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Mon top 15 de 2017

1. Visages villages (Agnès Varda et JR, France)
2. Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin, France)
3. Corporate (Nicolas Silhol, France)
4. Loving (Jeff Nichols, Etats-Unis)
5. Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev, Russie)
6. Lumière ! L'aventure commence (Thierry Frémaux, France)
7. Carré 35 (Eric Caravaca, France)
8. La Villa (Robert Guédiguian, France)
9. Eté 93 (Carla Simon, Espagne)
10. Au revoir là-haut (Albert Dupontel, France)
11. Detroit (Kathryn Bigelow, Etats-Unis)
12. La Vengeresse (Bill Plympton et Jim Lujan, Etats-Unis)
13. Un beau soleil intérieur (Claire Denis, France)
14. Et les Mistrals gagnants (Anne-Dauphine Julliand, France)
15. Grave (Julia Ducournau, France)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : Corps et âme (Ildiko Enyedi, Hongrie), Souffler plus fort que la mer (Marine Place, France), Petit paysan (Hubert Charuel, France), Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi, Japon), Le Jour d'après (Hong Sang-soo, Corée du Sud), 12 jours (Raymond Depardon, France), Makala (Emmanuel Gras, France), Paris pieds nus (Dominique Abel et Fiona Gordon, Belgique/France), 20th century women (Mike Mills, Etats-Unis), Tunnel (Kim Seong-hun, Corée du Sud), Une femme fantastique (Sebastian Campos Lelio, Chili), Le Concours (Claire Simon, France), Après la tempête (Hirokazu Kore-Eda, Japon), I am not your negro (Raoul Peck, Etats-Unis/France), L'Atelier (Laurent Cantet, France)
Version imprimable | Films de 2017 | Le Dimanche 31/12/2017 | 0 commentaires
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Des films de fin 2017

Article susceptible de s'enrichir

  • Bien : Lucky (John Carroll Lynch), Un homme intègre (Mohammad Rasoulof), Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (Rian Johnson), Western (Valeska Grisebach), Coco (Lee Unkrich, Adrian Molina)
  • Pas mal : L'Usine de rien (Pedro Pinho), The Florida project (Sean Baker)
  • Bof : Soleil battant (Clara et Laura Laperrousaz)

LUCKY (John Carroll Lynch, 13 déc) LLL
Harry Dean Stanton aura donc attendu d'être nonagénaire pour se voir offrir un second premier rôle marquant, après Paris, Texas de Wim Wenders. Il y campe un homme encore en pleine forme pour son âge, malgré le tabac. Un ancien cow-boy solitaire que tout le monde respecte : le film lui donne le privilège de l'âge, en quelque sorte, tout en ménageant de la place à de beaux seconds rôles, dont un type (David Lynch !) qui ne se remet pas du départ on ne sait où de sa plus vieille amie, une tortue nommée Président Roosevelt... Dans un décor archétypal (une petite ville au milieu du désert), John Carroll Lynch livre un premier film au ton à la fois sombre et goguenard, dans une mise en scène fonctionnelle mais entièrement au service de ses personnages.

UN HOMME INTEGRE (Mohammad Rasoulof, 6 déc) LLL
Indépendamment de tout jugement cinématographique, il faut défendre ce cinéaste courageux, déjà condamné pour "activités contre la sécurité nationale" et "propagande contre le régime", et qui continue de tourner des films sans concession, tel celui-ci, qui s'en prend à une société gangrénée par la corruption. Reza est l'homme intègre du titre, un modeste éleveur de poissons rouges qui a quitté Téhéran pour s'installer à la campagne avec sa femme, directrice d'un lycée pour jeunes filles, et son fils. Son refus de toute compromission (comme graisser la patte d'un banquier pour alléger ses dettes financières) va l'entraîner dans des difficultés croissantes. La mise en scène peut sembler trop monocorde dans l'ensemble, mais réussit également des effets de montage saisissants (dont une ellipse érotique), et quelques plans qui font curieusement penser... à Tarkovski !

STAR WARS VIII : LES DERNIERS JEDI (Rian Johnson, 13 déc) LLL
Disons le d'emblée : les scènes d'actions ne sont pas les plus convaincantes, car puisque la notion de vraisemblance est ici indéfinissable et inopérante, l'issue des combats est entièrement soumise à l'arbitraire (la force...) du scénario. Mais, par rapport au Réveil de la Force, on progresse : moins de planètes, moins de bébêtes, l'heure est davantage à l'approfondissement des nouveaux personnages de la saga (Rey, Kylo Ren, Finn...), même si Leia et Luke Skywalker gardent une aura qui permet le passage discret de témoin. Dans cet épisode, les conflits sont aussi intérieurs, et la Résistance est à la peine, mais pas désespérée. Et la mythologie se transmet de génération en génération, en témoigne une malicieuse scène finale avec de mystérieux gamins...

WESTERN (Valeska Grisebach, 22 nov) LLL
Un groupe d'ouvriers allemands arrive en Bulgarie pour travailler à un difficile chantier de centrale hydroélectrique. Au départ, ils s'installent avec une certaine arrogance (ils plantent un drapeau allemand sur le toit de leur campement, l'un d'entre eux importune une baigneuse autochtone). Très vite, un personnage se détache, Meinhard, qui, lui, tente de nouer contact avec les habitants du village voisin, et d'apprendre leur langue, alors que la région est soumise à des restrictions d'eau. Le film réussit à être à la fois réaliste dans les situations concrètes et très stylisé dans la forme, empruntant comme l'indique le titre certains motifs au western (pas les bourrins mais plutôt le politiquement subtil L'Homme de la plaine d'Anthony Mann). La cinéaste allemande donne vie à des personnages jamais univoques, tout en livrant une allégorie sur la désunion européenne contemporaine, qui crée une tension entre les peuples à cause du dogme de l'ordolibéralisme et de la structure actuelle de la monnaie unique, sur lesquels les gouvernements de son pays sont inflexibles.

COCO (Lee Unkrich, Adrian Molina, 29 nov) LLL
Dans la famille de Miguel, la musique est interdite depuis que son arrière-arrière-grand-père a quitté le domicile conjugal pour tenter une carrière musicale. Miguel semble pourtant avoir le virus : en cachette, et avec une guitare récupérée on ne sait où (il faut passer outre quelques incohérences de scénario), il tente de reproduire en autodidacte les succès de Ernesto de la Cruz, un ancien latin lover issu du même village que lui. Son basculement accidentel dans le monde des morts (tout en restant vivant) va peut-être changer la donne. Alors oui le film frôle parfois le sentimentalisme ou la naïveté, mais une appréciation trop tiède ne rendrait pas justice à ce nouveau Pixar qui a pour lui des thèmes pas si évidents (la mémoire familiale, confronter l'enfance et la mort) et une direction artistique de grande qualité (notamment luxuriance des décors de l'autre monde).

L'USINE DE RIEN (Pedro Pinho, 13 déc) LL
Une nuit, un groupe de travailleurs se rend compte que leur usine est sur le point d'être délocalisée en douce : des camions viennent chercher les machines-outils. Ils réussissent à interrompre l'opération. Le jour venu, ils essaient d'organiser la résistance, en commençant par l'occupation de l'usine... Il s'agit d'une fiction, mais qui singe une captation documentaire (caméra portée, personnages principaux interprétés par de véritables ouvriers, intervention du théoricien anticapitaliste Anselm Jappe dans son propre rôle). Sur la forme, la recherche d'un format libre, avant-gardiste, peut faire penser à Miguel Gomes (Les Mille et une nuits), sans la même réussite. Sur le fond, l'hypothèse d'une solution coopérative, et le clin d'oeil à la comédie musicale rappellent Entre nos mains, l'excellent documentaire de Mariana Otero, qui avait le mérite d'être plus concis (presque deux fois moins long), plus précis et de ne pas faire le malin.

THE FLORIDA PROJECT (Sean Baker, 20 déc) LL
Mooney est une fillette de 6 ans. Son terrain de jeu ? Le Magic Castle, un motel situé non loi du Disneyword d'Orlando, pas vraiment destiné aux touristes, mais plutôt à une population en situation précaire. Mooney fait les 400 coups, tandis que sa mère, Halley, vit d'expédients et de petites combines pour arriver à payer le loyer. L'effronterie de la petite fille, avec ou sans ses camarades de jeux, n'a d'égale que l'immaturité et la défaillance maternelles. Dès lors, cette saison estivale est une parenthèse enchantée entre le sordide des situations et les couleurs pimpantes des abords du parc d'attraction. Le film tente de jouer sur ces contrastes, mais charge un peu trop le personnage d'Halley, caricaturale, comme si cette précarité n'était pas aussi celle d'une violence économique exacerbée.

SOLEIL BATTANT (Clara et Laura Laperrousaz, 13 déc) L
Un couple et deux adorables jumelles de six ans passent leurs vacances d'été dans une demeure familiale au Portugal, ravivant la mémoire de leur première fille disparue. Comment cet événement résonne chez l'un ou l'autre des parents, comment en parler aux fillettes qui sont nées bien après l'accident ? Le premier long métrage de Clara et Laura Laperrousaz est courageux de par son sujet, et on s'attache assez vite à cette famille. Malheureusement, les maladresses et les lourdeurs de la mise en scène (et du scénario) rendent le film parfois embarrassant, et ce de plus en plus souvent au fur et à mesure que le film avance. Dommage.
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Des films de l'automne

  • Bien : Carré 35 (Eric Caravaca), La Villa (Robert Guédiguian), Au revoir là-haut (Albert Dupontel), Detroit (Kathryn Bigelow), Un beau soleil intérieur (Claire Denis), Corps et âme (Ildiko Enyedi), 12 jours (Raymond Depardon), Makala (Emmanuel Gras), La Belle et la meute (Kaouther Ben Hania), Happy birthdead (Christopher Landon), Demain et tous les autres jours (Noémie Lvovsky)
  • Pas mal : Le Sens de la fête (Eric Toledano, Olivier Nakache), Heartstone (Gudmundur Arnar Gudmundsson), Battle of the sexes (Jonathan Dayton, Valérie Faris), Le Musée des merveilles (Todd Haynes), La Lune de Jupiter (Kornel Mundruczo), Jeune femme (Léonor Serraille)
  • Bof : The Square (Ruben Östlund)

CARRE 35 (Eric Caravaca, 1er nov) LLL
Le Carré 35 du titre désigne l'emplacement de la tombe de la soeur aînée d'Eric Caravaca, morte à l'âge de trois ans, qu'il n'a jamais connue, et dont les parents n'avaient gardé aucune photographie... Le documentaire d'Eric Caravaca est donc une enquête sur sa propre famille, mais il sait nous la raconter comme s'il s'agissait de notre propre famille ou d'une fiction à suspense. L'exercice est assez analogue à celui qu'avait réussi Mariana Otero (Histoire d'un secret, 2003), dans la mesure où l'intime rejoint l'universel et où l'histoire familiale croise la grande Histoire, collective, politique. Une enquête très touchante, bien menée, qui sait ménager des respirations, et où pudeur et frontalité se rejoignent harmonieusement...

LA VILLA (Robert Guédiguian, 29 nov) LLL
Prévenons d'emblée les amateurs de scénario bien rebondi : il n'y a (presque) pas de véritable intrigue dans La Villa, et pourtant c'est un film d'une très grande richesse. Autre paradoxe, il y a unicité de lieu : un petit port construit dans une calanque, un territoire délimité par la mer d'un côté et un viaduc ferroviaire de l'autre, mais ce n'est nullement un cocon incitant au repli sur soi, mais plutôt un décor (formidable) où peut s'inviter toute la douleur du monde. Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin campent une fratrie distendue revenue auprès de leur père devenu aphasique et paralysé après un accident cardiaque. L'air de rien, le film aborde beaucoup de questions contemporaines ou intimes. Solaire et sombre, il raconte le combat (forcément) perdu contre la fuite du temps, mais aussi l'importance de trouver la force de continuer à défendre sa dignité et celle de tous les opprimé-e-s du système capitaliste mondialisé, qu'ils viennent d'ici ou d'ailleurs. On arrête ou on continue, se demandait-on dans Mon père est ingénieur. Robert Guédiguian a choisi de continuer, magnifiquement.

AU REVOIR LA-HAUT (Albert Dupontel, 25 oct) LLL
1918. Dans un ultime assaut, alors que l'armistice est déjà acquis, deux poilus se sauvent mutuellement la vie, mais l'un d'entre eux revient défiguré du conflit (Nahuel Perez Biscayart, la révélation de 120 battements par minute). Ce début donne le ton d'une grande fresque populaire et intime, dans laquelle Albert Dupontel cinéaste peut exprimer sa révolte contre l'absurde patriotisme d'alors et l'ordre social établi (pas sûr que son propos soit seulement historique...). Pierre Lemaître co-signe l'adaptation de son roman éponyme qui lui a valu le prix Goncourt en 2013. Mais assez vite, le style du film fait penser à une bande dessinée haut de gamme (Tardi n'est pas loin), où les moindres personnages secondaires (surtout masculins) sont des trognes hautes en couleurs. Du cinéma très incarné (et à la Carné), mais avec aussi plein d'inventions : c'est de loin le film le plus abouti de Dupontel en terme de mise en scène.

DETROIT (Kathryn Bigelow, 11 oct) LLL
Après un préambule en animation rappelant le passé raciste des Etats-Unis, le film est une minutieuse reconstitution des émeutes raciales de 1967 à Detroit. Comme une métonymie, le film se resserre peu à peu sur une partie qui symbolise le tout (un peu comme l'hallucinante partie de roulette russe figurait la guerre du Vietnam dans Voyage au bout de l'enfer), à savoir la tragédie de l'Algiers Motel, où plusieurs afro-américains (dont un groupe de musiciens, The Dramatics) furent pris en otage par des policiers blancs et racistes recherchant un sniper. Certains ne passeront pas la nuit... Le film-dossier est terriblement efficace, les scènes de huis-clos sont d'une grande tension, mais sans une once de complaisance, et en évitant le manichéisme (le film dénonce un système d'oppression raciale, mais avec des nuances au niveau des individus).

UN BEAU SOLEIL INTERIEUR (Claire Denis, 27 sep) LLL
C'est l'histoire d'une femme divorcée d'une cinquantaine d'années qui a des expériences pas très heureuses avec les hommes. Le premier que l'on voit à l'écran, interprété par Xavier Beauvois, se révèle assez odieux, voire un "porc" (selon le terme utilisé actuellement dans la libération de la parole autour des agressions sexuelles). On a d'abord l'impression d'un catalogue pas passionnant des petites (ou grandes) lâchetés masculines, où les dialogues, cosignés par Christine Angot, semblent sonner creux. Puis, au bout d'un moment, on se rend compte que le film contient sa propre critique, qu'il est plus profond qu'on le pensait au départ. Formellement, il est exécuté avec une impressionnante précision, que ce soit l'interprétation de Juliette Binoche, la photographie de la fidèle Agnès Godard, ou l'utilisation extrêmement fine de la musique (Stuart Staples), sans que ça vire au maniérisme. Quant à la dernière scène, irrésistible, c'est une des fins les plus réussies de l'année. Un film qu'on peut aimer d'autant plus qu'on lui a résisté un moment...

CORPS ET ÂME (Ildiko Enyedi, 25 oct) LLL
Endre est directeur d'un abattoir, Maria en est la nouvelle contrôleuse qualité. Lui a perdu l'usage de son bras gauche, elle est psychorigide et a du mal à entrer en contact avec les autres. Mais chaque nuit, inexplicablement et sans s'en rendre compte immédiatement, ils se retrouvent en rêve, sous la forme d'un cerf et d'une biche, qui cherchent de la nourriture sous le sol enneigé ou s'abreuvent au bord d'un petit lac. Les images sont somptueuses et contrastent avec leur vie quotidienne, et les animaux entassés avant d'être abattus... Le jury du festival de Berlin a eu une bonne idée de décerner son Ours d'or à ce film si original. Formellement, la mise en scène de Ildiko Enyedi, cinéaste hongroise trop rare, est d'une précision impressionnante, mais jamais en surplomb de ses personnages, ce qui permet le déploiement d'une belle réflexion sur les rapports humains (mais sans anthropocentrisme), l'incomplétude de chacun, et leur apprivoisement mutuel progressif...

12 JOURS (Raymond Depardon, 29 nov) LLL
Douze jours, c'est depuis une loi de septembre 2013 le délai maximal au terme duquel les patients internés sans leur consentement sont présentés devant un juge des libertés et de la détention qui doit statuer sur la prolongation ou l'arrêt de leur hospitalisation. Ce sont ces audiences que Raymond Depardon a été autorisé à filmer, dans un dispositif de champ-contrechamps qui rappelle ses documentaires sur le monde judiciaire (Délits flagrants, 10è chambre, instants d'audience), et qui ici permet de mettre la parole des uns et des autres sur un pied d'égalité. En réalité, le juge ne peut se baser que sur les rapports d'expertise des psychiatres. Peut-on juger à partir de quand un individu présente un danger pour autrui ou lui-même ? Les témoignages sont d'autant plus poignants que la société en général et le monde du travail en particulier sont de plus en plus impitoyables en matière de rythmes, d'efficacité ou de rapports humains (il n'est pas anodin que l'une des patientes a fait carrière chez Orange).

MAKALA (Emmanuel Gras, 6 déc) LLL
En République du Congo, Kabwita, un jeune villageois pauvre, veut améliorer le quotidien de sa famille. On le voit abattre un arbre de la brousse environnante, construire un four naturel pour en faire du "makala" (charbon de bois en langue swahili). Puis vint le trajet homérique dans lequel il pousse le vélo-brouette sur lequel il a attelé sa cargaison, pour atteindre la ville, avant de faire face en bout de course à la dure loi de l'offre et de la demande... Un tel sujet aurait pu donner lieu à un documentaire édifiant. Or Emmanuel Gras, sans aucune voix off ou incrustation écrite à l'écran, par la seule force de sa mise en scène, sait transfigurer ce récit en une épopée presque mythologique, accompagnant son héros dans des cadrages choisis, une lumière naturelle utilisée de façon optimale et saisissante.

LA BELLE ET LA MEUTE (Kaouther Ben Hania, 18 oct) LLL
Au début c'est l'insouciance. Dans les toilettes d'un club où se déroule une soirée universitaire qu'elle organise, Mariam se remaquille et essaie une robe moulante et décolletée prêtée par une copine. Ellipse. Mariam court dans la nuit, elle vient d'être violée par deux policiers. Avec l'aide de Youssef, un garçon rencontré pendant la fête, elle va entamer une longue odyssée pour porter plainte et faire valoir ses droits. Le film est entièrement tourné en plans-séquences à l'aide d'une steadycam (images très stables). Au début, ce choix technique déconcerte (impression de déréalisation), mais au fur et à mesure que le film avance, il s'avère de plus en plus judicieux. Kaouther Ben Hania a réalisé une charge contre l'impunité des violences policières et la culture du viol (fléaux que l'on connaît aussi de ce côté de la Méditerrannée), mais sans tomber dans le manichéisme (par exemple tous les hommes ne sont pas logés à la même enseigne). D'une certaine manière, la cinéaste a aussi filmé la naissance d'une prise de conscience politique.

HAPPY BIRTHDEAD (Christopher Landon, 15 nov) LLL
Le lendemain d'une soirée trop arrosée, une étudiante se réveille. La journée s'annonce compliquée, c'est son anniversaire, mais ce n'est rien à côté de ce qui l'attend. Le soir, elle se fait assassiner par un tueur masqué, mais au lieu de mourir, est condamnée à revivre perpétuellement cette journée, coincée dans une boucle temporelle. Elle va profiter de ces réitérations pour tenter de démasquer la personne coupable, éviter le meurtre et sortir de cette boucle épuisante... Bien sûr, on peut trouver le projet futile (en gros, une parodie de Scream, mixée au principe scénaristique de la comédie culte Un jour sans fin, explicitement citée par un des personnages), mais le résultat est suffisamment réjouissant pour être signalé.

DEMAIN ET TOUS LES AUTRES JOURS
(Noémie Lvovsky, 27 sep) LLL
Mathilde a 9 ans. Ses parents sont séparés, et elle vit seule avec sa mère, fragile psychologiquement. La gamine fait tout pour aider cette dernière, mais est-ce que ce sera suffisant ? Le sujet choisi par Noémie Lvovsky pour son nouveau film n'est certes pas très original, mais est éminemment personnel (il y avait déjà une mère souffrant d'une maladie mentale dans La Vie ne me fait pas peur, qu'elle a réalisé en 1999). Mais c'est le traitement du sujet qui fait la réussite de celui-ci. Il y a de l'intelligence dans chaque scène, de l'émotion contenue, de la poésie aussi (notamment dans les dialogues de Mathilde avec une chouette douée de parole). La forme est originale, comme souvent chez Noémie Lvovsky (souvenez-vous du choeur dans Les Sentiments). Après le triomphe de Camille redouble, elle revient avec un film plus modeste, plus secret, qui vaut aussi pour l'interprétation de la jeune Luce Rodriguez et de Noémie Lvovsky elle-même, toute en délicatesse.

LE SENS DE LA FÊTE (Eric Toledano, Olivier Nakache, 4 oct) LL
Un mariage en grande pompe, vu du côté des petites mains de la petite entreprise qui s'occupe du déroulement de la soirée. Certes, le film semble se situer politiquement dans un centre-droit optimiste : le petit patron (Jean-Pierre Bacri, dans un rôle taillé pour lui) a les mêmes craintes que le MEDEF devant l'URSSAF et les "charges" sociales, et transmettre à son équipe une incessante capacité d'adaptation semble être son sacerdoce. Pour autant, ce bréviaire libéral discret n'empêche pas ce film choral d'être sympathique. Chaque personnage a des défauts, mais trouve sa place dans le collectif (aucun problème de racisme par exemple). Les deux réalisateurs ont eu le sens du casting (mélanger des interprètes de films d'auteur - Vincent Macaigne et Antoine Chappey - avec des comédiens plus populaires - Gilles Lellouche - et de nouveaux visages - Eye Haidara...) et un sens de l'humour finalement assez communicatif.

HEARTSTONE (Gudmundur Arnar Gudmundsson, 27 déc) LL
Ce sont les grandes vacances pour Thor et Christian, deux jeunes adolescents inséparables qui vivent dans un village isolé de pêcheurs en Islande. L'un d'entre eux va tenter de conquérir le coeur d'une fille, tandis que l'autre ne semble pas éprouver d'attirance particulière. Il s'agit d'un double récit d'apprentissage, mais avec également une dimension sociale. Le film accumule des petits détails, avec parfois quelques facilités dans le scénario. Mais dans l'ensemble il arrive à mêler dans un décor naturel magnifique des choses parfois cruelles avec une grande sensibilité. Les jeunes interprètes, filles et garçons, sont assez convaincants, ce sont même eux qui tiennent le film.

BATTLE OF THE SEXES (Jonathan Dayton, Valérie Faris, 22 nov) LL
Le titre renvoie au match de tennis qui opposa en 1973 Billie Jean King, alors numéro 2 mondiale, âgée de 29 ans et qui vient de créer la WTA et réclame l'égalité des primes entre femmes et hommes dans le tennis professionnel, et Bobby Riggs, ancien numéro un mondial, alors âgé de 55 ans, et qui multiplie les provocations machistes. Par ailleurs Billie Jean, mariée à un avocat qui soutient sa carrière, entretient pour la première fois de sa vie une liaison homosexuelle. On l'aura compris, c'est une comédie féministe bien intentionnée, par les auteurs de Little Miss Sunshine, dont l'issue ne fait guère de doute, aussi plaisante, voire charmante (merci Emma Stone et Steve Carell) que dénuée de surprise, avec sa structure scénaristique ultra-classique.

LE MUSEE DES MERVEILLES (Todd Haynes, 15 nov) LL
1977. Après un accident singulier, le jeune Ben, environ 12 ans, perd l'audition. Comme sa mère est décédée peu de temps auparavant, il décide de fuguer pour se rendre à New York à la recherche de son père depuis longtemps disparu. 1927. Rose, une fille sourde de naissance, grande amatrice du cinéma muet qui va bientôt laisser la place au parlant, quitte elle aussi sa petite ville pour partir à la recherche d'une star de Hollywood qui se produit sur un théâtre de Broadway... Pendant une heure et demie, les deux parcours sont montrés dans un montage alterné bien trop systématique pour convaincre pleinement, avec des correspondances bien trop soulignées (un peu comme dans Loin du paradis, un de ses précédents films). La magie finit par opérer dans les vingt dernières minutes dans un décor formidable (le Queen's Museuum). Un film que j'aurais aimé aimer davantage (mention au scénario de Brian Selznick adapté de son propre roman, et à de jolies trouvailles dans la bande son).

LA LUNE DE JUPITER (Kornel Mundruczo, 22 nov) LL
La lune de Jupiter, c'est bien sûr Europe, mais surtout l'Europe-forteresse, qui laisse mourir des milliers d'êtres humains à ses frontières. Les premières scènes, réalistes, montrent des migrants aux portes de la Hongrie, assaillis par la police. Un des flics blesse par balle un jeune réfugié syrien, qui en réchappe miraculeusement en développant un don pour la lévitation. Un médecin tentera de l'aider et surtout d'exploiter financièrement ce don pour éponger ses dettes. La première heure laisse présager un grand film politique. Malheureusement, dans sa deuxième moitié, le récit est pris dans une logique narrative propre qui l'éloigne à grand pas du sort des migrants, et qui n'est plus qu'un prétexte à des scènes d'une grande virtuosité technique (mais esthétiquement discutable).

JEUNE FEMME (Léonor Serraille, 1er nov) LL
Le titre du film est on ne peut plus générique, mais la personne qui fait l'objet du rôle principal est on ne peut plus singulière. Après de nombreuses années passées au Mexique comme compagne et muse d'un photographe à succès, Paula rentre à Paris et se fait bientôt plaquer. Elle va tenter d'aller de l'avant... Laetitia Dosch (La Bataille de Solférino) interprète de façon magistrale une jeune femme revêche qui peut être tour à tour exaspérante et attachante, un peu à l'image du film, inégal, qui manque de point de vue social et hésite entre glorification de la bohème et dénonciation timide de la précarité. Le propos féministe sous-jacent est plus convaincant. Caméra d'or à Cannes (meilleur premier film selon ce jury).

THE SQUARE (Ruben Östlund, 18 oct) L
Le titre du film renvoie à une installation exposée dans un musée d'art contemporain, un carré tracé au sol qui figure un sanctuaire dans lequel règnent confiance et altruisme, et où l'égalité en droits et en dignité est garantie. Le conservateur du musée est très fier d'exposer cette oeuvre. Très fier tout court, jusqu'au jour où il se fait voler son portefeuille et son portable et où il imagine un stratagème pour les récupérer. Le problème n'est pas son intention satirique, mais la lourdeur du trait et la prétention du regard du cinéaste. Dès qu'on perçoit où il veut en venir (misanthropie où l'individualité est égoïsme et où le collectif est effet de foule), le film perd de son intérêt, y compris dans deux scènes supposées fortes mais vainement étirées (une discussion post-coïtum autour d'un préservatif usagé, un happening soi-disant dérangeant d'un artiste imitant un grand singe lors d'une soirée dédiée au mécénat).
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Des films de la rentrée et quelques rattrapages

  • Bien : Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev), La Vengeresse (Bill Plympton, Jim Lujan), Petit paysan (Hubert Charuel), Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi), L'Atelier (Laurent Cantet), Nos années folles (André Téchiné), Téhéran tabou (Ali Soozandeh), Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet, Bruno Forzani), Les Proies (Sofia Coppola), Une vie violente (Thierry De Peretti)
  • Pas mal : Le Jeune Karl Marx (Raoul Peck), L'Assemblée (Mariana Otero), Blade runner 2049 (Denis Villeneuve), Ôtez-moi d'un doute (Carine Tardieu), Gabriel et la montagne (Fellipe Barbosa), Le Maître est l'enfant (Alexandre Mourot), Barbara (Mathieu Amalric), Valérian et la cité des mille planètes (Luc Besson), Good time (Josh et Benny Safdie), Jeannette (Bruno Dumont)
  • Bof : The Party (Sally Potter)

FAUTE D'AMOUR (Andreï Zviaguintsev, 20 sep) LLL
Boris et Genia sont en plein divorce et se détestent. Ils ont trouvé chaussure à leur pied chacun de leur côté. La victime collatérale c'est Aliocha, leur fils de 12 ans, qu'ils négligent. Un jour, ce dernier fugue... Le synopsis aurait pu tout aussi bien donner une sorte de comédie grinçante, mais Andreï Zviaguintsev lorgne plutôt vers Bergman. Comme dans Scènes de la vie conjugale, la description d'un couple qui a mal tourné et où s'est installée la rancoeur est impressionnante. Mais Andreï Zviaguintsev a son propre style. Même si la recherche de l'enfant fait évoluer le film vers une sorte de thriller un peu plus attendu, la composition des plans est d'une précision glaçante (en témoigne une séquence poignante tournée dans la salle de bains). La mise en scène permet de donner à l'oeuvre un ton moraliste mais pas moralisateur. Prix du jury au festival de Cannes, récompense un peu étroite pour l'une des plus belles réussites du cinéaste.

LA VENGERESSE (Bill Plympton, Jim Lujan, 5 avr) LLL
Face-de-Mort, ancien catcheur devenu sénateur, lance quatre chasseurs de prime sur la piste de la jeune Lana, pour récupérer un objet compromettant qu'elle lui a dérobé. Un gang de motards part également à ses trousses. C'est le début de ce cartoon déjanté (fortement déconseillé aux enfants). C'est une sorte de thriller sous acide, sous influence des frères Coen ou des premiers Tarentino. Le scénario de Jim Lujan est certes bien structuré (ce qui n'est pas forcément le cas de toutes les oeuvres de Bill Plympton), mais n'empêche pas le film d'être imprévisible, agité, mené à tombeau ouvert, débordant de personnages impayables, par exemple l'un des chasseurs de primes, sorte de nabot à lunettes secondé à distance par sa vieille maman, ou encore une secte aussi ridicule que dangereuse. Dans son genre, une satire relevée de l'Amérique profonde (voire de Trump), et un des films les plus frappadingues et réjouissants de l'année.

PETIT PAYSAN (Hubert Charuel, 30 aou) LLL
Pierre est un (plus si) jeune éleveur, qui reprend la ferme de ses parents. Rien ne compte plus pour lui que ses vaches laitières. Lorsqu'il découvre qu'une de ses bêtes est infectée par l'épidémie qui vient de se déclarer, il fait le tout pour le tout pour sauver son exploitation... Hubert Charuel, fils d'agriculteurs, aurait pu prendre la suite de ses parents, ou tourner un documentaire, mais il a choisi la fiction. Certes, la vie quotidienne de Pierre est décrite avec forces détails, et Swann Arlaud l'interprète avec un travail de composition impressionnant, mais le film lorgne moins vers le naturalisme que vers le thriller existentiel. La tension est remarquable, alors même qu'on sait bien plus ou moins dans quelle direction on se dirige. Les femmes n'ont pas forcément beaucoup de scènes, mais existent instantanément dès qu'elles apparaissent à l'écran (mention spéciale à la soeur vétérinaire interprétée par Sara Giraudeau, toute en subtilité).

DANS UN RECOIN DE CE MONDE (Sunao Katabuchi, 6 sep) LLL
Sur le papier, quand on associe film d'animation japonais et horreur de la guerre et de la bombe atomique, vient tout de suite en tête Le Tombeau des lucioles d'Isao Takahata (1988 au Japon, 1996 en France). Et pourtant, on ne pense jamais à cette référence intimidante lorsque l'on découvre Dans un recoin de ce monde. En effet, le style et le traitement sont très différents. Sur le fond, d'une certaine manière, la structure du film aurait plus à voir avec Voyage au bout de l'enfer, car le film prend le temps de développer avant le drame une histoire romanesque (sur une jeune fille, Suzu, passionnée par le dessin, mariée de force et qui doit s'intégrer dans sa belle-famille). On peut penser également au cinéma japonais classique et à Ozu en particulier dans la description de la vie quotidienne et des rapports familiaux. Sur la forme, il faut un peu s'accrocher au début pour le spectateur occidental (abondance de dialogues, rapidité du montage), mais le style épuré des dessins fait merveille.

L'ATELIER (Laurent Cantet, 11 oct) LLL
Pendant l'été 2016, à La Ciotat, une demi-douzaine de jeunes ont choisi pour stage d'insertion sociale un atelier d'écriture, où ils tentent d'écrire un roman policier avec l'aide d'Olivia, une romancière reconnue. L'intrigue du roman doit se situer dans cette ville chargée d'histoire (notamment par les chantiers navals fermés depuis 25 ans). Antoine, l'un des jeunes, traversé par une violence pas toujours contenue, ne l'entend pas ainsi. Intriguée, Oliva va de plus en plus s'intéresser à lui... Le cinéaste n'a pas son pareil pour filmer les rapports complexes entre individus et groupes. Les scènes de travail sont aussi vivaces que celles de Entre les murs (même si elles sont plus posées : les stagiaires sont plus âgés et volontaires, le rapport avec la formatrice n'est donc pas le même). Dans la dernière partie, il y a une ou deux scènes moins crédibles, même si elles sont validées a posteriori par celles qui suivent...

NOS ANNEES FOLLES (André Téchiné, 13 sep) LLL
Après plus de deux ans dans les tranchées de 1914-1918, Paul n'en peut plus, déserte et rejoint son épouse Louise. Pour le cacher, cette dernière a l'idée de le travestir. Ainsi, Paul devient Suzanne. Réticent au départ, Paul prend de plus en plus de plaisir à cette transformation, à laquelle il entend continuer à s'adonner, même après la fin de la guerre... L'histoire est véridique, et Paul prend lui-même part à un spectacle de cabaret qui la raconte, et que Téchiné nous montre en fil rouge. Certaines critiques ont été tièdes, alors que le film ne l'est pas vraiment, confirmant le regain de forme du cinéaste amorcé avec Quand on a 17 ans. Sa mise en scène n'est pas formaliste, plutôt elliptique, et bénéficie à plein du fait que les personnages n'arrêtent pas d'évoluer. Côté interprétation, Pierre Deladonchamps assure, tandis que Céline Sallette, dans un rôle aux antipodes de celui qu'elle tenait dans Corporate, confirme une présence singulière et une personnalité très affirmée...

TEHERAN TABOU
(Ali Soozandeh, 4 oct) LLL
Ali Soozandeh est né en Iran, mais vit en Allemagne depuis plus de 20 ans. Dans ce premier film, choral, il fait entrecroiser le destin de plusieurs personnages (une prostituée également mère célibataire, un jeune homme en quête d'argent pour payer une opération de reconstruction d'hymen, un juge coranique redoutable mais corruptible etc...). Le réalisateur nous montre la vie à Téhéran comme on l'a rarement vue, c'est-à-dire sous l'angle de la sexualité, forcément dissimulée et en contradiction avec les pouvoirs religieux. Formellement, le cinéaste a eu recours au procédé de la rotoscopie, c'est-à-dire une technique d'animation à partir de prises de vues réelles (comme Valse avec Bachir de Ari Folman ou Aloïs Nebel de Tomas Lunak). Ce choix, qui a permis d'éviter que les interprètes soient inquiété-e-s par les mollahs, a aussi été payant pour concilier un fond naturaliste avec une véritable recherche formelle et esthétique.

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES (Hélène Cattet, Bruno Forzani, 18 oct) LLL
Rhino et ses hommes ont fomenté l'attaque d'un fourgon blindé rempli de lingots d'or. Ils préparent leur fuite dans un village abandonné de Corse. Mais l'arrivée inopinée d'une femme qui a kidnappé son propre fils puis de deux policiers vont contrecarrer leurs plans... Adapté d'un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, le film est un certes un polar, mais ultrastylisé. Le fond (entrelacs de règlements de compte autour du magot) compte moins que la forme : une galerie de trognes (dont un personnage féminin étonnant, sorte de prêtresse anar interprétée par Elina Löwensohn), de la violence certes, mais jamais complaisante (elle ne fait pas envie), extrêmement fragmentée, un usage de très gros plans, quelques morceaux d'Ennio Morricone... Le tout est une sorte d'hommage expérimental à un certain cinéma italien des années 1970. Une curiosité pour amateurs-trices d'expérience originale.

LES PROIES (Sofia Coppola, 23 aou) LLL
Dans le Sud américain profond, alors que s'éternise la guerre de Sécession, un soldat nordiste blessé trouve refuge dans un internat de jeunes filles isolé... Le film arrive lesté de plusieurs polémiques : dans le roman de Thomas Cullinan dont il est inspiré, une ou plusieurs des jeunes filles sont noires (mais Sofia Coppola affirme n'avoir pris que des comédiennes blanches pour ne pas multiplier les problématiques traitées), et la première adaptation, signée Don Siegel, serait meilleure (avec un Clint Eastwood plus charismatique que Colin Farrell). Ne connaissant ni le roman ni la première adaptation, je suis allé voir Les Proies comme s'il s'agissait d'un nouveau film original de Sofia Coppola, et il est assez appréciable. La cinéaste place son point de vue du côté des femmes. L'ambiance, le style, ne sont pas sans rappeler Virgin suicides, son excellent premier film, mais les personnages ont davantage de ressources pour se défendre. Une évolution intéressante...

UNE VIE VIOLENTE (Thierry De Peretti, 9 aou) LLL
Stéphane (Jean Michelangeli, très bien), Bastiais exilé à Paris, apprend l'assassinat d'un ami d'enfance et doit revenir en Corse. Le film est ensuite un long flash-back sur son itinéraire, qui le voit passer de la petite bourgeoisie cultivée à la radicalité politique (nationaliste) puis à la clandestinité. Pour son second long métrage, Thierry de Peretti (dont je n'avais pas beaucoup aimé Les Apaches) change de dimension et construit une sorte de fresque, qui n'explicite pas tout. On comprend que des fractions nationalistes plus ou moins d'inspiration marxiste sont confrontées à des organisations gangrénées par la mafia, et que le ministère de l'Intérieur a tendance à laisser faire cette dernière pour que les nationalistes s'éliminent entre eux... Mais c'est avant tout une histoire d'hommes et d'initiation, tournée en plan-séquences, où les échanges verbaux priment sur les scènes d'action, rares mais glaçantes...

LE JEUNE KARL MARX (Raoul Peck, 27 sep) LL
En 1844, Karl Marx, jeune plumitif censuré en Allemagne, s'exile à Paris avec sa femme Jenny. Ils y rencontrent Friedrich Engels, le fils révolté d'un riche industriel du textile. Rapidement, ils vont travailler à la même cause, bousculer les philosophies politiques de l'époque, et travailler à unifier à l'échelle internationale les mouvements ouvriers naissants, jusqu'à rédiger ensemble un texte de référence, le Manifeste du parti communiste, publié en 1848. Raoul Peck utilise la fiction pour dépoussiérer et réhabiliter la figure de Karl Marx, que le grand public associe parfois à la tragédie du stalinisme (ce qu'on peut trouver discutable et anachronique, vaste débat). L'entreprise pédagogique reste néanmoins limitée, par exemple sur les différentes conceptions du matérialisme, alors que dans son film précédent (I am not your Negro) il avait su donner une forme cinématographique aux écrits de James Baldwin. L'interprétation est ardente et compense une mise en scène assez illustrative.

L'ASSEMBLEE (Mariana Otero, 18 oct) LL
Le 31 mars 2016, Mariana Otero est venue en tant que citoyenne manifester contre la loi travail n°1 et à la première occupation nocturne de la Place de la République. Le lendemain, elle est revenue avec sa caméra. Rapidement, elle s'est plus particulièrement intéressée à la commission chargée de la démocratie et des modalités de tenue des assemblées générales de Nuit debout. Elle retrouve ce désir de construction collective qui ne nie pas les singularités individuelles (méprisées par l'oligarchie), thème qui était déjà au coeur de la réflexion et de l'éthique de la cinéaste de Entre nos mains. Filmé sans préparation au préalable, monté de façon relativement chronologique, le documentaire souffre d'un manque de ligne directrice et parlera d'abord et surtout aux citoyens engagés. Mais en même temps, il permet quand même de réduire à néant les mauvais procès instruits à l'époque par les médias dominants...

BLADE RUNNER 2049 (Denis Villeneuve, 4 oct) LL
Je ne dirai rien de l'intrigue, parce que la progression du film est assez lente, et qu'il ne faut pas laisser deviner les coups de théâtre. L'action est située trente ans après celle du film initial de Ridley Scott, et le personnage principal est un nouveau "Blade runner", interprété par Ryan Gosling. Ce n'est donc pas vraiment une suite (même s'il vaut mieux connaître le premier pour apprécier les réminiscences). Le nouveau scénario n'a ni la force ni la simplicité de celui de Philip K. Dick. Visuellement, le film tente d'intégrer à sa science-fiction les aspects réalité virtuelle/réalité augmentée, en imaginant par exemple une hologramme avenante capable de sentiments... Les décors presque abstraits et certaines scènes savamment étirées peuvent faire penser dans le meilleur des cas au Stalker de Tarkovski, sans en avoir la même puissance. Intéressant, mais pas renversant.

ÔTEZ-MOI D'UN DOUTE (Carine Tardieu, 6 sep) LL
Erwann (François Damiens), un démineur breton, apprend que son père n'est pas son géniteur. Par le biais d'une détective privée, il retrouve ce dernier qui n'est autre que le père de la toubib (Cécile de France) qu'il vient de rencontrer et pour laquelle il est en train de craquer... Résumé comme cela, ça pourrait être une comédie romantique. Or Carine Tardieu réalise plutôt une comédie dramatique qui interroge et fait la part belle aux liens familiaux. Après La tête de maman et Du vent dans mes mollets, elle garde un ton qui n'appartient qu'à elle. L'excellence de l'interprétation (mention à André Wilms en géniteur présumé et à Alice de Lencquesaing en jeune femme enceinte de père inconnue) donne de la chair à un scénario parfois sur-écrit ou à la limite du sentimentalisme. Un film très touchant malgré ses défauts.

GABRIEL ET LA MONTAGNE (Fellipe Barbosa, 30 aou) LL
Dès le début du film, Gabriel, un jeune étudiant issu de la bourgeoisie brésilienne, est retrouvé mort sur le flanc du mont Mulanje, au Malawi. Le film raconte ensuite les deux derniers mois de son tour du monde, passés en Afrique. Il est divisé en chapitres (un par pays traversé). Le fait divers est réel, et à l'exception des personnages de Gabriel et de sa petite amie, tous les autres rôles sont tenus par les vrais protagonistes. Gabriel a le contact facile, mais a en même temps des côtés horripilants : il garde en lui des idées toutes faites (l'Afrique aurait besoin de "développement" grâce aux apports de l'Occident et l'Etat ne devrait avoir qu'un rôle de régulateur dans l'économie, ce que conteste sa copine), il n'écoute personne... De ce fait, l'émotion qui devrait naître de sa disparition qu'on sait imminente est plus limitée que s'il s'était agi d'un étudiant qui se transformait au contact des autres cultures. Mais c'est peut-être le prix de l'honnêteté du film...

LE MAÎTRE EST L'ENFANT (Alexandre Mourot, 27 sep) LL
Le réalisateur est un jeune papa se posant beaucoup de questions en matière d'éducation. Il filme des enfants de 3 à 6 ans dans une école maternelle Montessori de Roubaix. Dans le prolongement de Révolution école 1918-1939 de Joanna Grudzinska, il nous fait mieux comprendre la méthode et les fondements de la célèbre pédagogue, dont certains textes lus en voix off semblent commenter telle ou telle scène qu'on observe à l'écran. Le film insiste sur les capacités de concentration de l'enfant à cet âge, si on compose un espace adapté autour de lui et si l'activité ne lui est pas imposée, sur le fait que l'adulte doit être le plus discret possible, pour que les enfants soient les plus actifs possibles, les plus grands ayant le droit d'aider les plus petits. En revanche, on ne saura rien de cette pédagogie à l'âge supérieur (école primaire) ni pourquoi l'Education nationale se montre si réticente à intégrer ces méthodes dans le cursus public.

BARBARA (Mathieu Amalric, 6 sep) LL
Une actrice s'apprête à jouer Barbara, et tente de s'imprégner du personnage. Son réalisateur aussi, par ses rencontres, par le travail d'archives... Dans le débat entre classicisme et modernité qui anime parfois les cinéphiles, Mathieu Amalric a clairement choisi la seconde, au risque de limiter le potentiel populaire du film. Vent debout contre les formes convenues du biopic, il arpente la voie, souvent empruntée également, de la mise en abyme. Ici, pas d'intrigue clairement établie, mais une sorte de fusion progressive entre Jeanne Balibar, Brigitte (l'actrice qui répète le rôle de Barbara) et bien sûr Barbara elle-même. Film impressionniste pour les uns, superficiel pour d'autres, en réalité interessant mais un peu vain, ne pouvant réaliser avec une réelle modernité, celle, intemporelle, de la chanteuse.

VALERIAN ET LA CITE DES MILLE PLANETES (Luc Besson, 26 juil) LL
Je n'attendais pas grand chose de ce film de Luc Besson. J'avais vu à la télé le précédent, Lucy (2014), un récit fantastique qui brodait sur le fait que les êtres humains n'utilisaient pleinement que 10 à 15 % de leurs capacités cérébrales. Le problème, c'est que Luc Besson n'utilisait que 10 à 15 % des capacités du cinéma (et ce n'était pas un problème de moyens financiers). Ici, cette adaptation d'une célèbre BD des années 1970 tient la route (après un petit temps d'acclimatation). On prend un certain plaisir enfantin à suivre l'histoire. Ce qui frappe, en revanche, c'est l'absence totale de réflexion politique sous-jacente. Cela reste donc assez mineur par rapport aux films de James Cameron ou même à la saga Star Wars (dont je ne suis pas spécialiste). Quant à Laureline, la coéquipière de Valérian, elle est inélégamment effacée du titre...

GOOD TIME (Josh et Benny Safdie, 13 sep) LL
Connie est un petit délinquant du quartier du Queens à New York. Un jour, avec son frère handicapé mental, il braque une banque, mais le hold up tourne court. Il réussit à échapper à la police, mais son frère est arrêté. Connie refuse de l'abandonner à son sort. Le film est une sorte d'odyssée nocturne dans les bas-fonds new-yorkais. Les frères Safdie se mettent avec empathie dans les pas de Connie (interprété par Robert Pattinson, une nouvelle fois méconnaissable après The Lost city of Z). Si on suit cette cavale avec intérêt, le film est moins stylisé que ceux de James Gray (justement), une sobriété à double tranchant car le film risque de se dissiper assez vite dans la mémoire...

JEANNETTE (Bruno Dumont, 6 sep) LL
Deux moments de l'enfance et de l'adolescence de Jeanne d'Arc, racontés par Bruno Dumont dans un film musical, voilà un projet original. Le résultat est mitigé : il y a une vraie inventivité et audace dans les chorégraphies (c'est amusant de voir des personnages du XVè siècle faire des headbang, ces mouvements de tête des métalleux) dues notamment à Philippe Découflé, accompagnant la musique mi-électronique mi-rock d'Igorr. Mais en dehors de certaines séquences musicales, le film laisse perplexe : les interprètes récitent leur texte (inspiré de Charles Péguy), la direction artistique laisse songeuse (pourquoi ne montrer la campagne autour de Domrémy que baignée de soleil ?). Finalement c'est un geste fort en théorie mais le résultat est assez désincarné.

THE PARTY (Sally Potter, 13 sep) L
En Grande-Bretagne, l'ambitieuse Janet vient d'être nommée ministre de la Santé d'opposition (la traduction est imprécise, il pourrait s'agir d'un poste dans le shadow cabinet du parti travailliste). Elle organise un dîner avec son époux et leurs proches. Le huis-clos va virer au jeu de massacre. Pour servir cette situation théâtrale, Sally Potter a fait appel à une distribution impressionnante (Kristin Scott Thomas, Timothy Spall, Patricia Clarkson, Bruno Ganz, Emily Mortimer, Cilian Murphy...). Malheureusement, le résultat est très artificiel, et trop superficiel pour qu'on y croit vraiment, malgré certains dialogues parfois saillants.
Version imprimable | Films de 2017 | Le Vendredi 20/10/2017 | 0 commentaires
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Les films de l'été

  • Bien : Eté 93 (Carla Simon), Une femme fantastique (Sebastian Campos Lelio), 120 battements par minute (Robin Campillo), Djam (Tony Gatlif), Avant la fin de l'été (Maryam Goormaghtigh), La Planète des singes - Suprématie (Matt Reeves), Le Vénérable W. (Barbet Schroeder)
  • Pas mal : Love hunters (Ben Young), Le Caire confidentiel (Tarik Saleh), Transfiguration (Michael O'Shea), Suntan (Argyris Papadimitropoulos), Dunkerque (Christopher Nolan)
  • Hélas : Une femme douce (Sergueï Loznitsa)


ETE 93 (Carla Simon, 19 juil) LLL
Frida a 6 ans lorsque ses parents meurent. En cet été 1993, elle doit quitter Barcelone pour aller vivre chez son oncle et sa tante à la campagne. Dans sa nouvelle famille, Frida va devoir trouver sa place, le couple ayant déjà une petite fille plus jeune, sa cousine Anna... Le décor est presque celui d'un conte, entre la vieille maison (et ses coupures d'électricité) et la forêt environnante, très dense. Mais le traitement est naturaliste. Le secret autour de la mort des parents, on le devine par petites touches, sans scènes sur-signifiantes ni grands violons. Mise à part cette retenue, l'autre parti pris du film, c'est une mise en scène qui ne s'écarte jamais du point de vue de l'enfant : on n'entend par exemple jamais de discussions d'adultes en aparté que Frida ne serait pas en mesure d'entendre. Toute l'interprétation est formidable, de Laia Artigas (Frida) et Paula Robles (Anna) à Bruna Cusi et David Verdaguer (les parents adoptifs). Un premier film sobre mais fort, dont une mention au générique nous apprendra la teneur autobiographique...

UNE FEMME FANTASTIQUE (Sebastian Campos Lelio, 12 juil) LLL
Marina et Orlando sont unis par un parfait amour. Elle cumule plusieurs petits boulots (serveuse, chanteuse de salsa), alors que lui est un entrepreneur en pleine réussite professionnelle. Mais ce n'est pas la différence de classe qui va les séparer, mais une rupture d'anévrisme. Orlando avait 57 ans, une vingtaine d'années de plus que Marina, qui est transsexuelle. Elle va devoir se battre pour défendre le droit de faire son deuil, face à la famille d'Orlando qui n'a jamais accepté cette relation, et en particulier son ex-épouse, qui la voit comme une "chimère", une perversion de l'homme qu'elle aimait. Le scénario aurait pu être tourné par Almodovar il y a une quinzaine d'années, mais Sebastian Lelio en fait d'abord un nouveau portrait de femme, après Gloria (2014). Alors que la plupart des personnages auxquels se heurtent Marina se demandent où elle en est dans sa transformation, le cinéaste, lui, la respecte dans l'identité qu'elle s'est choisie et ne répond jamais à la question. Le film est lui-même un peu "transgenre", passant du drame au thriller, du film de fantômes au film musical...

120 BATTEMENTS PAR MINUTE (Robin Campillo, 23 aou) LLL
Au début des années 1990, alors que le sida tue depuis une dizaine d'années, les militants d'Act Up – Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être impressionné par la radicalité de Sean... Dans ce troisième film en tant que cinéaste de Robin Campillo, tout ce qui tient de la reconstitution du militantisme d'Act Up – Paris est très réussi. On y est. Quand l'intrigue se ressert autour d'une histoire d'amour à durée déterminée, l'émotion suscitée reste contenue, car on sait dès le départ quelle direction cela va prendre, sans qu'il y ait surcroît de style (le film joue à fond le registre du cinéma-vérité, à l'opposé des Revenants, son premier film très stylisé). Avec des enjeux analogues, Olivier Ducastel et Jacques Martineau avaient frappé plus fort dans Jeanne et le garçon formidable, avec un formidable travail sur le hors-champ. Heureusement, ici, un ultime pied-de-nez rehausse le tout in extremis. Grand-prix au dernier festival de Cannes.

DJAM (Tony Gatlif, 9 aou) LLL
Djam est le prénom d'une jeune grecque qui voyage de l'île de Lesbos à Istanbul pour tenter de trouver une pièce de bateau. En Turquie, elle rencontre une française un peu paumée qui dit être venue faire du bénévolat auprès des réfugiés... C'est un grand retour en forme pour Tony Gatlif, avec ce road movie et conte musical au son du rebetiko. Il s'agit aussi d'un film d'actualité, qui évoque non seulement la crise économique en Grèce mais aussi le drame des réfugiés, venus de Syrie ou d'ailleurs. Mais, heureusement, il n'est pas figé par son grand sujet (il a retenu la leçon de Liberté, évocation nécessaire mais un peu trop scolaire du sort des tziganes pendant la Seconde guerre mondiale). Au contraire, il retrouve une forme plus libre et tumultueuse, entre fougue et mélancolie. Son héroïne, pleine d'insolence et de jeunesse intrépide, est incarnée par Daphné Patakia, qui porte le film : elle interprète elle-même les morceaux chantés par son personnage, elle danse, elle parle grec et français, comme le symbole d'une vie que la mort, et les huissiers, ne parviendront pas à saisir...

AVANT LA FIN DE L'ETE (Maryam Goormaghtigh, 12 juil) LLL
Après plusieurs années d'études à Paris, Arash annonce à ses deux amis Hossein et Ashkan qu'il compte rentrer en Iran. Espérant le faire changer d'avis, ces deux derniers organisent une virée d'une semaine à travers les routes du sud de la France... La comédie sur une amitié masculine (mais filmée par une femme) se double d'un road movie, d'une comédie romantique réaliste, où d'éventuelles relations sentimentales permettraient d'effacer le sentiment d'écartèlement généré par l'exil. Derrière la légèreté apparente survient des éléments plus mélancoliques ou dramatiques (on apprend par exemple pourquoi l'un des trois a pris volontairement beaucoup de poids). Au générique, on comprend à quel point cette fiction flirte avec le réel : comme dans un documentaire, l'équipe est très réduite (la cinéaste Maryam Goormaghtigh signe elle-même les images). Et les cinq interprètes (dont les deux françaises rencontrées en cours de route) ont gardé leurs véritables prénoms, tandis que leurs noms de familles ne sont pas divulgués...

LA PLANETE DES SINGES - SUPREMATIE (Matt Reeves, 2 aou) LLL
Disons le d'emblée : l'adaptation en 1968 du roman de Pierre Boulle par Franklin J. Schaffner est un très grand classique, et tout autre film s'y référant peut paraître superfétatoire. J'ai néanmoins accepté de voir celui-ci. Les cartons introductifs permettent de suivre l'histoire même lorsqu'on n'a pas vu les deux premiers volets de cette nouvelle trilogie, qui tente d'imaginer comment on en est arrivé au dernier plan saisissant du film originel. Formellement, c'est une grande réussite (bande originale de qualité, ampleur des décors, grande expressivité des créatures numériques, en particulier de César, chef singe dont la grande sagesse sera mise à rude épreuve après la mort de sa femme et d'un de ses fils). Et, à l'intérieur de ce divertissement familial, sont introduites des références politiques et/ou cinéphiles, avec le rappel des méfaits de l'impérialisme et de la colonisation (sur un mur est inscrit "Ape-pocalypse now", évocation du film de Coppola renforcé par le personnage de petit colonel cinglé joué par Woody Harrelson) ou du génocide des indiens...

LE VENERABLE W. (Barbet Schroeder, 7 juin) LLL
Barbet Schroeder clôt sa "trilogie du mal", avec ce documentaire sur W. alias Wirathu, un moine boudhiste de Birmanie qui appelle à la haine contre les musulmans, particulièrement la minorité des Rohingyas. Sa notoriété s'est construite lorsqu'il était dans l'opposition à la junte militaire lors de la dictature. Dès lors, son influence déclenche le pire : incendies criminels, meurtres, déplacements de population etc... Le documentaire est très conventionnel dans sa forme, son personnage principal est sans ambiguïté (au contraire de Jacques Vergès, qui jouait sur le droit à tout justiciable d'être défendu dans L'Avocat de la terreur). Sur le fond, il évoque trop rapidement l'extrême passivité de Aung San Suu Kyi (ancienne prix Nobel de la paix), mais il alerte sur le fait que les discours xénophobes et islamophobes, qu'on entend aussi près de chez nous, sont un cancer aux conséquences qui peuvent être désastreuses.

LOVE HUNTERS (Ben Young, 12 juil) LL
On est en Australie, à l'été 1987. Un soir, une jeune fille, de parents divorcés, quitte en douce le domicile de sa mère pour aller danser. Elle accepte de monter dans la voiture d'un charmant couple. Elle a tort... Ce film de séquestration ne gâte pas sa jeune actrice principale, Ashleigh Cummings, contrainte de hurler pendant la moitié de ses scènes. Le couple de psychopathes est plus réussi, avec notamment une Emma Booth inquiétante, tiraillée, presque bouleversante. Si le film se hisse un peu au-dessus du tout venant, il le doit aussi et surtout à la mise en scène et aux cadrages, qui réussissent à captiver, tout en évitant tout voyeurisme gore.

LE CAIRE CONFIDENTIEL (Tarik Saleh, 5 juil) LL
Au Caire, en janvier 2011, une jeune chanteuse est assassinée dans un des grands hôtels de la ville. L'inspecteur Nourredine, chargé de l'enquête, se trouve confronté à des témoins qui se dérobent, dont certains sont haut placés, plus ou moins liés à la garde rapprochée du président Moubarak... C'est un bon polar estival, même s'il manque une ou deux scènes fortes pour captiver totalement les amateurs du genre. En revanche, ce film suédois tourné à Casablanca réussit paradoxalement la contextualisation de la ville, entre la corruption qui gangrène tout le pays, police en tête, et la Révolution égyptienne sur le point d'éclater.

TRANSFIGURATION (Michael O'Shea, 26 juil) LL
Milo, adolescent noir new-yorkais, n'aime que les films de vampires "réalistes", pas les sagas édulcorées comme Twilight. Mais comment sait-il ce qui est crédible ou non ? Dès les premières scènes, où l'on voit Milo boire du sang dans les toilettes (même s'il ne le digère pas), on pressent que cet enfant du ghetto, orphelin de père et de mère, élevé par son grand frère, pourrait être un vampire. Malgré tout, grâce à la mise en scène du cinéaste, qui mêle drame social, familial et récit d'apprentissage (avec sa jeune voisine), on est la plupart du temps plein de compassion pour lui. Il y a des pleins et des déliés, mais l'écriture tente une sorte d'hybridation plutôt réussie entre Moonlight et Grave...

SUNTAN (Argyris Papadimitropoulos, 31 mai) LL
Kostis, quarante-deux ans, débarque sur l'île d'Antiparos, où il est engagé par la municipalité comme médecin généraliste. Il passe un hiver morne et solitaire. Mais tout change lorsque survient l'été et que l'île de 900 habitants se voit envahie par des milliers de touristes. Lors d'une visite à son cabinet, il fait la rencontre de la jeune et séduisante Anna et de ses amis peu farouches... La première partie, où Kostis tente de se régénérer au contact de l'hédonisme d'Anna, est filmée avec brio, on sent que la suite risque d'être cruelle. Mais lorsque le prometteur cinéaste tend le bâton dans l'autre sens, il le fait avec beaucoup moins d'habileté : son personnage principal n'est pas seulement pathétique, il devient difficile à défendre, comme s'il lui retirait son empathie...

DUNKERQUE (Christopher Nolan, 19 juil) LL
Au départ, un épisode méconnu (en tout cas de ce côté de la Manche) de la Seconde Guerre mondiale : le repli en mai 1940 de dizaine de milliers de soldats britanniques de la plage de Dunkerque, pour minimiser les pertes et maximiser les capacités de défense et d'intervention futures. Christopher Nolan propose un montage alterné sur trois terrains de bataille (terre, mer, air) d'une durée différente (respectivement une semaine, un jour, une heure). Même si cela fait quelques étincelles, le tout donne pourtant le sentiment d'un film assez banal, à cause de certains choix artistiques, entre des personnages assez peu approfondis et une incessante musique de jeu vidéo qui empêche le plus souvent l'immersion totale voulue par le réalisateur.

UNE FEMME DOUCE (Sergueï Loznitsa, 16 aou) 0
Une femme vivant seule à la campagne décide d'apporter elle-même un colis à son mari incarcéré (probablement pour un meurtre qu'il n'a pas commis). Je suis allé voir le film par curiosité après avoir apprécié la mise en scène de Sergueï Loznitsa dans une précédente fiction (Dans la brume). Mais le résultat est accablant. Certes il y a quelqu'un derrière la caméra, mais c'est d'une lourdeur qui ferait passer Haneke pour un cinéaste de la légèreté... Cela se voudrait peut-être une critique de la Russie d'aujourd'hui et de toujours, mais c'est surtout un parcours semé d'embûches très répétitives où l'enfer c'est les autres. Le seul personnage à qui le réalisateur prête une dignité, c'est cette femme douce qui a l'avantage d'être le personnage principal (mais dont on n'entendra jamais le nom). La scène du banquet est grotesque et ratée (n'est pas Bunuel ou Fellini qui veut). Prétentieux et interminable.
Version imprimable | Films de 2017 | Le Dimanche 20/08/2017 | 0 commentaires
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Festival de La Rochelle 2017


Mon festival international du film de La Rochelle 2017



28) ** BARBARA (Mathieu Amalric, 2017)

Une actrice s'apprête à jouer Barbara, et tente de s'imprégner du personnage. Son réalisateur aussi, par ses rencontres, par le travail d'archives... Dans le débat entre classicisme et modernité qui anime parfois les cinéphiles, Mathieu Amalric a clairement choisi la seconde, au risque de limiter le potentiel populaire du film. Vent debout contre les formes convenues du biopic, il emprunte la voie, souvent empruntée également, de la mise en abyme. Ici, pas d'intrigue clairement établie, mais une sorte de fusion progressive entre Jeanne Balibar, Brigitte (l'actrice qui répète le rôle de Barbara) et bien sûr Barbara elle-même. Film impressionniste pour les uns, superficiel pour d'autres, en réalité intéressant mais un peu vain, ne pouvant rivaliser avec une réelle modernité, celle, intemporelle, de la chanteuse.


27) ** L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP (Alfred Hitchock, 1934)

Dans les Alpes suisses, Bob et Jill Lawrence, un couple d'Anglais, et leur fille Betty font fortuitement la connaissance d'un agent secret français, qui leur annonce l'imminence du meurtre d'un ambassadeur étranger en visite à Londres, lors d'un concert à l'Albert Hall. Pour les réduire au silence, les criminels enlèvent Betty... Quand on a vu la version américaine tournée 22 ans plus tard, cette version anglaise paraît un brouillon de l'autre. L'interprétation, très correcte, n'est pas en cause. Mais du fait de sa durée beaucoup plus courte, les rebondissements paraissent plus téléphonés, et le final moins convaincant. Mais l'esprit des deux films est différent : la version de 1934 est plus à froid, mais avec un certain humour (badinage à la station de ski, passage chez le dentiste), alors que celle de 1956 est plus épique et spectaculaire.

26) ** LE SACRIFICE (Andreï Tarkovski, 1986)

Le premier quart d'heure est sidérant de beauté : superbes lents travellings où on voit un père et son fils muet planter un arbre tandis qu'un facteur arrive et lance une discussion philosophique. L'intensité formelle se poursuit avec une chorégraphie entêtante des personnages dans la maison où le père reçoit, à l'occasion de son anniversaire. Puis, peu à peu, le film semble entrer dans un trou noir mystique, avec images très sombres et raisonnements très pieux à base de sacrifice pour se sauver d'une catastrophe. Dans son dernier mouvement, le film semble boucler la boucle, et retomber sur ses pattes. Tarkovski, qui se savait malade, a probablement voulu réaliser un film-somme, déroutant, avec une grande importance des 4 éléments (eau, air, terre, feu). L'intitulé du prix reçu à Cannes en épouse l'ambition: grand prix spécial du jury...

25) ** ZORBA LE GREC (Michael Cacoyannis, 1965)

Basil, un jeune écrivain britannique, arrive en Crète pour prendre possession de l'héritage paternel (une mine de lignite à exploiter). Il rencontre Zorba, un Grec exubérant qui va lui servir de guide... Ce n'est pas un film de mise en scène, même si plusieurs scènes impressionnent, mais plutôt une histoire d'amitié qui joue sur les contrastes, un film d'acteurs, qui n'hésitent pas à cabotiner (dans ce registre, Anthony Quinn est impressionnant). La fin est restée célèbre, sur une musique de Mikis Theodorakis...

24) ** RÉVOLUTION ÉCOLE 1918 – 1939 (Joanna Grudzinska, 2016)

Il s'agit essentiellement d'un documentaire d'archives qui permet de remonter aux origines des pédagogies alternatives (Freinet, Montessori, Steiner...). Elles sont nées au lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque des pédagogues européens mettent en cause les méthodes d'enseignement alors utilisées, verticales, dogmatiques, véritables apprentissages de la soumission, un des éléments explicatifs selon eux de la grande boucherie. Ces nouvelles pédagogies s'inspirent d'expériences auprès de déficients mentaux et sont influencées par la psychanalyse naissante. Les pionniers voulaient former une internationale, mais ne restèrent pas très longtemps à l'écart des puissantes idéologies de l'époque. Ce travail d'archives est livré dans un bel écrin (correspondances lues par des voix remarquables comme Mathieu Amalric ou Eric Caravaca). Mais le commentaire en voix off en reste aux grandes lignes, ne s'embarrasse pas trop de nuances, et est assez dirigiste, finalement. Une forme contradictoire avec le fond, qui tient peut-être à son origine télévisuelle (diffusé sur Arte en septembre 2016, le documentaire est inédit en salles).


23) ** UN FLIC SUR LE TOIT (Bo Widerberg, 1977)

Stig Nyman, un flic hospitalisé à la suite d'une intervention chirurgicale, est assassiné dans sa chambre. L'inspecteur Beck et son équipe, chargés de l'enquête, découvrent que Nyman s'était rendu coupable de nombreuses brutalités... Après de très grands films sociaux comme Adalen 31 (1969) ou Joe Hill (1971), Bo Widerberg réalise un polar à fort caractère sociologique sur le milieu de la police. Le rythme et la mise en scène en souffrent un peu, même si on sent l'influence de certains de ses collègues américains de l'époque (Friedkin, Lumet), notamment dans un final assez spectaculaire.


22) ** VIDÉOGRAMMES D'UNE RÉVOLUTION (Andrei Ujica, Harun Farocki, 1992, inédit)

Andrei Ujica est un cinéaste original qui se nourrit presque exclusivement des images des autres (à part quelques vues spatiales dans Out of the present). Avec Harun Farocki, il livre ici un montage d'un certain nombre de vidéos de diverses natures (télévision roumaine, vidéos amateures) retraçant, par ordre chronologique, la chute du régime de Ceaucescu, des manifestations du 20 décembre 1989 à l'exécution du dictateur, six jours plus tard. Le film montre, entre autres, l'importance stratégique, pour les révolutionnaires, d'avoir repris le contrôle de la télévision, et est en creux une réflexion sur l'image des régimes et les régimes d'images...
 

21) ** SAUDADE (Katsuya Tomita, 2012)

Seiji travaille sur un chantier particulièrement difficile de Kôfu, une petite ville touchée par la crise économique, et se lie d'amitié avec un jeune ouvrier... Le film a le mérite de montrer le Japon comme on le voit peu au cinéma, se déroulant dans le milieu ouvrier (chantiers du bâtiment) et des outsiders (immigré-e-s thaïlandais-es ou brésilien-ne-s), avec leur contre-culture (rap, capoeira). Multipliant les personnages, c'est un film choral long, mais jamais lent, moderne sur le plan cinématographique, mais politiquement critique sur les ravages de la « modernité » néolibérale.


20) *** LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE (Henri Decoin, 1952)

Élisabeth Donge, dite Bébé, a empoisonné son époux, François Donge, un riche industriel amateur de femmes. Ils se sont mariés dix ans plus tôt, mais Bébé a beaucoup souffert du comportement de François. Sur son lit d'hôpital, ce dernier revit les moments clefs de sa vie avec Bébé, et commence à comprendre ses erreurs... C'est une adaptation réussie d'un roman de Simenon, avec des dialogues incisifs de Maurice Aubergé (qui n'a visiblement pas fait de complexes vis-à-vis de Michel Audiard ou Henri Jeanson). Et c'est bien sûr, avant tout, une rencontre entre deux monstres sacrés (Danielle Darrieux, Jean Gabin), qui relança définitivement la carrière du second.


19) *** JEUNE ET INNOCENT (Alfred Hitchcock, 1937)

Un couple se dispute pendant une nuit d'orage. Le lendemain, le corps de la femme est retrouvé sur la plage par Robert Tisdall, un proche. Celui-ci est fait coupable, car la ceinture qui a servi à étrangler la victime semble provenir de son imperméable, qu'il affirme s'être fait voler. Parvenant à s'enfuir, le jeune homme est aidé par Erica, la fille du commissaire chargé de l'enquête... Un des thèmes favoris d'Hitchcock, celui du faux coupable. Si l'intrigue est sans surprise (mais plaisante), elle permet de nombreuses pointes d'humour. La scène où la caméra part du plafond pour aller démasquer le véritable criminel restera dans les mémoires (c'est la seule dont je me souvenais avec précision). Revu avec plaisir.


18) *** THIS IS MY LAND (Tamara Erde, 2016)

Au début de son film, la réalisatrice israélienne Tamara Erde confie que lorsqu'elle était jeune, elle se fiait à l'histoire de son pays racontée à l'école, était patriote, et ignorait tout de l'histoire palestinienne et de l'occupation. Plus tard, elle a commencé à douter. C'est l'origine de ce documentaire sur l'enseignement de l'Histoire dans différentes écoles du pays : israéliennes, palestiniennes, ou mixtes (où c'est un couple de professeurs, l'un israélien, l'autre palestinienne, qui assure le cours). La matière est riche, et si la réalisatrice est venue écouter des deux côtés, elle ne se range pas pour autant dans une neutralité confortable qui occulterait la réalité, notamment des rapports de force. Elle montre au contraire que le conflit influe sur la façon d'enseigner.


17) *** 120 BATTEMENTS PAR MINUTE (Robin Campillo, 2017)

Au début des années 1990, alors que le sida tue depuis une dizaine d'années, les militants d'Act Up – Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être impressionné par la radicalité de Sean... Dans ce troisième film en tant que cinéaste de Robin Campillo, tout ce qui tient de la reconstitution du militantisme d'Act Up – Paris est très réussi. On y est. Quand l'intrigue se ressert autour d'une histoire d'amour à durée déterminée, l'émotion suscitée reste contenue, car on sait dès le départ quelle direction cela va prendre, sans qu'il y ait surcroît de style (le film joue à fond le registre du cinéma-vérité, à l'opposé des Revenants, son premier film très stylisé). Avec des enjeux analogues, Olivier Ducastel et Jacques Martineau avaient frappé plus fort dans Jeanne et le garçon formidable, avec un formidable travail sur le hors-champ. Heureusement, ici, un ultime pied-de-nez rehausse le tout in extremis. Grand-prix au dernier festival de Cannes.


16) *** LA CORDE (Alfred Hitchcock, 1950)

Suivant les enseignements de Rupert Cadell, deux étudiants tuent un de leurs camarades, puis cachent le cadavre dans une malle, avant de convier la famille de la victime et leur professeur à une réception... C'est le premier film en couleurs d'Alfred Hitchcock, réalisé en 1948 et constitué (sauf exception qui confirme la règle) de huit plans-séquences de 10 minutes (la durée de défilement d'une bobine dans la caméra). Cette volonté de donner l'illusion d'un tournage en continu sert ici à éprouver l'unité de temps et l'unité de lieu (récemment, dans Birdman, Inarritu donne l'illusion d'un plan unique sans qu'il y ait unité de temps). Un huis-clos réussi, avec d'excellents mouvements de caméra lorsque Cadell (James Stewart) explique ce qu'il a compris : plan sans personnages mais dans lequel le spectateur projette mentalement l'action telle que comprise par Cadell...


15) *** LES TRENTE-NEUF MARCHES (Alfred Hitchcock, 1935)

Canadien installé à Londres, Richard Hannay assiste à un spectacle lorsqu'un coup de feu provoque une panique générale. Annabella Smith, la jeune femme qui l'a déclenchée, le supplie de l'héberger. Elle se dit espionne, pourchassée par une mystérieuse organisation, les Trente – Neuf Marches... Certes, il ne faut pas trop gratter derrière pour s'interroger sur la vraisemblance de tout ça. Mais cela n'empêche pas le film d'être un excellent divertissement, dans une époque de tension entre les nations, grâce à la variété des épreuves traversées, qui s'enchaînent à un rythme soutenu, et aux fréquentes ruptures de ton et changements de registre (voir par exemple le héros passer une partie de l'action menotté à une femme malgré lui). Redécouvert avec plaisir (14 ans après la première vision selon mes archives).


14) *** L'ATELIER (Laurent Cantet, 2017)

Pendant l'été 2016, à La Ciotat, une demi-douzaine de jeunes ont choisi pour stage d'insertion sociale un atelier d'écriture, où ils tentent d'écrire un roman policier avec l'aide d'Olivia, une romancière reconnue. L'intrigue du roman doit se situer dans cette ville chargée d'histoire (notamment par les chantiers navals fermés depuis 25 ans). Antoine, l'un des jeunes, traversé par une violence pas toujours contenue, ne l'entend pas ainsi. Intriguée, Olivia va de plus en plus s'intéresser à lui... Le cinéaste n'a pas son pareil pour filmer les rapports complexes entre individus et groupes. Les scènes de travail sont aussi vivaces que celles de Entre les murs (même si elles sont plus posées : les stagiaires sont plus âgés et volontaires, le rapport avec la formatrice n'est donc pas le même). Dans la dernière partie, il y a une ou deux scènes un peu moins crédibles, même si elles sont validées a posteriori par les scènes qui suivent...


13) *** ENTRE LES MURS (Laurent Cantet, 2008)

Chronique d’une année scolaire d’une classe de quatrième dans un collège du 20è arrondissement. Neuf ans après la première vision, on se surprend à être complètement happé par le film, grâce à un sens du cadre et un montage qui donnent l'impression que chaque scène est prise sur le vif. À sa sortie, le film a eu droit à des interprétations très contradictoires. Ces différences de perception montrent la richesse du film, bien que celui-ci n'oublie jamais d'être un objet de cinéma (ce n'est pas un reportage, mais une fiction qui se nourrit des erreurs, difficultés, contradictions ou confrontations des personnages). Revu de façon plus intense que prévu.


12) *** LA DIVINE (Wu Yonggang, 1934)

Après s'être laissée séduire par les lumières de la grande ville de Shanghai, une jeune mère est contrainte de faire le trottoir afin de pouvoir élever son fils. Celui-ci grandit et entre à l'école. Mais lorsque les autres parents d'élèves découvrent de quel milieu il vient, ils font pression sur le directeur de l'établissement pour exiger son renvoi immédiat... C'est un excellent muet chinois, au sujet osé pour l'époque. Comme l'exige le genre, les images sont très parlantes, même pour suggérer ce qui reste hors-champ. Le film doit évidemment beaucoup à Ruan Lingyu, son inoubliable actrice principale, qui se suicidera un an plus tard, à l'âge de 25 ans. La réussite du film, à mes yeux, confirme le fait selon lequel j'ai tendance, parmi les films du début des années 1930, à préférer les derniers joyaux du muet aux premiers films parlants...


11) *** CHANTAGE (Alfred Hitchcock, 1929)

Frank Webber est inspecteur de police à Scotland Yard. Un jour, au restaurant, il se dispute avec sa fiancée Alice, et ils se séparent. Peu après, la jeune fille accepte de suivre un artiste – peintre dans son atelier. Lorsque celui-ci tente de la violer, elle se défend et finit par poignarder son agresseur. C'est Frank qui est chargé de l'enquête... Le film existe en deux versions : muette et sonore. Hitchcock l'a conçu ainsi dès le tournage, alors que les producteurs hésitaient. Il s'agit donc historiquement du premier film sonore britannique. Mais la version muette fonctionne très bien. Déjà à cette époque, Hitchcock prend plaisir à jouer avec les spectateurs : la tentative de viol et de meurtre sont hors-champ, même si apparaissent à l'écran des détails très évocateurs. Et l'histoire est d'une grande ambiguïté morale (différents niveaux de culpabilité et de victimes). Savoureux.

10) *** CARRÉ 35 (Eric Caravaca, 2017)

Le Carré 35 du titre désigne l'emplacement de la tombe de la sœur aînée d'Eric Caravaca, morte à l'âge de trois ans, qu'il n'a jamais connue, et dont les parents n'avaient gardé aucune photographie... Le documentaire d'Eric Caravaca est donc une enquête sur sa propre famille, mais il sait nous la raconter comme s'il s'agissait de notre propre famille ou d'une fiction à suspense. L'exercice est assez analogue à celui qu'avait réussi Mariana Otero (Histoire d'un secret, 2003), dans la mesure où l'intime rejoint l'universel et où l'histoire familiale croise la grande Histoire, collective, politique. Une enquête très touchante, bien menée, qui sait ménager des respirations, et où pudeur et frontalité se rejoignent harmonieusement...


9) *** SOLARIS (Andreï Tarkovski, 1974)

Kris Kelvine, un scientifique russe, est envoyé en mission sur la station orbitale de Solaris, une planète mystérieuse entièrement recouverte par un Océan. Avant son arrivée, d'étranges phénomènes s'y sont produits. Une femme lui apparaît, et il croit reconnaître le double de sa propre femme, suicidée quelques années plus tôt... Selon Woody Allen, l'éternité c'est long, surtout vers la fin. Ici, c'est la première partie qui paraît longue, mais elle permet de mettre en place la suite. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, d'un côté le film ne s'écarte pas de la trame scénaristique connue, mais d'un autre côté la puissance cinématographique de Tarkovski nous fait croire que chaque scène, chaque plan est imprévisible. Tout en déjouant les attentes des spectateurs de SF classique (par exemple, pas une seule image de maquette spatiale...).


8) *** 5 CAMÉRAS BRISÉES (Emad Burnat, Guy Davidi, 2013)


Les cinq caméras brisées du titre sont celles utilisées successivement par Emad Burnat, petit paysan de Cisjordanie, pour filmer sa famille et la lutte de son village contre l'édification du mur de séparation par les Israëliens. Le mur spolie surtout Bil'in, le village, de la moitié de ses terres, notamment agricoles. Grâce à son dispositif, les caméras successives captent ce qu'on sait mais qu'on n'a pas l'habitude de voir, ce qui se passe en toute impunité quand les journalistes sont partis. La totale immersion permet de mesurer l'oppression de la colonisation israélienne, leurs méthodes, alors qu'on s'attache aux personnages clés de la résistance du village, leur courage, leur sang-froid (ils s'en tiennent la plupart du temps à la non violence, malgré la cruauté de l'armée), tout comme à la famille d'Emad Burnat, et à leur sort pendant les 5 années de tournage (les premiers mots de son plus jeune fils...). Un document exceptionnel. Revu avec émotion.


7) *** OUT OF THE PRESENT (Andrei Ujica, 1997)

Dès les premières images, on décolle. Une caméra 35 mm a été embarquée dans l'espace pour filmer notamment une spectaculaire arrivée à la station Mir. Le reste du documentaire est plus fidèle à la manière d'Andrei Ujica, qui fait des films à partir d'images tournées par d'autres. Il a réalisé un montage de 92 minutes (la durée exacte d'une rotation de la station autour de la Terre) à partir de 280 heures de vidéo tournées par les cosmonautes eux-mêmes en 1991, hors du temps (certains d'entre eux partirent d'URSS et atterriront en Russie, après le putsch de Boris Eltsine à Moscou, événement évoqué au moyen de films amateurs). L'anecdotique, le concret de la vie quotidienne dans la station côtoient une dimension presque épique sur notre condition humaine et terrienne (les images sont plus émouvantes que celles de Gravity, car ce sont des prises de vues réelles). Après la projection, on reste en apesanteur pendant un bon moment...


6) **** STALKER (Andreï Tarkovski, 1981)

Au milieu d'un pays indéterminé mais misérable, se trouve la Zone, région mystérieuse et dangereuse, interdite, fermée et gardée militairement. Elle serait née de la chute d'une météorite, il y a bien longtemps. Seuls les Stalkers, des passeurs, bravent l'interdiction et s'y aventurent. L'un d'entre eux conduit un écrivain et un scientifique jusqu'à une chambre, où, dit-on leurs désirs secrets seront exaucés... Bien sûr ce n'est pas de la science-fiction à l'américaine, mais le film n'est pas aussi lent que dans mon souvenir. Les images sont fascinantes, et Andreï Tarkovski sait créer une tension sans accélérer le rythme (par exemple lorsque l'un des trois personnages part en éclaireur dans un passage inquiétant, le sentiment de danger est décuplé par le fait que chaque pas est accompagné d'un son nouveau, matérialisant les périls de perpétuelle mutation des lieux). Et il exploite toutes les implications philosophiques de son solide scénario (adapté de leur propre roman par les frères Strougatski). Je hausse mon appréciation initiale (de « Bien » à « Bravo »)...


5) **** RESSOURCES HUMAINES (Laurent Cantet, 2000)

Franck, 22 ans, étudiant d'une grande école de commerce, revient chez ses parents le temps d'un stage dans l'usine où son père est ouvrier depuis 30 ans. Affecté aux Ressources humaines, il prend très à cœur sa tâche, jusqu'à ce qu'il découvre à quoi son travail va servir... Depuis sa sortie, on a vu d'autres films sociaux, mais ils n'ont pas fait vieillir celui-ci, dont l'intérêt ne se limite pas aux mémorables rapports père – fils. Laurent Cantet prend le temps de s'intéresser au monde du travail (ouvrier) et aux rapports sociaux de production. Sa brûlante actualité, 17 ans plus tard, permet de démonter certains discours faciles (« C'est la faute aux 35h / à l'euro etc »). La « consultation » des salarié-e-s comme contournement des syndicats et diversion face aux restructurations déjà décidées est un bel exemple d'anticipation du macronisme contemporain... Appréciation maintenue à « Bravo ».


4) **** FENÊTRE SUR COUR (Alfred Hitchcock, 1955)

Reporter photographe, Jeff (James Stewart) est immobilisé à la suite d'une fracture de la jambe. C'est l'été, et pour tuer le temps, il épie par la fenêtre ses nombreux voisins. Ses observations l'amènent à soupçonner que l'un d'entre eux a assassiné sa femme. Petit à petit, il arrive à partager sa curiosité avec sa bonne (Thelma Ritter) et son amie (Grace Kelly) à laquelle il tente de résister... Voir ce film sur grand écran permet d'apprécier davantage encore la mise en scène remarquable : utilisation très efficace des décors (avec certains plans en split screen naturel) et des objectifs de la caméra, pour une délicieuse histoire criminelle doublée d'une des plus célèbres et réjouissantes mises en abyme de l'histoire du cinéma (le voyeurisme de Jeff est aussi celui du spectateur). Revu avec plaisir (appréciation maintenue à « Bravo »...).


3) **** UNE FEMME DISPARAÎT (Alfred Hitchcock, 1938)

Dans le train qui la ramène des Balkans à chez elle à Londres, Iris fait plus ample connaissance avec Miss Froy, une charmante vielle dame. Or celle-ci disparaît pendant le sommeil d'Iris : à sa place se trouve une autre dame, habillée de la même façon. Et aucun passager du train ne se souvient de Miss Froy. Seul Gilbert, un musicien entreprenant, accepte d'aider la jeune femme dans son enquête... C'est un film jubilatoire, à redécouvrir absolument : je ne me souvenais plus du long prologue, assez irrésistible, dans l'hôtel où les futurs passagers du train doivent passer la nuit. Mine de rien, ces scènes permettent de caractériser certains personnages. L'histoire à suspense, réalisée sans temps mort, n'empêche pas Hitchcock de distiller beaucoup d'humour. Une réussite qui n'a rien à envier aux grands classiques américains tournés par la suite. Revu avec enthousiasme (appréciation personnelle passant de « Bien » à « Bravo »).


2) **** L'ENFANCE D'IVAN (Andreï Tarkovski, 1963)

Orphelin depuis l'extermination de sa famille par les nazis, Ivan, 12 ans, est mû par le désir de se venger. C'est pourquoi il est recueilli par un régiment de l'armée russe qui lui confie un rôle d'éclaireur... Remplaçant un autre réalisateur prévu pour tourner le projet, Andreï Tarkovski frappe fort dès son premier film. À sa place, un réalisateur lambda aurait peut-être fait quelque chose d'un peu académique sur un enfant à l'intérieur de la guerre, alors que Tarkovski filme plutôt la guerre à l'intérieur d'un enfant (comme l'a fait justement remarquer Sartre à la sortie du film). Probablement le long-métrage le plus classique de Tarkovski (à mon avis les plus réfractaires au style futur du cinéaste peuvent l'apprécier), mais déjà très puissant. Bien que tout juste sorti du VGIK (son école de cinéma), il imposa les scènes de rêve, et une fin qui tourne le dos à celle envisagée par l'ancienne équipe du film (et c'est tant mieux). Dès les premières scènes, la très forte personnalité d'Ivan crève l'écran : on jurerait qu'il est à l'image de Tarkovski impatient de faire partie des plus grands.


1) **** LA MORT AUX TROUSSES (Alfred Hitchcock, 1959)

À la suite d'une méprise, Roger Thornill, quinquagénaire à la vie paisible, est confondu avec un certain George Kaplan par un groupe d'espions à la solde d'une puissance étrangère. Il est enlevé, et sa vie bascule. Un second quiproquo, et le voici qui passe pour un assassin... Je ne sais s'il faut croire mes archives personnelles (selon lesquelles je n'aurais jamais vu ce film au cinéma auparavant). Mais le film, qui m'avait donc déjà impressionné sur le petit écran, est idéalement servi par le grand. Dès le début du film (et contrairement à d'autres Hitchcock qui se mettent en route progressivement), les scènes d'anthologie se succèdent : il n'y a pas seulement celle de l'avion en rase campagne ou le final dans la Monument Valley, voir par exemple une scène de conduite en état d'ivresse, une autre scène de tension qui a pour théâtre une vente aux enchères... La musique de Bernard Hermann, d'une efficacité redoutable mais jamais surplombante, est aussi géniale que le scénario d'Ernest Lehman et la mise en scène d'Hitchcock. Un chef d'œuvre du cinéma de divertissement. Note (maximale) maintenue.

Suite et fin des films du printemps 2017

  • Bravo : Visages villages (Agnès Varda et JR)
  • Bien : Souffler plus fort que la mer (Marine Place), Le Jour d'après (Hong Sang-soo), Ava (Léa Mysius)
  • Pas mal : Ce qui nous lie (Cédric Klapisch), L'Amant d'un jour (Philippe Garrel), Rodin (Jacques Doillon), Retour à Montauk (Volker Schlöndorff)
  • Bof : Creepy (Kiyoshi Kurosawa), Drôles d'oiseaux (Elise Girard), L'Amant double (François Ozon)

VISAGES VILLAGES (Agnès Varda et JR, 28 juin) LLLL
Dès le générique, excellent, on est prévenu : l'association entre Agnès Varda, cinéaste aussi majeure qu'inclassable, et JR, "street artist", va faire des étincelles. L'idée de départ est de partir à la rencontre d'inconnu-e-s dans les villages français (dans le bassin minier ou des régions agricoles), de les photographier grâce à leur camion-photomaton, et de les exposer en très grand, de façon plus ou moins éphémère, par collage, sur un lieu emblématique. La technique, la créativité de JR sont impressionnantes, mais la crédibilité de la démarche vient surtout de la générosité d'Agnès Varda. Comme dans Les Glaneurs et la glaneuse, c'est elle qui est la plus douée pour réaliser des rencontres émouvantes, mettre en lumière des personnes qui n'y sont pas habituées, les respecter, restituer leur personnalité, leur dignité et leur mémoire. Elle y met du sien, en assumant sa vulnérabilité et ses problèmes de vue (elle voit de plus en plus flou), tout en étant au meilleur de sa forme au niveau du montage, intuitif, d'une folle liberté. Si on gratte un peu, la politique n'est jamais très loin. Un des films les plus emballants de l'année, d'une inventivité aussi grande que sa sensibilité.

SOUFFLER PLUS FORT QUE LA MER (Marine Place, 10 mai) LLL
Malgré sa courte durée (1h25) et la simplicité de son scénario (sur une île au large de la Bretagne, une famille de pêcheurs est pressée par la banque de vendre son bateau, son outil de travail, pour toucher la prime à la casse et éponger ses dettes), ce premier long métrage de fiction de Marine Place ne manque pas de souffle. Malgré son point de départ naturaliste, le film se hisse nettement au-dessus de la moyenne, grâce à une mise en scène très inspirée, très maîtrisée et pourtant sans ostentation. On ne le voit pas venir, mais certaines scènes qu'on croyait banales au départ (par exemple une réunion dans un bistrot) nous surprennent et nous submergent. Dans cette fable, tout semble vrai (par exemple Corinne Masiero a l'air d'avoir vécu toute sa vie dans l'île), et il n'y a pas d'autre musique que celle jouée par les personnages, surtout par Julie (Olivia Ross, épatante), l'héroïne en quête d'émancipation qui ne se sépare presque jamais de son saxophone (soprano). Dommage que ce beau film ne bénéficie que d'une sortie en catimini...

LE JOUR D'APRES (Hong Sang-soo, 7 juin) LLL
Par une certaine paresse journalistique, le cinéma de Hong Sang-soo a souvent été qualifié chez nous de rohmérien, mais ici ce néologisme est parfaitement adapté. C'est le premier jour de travail pour Areum (Kim Min-hee, l'héroïne de Mademoiselle et Un jour avec, un jour sans), engagée dans une petite maison d'édition comme unique employée en remplacement d'une femme qui avait une liaison avec Bongwan, son patron. Un quiproquo éclate avec la femme légitime de ce dernier. Cela pourrait être un vaudeville, mais c'est plutôt un conte d'hiver cruel pour les personnages mais plaisant pour les spectateurs, a fortiori s'ils font attention à la mise en scène très élaborée du cinéaste, malgré le minimalisme apparent du dispositif. Ici, pas de champ/contre-champ : les discussions à deux sont filmées de profil (la femme à gauche de l'écran, l'homme à droite), les discussions à 3 aussi, mais l'homme apparaît cette fois à gauche de l'écran ! Le cinéaste zoome parfois pour isoler un des personnages. Ces motifs tissent des sortes de rimes entre les différentes situations (Hong Sang-soo aime bien les fausses répétitions). Si on ajoute la réussite du noir et blanc, tout ça donne un relief remarquable et parfois inattendu à une histoire qui aurait pu être banale.

AVA (Léa Mysius, 21 juin) LLL
Ava a 13 ans, mais est déjà pubère (et interprétée par Noée Abita, une comédienne plus âgée et épatante, une sorte de petite soeur d'Adèle Exarchopoulos). Elle est en vacances avec sa mère (célibataire et dragueuse) au bord de la mer, lorsqu'elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu, à commencer par la vision en lumière basse. Elle est bien décidée à profiter à fond de son été. Le premier long métrage de Léa Mysius aurait pu être une chronique naturaliste, sur la perte d'un sens majeur et très cher à tous les cinéphiles (la vue) et la découverte de nouveaux sens et de la sensualité. Mais, peu à peu, avec notamment un grand chien noir (qu'on découvre dès la première scène), appartenant à un jeune marginal, le film glisse de la réalité à quelque chose de moins immédiat et beaucoup plus romanesque. Un coup d'essai qui joue sur des changements de tonalité, et nourri par certains plans d'une grande inventivité visuelle, mais aussi par une B.O. remarquable et au registre étendu.

CE QUI NOUS LIE (Cédric Klapisch, 14 juin) LL
A la mort de son père, Jean, qui était installé en Australie, revient en France sur les terres viticoles de son enfance, où il retrouve son frère et sa soeur qui les cultivent et à qui il n'avait pas donné de nouvelles depuis des années. Il décide de rester pour les vendanges... Bien sûr, on n'échappe pas à des passages obligés sur les problématiques d'une certaine bourgeoisie de province (transmission, pérennité du domaine...). Mais Cédric Klapisch verse aussi une larme de social, de féminisme et d'écologie. Et, surtout, l'essentiel est ailleurs : il s'agit plutôt de portraiturer un âge de la vie, où la jeunesse laisse poindre une maturité naissante. Formellement, ce n'est pas un grand cru, mais ce n'est pas non plus de la piquette, grâce notamment à un trio d'acteurs épatants (Ana Girardot, Pio Marmaï, François Civil) qu'on déguste bien frais.

L'AMANT D'UN JOUR (Philippe Garrel, 31 mai) LL
Parité respectée dans l'équipe de scénaristes qui a (bien) écrit ce film : Caroline Deruas (la réalisatrice prometteuse de L'Indomptée), Arlette Langmann, Jean-Claude Carrière et Philippe Garrel lui-même. Jeanne, une jeune femme d'environ 23 ans, revient, après une rupture sentimentale, chez son père, un prof de fac qui a pour nouvelle compagne Ariane, une jeune femme du même âge qu'elle. L'histoire est un prétexte à une nouvelle réflexion sur l'engagement, la fidélité, la jalousie et les rapports homme-femme, dans la lignée des deux précédents films du cinéaste (La Jalousie et L'Ombre des femmes). Mais il stylise à la fois trop (ce film-ci peut sembler stratosphérique, alors que Garrel a su parfois entrelacer passions amoureuses, changement social et radicalités politiques, comme dans Les Amants réguliers) et trop peu (le noir et blanc de Renato Berta est ici moins tranchant que celui du regretté William Lubtchansky).

RODIN (Jacques Doillon, 24 mai ) LL
Autant prévenir tout de suite : ceux qui espèrent un biopic de prestige, avec scénario rebondissant et musique soulignant des scènes spectaculaires, en seront pour leurs frais (ce qui explique peut-être le mauvais accueil du film à Cannes par la presse anglo-saxonne). Ce qui intéresse Doillon, c'est de voir Rodin (Vincent Lindon, très bien) au travail, à partir du moment où il reçoit sa première commande de l'Etat. Il n'y a aucune dramaturgie forte, à part l'évolution de ses relations - patriarcales - avec les femmes de sa vie, Camille Claudel (Izia Higelin) et la fidèle Rose (Séverine Caneele, très changée par rapport à ses débuts). Mais il y a des scènes passionnantes sur sa pratique artistique, qui a bousculé les attentes de certains de ces contemporains. La caméra de Doillon est moins virtuose, plus sobre qu'à l'accoutumée, dans cette oeuvre de commande honorable mais parfois flottante.

RETOUR A MONTAUK (Volker Schlöndorff, 14 juin) LL
Max Zorn est un écrivain allemand renommé qui débarque à New York, accompagné de sa jeune épouse et de son attachée de presse pour promouvoir son dernier livre. Il en profite pour retrouver la source d'inspiration de ce roman, Rebecca, qu'il avait aimée dix-sept ans plus tôt. Dans le rôle principal, Stellan Skarsgard (un habitué des films de Lars Von Trier) excelle, à l'heure du bilan existentiel, entre remords (avoir fait du mal) et regret (avoir laissé passer quelque chose). Nina Hoss est moins impériale que prévu, ce qui permet aux deux autres femmes (jouées par Suzanne Wolff et Isi Laborde) d'exister, dans une interprétation homogène. Par certains aspects, le film peut rappeler Sils Maria d'Assayas, mais en beaucoup moins intense, basé un peu trop sur les dialogues (avec digression convenue sur les difficultés de l'Europe) et une musique au bord du pléonasme.

CREEPY (Kiyoshi Kurosawa, 14 juin) L
Un ancien policier, devenu professeur en criminologie après avoir été blessé par un serial killer, s'installe avec son épouse dans un nouveau quartier. Alors qu'un étudiant lui demande de s'intéresser à une enquête non résolue sur des disparitions, il fait connaissance, avec sa femme, de leurs nouveaux voisins... Au début, on pense avoir retrouvé le meilleur Kurosawa, qui n'a pas son pareil pour créer des situations troubles, et créer l'angoisse rien que par la mise en scène (jeux de lumière, souffle dans les rideaux...). Mais, malheureusement, il résout un peu trop vite l'intrigue, évoluant avec des ficelles un peu trop grosses vers une farce grotesque assez maladroite.

DRÔLES D'OISEAUX (Elise Girard, 31 mai) L
Le premier long métrage de fiction d'Elise Girard, Belleville Tokyo (2011), était prometteur. Malheureusement, celui-ci est une caricature de film germano-pratin. Une jeune provinciale dont on ne sait à peu près rien débarque à Paris et rencontre un vieux libraire qui lui offre le gîte (auparavant, elle squattait le canapé d'une amie) et un job. Elise Girard s'est entourée de Renato Berta à la lumière et Bertrand Burgalat à la musique, et on est content de retrouver Jean Sorel (excellent dans Sandra de Visconti) et Virginie Ledoyen (dans un tout petit rôle), mais ça ne suffit pas à compenser la vacuité de l'ensemble. Même l'irruption dans le récit de militants antinucléaires donne l'impression d'être hors sol.

L'AMANT DOUBLE (François Ozon, 26 mai) L
François Ozon a voulu réaliser un thriller psycho-érotique, autour de la notion de double. Dès le début, il montre un escalier en colimaçon, façon d'évoquer Sueurs froides (Vertigo) d'Hitchcock. Un clin d'oeil écrasant pour ce film roublard, qui raconte la relation compliquée entre un psy (Jérémie Renier), le personnage double de l'histoire (encore qu'il y en a peut-être d'autres...) et Chloé, une patiente se plaignant de maux de ventre (Marine Vacth). Le scénario, inspiré d'un roman de Joyce Carol Oates (écrit sous pseudonyme), n'est pas mauvais, mais François Ozon en fait pourtant une suite de scènes impossibles : à cause de sa mise en scène superficielle, à peu près rien ne marche au premier degré. Ambitieux mais raté.
Version imprimable | Films de 2017 | Le Lundi 26/06/2017 | 0 commentaires
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Suite des films du printemps 2017

  • Bravo : Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin)
  • Bien : Tunnel (Kim Seong-Hun), Après la tempête (Hirokazu Kore-Eda), I am not your negro (Raoul Peck), Alien : Covenant (Ridley Scott), Get out (Jordan Peele)
  • Pas mal : Glory (Kristana Grozeva, Petar Valchanov), De toutes mes forces (Chad Chenouga), Cessez-le-feu (Emmanuel Courcol)
  • Bof : Voyage of time (Terrence Malick), Problemos (Eric Judor)

LES FANTÔMES D'ISMAËL (Arnaud Desplechin, 17 mai) LLLL
Ismaël (Mathieu Amalric) est un cinéaste, retiré près de l'océan pour terminer l'écriture d'un film, seulement accompagné de Sylvia (Charlotte Gainsbourg), sa compagne astrophysicienne. Le principal fantôme, c'est Carlotta (Marion Cotillard), son ex-épouse peinte sur un tableau accroché au mur, qui a disparu sans laisser de traces 21 ans plus tôt, et qui surgit sur la plage, bien vivante, pour renouer avec Ismaël. Leurs interactions vont faire, comme on l'imagine, des étincelles, mais le film est beaucoup plus riche que ça, et cette situation de départ un poil trop écrite. Romanesque, il raconte aussi une histoire de diplomate ou d'espion (un certain Dédalus, comme dans d'autres Desplechin), dont on peine à comprendre dès le début le rapport avec l'intrigue principale. Faussement flottant au départ, le film peu à peu s'emballe et s'amuse à rassembler toutes les pièces du puzzle dans une deuxième moitié assez irrésistible. Rien n'est anodin, tous les détails finissent par compter. Le montage est exceptionnel, et la mise en scène a ses audaces (un voyage en train vers Roubaix filmé de façon très originale, un exemple parmi beaucoup d'autres). Le drame sentimental s'aère par des éléments de comédie d'un humour très singulier (autodérision ?) et jubilatoire. Un des meilleurs films de l'année, qui rejoint Rois et reine et Un conte de Noël parmi les plus grandes réussites d'Arnaud Desplechin qui montre là son amour du cinéma, offrant en une seule séance une richesse que des scénaristes de série télévisée déclineraient en de multiples épisodes...
 
TUNNEL (Kim Seong-Hun, 3 mai) LLL
En chemin pour fêter l'anniversaire de sa fille, Jung-So se retrouve coincé dans sa voiture par l'éboulement d'un tunnel routier heureusement peu fréquenté. L'opération de sauvetage va s'avérer assez compliquée... C'est, au départ, un film-catastrophe délesté de la boursouflure de ses homologues hollywoodiens : il n'y a qu'une victime recensée à secourir. Cela n'empêche pas la mise en scène d'être très efficace (avertissement aux spectateurs les plus claustrophobes). On s'attache aussi au chef de l'équipe de sauvetage, mais là non plus, aucune glorification (on n'est pas chez Eastwood). En effet, les contraintes inhérentes à l'exercice sont peu à peu redoublées par des difficultés d'un autre ordre : malfaçons dans la construction du tunnel, gouvernement peu scrupuleux et uniquement soucieux de son image, couverture médiatique indécente compliquant le tout... Au final un grand film à suspense, mais aussi une satire, qu'on devine réaliste, de la société coréenne.

APRES LA TEMPETE (Hirokazu Kore-Eda, 26 avr) LLL
Ryota est rattrapé par le même vice que son père, récemment décédé : une passion pour les jeux d'argent, avec ses corollaires (les tristes mensonges et stratagèmes pour soutirer de l'argent à son entourage). Depuis son unique roman à succès, il accumule les désillusions : il a perdu sa femme et la garde de son fils, et est devenu détective privé pour gagner sa vie, rembourser ses proches et payer la pension alimentaire. Une nuit de tempête, il se retrouve à cohabiter sous le même toit avec sa mère, son ex-femme et son fils... Bien sûr, on est en terrain assez connu : Hirokazu Kore-Eda continue son observation des structures familiales dans le Japon contemporain, mais retrouve une finesse de trait et un discret mordant digne de certains de ses meilleurs films (Still walking). Une portée presque philosophique est apportée par petites touches par le personnage de la grand-mère, interprétée par Kirin Kiki (Les Délices de Tokyo), notamment dans ses conversations avec Ryota...

I AM NOT YOUR NEGRO (Raoul Peck, 10 mai) LLL
On connaissait les engagements du cinéaste Raoul Peck à travers certaines réalisations antérieures, comme la fiction consacrée à Lumumba (2000). Le revoici en tant que documentariste, à travers un siècle d'histoire des Etats-Unis vu à travers le sort réservé aux Afro-américains. C'est la forme qui fait la force et l'originalité du documentaire. La voix off est entièrement composée d'un texte inédit du grand écrivain noir américain James Baldwin, intitulé "Remember this house", projet inachevé d'écriture autour de trois leaders de la lutte pour les droits civiques, Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, tous assassinés avant 40 ans. Les images, toutes en noir et blanc, sont des archives télévisuelles, des extraits de films et quelques images d'actualité récente. Le texte de Baldwin est remarquable, pugnace, sage et profond à la fois. Un film audacieux (imaginerait-on un tel documentaire sur la France avec des textes d'Aimé Césaire ou Frantz Fanon ?).

ALIEN : COVENANT (Ridley Scott, 10 mai) LLL
Plus de trente ans après Alien, le huitième passager, Ridley Scott a voulu enrichir son univers en réalisant un ou des prequels au film initial. Cela a donné d'abord Prometheus il y a 5 ans, pas désagréable, mais inégal, qui souffrait peut-être d'un trop grand nombre de personnages, pas assez creusés. Alien : Covenant, franchement plus réussi, se situe une douzaine d'années après l'action de Prometheus, et commence à régler les problèmes de sureffectifs dès les 10 premières minutes. Du coup, les personnages restants sont plus intéressants, plus développés (il n'y a pas que les êtres humains : les deux androïdes "frères" joués par Michael Fassbender sont parmi les plus ambigus), sans que cela ralentisse le film qui régénère un style de science-fiction horrifique. Le film pourrait presque se suivre indépendamment des autres, l'histoire limpide tournant autour de l'exploration d'une exoplanète dans la zone d'habitabilité, mais qui va se montrer hostile... Prometheus et ce film-ci bénéficient des mêmes effets spéciaux, mais la mise en scène est beaucoup mieux réussie dans celui-ci, et l'accompagnement musical aussi (merci Wagner...).

GET OUT (Jordan Peele, 3 mai) LLL
Un jeune Afro-américain est présenté à sa belle-famille blanche par sa compagne très amoureuse, lors d'un week-end à la campagne dans la riche demeure familiale. Elle ne leur a pas dit qu'il était black. Le beau-père le rassure tout de suite en assurant qu'il avait voté deux fois pour Obama. Cependant, la formalité va très vite se révéler pleine de dangers... Il fallait du culot pour oser fabriquer un film de genre (horreur mais pas gore) avec en toile de fond le racisme persistant de la société américaine. Le fin mot de l'histoire n'est pas forcément ce qu'il y a de plus convaincant, mais le film est assez malin dans sa mise en scène constamment alerte, et avec un humour (noir) tenu jusqu'au bout.

GLORY (Kristana Grozeva, Petar Valchanov, 19 avr) LL
Tsanko, un employé chargé de l'entretien des chemins de fer bulgares, découvre à proximité des voies un sac rempli de billets, et prévient la police. L'information n'échappe pas à des cadres du ministère des transports. Ils organisent une cérémonie de récompense pour redorer le blason du ministre et faire oublier d'autres affaires. C'est là que les ennuis commencent pour Tsanko... Dans ses meilleurs moments, le film peut faire penser aux comédies italiennes des années 50-60, où un candide sert de révélateur des vices d'une société, tout comme à l'humour à froid des films roumains contemporains de Mungiu ou Porumboiu. Mais avec moins de rigueur formelle, et des facilités un peu usées (par exemple, avoir chargé Tsango en personnage bègue et très naïf).

DE TOUTES MES FORCES (Chad Chenouga, 3 mai) LL
Le titre est assez nul, mais le film ne l'est pas du tout. Il s'agit de l'histoire d'un lycéen qui va perdre sa mère droguée aux médicaments, et va être placé dans un foyer. S'il annonce la mort de sa mère à ses camarades issus de milieux assez bourgeois, il leur ment en prétendant être hébergé chez son oncle. Le scénario et l'interprétation (entre autres Khaled Alouach dans le rôle principal, Yolande Moreau ou Jisca Kalvanda - révélée par Divines) sont d'une grande finesse. Malheureusement ces qualités sont mal servies par une mise en scène un peu trop quelconque, qui n'arrive pas à se distinguer vraiment d'un téléfilm édifiant. A voir néanmoins pour ceux qui sont plus sensibles au fond qu'à la forme.

CESSEZ-LE-FEU (Emmanuel Courcol, 19 avr) LL
Cinq ans après la fin de la Première Guerre mondiale, Georges, parti en Afrique pour oublier les tranchées, rentre à Paris où il retrouve son frère Marcel, revenu choqué du conflit, et qui a perdu l'usage de la parole et apprend la langue des signes. C'est le premier long métrage en tant que réalisateur d'Emmanuel Courcol, qui a déjà été scénariste pour Philippe Lioret. L'intention est belle, même s'il y a des maladresses (la partie africaine ne tranche pas frontalement avec certains clichés coloniaux). Mais le scénario est assez prévisible, et la mise en scène un peu trop sage. Reste un quatuor de très bons interprètes qu'on prend plaisir à voir jouer ensemble : Romain Duris, Grégory Gadebois, Céline Sallette et Julie-Marie Parmentier.

VOYAGE OF TIME (Terrence Malick, 4 mai) L
Le nouveau film de Terrence Malick se voudrait à la fois documentaire et poème. Côté documentaire, on a droit à une évocation chronologique de l'histoire de l'Univers et de la vie sur Terre, avec des images se voulant spectaculaires (et qui le sont parfois). Le problème c'est qu'on a déjà vu mille fois mieux il y a déjà trente ans, grâce à la télévision japonaise, avec la série La Planète miracle, avec des images de synthèses très inspirées et des commentaires scientifiques roboratifs. Ici, aucun éclairage savant mais, et c'est le côté poétique, une voix off (lue par Cate Blanchett) finalement assommante de conformisme, d'emphase et de prétention. Difficile après cela de revoir dans les meilleurs dispositions Tree of life...

PROBLEMOS (Eric Judor, 10 mai) L
Un citadin un peu beauf est invité à passer quelques jours dans une "ZAD" (zone à défendre), zone humide menacée par un projet de parc aquatique. Certes le film échappe à la mode de la comédie industrielle un peu réac, mais ce n'est pas non plus de l'humour engagé. Le scénario a été coécrit par Blanche Gardin (humoriste plutôt progressiste) et Noé Debré (propagateur de clichés faciles qui avait notamment co-écrit Dheepan), et de cette confrontation ne sort presque rien. Rien n'est crédible. Par exemple c'est une zone humide, mais sans boue (il y fait toujours beau et chaud). Dans ce Club Med pour gauchistes, les coups de théâtre sont abracadabrants, l'absurde y est puéril (n'est pas Quentin Dupieux ou Benoît Forgeard qui veut). Mise en scène inexistante. Seule idée à sauver : un enfant qui n'a ni prénom ni sexe (pour qu'il puisse choisir lui-même plus tard). Et un embryon de réflexion sur la difficulté que peuvent avoir des altermondialistes, même radicaux, à se déprendre définitivement de l'aliénation individualiste et consumériste. Dommage (problemos en effet).
Version imprimable | Films de 2017 | Le Lundi 22/05/2017 | 0 commentaires
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