accident de cheval, au cours d'un rodéo. Cela aurait presque pu être un documentaire (les acteurs non professionnels jouent peu ou prou leur propre rôle), mais Chloé Zhao a décidé de les magnifier par la fiction. Comme pour Les Chansons que mes frères m'ont apprises, son premier film (prometteur), la réalisatrice chinoise exilée aux Etats-Unis a tourné dans la réserve de Pine Ridge. Son héros est donc un cow-boy sioux, ce qui permet d'aborder en creux de nombreuses questions (sur l'assimilation ou la relation homme-animal). Les plaines et collines, filmées à la tombée du jour, évoquent le western, mais c'est un film contemporain, en apparence simple mais s'inscrivant dans une tradition humaniste.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE (Hirokazu Kore-Eda)
Une petite fille, visiblement battue, traîne dans la rue, et est recueillie par une famille... La famille est le sujet de prédilection de Kore-Eda depuis une bonne douzaine d'années, ce qui a donné des films sensibles, parfois franchement réussis (Still walking), parfois mineurs (I wish). Mais ici, il n'y a pas beaucoup de liens du sang dans cette cellule chaleureuse qui fait cohabiter trois générations. L'éducation est elle-aussi très alternative : la fille aînée s'exhibe dans un peep-show, tandis que le fils pré-ado fait souvent les courses, parfois accompagné de son père, mais sans jamais passer à la caisse... Le scénario est formidable, car il procède par petites touches, loin de rails programmatiques tout faits, mais en plus il est exécuté avec une grande intelligence. Hirokazu Kore-Eda pratique ici un cinéma inspiré et méticuleux, presque bressonien (pas seulement pour les pickpockets, mais aussi pour tout un art de la métonymie, par exemple quelques oranges qui roulent par terre deviennent poignantes...), tout en abordant avec grâce des thématiques fortes, qu'elles soient existentielles (la mort, la sexualité) ou sociales (la survie dans la pauvreté, la toute-puissance du patronat, l'insuffisance des couvertures sociales). Un sommet assez transgressif dans la carrière du cinéaste, et une Palme d'or méritée (même si plusieurs films étaient du même niveau, dans une sélection de très haute tenue).

LETO (Kirill Serebrennikov)
Un été au début des années 1980 à Leningrad. L'heure n'est pas encore à la Glasnost ou à la Perestroïka, mais un groupe de musiciens s'échangent de la main à la main des enregistrements de David Bowie et Lou Reed. C'est dans ce contexte qu'on suit les efforts de Mike Naumenko, l'un des artistes locaux les plus talentueux du moment, pour émerger : le rock n'est pas interdit en URSS, mais chaque morceau doit recevoir l'aval de certaines autorités. Mike est un peu plus âgé que les autres, il est marié à la belle Natacha (Irina Starshenbaum, dont les regards sont aussi un peu les nôtres) lorsqu'il rencontre le jeune Viktor Tsoï, en qui il décèle un véritable potentiel. Le film a, on le voit, quelques points communs avec Cold War (y compris dans le choix du noir et blanc), mais il s'en distingue toutefois. La mise en scène de Pawel Pawlikowski était toute en maîtrise et en ellipses maximales, alors que celle de Kirill Serebrennikov fait le choix de l'immersion totale dans une génération, à travers quelques figures (les deux musiciens vedettes ont réellement existé) qu'on suit à la trace dans leur quotidien et leurs désirs d'émancipation. Cela donne lieu notamment à des scènes d'envolées jubilatoires, qui se concluent par un personnage indiquant qu'elles n'ont jamais existé... Bref, la fièvre juvénile face aux freins de l'ordre établi. Dans l'état d'esprit, c'est donc un des films les plus punks de l'année.

EN LIBERTE ! (Pierre Salvadori)
Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n'était pas le flic courageux et intègre qu'elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d'Antoine, injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de quoi il s'agissait - le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père - et les variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

LES FRERES SISTERS (Jacques Audiard)
Nous sommes en 1851, dans l'Oregon. Les Frères Sisters sont deux tueurs à gages. Ils sont missionnés par un mystérieux "Commodore" pour retrouver un détective chargé de suivre la trace d'un chercheur d'or visionnaire à plus d'un titre, et finir le boulot... La trame du film peut susciter de l'intérêt, même si elle n'est pas follement originale. Les deux frères ont en outre des caractères différents (le cadet est un meneur sans pitié, l'aîné est plus sensible). On trouvera aussi d'autres lectures, le problème étant qu'elles sont juste esquissées. Quant à la mise en scène, elle donne trop souvent l'impression d'une purge. Un deuxième film décevant d'Audiard après Dheepan.

LA PRIERE (Cédric Kahn)
Pas vu...

NOS BATAILLES (Guillaume Senez)
Olivier est employé d'une plateforme de distribution et lutte, en tant que chef d'équipe et syndicaliste, pour améliorer au quotidien les conditions de travail de ses collègues. Un jour, sa femme Laura, vendeuse, sur laquelle il se reposait pour l'éducation de leurs deux enfants, quitte inopinément le foyer et disparaît. Du jour au lendemain, il lui faut donc tout assumer, entre ses responsabilités professionnelles et familiales. Si le deuxième long métrage de Guillaume Senez peut compter sur l'interprétation de Romain Duris dans un de ses meilleurs rôles, il ne sacrifie aucun personnage, de Laura (Lucie Debay) dans le prologue du film à la soeur comédienne et intermittente du spectacle (Laetitia Dosch), de la copine syndicaliste (Laure Calamy) à la mère (Dominique Valadié). Chaque scène, que ce soit dans le monde du travail ou au sein de la famille, fait mouche. Un beau travail naturaliste, dans le meilleur sens du terme.

LA MORT DE STALINE (Armando Ianucci)
Pas vu...

UNE PLUIE SANS FIN (Dong Yue)
Dans le sud de la Chine, des meurtres sont commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, Yu Guowei, un chef de la sécurité d'une vieille usine, va mener sa propre enquête, qui va tourner à l'obsession, faisant courir des dangers à des personnes proches.... Le premier film de Dong Yue est ambitieux, plaçant son (faux ?) thriller dans un sous-texte politique (l'action se passe en 1997, à quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine). On le suit avec intérêt. Mais sa stylisation manque de nuances (par exemple un abus de scènes sous la pluie), et l'ensemble fait un peu trop penser à Memories of murder, de Bong Joon-Ho, qui, avec sa maîtrise des ruptures de ton, était d'une toute autre ampleur.

GIRL (Lukas Dhont)
Lara a 15 ans. Elle a changé d'établissement scolaire, et voudrait devenir danseuse étoile. Mais son corps se plie difficilement à la discipline que requiert cette quête, d'autant plus que l'adolescente est née garçon... Voici un premier film très maîtrisé (lauréat de la Caméra d'or à Cannes), même si la route qu'il suit a déjà été balisée (par Billy Elliot et surtout Tomboy de Céline Sciamma). Pour arriver à ses fins, Laura suit un traitement hormonal qui lui permettra peut-être de subir l'opération, si importante à ses yeux, qui lui permettrait de faire coïncider son corps biologique avec l'identité de son intériorité. Lukas Dhont a choisi d'éviter les clichés : dans toutes ses épreuves, Lara peut s'appuyer sur le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, magnifique), d'autant plus qu'il n'y a pas de mère (l'élément féminin de la famille c'est bien elle). Enfin, le miracle du film, c'est d'avoir trouvé en Victor Polster un interprète incroyable, dans le sens où il est d'une maturité exceptionnelle dans ce rôle délicat alors même que sa puberté n'est pas terminée.

L'ILE AUX CHIENS (Wes Anderson)
Le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens sur une île au large de la ville, pour éviter la propagation d'une grippe canine. Atari, son neveu (et fils adoptif) de 12 ans, va partir à la recherche de Spots, qui y a été déporté. Pour la première fois, Wes Anderson livre un film explicitement politique, une fable futuriste intéressante (même s'il adopte une ligne claire assez manichéenne) inspirée d'un court métrage palmé à Cannes il y a une quinzaine d'années. C'est son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox, mais le style n'est pas le même (il n'y a aucun anthropomorphisme par exemple, même si les chiens sont dotés de parole). Curieusement, le cinéaste est plus convaincant ici lorsqu'il filme des marionnettes comme de vrais personnages, que dans son précédent film, The Grand Budapest Hotel, où il filmait ses acteurs en chair et en os comme s'il s'agissait de pantins au sein d'une maison de poupées...
Version imprimable | Ephémères | Le Samedi 12/01/2019 | 0 commentaires
Permalien

Mon top 15 de 2018

1. Leto (Kirill Serebrennikov, Russie)
2. Une affaire de famille (Hirokazu Kore-Eda, Japon)
3. Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac, France)
4. La Douleur (Emmanuel Finkiel, France)
5. Senses (Ryûsuke Hamaguchi, Japon)
6. Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan, Turquie)
7. Burning (Lee Chang-Dong, Corée du Sud)
8. Phantom thread (Paul Thomas Anderson, Etats-Unis)
9. Seule sur la plage la nuit (Hong Sang-Soo, Corée du Sud)
10. Trois visages (Jafar Panahi, Iran)
11. En guerre (Stéphane Brizé, France)
12. Cold war (Pawel Pawlikowski, Pologne)
13. BlacKKKlansman (Spike Lee, Etats-Unis)
14. Ready player one (Steven Spielberg, Etats-Unis)
15. Amin (Philippe Faucon, France)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : La Tendre indifférence du monde (Adilkhan Yerzhanov, Kazakhstan), L'Apparition (Xavier Giannoli, France), Les Bonnes manières (Juliana Rojas, Marco Dutra, Brésil), Girl (Lukas Dhont, Belgique), Le Temps des forêts (François-Xavier Drouet, France), Amanda (Mikhaël Hers, France), De chaque instant (Nicolas Philibert, France), L'Ile aux chiens (Wes Anderson, Etats-Unis), Pupille (Jeanne Herry, France), Parvana (Nora Twomey, Irlande/Canada), Yéti & compagnie (Karey Kirkpatrick, Jason Reisig, Etats-Unis), Fortunata (Sergio Castellitto, Italie), Nul homme n'est une île (Dominique Marchais, France), Cornélius, le meunier hurlant (Yann Le Quellec, France), Lady Bird (Greta Gerwig, Etats-Unis)
Version imprimable | Films de 2018 | Le Lundi 31/12/2018 | 0 commentaires
Permalien
Plus d'articles :



Archives par mois


Liens cinéphiles


Il n'y a pas que le ciné dans la vie

Des liens citoyens