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Des films pour clore l'été

  • Bravo : Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan), Burning (Lee Chang-Dong)
  • Bien : BlacKKKlansman (Spike Lee), De chaque instant (Nicolas Philibert), The Guilty (Gustav Möller), Silent voice (Naoko Yamada)
  • Pas mal : Une valse dans les allées (Thomas Stuber), Une pluie sans fin (Dong Yue), Guy (Alex Lutz), Au poste ! (Quentin Dupieux), Under the Silver Lake (David Robert Mitchell)
  • Bof : Hôtel Artemis (Drew Pearce)

LE POIRIER SAUVAGE (Nuri Bilge Ceylan, 8 aou) LLLL
De retour, après la fin de ses études supérieures, dans son village natal, dans les Dardanelles, non loin du site archéologique de Troie, Dinan rêve de devenir écrivain, tout en passant le concours d'instituteur pour assurer ses arrières. Il a déjà écrit un essai, et met toute l'énergie nécessaire à rassembler l'argent pour être publié, alors que son père Idriss, instituteur, est montré du doigt pour avoir accumulé des dettes de jeu... Nuri Bilge Ceylan signe une nouvelle fresque de trois heures qui, au premier abord, semble moins caractéristique de son style, mais se révèle assez impressionnant d'amplitude et de profondeur. Le matériau du film est intime, romanesque, tout en interrogeant courageusement certains aspects de la société turque. Une nouvelle fois le cinéaste livre un film passionnant bien que le personnage principal masculin ne fasse rien pour être sympathique (il a l'ardeur mais aussi l'arrogance de sa jeunesse). Dans des images d'automne parfois superbes, l'oeuvre est plus bavarde qu'à l'accoutumée, mais chez lui les dialogues ne signifient pas un cinéma figé, au contraire la mise en scène en fait constamment un film en mouvement (y compris dans ces scènes là, voir par exemple la discussion avec les deux imams). Reparti bredouille de Cannes (projeté le dernier jour du festival, alors que le jury était déjà fatigué), le nouveau film de Nuri Bilge Ceylan mérite une attention soutenue et patiente, les spectateurs qui s'y adonneront en seront largement récompensés.

BURNING (Lee Chang-Dong, 29 aou) LLLL
Jong-su est un jeune homme réservé, presque apathique. Il est livreur à temps partiel, en attendant mieux : il admire Faulkner et désire être écrivain. Par hasard, il rencontre Hae-mi, une jeune fille qui a grandi dans le même village que lui. Ils apprennent à se connaître intimement. Puis elle part quelques semaines en Afrique, lui laissant le soin de nourrir son chat fantomatique (il ne pointe pas le bout d'une oreille). Lorsqu'elle revient, elle lui présente Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux et plein d'assurance, qu'elle a rencontré là-bas. C'est le début d'une étrange relation à trois, avant une nouvelle disparition... Le cinéaste de Poetry revient avec un film languissant, plus difficile d'accès mais splendide, librement inspiré d'une nouvelle de Mirakami. Il invite à dépasser ce qu'on voit à l'écran, de manière explicite lorsque Hae-mi épluche et fait mine de manger une mandarine invisible. On peut voir dans les liens entre le fils de fermier et le nanti intouchable et manipulateur un rapport de classe, mais aussi une rivalité amoureuse ou une paradoxale attirance. Si l'on ne reste pas au seuil, le film envoûte par sa profondeur secrète, et devient un des grands films de l'année, reparti injustement bredouille du festival de Cannes.

BLACKKKLANSMAN (Spike Lee, 22 aou) LLL
Ron Stallworth est un jeune inspecteur de police noir, qui cherche à progresser au sein de l'unité de Colorado Springs. Aprés avoir réussi une mission de surveillance, il profite d'une petite annonce de recrutement pour infiltrer le Ku Klux Klan. Il téléphone lui-même à l'organisation pour la "suprématie blanche", mais est doublé lors des rencontres physiques par Flip Zimmerman, un collègue blanc... mais juif. L'histoire est adaptée d'un réel fait divers daté de la fin des années 1970, et permet à Spike Lee de réaliser un film souvent drôle mais qui tient diablement bien la route, où l'on croise une militante du Black Power inspirée d'Angela Davis, et où l'on assiste à une projection redoutable de Naissance d'une nation, le classique de D.W. Griffith... Le film se conclut par des images des manifestations d'extrême droite de Charlottesville, en 2017, mais il n'y a aucune lourdeur dans le retour à la réalité contemporaine. Un des grands films américains de l'année, récompensé à raison par le jury du festival de Cannes (un Grand-prix qui n'est critiquable que parce que d'autres grands films ont été écartés).

DE CHAQUE INSTANT (Nicolas Philibert, 29 aou) LLL
En homologue français du grand documentariste Frederick Wiseman, Nicolas Philibert continue de radiographier des lieux singuliers de la société française, sans commentaires mais avec une acuité remarquable. Après La Maison de la radio, il s'intéresse à la scolarité d'élèves (filles ou garçons) d'une école d'infirmières. Le documentaire est découpé en trois parties : l'apprentissage au sein de l'école, pour acquérir à la fois la dextérité technique et des compétences plus relationnelles, puis les stages en immersion dans le monde hospitalier réel (qui permet de faire rentrer indirectement les conséquences des politiques néolibérales à l'intérieur du film), puis enfin les confidences, parfois poignantes, des étudiant-e-s lors de leur retour d'expérience. Loin de toute mode, Nicolas Philibert continue d'interroger ce qui nous fait humain, et saisit des fragments d'universel puisque nous avons tou-te-s été plus ou moins confronté-e-s à la maladie et au milieu médical.

THE GUILTY (Gustav Möller, 18 juil) LLL
Une femme, victime d'un kidnapping, contacte les urgences de la police. Mais la conversation est interrompue brutalement. Le policier qui a reçu l'appel, d'astreinte dans le call center, ne peut faire évoluer la situation qu'avec l'aide de son intuition et de son téléphone... Le premier long métrage de Gustav Möller est une démonstration, celle qu'un thriller efficace ne tient pas forcément à la solidité de son scénario, qui une fois le puzzle achevé peut paraître... téléphoné, mais plutôt à la force de sa mise en scène. Il montre de manière radicale l'importance des hors-champs pour faire monter la tension : en ne quittant pas les semelles de l'opérateur, il ne narre l'action qu'à travers la bande-son qui à elle seule créé de l'espace. Un exercice de style réussi et prometteur.

SILENT VOICE (Naoko Yamada, 22 aou) LLL
Shoko, une jeune fille sourde, est brimée par certains de ses camarades de classe, emmenés par le populaire Ishida. Mais lorsqu'elle finit par changer d'établissement, Ishida est à son tour montré du doigt. On le retrouve quelques années plus tard, isolé, rongé par le remords, et désireux de retrouver Shoko et d'obtenir son pardon... Adapté d'un manga de Yoshitoki Oima, ce long métrage d'animation arrive à toucher juste et sans cliché sur le double sujet du handicap et du harcèlement, grâce à une approche très (trop ?) poussée de la psychologie, et avec une certaine finesse de trait, malgré un ou deux excès mélodramatiques.

UNE VALSE DANS LES ALLEES (Thomas Stuber, 15 aou) LL
Christian, un homme réservé, intègre l'équipe de manutentionnaires d'un supermarché allemand. Il croise le sourire triste de Marion. Celle-ci va tenter de mieux connaître le "bleu". Dès les premiers plan sur le grand magasin avec en fond sonore des valses de Strauss (qui justifie le titre choisi par les distributeurs français), on se dit qu'on va assister à un film singulier. Alors oui les personnages sont très attachants, il est vrai que Christian et Marion ont des interprètes en vogue dans le cinéma allemand, respectivement Franz Rogowski (Transit) et Sandra Hüller (Toni Erdmann). Mais ce joli petit film fait (trop) profil bas, que ce soit sur la forme (la mise en scène) ou sur le fond (regard compassionnel mais peu engagé).

UNE PLUIE SANS FIN (Dong Yue, 25 juil) LL
Dans le sud de la Chine, des meurtres sont commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, Yu Guowei, un chef de la sécurité d'une vieille usine, va mener sa propre enquête, qui va tourner à l'obsession, faisant courir des dangers à des personnes proches.... Le premier film de Dong Yue est ambitieux, plaçant son (faux ?) thriller dans un sous-texte politique (l'action se passe en 1997, à quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine). On le suit avec intérêt. Mais sa stylisation manque de nuances (par exemple un abus de scènes sous la pluie), et l'ensemble fait un peu trop penser à Memories of murder, de Bong Joon-Ho, qui, avec sa maîtrise des ruptures de ton, était d'une toute autre ampleur.

GUY (Alex Lutz, 29 aou) LL
Ex-crooner à succès dans les années 70-80, Guy Jamet publie un nouvel album et entame une ultime tournée. Un documentaire est tourné par un jeune réalisateur, qui serait le fils illégitime de Guy, d'après les dernières confidences de sa mère récemment décédée... Alex Lutz a réussi à créer un personnage imaginaire mais parfaitement crédible. La performance transformiste fonctionne, mais les images d'archives sont les séquences les plus drôles (avec la complicité de Marina Hands et Elodie Bouchez). L'humour vachard et la mélancolie pourront séduire (par exemple le public qui avait fêté Quand j'étais chanteur de Xavier Giannoli), à condition que la ringardise des chansons, créées pour le film, quelque part entre Cloclo et Herbert Léonard, ne soit pas trop rédhibitoire.

AU POSTE ! (Quentin Dupieux, 4 juil) LL
C'est un huis-clos, entre Fugain (Grégoire Ludig), un type qui a trouvé un homme baignant dans son sang en bas de chez lui, et le commissaire Buron (Benoît Poelvoorde), chargé de l'interrogatoire qui va durer toute la nuit. Mais bien sûr ce point de départ est surtout le prétexte à une nouvelle fantaisie absurde de Quentin Dupieux, qui tourne en France après plusieurs films réalisés en indépendant aux Etats-Unis. C'est parfois drôle, certaines scènes rappelant le cinéma de Bertrand Blier (et sa conception du discours indirect). Malheureusement, comme souvent chez Dupieux, ça tourne assez court (à l'exception du génial Rubber). Côté interprétation, on remarquera le contre-emploi réjouissant et décalé de Anaïs Demoustier en blonde frisée ponctuant ses phrases d'un machinal "C'est pour ça"...

UNDER THE SILVER LAKE (David Robert Mitchell, 8 aou) LL
Un jeune trentenaire désoeuvré, menacé d'expulsion, enquête sur la disparition soudaine de sa voisine, dont il venait de tomber sous le charme... C'est le début d'une fantasmagorie cinéphile, jouant à plein du fait que l'action est située à Los Angeles. Le film multiplie les références : la suprématie de l'atmosphère sur l'intrigue rappelle Le Grand sommeil (Hawks), le voyeurisme du personnage principal évoque Fenêtre sur cour (Hitchcock), et la vision désenchantée d'Hollywood tente de ranimer la flamme de Mulholland Drive (Lynch). Las, le résultat n'est pas désagréable, mais un peu dénué d'une personnalité propre (les deux premiers films de David Robert Mitchell étaient plus singuliers), et le film s'oublie très vite...

HÔTEL ARTEMIS (Drew Pearce, 25 juil) L
Nous sommes en 2028 à Los Angeles. Des émeutes éclatent suite à la privatisation de l'eau. Pendant ce temps, l'hôtel Artemis abrite en réalité un hôpital secret où viennent se faire soigner des criminels en toute discrétion. Il y a des règles internes strictes, mais certains pensionnaires s'en affranchiraient volontiers... Le regretté Wes Craven en aurait peut-être fait un film réjouissant, mais ici la platitude des dialogues n'a d'égale que la médiocrité de la mise en scène. Même Jodie Foster, dans le rôle de la directrice de l'établissement et infirmière en chef, peine à convaincre.
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Des films pour commencer l'été

  • Bien : Trois visages (Jafar Panahi), Parvana (Nora Twomey), Woman at war (Benedikt Erlingsson), Paul Sanchez est revenu ! (Patricia Mazuy), How to talk to girls at parties (John Cameron Mitchell), L'Empire de la perfection (Julien Faraut)
  • Pas mal : Sans un bruit (John Krasinski), Mutafukaz (Guillaume Renard, Shoujirou Nishimi), L'île au trésor (Guillaume Brac)
  • Bof : Fleuve noir (Erick Zonca)

TROIS VISAGES (Jafar Panahi, 6 juin) LLL
L'actrice célèbre Behnaz Jafari reçoit sur son téléphone portable une vidéo macabre, dans laquelle une jeune fille, qui désire faire du théâtre contre la volonté de son père, l'appelle à l'aide avant de se pendre. Elle contacte son vieil ami le réalisateur Jafar Panahi. Ensemble, pour vérifier l'authenticité de la vidéo, ils partent enquêter sur le lieu supposé de la tragédie, un village dans les montagnes du Nord-Ouest... Le film est courageux dans ce qu'il montre, et c'est peut-être ce qui a motivé le jury cannois à lui décerner le prix du scénario. Mais il aurait sans doute mérité mieux, car cinématographiquement son intérêt ne se limite pas à son sujet. Sur la forme, Jafar Panahi paie sa dette à Abbas Kiarostami (dont il fut assistant), mais ce n'est nullement un exercice d'imitation. Le film est constamment stimulant, du fait de l'ambiguïté documentaire (Behnaz Jafari et Jafar Panahi jouent leur propre rôle), mais aussi parce que chaque plan est admirablement composé (cadre, arrière-plan) et d'une intelligence redoutable. Un cinéma de résistance, mais aussi du grand cinéma tout court.

PARVANA (Nora Twomey, 27 juin) LLL
Parvana est une fille de 11 ans, dont on suit le quotidien dans Kaboul sous le joug des talibans (le scénario est adapté d'un roman pour la jeunesse de Deborah Ellis, une canadienne antimilitariste engagée dans les mouvements pour l'éducation des réfugiées afghanes). Un jour, le père de Parvana, écrivain public, qui lui a donné le goût de la lecture et des contes (elle en invente d'ailleurs un qu'elle raconte à son petit frère), est arrêté. Pour le ravitaillement de la famille, elle doit alors se déguiser en garçon pour sortir dehors sans être obligée d'être accompagnée par un homme. Et elle se met en tête de trouver un moyen pour délivrer son père... Pour son premier long métrage en tant qu'unique réalisatrice, la cinéaste irlandaise Nora Twomey a conçu un film d'animation qui peut se voir dès l'âge de 10 ans (distribué en VF comme en VO). C'est à double tranchant : la mise en scène ne va pas beaucoup au-delà de l'illustration du scénario, mais c'est quand même de la belle ouvrage, avec la simplicité des dessins qui contraste volontairement avec la violence des situations, particulièrement pour les femmes.

WOMAN AT WAR (Benedikt Erlingsson, 4 juil) LLL
La femme du titre, on la découvre en train de saboter une ligne à haute tension alimentant l'industrie locale de l'aluminium. On va découvrir peu à peu qu'elle a des motivations relevant de l'écologie (au sens le plus politisé du terme) : opposition à un accord commercial international, défense d'un territoire... Le film est autant un portrait de femme quinquagénaire, non réductible à son activité militante (formidable Halldora Geirharösdottir), qu'un vrai thriller qui sait en outre tirer le meilleur parti des paysages islandais. Le second long métrage de Benedikt Erlingsson, contrairement au premier (Des chevaux et des hommes), m'a pleinement convaincu. Il pousse la stylisation et la coquetterie jusqu'à faire apparaître à intervalles réguliers au milieu du plan des musiciens qui jouent la musique du film : cela met un peu de distance sans nuire à la tension grandissante. Un réalisateur en progression et déjà plein de talent.

PAUL SANCHEZ EST REVENU ! (Patricia Mazuy, 18 juil) LLL
Plusieurs témoins de cette petite ville du Var sont formels : Paul Sanchez, qui avait pris la fuite dix ans plus tôt après le massacre de sa famille, est revenu ! Dans un premier temps, les gendarmes n'y croient pas, à part la jeune Marion... Patricia Mazuy, qui tourne peu mais bien (Saint-Cyr, Sport de filles), aime bien à chaque nouveau film se renouveler complètement, au niveau du style comme des thèmes. Ici le scénario aurait pu servir de base à un polar audiovisuel de série, mais elle y apporte d'autres touches, qui donnent un singulier mélange de western méditerranéen et de comédie, par exemple lors des savoureux échanges entre Marion (Zita Hanrot, excellente) et son commandant (Philippe Girard, très bon également). C'est ce plaisir de cinéma communicatif qui rend les scènes passionnantes, le suspense ne se situant pas forcément du côté du scénario.

HOW TO TALK TO GIRLS AT PARTIES (John Cameron Mitchell, 20 juin) LLL
Présenté hors compétition à Cannes en 2017, le nouveau film de John Cameron Mitchell a mis un an avant de sortir sur les écrans. On peut se demander pourquoi, tant le film est plaisant. Situé dans les années 70 et dans une banlieue britannique, il consiste en un heureux cocktail de film fantastique (note tenue jusqu'au bout, au premier degré même si cela tient aussi de la métaphore), musical (période Clash et Sex Pistols) et de teen movie intemporel (qui justifie le titre : de la difficulté d'aborder les filles quand, en plus, elles viennent réellement d'une autre planète). Côté interprétation, Nicole Kidman se lâche dans un second rôle réjouissant, après avoir porté le film précédent (beaucoup plus sombre) du réalisateur (le beau Rabbit hole), et Elle Fanning livre une composition extra-terrestre... Exercice de style réussi et sympathique.

L'EMPIRE DE LA PERFECTION
(Julien Faraut, 11 juil) LLL
Au milieu des années 1980, John McEnroe était un immense champion : il a ainsi gagné 96 % de ses matchs en 1984. Il est alors filmé par Gil de Kermadec, le pionnier du service audiovisuel de la Fédération Française de Tennis, avec une vitesse de prises de vues, centrées sur le joueur, qui permet de somptueux ralentis pour décomposer les mouvements. Julien Faraut explore les rushs et en tire un documentaire singulier. Alors certes les colères de McEnroe y ont une place, mais elle ne constituent que le revers (si j'ose dire) de son extrême perfectionnisme. Julien Faraut glisse des aphorismes cinéphiles de Godard et Daney sur les tournois sur terre battue où les joueurs doivent créer du temps (comme au cinéma), avant de faire revivre, à la lumière de tout ce qui précède, la finale mythique à Roland-Garros contre Ivan Lendl.

SANS UN BRUIT (John Krasinski, 20 juin) LL
Dans un monde dévasté, une famille tente de survivre. Pour ce faire, elle ne doit pas faire de bruit, sinon de grosses vilaines créatures, aveugles mais à l'ouïe très fine, rappliquent illico et c'est le carnage... L'argument est original (quoique assez gratuit sur le fond). Et l'exécution donne lieu à une mise en scène très inventive, car ne s'appuyant pas sur des effets pétaradants : les personnages communiquent par langue des signes, la bande son, formidable, nous venge de tous ces films d'action assourdissants. La seconde moitié du film, où l'on voit à l'écran les bêtes qui se sont rapprochées dangereusement, est plus convenue, et le scénario en fait un peu trop (fallait-il vraiment que la mère de famille soit enceinte ?). Mais dans l'ensemble un film attachant, bien interprété, notamment par Emily Blunt et John Krasinski (à la fois devant et derrière la caméra).

MUTAFUKAZ (Guillaume Renard, Shoujirou Nishimi, 23 mai) LL
Dark Meat City est une nouvelle mégapole de la côte Ouest des Etats-Unis. La pollution et la saleté y sont reines, au point que les cafards deviennent des animaux domestiques presque attachants pour les deux anti-héros. Ces derniers vivent de petits boulots et d'expédients pendant que la criminalité se développe à vitesse grand V dans cette ville où la police peut être encore plus violente et dangereuse que les gangs. Guillaume Renard adapte (avec Shoujirou Nishimi) sa propre BD et livre en animation un polar d'anticipation assez déjanté. C'est plein de petites idées mises bout à bout, parfois rigolotes. Mais l'ensemble manque un peu de liant et de profondeur. Et le caractère fantastique de la seconde moitié du film n'est pas si originale que ça, rappelant un autre film français d'animation récent. Une curiosité pas si incontournable.

L'ILE AU TRESOR (Guillaume Brac, 4 juil) LL
Guillaume Brac est venu filmer la base de loisirs (surtout nautiques) de Cergy-Pontoise. Dans ce documentaire sans fil rouge, on croise des gamins fraudeurs, d'autres qui jouent, des adolescents qui viennent draguer, des retraités nostalgiques, quelques réfugiés racontant leur persécution dans leur pays d'origine et des employés qui veillent notamment à la sécurité. Le résultat est plaisant, mais rien n'est marquant. N'est pas Frederick Wiseman qui veut. Espérons que Contes de juillet, le long-métrage que le même cinéaste a tourné au même endroit, et qui sortira en salles quelques semaines plus tard, renouera avec une vraie inspiration.

FLEUVE NOIR (Erick Zonca, 18 juil) L
Un flic alcoolique (Vincent Cassel) est chargé d'enquêter sur la disparition d'un lycéen. Un étrange voisin (Romain Duris), qui a donné des cours particuliers à l'adolescent, s'intéresse lui aussi de près à l'affaire... Voilà dix ans qu'Erick Zonca n'avait pas sorti de long métrage au cinéma. Malheureusement, il semble s'être noyé dans ce fleuve noir, où les acteurs cabotinent jusqu'à plus soif. Rien ne fonctionne, et même Elodie Bouchez, la complice des débuts (La Vie rêvée des anges), ne peut maintenir à flot cette frêle embarcation. Quant à la résolution finale, elle ne convainc pas davantage...

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Des films pour continuer le printemps 2018

  • Bravo : Senses (Ryûsuke Hamaguchi)
  • Bien : En guerre (Stéphane Brizé), Cornélius, le meunier hurlant (Yann Le Quellec), Manhattan stories (Dustin Guy Defa)
  • Pas mal : Plaire, aimer et courir vite (Christophe Honoré)
  • Bof : Everybody knows (Asghar Farhadi), Daphné (Peter Mackie Burns)
SENSES (Ryûsuke Hamaguchi, 2, 9 et 16 mai) LLLL
C'est un film de cinq heures, découpé en cinq chapitres (associés chacun à un des cinq sens), et distribué dans les salles françaises en trois parties. J'ai vu le film dans sa continuité (en trois séances successives). Il s'agit d'une grande fresque autour de quatre jeunes femmes entre 30 et 40 ans, à Kobe au Japon. Lorsque l'une d'entre elles va disparaître, leur amitié et l'équilibre qui régnait au sein de leur groupe vont être mis à rude épreuve. Première constatation : le film est passionnant, et la durée se justifie pleinement. Le montage sait donner aux scènes le temps qu'il faut pour leur donner de la richesse. Ryûsuke Hamaguchi a fait oeuvre de sismographe tant dans l'observation d'un groupe d'amies que dans l'enregistrement du fonctionnement de la société japonaise et de la place accordée aux femmes. Sur la forme, la mise en scène est impressionnante, tant dans la lumière que dans l'intensité avec laquelle les personnages sont regardées. Et il réussit d'improbables morceaux de bravoures, comme un débriefing savoureux après un étrange stage de développement personnel, ou un saisissant débat littéraire (mais avec d'autres enjeux) suivant une scène de lecture publique un peu étirée. Le tout dernier épisode est un peu moins enthousiasmant (disons qu'une fin plus ouverte aurait été parfaite). Mais dans l'ensemble, une oeuvre assez magistrale.

EN GUERRE (Stéphane Brizé, 16 mai) LLL
La direction du groupe Perrin Industrie décide la fermeture totale d'un site de production en France, alors que, quelques années auparavant, les 1100 salarié-e-s du site avaient accepté une hausse du temps de travail sans hausse de salaire. Emmené-e-s par leurs délégué-e-s syndicaux, les salarié-e-s vont tout tenter pour sauver leur emploi. Contrairement à La Loi du marché, la mise en scène n'impressionne pas immédiatement : les plans ne sont pas cadrés avec la même précision. C'est que cette fois-ci, c'est un collectif qui est filmé, avec un réalisme proche du documentaire (sauf qu'on ne voit jamais les réunions avec le conseiller social de l'Elysée, même dans les docus engagés). Sur le fond, rarement un film n'aura montré de manière plus tangible la lutte des classes, entre celles et ceux qui n'ont que leur travail et leur salaire pour vivre (les premiers de corvée), et celles et ceux qui s'enrichissent en exploitant le travail des autres (les premiers de cordée). Pour autant, et c'est sa force, aucun des personnages, quelle que soit sa position, n'est caricaturé ni même jugé (interprétations homogènes et excellentes). Il insiste en revanche sur le fait que la désunion et le syndicalisme pour les miettes sont mortifères pour le rapport de force. Un bel hommage aux têtes dures, sans césar ni tribun ni références cocardières...

CORNELIUS, LE MEUNIER HURLANT (Yann Le Quellec, 2 mai) LLL
Un homme corpulent, bronzé, barbu, surgit du sable d'une plage déserte où il était enseveli. Dès le premier plan, le ton insolite du film est donné. Cet homme (Bonaventure Gacon) arrive dans un village, dont le maire (Gustave Kervern) l'accueille à bras ouvert : il a besoin d'un meunier. Il s'installe en surplomb, et se lie avec Carmen (Anaïs Demoustier), la jolie fleuriste (et fille du maire). Tout irait pour le mieux si, la nuit, il ne se mettait pas à hurler et réveiller tout le monde... Librement adapté du roman Le Meunier hurlant d'Arto Paasilinna, ce conte noir, qui n'oublie pas le burlesque, est vivifiant comme un bon bol d'air frais (en ce sens il pourrait faire penser aux premiers films de Philippe Ramos) : pas de pesante reconstitution (d'ailleurs l'époque reste indéfinie), originalité des décors, tant naturels (le tournage a eu lieu dans le cirque de Navacelles) qu'artificiels (l'incroyable moulin à vent édifié par Cornelius). Une jolie surprise.

MANHATTAN STORIES (Dustin Guy Defa, 16 mai) LLL
Dès le début, on est dans l'ambiance : la musique jazzy et la palette chromatique chaleureuse obtenue notamment par le grain particulier de la pellicule 16 mm donnent l'impression de se trouver devant un bon film américain des années 1970, de ceux qui s'intéressaient vraiment à leurs personnages. Pourtant ça se passe de nos jours à New-York. Le film entremêle, grosso modo l'espace d'une seule journée, le destin d'une dizaine de personnages (un mélomane collectionneur de vinyles, un journaliste d'un tabloïd spécialisé dans les faits divers crapoteux qui accueille une stagiaire, une adolescente rebutée par ce qu'elle croit savoir de la sexualité). Si le titre choisi par le distributeur français reflète l'argument narratif du film, le titre original Person to person me semble plus pertinent. Car, en filmant à hauteur de ses personnages, Dustin Guy Defa arrive à rendre extrêmement touchant des enjeux modestes ou très intimes. Sans être écrasé par l'ombre bienveillante des aînés (Woody Allen, Ira Sachs), il maîtrise déjà bien l'art de la litote (suggérer beaucoup avec peu).

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (Christophe Honoré, 10 mai) LL
Eté 1993. Arthur a 22 ans, est étudiant à Rennes lorsqu'il rencontre Jacques, un écrivain dandy parisien d'environ 40 ans et papa d'un jeune garçon. Le courant passe, une romance s'ébauche, mais pour Jacques le temps est compté... Cette nouvelle chronique sur le Sida dans les années 90 pourra souffrir pour certains de sortir quelques mois seulement après 120 battements par minute, mais les arguments des deux films sont assez différents : celui de Campillo était collectif et politique, tandis que celui d'Honoré travaille davantage les dimensions individuelle et romanesque. Bizarrement, contrairement à certains de ses films précédents les plus marquants (Les Chansons d'amour, La Belle personne...), il opte pour une mise en scène beaucoup moins référencée, très profil bas (on ne retrouve pas vraiment l'urgence suggérée par le titre), mais tire le meilleur de ses comédiens (Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste).

EVERYBODY KNOWS (Asghar Farhadi, 9 mai) L
Pour une fête de famille, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au coeur d'un vignoble espagnol. Son mari, resté en Argentine par nécessité (un entretien d'embauche), devra rejoindre Laura, suite à un événement dramatique. Le nouveau Asghar Farhadi, fort de ses trois stars internationales (Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin), a fait l'ouverture du dernier festival de Cannes, tout en participant à la compétition officielle. Pourtant, depuis Une séparation, les films du cinéaste sont de moins en moins bons. Il sur-écrit ses scénarios, ce qui aboutit comme ici à un film assez lourd et décevant en terme de cinéma. Alors que A propos d'Elly, tourné avant Une séparation, avait un scénario moins bétonné, ce qui donnait plus d'espace à la mise en scène, qui créait une vraie tension, ce que Everybody knows ne parvient pas à faire.

DAPHNE (Peter Mackie Burns, 2 mai) L
Daphné est une jeune femme londonienne qui cuisine dans un restaurant le jour, et écume les bars la nuit en rencontrant parfois des garçons. Farouchement indépendante, elle a un humour volontiers ironique. Son mode de fonctionnement va peut-être se gripper après un événement violent dont elle est le témoin... Pour son premier long métrage, Peter Mackie Burns offre un rôle attachant à l'actrice prometteuse Emily Beecham. Malheureusement, le sujet n'est ni traité ni savamment éludé, et le tout manque cruellement de cinéma pour sortir du rang.
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Des films pour commencer le printemps 2018

  • Bravo : Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac)
  • Bien : Ready player one (Steven Spielberg), Les Bonnes manières (Juliana Rojas, Marco Dutra), L'Ile aux chiens (Wes Anderson), Nul homme n'est une île (Dominique Marchais), Avant que nous disparaissions (Kiyoshi Kurosawa), The Rider (Chloé Zhao), The Third murder (Hirokazu Kore-Eda)
  • Pas mal : Abracadabra (Pablo Berger), Luna (Elsa Diringer), Katie says goodbye (Wayne Roberts), Transit (Christian Petzold)
  • Bof : Tesnota (Kantemir Balagov)

MES PROVINCIALES (Jean-Paul Civeyrac, 18 avr) LLLL
Etienne quitte sa province et s'éloigne de sa copine pour monter à Paris et faire des études de cinéma à la fac. Il y fait la rencontre d'étudiants intransigeants, tandis que sa colocataire n'est pas insensible à son charme... Jean-Paul Civeyrac, cinéaste par intermittence (il est aussi enseignant en cinéma), avait déjà réalisé de beaux films (A travers la forêt, Mon amie Victoria), mais celui-ci est d'une toute autre ampleur romanesque. On aurait pu craindre au tout début un film inscrit dans un tout petit milieu (celui des cinéphiles les plus idéalistes), on y disserte par exemple sur Boris Barnet, l'un des grands cinéastes soviétiques de l'époque muette, mais rapidement le film tient du roman d'apprentissage total, aussi bien au niveau artistique qu'intime, existentiel en somme (sur la recherche de la conformité des actes avec la pureté des intentions). Jean-Paul Civeyrac s'appuie sur des dialogues brillants, un noir et blanc aussi vibrant que dans les meilleurs Phillippe Garrel (notamment Les Amants réguliers), une utilisation inspirée de Jean-Sébastien Bach et sur de jeunes comédiens très à l'aise dans le cinéma d'auteur le plus exigeant : la découverte Andranic Manet dans le rôle principal, mais aussi Corentin Fila (Quand on a 17 ans), Sophie Verbeeck (A trois on y va), Jenna Thiam (L'indomptée), Diane Rouxel (Fou d'amour). Une des plus grandes réussites de l'année.

READY PLAYER ONE (Steven Spielberg, 28 mar) LLL
2045. Réchauffement climatique et crise du capitalisme financier ont précipité l'effondrement du système. Au plein coeur des Etats-Unis, des mobile home entassés tiennent lieu de logement social. Pour fuir leur quotidien sans horizon, la plupart des femmes et hommes du futur passent leur temps en enfilant un masque de réalité virtuelle, et rejoignant ainsi l'OASIS, jeu vidéo en ligne gratuit et réseau social où tout est encore possible. Un puissant fournisseur d'accès, IOI, rêve de prendre les commandes de l'OASIS, enjeu d'un concours lancé à sa mort par James Halliday, fondateur du jeu... Bien sûr, le film est un blockbuster, donc priorité au spectacle. Mais il y a aussi un propos politique d'une certaine acuité. Et surtout une très grande virtuosité pour naviguer entre d'une part un futur dystopique mais plausible et d'autre part la nostalgie de la culture pop des années 80 (avec hommage savoureux au Shining de Kubrick) qui a nourri l'imaginaire de Halliday. Sur la forme, on notera la qualité du montage pour passer en toute fluidité des terrains de jeu virtuels aux corps et décors bien réels. A ranger de façon inattendue dans les meilleures réussites de Spielberg.

LES BONNES MANIERES (Juliana Rojas, Marco Dutra, 21 mar) LLL
Clara, infirmière noire, est engagée pour soutenir Ana, une résidente des beaux quartiers de Sao Paulo, dans sa grossesse difficile. Cette dernière est rejetée par sa famille pour une raison que Clara va découvrir peu à peu. Prévenons tout de go : il s'agit bien d'un film de genre, avec quelques scènes fantastiques et/ou horrifiques. Et pourtant, les cinéastes en font également un grand film tout court : un film sur les inégalités sociales et de race (sociologique) au Brésil, mais aussi la description d'une relation entre femmes, mais encore un récit sur l'enfance et l'éducation... Avec sa mise en scène très inspirée, le film navigue entre Pedro Almodovar et Julia Ducournau (Grave). Son propos n'est finalement pas très éloigné du "message" de La Forme de l'eau de Guillermo Del Toro, mais de façon moins consensuelle et beaucoup plus ample. Une réussite.

L'ILE AUX CHIENS (Wes Anderson, 11 avr) LLL
Le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens sur une île au large de la ville, pour éviter la propagation d'une grippe canine. Atari, son neveu (et fils adoptif) de 12 ans, va partir à la recherche de Spots, qui y a été déporté. Pour la première fois, Wes Anderson livre un film explicitement politique, une fable futuriste intéressante (même s'il adopte une ligne claire assez manichéenne) inspirée d'un court métrage palmé à Cannes il y a une quinzaine d'années. C'est son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox, mais le style n'est pas le même (il n'y a aucun anthropomorphisme par exemple, même si les chiens sont dotés de parole). Curieusement, le cinéaste est plus convaincant ici lorsqu'il filme des marionnettes comme de vrais personnages, que dans son précédent film, The Grand Budapest Hotel, où il filmait ses acteurs en chair et en os comme s'il s'agissait de pantins au sein d'une maison de poupées...

NUL HOMME N'EST UNE ÎLE (Dominique Marchais, 4 avr) LLL
Le film commence en Italie, au palais communal de Sienne, devant les fresques du bon et du mauvais gouvernement, peintes vers 1340. Pour la première fois, l'artiste représentait non pas le roi et ses serviteurs, mais des paysans et des artisans, des citoyens en somme, qui voulaient décider de leur vie. Retour au présent dans la suite du documentaire qui suit justement des expériences alternatives (au niveau social comme écologique) dans l'agriculture (une coopérative bio), l'architecture, l'artisanat, en Sicile, en Suisse ou en Autriche. Et à chaque fois, le cinéaste du Temps des grâces (déjà un très beau film qui dénoncait de façon étayée l'agriculture contemporaine dominante), excelle dans l'inscription de ces solutions (partielles) dans des paysages façonnés par l'activité humaine et de ce fait riches de sens et de caractère. Le titre est bien sûr une réponse à la célèbre phrase de Margaret Thatcher, selon laquelle "La société, ça n'existe pas".

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (Kiyoshi Kurosawa, 14 mar) LLL
On dit communément que l'intelligence et les sentiments grandissent quand on les partage, mais ce n'est pas le cas dans ce film, où des aliens à apparence humaine volent des concepts aux êtres humains qu'ils rencontrent, qui deviennent mutilés de notions essentielles. Sur le fond, il s'agit d'un film conceptuel qui s'inscrit dans la lignée du classique L'Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel ou du plus récent Under the skin de Jonathan Glazer. Mais, sur la forme, il s'agit surtout d'un retour en force du cinéma de Kiyoshi Kurosawa, qui réalise un film d'extra-terrestres presque sans effets spéciaux, et qui n'a pas son pareil pour créer une angoisse sourde, mâtinée d'un humour sardonique sur la situation actuelle de l'humanité (déjà au bord de l'autodestruction), simplement par le brio de sa mise en scène et de sa direction d'acteurs. De quoi se réconcilier avec le cinéaste, après plusieurs films décevants.

THE RIDER (Chloé Zhao, 28 mar) LLL
Brady n'a guère plus de 20 ans, il est dresseur de chevaux. Doué, il a participé à de nombreuses compétitions, mais en est désormais privé après un tragique accident de cheval, au cours d'un rodéo. Cela aurait presque pu être un documentaire (les acteurs non professionnels jouent peu ou prou leur propre rôle), mais Chloé Zhao a décidé de les magnifier par la fiction. Comme pour Les Chansons que mes frères m'ont apprises, son premier film (prometteur), la réalisatrice chinoise exilée aux Etats-Unis a tourné dans la réserve de Pine Ridge. Son héros est donc un cow-boy sioux, ce qui permet d'aborder en creux de nombreuses questions (sur l'assimilation ou la relation homme-animal). Les plaines et collines, filmées à la tombée du jour, évoquent le western, mais c'est un film contemporain, en apparence simple mais s'inscrivant dans une tradition humaniste.

THE THIRD MURDER (Hirokazu Kore-Eda, 11 avr) LLL
Shigermori, un ténor du barreau, est engagé pour défendre Misumi, accusé d'assassinat. La culpabilité de ce dernier semble évidente : il avait déjà été condamné pour un double meurtre 30 ans auparavant, et a avoué son crime. La contre-enquête du grand avocat, qui cherche le meilleur angle pour atténuer les charges contre son client (qui risque la peine de mort), avance cahin-caha au fil des interrogatoires, au cours desquels le suspect modifie continuellement sa version des faits. Se pourrait-il qu'il ne soit pas coupable ? Le nouveau film d'Hirokazu Kore-Eda s'inscrit dans le genre, inhabituel pour lui, du polar judiciaire, mais n'oublie pas ses fondamentaux (comme mêler de façon subtile délicatesse et cruauté). Les variations de mise en scène, par exemple dans les moments au parloir, insufflent de l'ambiguïté au récit. Le scénario n'est pas tiré au cordeau, et c'est mieux ainsi, c'est le style qui prime.

ABRACADABRA (Pablo Berger, 4 avr) LL
Après une séance d'hypnose qui tourne court, au cours d'un mariage, Carlos (Antonio de la Torre), le mari macho de Carmen (Maribel Verdu), se métamorphose : il devient un époux attentionné et aide aux devoirs de sa fille adolescente. Mais est-il toujours lui-même ? On n'est qu'au début des surprises, dans ce nouveau film de Pablo Berger, après les très réussis Torremolinos 73 (2005) et Blancanieves (2013). Le cinéaste mélange les genres à foison, même si la comédie domine, et continue de montrer une cinéphilie on ne peut plus éclectique. L'imagination est plus que jamais au pouvoir, mais au détriment de la cohérence. Du coup, le résultat est plaisant, mais ne restera pas dans nos mémoires, contrairement à ses deux premiers longs métrages. Un cinéaste rare à suivre néanmoins.

LUNA (Elsa Diringer, 11 avr) LL
Luna, qui vit près de Montpellier, est apprentie en horticulture. Au cours d'une soirée trop arrosée avec des amis et Ruben, dont elle est amoureuse, le groupe agresse un jeune inconnu. Celui-ci réapparaît dans la vie de Luna quelques semaines plus tard, à son travail, mais il ne la reconnaît pas... Il manque un regard de cinéaste dans les scènes du début, certes difficiles à réussir. Mais dès la réapparition d'Alex, le film arrive à trouver sa personnalité, un récit d'apprentissage, la naissance d'un remords et d'une relation compliquée. Dans un registre très différent de La Tête haute, Rod Paradot confirme son talent naissant. Et la débutante Laëtitia Clément, avec un faux air de Sara Forestier dans les intonations, est l'élément le plus convaincant du film.

KATIE SAYS GOODBYE
(Wayne Roberts, 18 avr) LL
Serveuse dans un bar pour routiers d'un coin perdu d'Arizona, Katie fait quelques passes pour aider sa mère au chômage et mettre de l'argent de côté pour elle-même (elle rêve d'aller s'installer en Californie). Son histoire, c'est celle d'une femme qui sourit un peu trop, et de sa rencontre avec Bruno, un mécanicien automobile récemment sorti de prison... Après Ready player one, Olivia Cooke hérite d'un rôle beaucoup plus adulte, celle d'une femme-courage qui doit apprendre à dire non. Elle est émouvante, plus que le film, un peu mécanique (certains détails insistants font anticiper tel ou tel rebondissement), qui ne se départit jamais de son programme. Premier long métrage de Wayne Roberts, dont la mise en scène n'a pas encore la maîtrise ou l'intensité de celle des frères Dardenne.

TRANSIT (Christian Petzold, 25 avr) LL
A Marseille, des réfugiés de l'Europe entière rêvent d'embarquer pour l'Amérique (du Nord ou du Sud) pour échapper aux forces d'occupation fascistes. Georg, un Allemand, prend l'identité d'un écrivain qui s'est suicidé, dont il a récupéré un manuscrit inachevé, deux lettres, et un visa. Il rencontre Marie, qui ne veut pas partir tant qu'elle n'aura pas retrouvé son mari... Le film est librement adapté d'un roman d'Anna Seghers, publié en 1944, mais Christian Petzold filme comme si l'intrigue se passait de nos jours (les téléphones portables en moins). Il tente peut-être ainsi de faire écho à la xénophobie montante contemporaine, mais bute contre l'invraisemblance. Dommage, car le cinéaste de Phoenix sait toujours filmer et diriger ses interprètes (dont Paula Beer, révélée par Frantz de François Ozon).

TESNOTA (Kantemir Balagov, 7 mar) L
Ilana travaille dans le garage de son père à Naltchick, au Nord Caucase (Russie). Un soir, la famille se réunit pour célébrer les fiançailles de son frère David. Dans la nuit, David et sa fiancée sont kidnappés. Dans cette communauté juive, il est inconcevable d'appeler la police. Comment réunir la somme nécessaire pour payer la rançon ? Ilana, dont le petit ami est kabarde (une autre communauté), sera mise à contribution pour sauver son frère. L'histoire, inspirée d'un fait divers survenu à la fin des années 90, est forte, sur le papier. A l'écran, faute d'une vraie mise en scène, elle semble surtout d'une grande lourdeur, même s'il faut sauver l'interprétation de Darya Zhovner.

Version imprimable | Films de 2018 | Le Dimanche 06/05/2018 | 0 commentaires
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Suite des films de début 2018

  • Bien : Phantom thread (Paul Thomas Anderson), L'Apparition (Xavier Giannoli), Lady Bird (Greta Gerwig), Les Garçons sauvages (Bertrand Mandico), Ni juge, ni soumise (Yves Hinant, Jean Libon), Jusqu'à la garde (Xavier Legrand), L'Insoumis (Gilles Perret), Cro Man (Nick Park)
  • Pas mal : La Fête est finie (Marie Garel-Weiss), La Forme de l'eau (Guillermo Del Toro), Mektoub my love, canto uno (Abdellatif Kechiche), Call me by your name (Luca Guadagnino)
  • Bof : La Belle et la belle (Sophie Fillières), La Nuit a dévoré le monde (Dominique Rocher)

PHANTOM THREAD (Paul Thomas Anderson, 14 fév) LLL
Reynolds, un styliste de haute couture, fait la rencontre d'Alma, serveuse dans un restaurant. Il veut en faire son modèle, et plus si affinités. Au début du film, on peut se demander si ce n'est pas un autoportrait du cinéaste, c'est-à-dire de quelqu'un qui a du talent, mais dont les oeuvres sont parfois asphyxiantes de maîtrise (ou de prétention). Peu de miroirs dans l'atelier du maître, tout doit passer par le regard du créateur. Mais, assez rapidement, le centre du film va se déplacer vers Alma. Si Phantom thread était un film d'amour classique, ce serait la relation entre Reynolds et Alma qui serait au centre. Mais elle donne tellement, et lui tellement peu que le film devient un portrait de femme en quête d'émancipation. Malgré les interprétations voraces de Daniel Day-Lewis et Lesley Manville (qui joue la soeur très hitchcockienne de Reynolds), Alma (et son interprète Vicky Krieps) arrive à trouver sa place dans le film, alors qu'elle en a encore si peu dans l'univers si étouffant du couturier et de la classe sociale dont il fait partie. Comment Alma va-t-elle (ou non) s'émanciper ? Va-t-elle trouver une issue à l'intérieur de cette relation ou devra-t-elle rompre ? Ce sont les enjeux de ce beau film, bien servi en outre par la musique (inspirée) de Jonny Greenwood...

L'APPARITION (Xavier Giannoli, 14 fév) LLL
Dans un village du sud de la France, une jeune fille affirme avoir vu la Vierge Marie. Les croyants affluent, tandis que le Vatican ordonne une enquête canonique et engage pour ce faire un reporter de guerre. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'enquête peut être inscrite à charge, car l'Eglise préfère ne pas reconnaître trop rapidement un miracle si l'imposture peut être facilement démasquée. La mise en place est un peu laborieuse, mais au bout d'un moment on se rend compte qu'on est au coeur d'un vrai polar dont l'ampleur est peu commune et dont les enjeux ne sont pas forcément ceux exposés au départ. On "prie" pour que la résolution du film n'intervienne pas trop vite, et fort heureusement il n'en est rien. Bien sûr, aux côtés de la jeune Galatéa Bellugi, la performance de Vincent Lindon, capable par sa seule présence de transformer un bon film en excellent ouvrage, n'est pas pour rien dans la réussite un peu inattendue du nouvel opus de l'éclectique Xavier Giannoli.

LADY BIRD (Greta Gerwig, 28 fév) LLL
Nous sommes un an après les attentats du 11 Septembre. Christine a 17 ans, mais souhaite que tout le monde l'appelle Lady Bird. Elle est en dernière année de lycée (catholique) mais rêve de poursuivre des études supérieures dans une école d'art new-yorkaise, à des milliers de kilomètres de sa maison natale à Sacramento (filmée comme une ville moyenne de province alors que dans la réalité il y a plusieurs centaines de milliers d'habitants). Pour son premier film en tout qu'unique réalisatrice, la comédienne Greta Gerwig livre une attachante chronique plus ou moins autobiographique d'une adolescente américaine des années 2000, dont les rêves se confrontent à la réalité sociale (son père essaie de rebondir après un licenciement, et sa mère infirmière se sacrifie en faisant des heures sup). Mais c'est aussi un portrait intemporel, universel et subtil d'un âge délicat, avec ses poses renfrognées ("Le seul intérêt de 2002, c'est que c'est un palindrome") et ses premières expériences amoureuses.

LES GARCONS SAUVAGES (Bertrand Mandico, 28 fév) LLL
Cinq fils de bonne famille, devenus incontrôlables, violent et tuent une de leurs professeures. Ils sont confiés à un capitaine qui les emmène sur son bateau pour une expédition punitive... C'est le début d'un conte cru(el). D'emblée on est embarqué ailleurs, par le choix du noir et blanc, les ruptures de ton, l'importance apportée aux détails, en particulier une fois arrivés sur une île mystérieuse (avec une flore très équivoque). Qui plus est, les cinq voyous ne sont interprétés que par des actrices (dont Vimala Pons), et on s'apercevra que ce choix est tout sauf gratuit. Un premier long métrage iconoclaste et réussi, très spécial, d'une certaine manière militant, pour spectateurs-trices averti(e)s.

NI JUGE, NI SOUMISE (Yves Hinant, Jean Libon, 7 fév) LLL
Les deux réalisateurs, venus de la RTBF et de l'émission Strip tease, ont mis leurs pas dans ceux d'une juge d'instruction bruxelloise. L'un des fils rouges du documentaire est la réouverture d'un dossier de meurtres de deux prostituées, dont les faits se sont déroulés il y a plus de 20 ans. Les avancées techniques des tests ADN vont-elles permettre d'élucider l'affaire ? L'autre fil rouge, c'est bien sûr le portrait d'Anne Gruwez. Il n'y a pas de séquences de tribunal (il est vrai que Depardon l'a déjà fait), mais on la voit dans des auditions dans son cabinet, ou en déplacement pour l'exhumation d'un corps. Elle est dotée d'un sens de l'humour bien particulier, très terrien, mais aussi d'une véritable empathie ou compassion pour les marges de la société qui font son quotidien. Intéressant et haut en couleurs.

JUSQU'À LA GARDE (Xavier Legrand, 7 fév) LLL
Lion d'argent du meilleur réalisateur au festival de Venise, ce premier film de Xavier Legrand traite de violences conjugales. Mais il le fait sans montrer un coup. Au début, nous sommes dans le bureau de la juge. Miriam et Antoine, en instance de divorce et accompagnés de leurs avocates respectives, tentent de défendre leurs arguments. Julien, le fils de 11 ans, affirme par écrit vouloir à tout prix rester chez sa mère. Dès l'entrée en matière, il y a déjà une tension qui ne faiblira pas. Les droits de visite seront acquittés avec angoisse. Denis Ménochet a un air de ressemblance avec le Robert Mitchum de La Nuit du chasseur. Mais on n'est pas dans un conte, mais plutôt un thriller psychologique réaliste. Les moindres détails comptent, que ce soit pour les nuances apportées (le film n'est pas manichéen) ou pour l'efficacité de la mise en scène. Quant au final, on ne l'oubliera pas de sitôt...

L'INSOUMIS (Gilles Perret, 21 fév) LLL
Le film n'est nullement l'hagiographie honteuse qui justifierait sa déprogrammation par certains exploitants. Certes il suit les derniers mois de campagne de la dernière présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, mais Gilles Perret ne prend pas parti. Aucun effet de mise en scène de sa part ne vient appuyer une démonstration. En ce sens, il est assez proche du Depardon de 1974, une partie de campagne. Bien sûr, les précédents films du réalisateur (Les Jours heureux, La Sociale) sur le Conseil National de la Résistance ou sur la création de la Sécurité Sociale laissent deviner une proximité avec le programme L'Avenir en commun défendu par Jean-Luc Mélenchon. Mais le film n'est pas une explication de texte sur le programme, mais le portrait d'un homme politique sincère (il n'y a aucune variation de fond ou de forme entre un supposé "in" et un supposé "off", contrairement aux simagrées de Wauquiez), serein, et qui est à passé à quelques centaines de milliers de voix de l'exploit. Et le documentaire n'élude pas la question du traitement de la politique dans les grands médias, centrale pour qui veut restaurer une vraie démocratie digne de ce nom...

CRO MAN (Nick Park, 7 fév) LLL
Nick Park, réalisateur des Wallace et Gromit et autre Chicken run, nous emmène à l'âge préhistorique, près de Manchester... Dès la grandiose introduction du film, le ton est donné, il y aura plein d'anachronismes dans cet hilarant film d'animation où une tribu gentiment attardée à l'âge de pierre va devoir affronter des voisins plus évolués dans une compétition d'archéo-football. Les gags fusent et compensent un scénario relativement attendu, et le travail d'animation en pâte à modeler est toujours aussi impressionnant. Le public visé est peut-être un peu plus jeune que d'habitude, mais avec cette joyeuse comédie les studios Aardman ont encore frappé, dans un tir superbement cadré !

LA FETE EST FINIE (Marie Garel-Weiss, 28 fév) LL
Dans un centre de désintoxication, deux jeunes femmes se rencontrent et se lient d'amitié. Renvoyées du centre, elles vont devoir résister toutes seules au manque. Le sujet n'est pas neuf, mais Marie Garel-Weiss y apporte sa propre expérience. Elle peut également s'appuyer sur deux formidables interprètes : la confirmation de Zita Hanrot (autant dans l'intensité et la rage ici qu'elle était sérieuse dans Fatima en fille du rôle titre), et la découverte de Clémence Boisnard, à l'appétit de vie malgré tout insatiable (et communicatif). Côté cinéma, le film fait plus profil bas, mais peut évoquer, dans ses meilleurs moments, La Vie rêvée des anges d'Erick Zonca, sans être toutefois aussi abouti.

LA FORME DE L'EAU (Guillermo Del Toro, 21 fév) LL
En pleine guerre froide, aux alentours de l'année 1960, un laboratoire secret capture pour l'étudier un monstre humanoïde capable de respirer aussi bien dans l'eau salée que dans l'air (pour un temps limité). Elisa, une femme de ménage muette (jouée par Sally Hawkins, formidable interprète de Be happy de Mike Leigh) s'entiche de la créature. Il y a de belles trouvailles visuelles, comme les écailles luminescentes figurant les émotions de la bête. Il y a un côté revanche des exclus et des différents (les seuls amis d'Elisa sont une femme de ménage noire et un viel homosexuel solitaire), même si le conte manque un peu d'aspérités (on ne doute jamais de la "bonté" du monstre). On sort de la projection plutôt sous le charme, mais le film s'évapore assez vite...

MEKTOUB MY LOVE, CANTO UNO (Abdellatif Kechiche, 21 mar) LL
Amin, installé à Paris, revient à Sète le temps des vacances d'été, dans sa famille de restaurateurs. Espérant devenir cinéaste, il est scénariste et photographe en amateur. Il croise des jeunes gens d'environ 20 ans comme lui, le "bel âge" (dixit Barbara). Il ne flirte pas, mais devient le confident des jeunes filles, touristes ou amie d'enfance comme la plantureuse Ophélie, la plus terrienne car aidant aux travaux de l'élevage familial. Les autres sont coupés de toute réalité sociale et de toute préoccupation politique, par exemple aucune discussion sur le SMIC jeune de Balladur (l'histoire se passe en 1994). Ils sont dans une parenthèse enchantée, que Kechiche filme avec volupté mais aussi insistance. Le résultat, à mi-chemin entre A nos amours de Pialat et... L'Année des méduses, peut paraître fascinant (on ne voit pas le temps passer), mais aussi gratuit (un adjectif qu'on n'aurait jamais utilisé pour ses précédents films).

CALL ME BY YOUR NAME (Luca Guadagnino, 28 fév) LL
Au début des années 1980, un couple de riches intellectuels polyglottes passe avec Elio, leur fils de 17 ans, les deux mois d'été dans une très grande propriété familiale de la campagne italienne. Par ce décor et la qualité de la photographie, le film peut faire penser au Jardin des Finzi-Contini, où la menace sous-estimée du régime fasciste et antisémite serait remplacée par l'irruption de désirs totalement inattendus entre Elio et Oliver, un thésard américain en résidence dans la demeure. La réalisation est si pudique (avec une caméra qui se détourne ostensiblement) qu'on a peine à être imprégné de ces bouleversements intimes. Jolies paroles du père d'Elio pour clore un film parfois trop évanescent.

LA BELLE ET LA BELLE (Sophie Fillières, 14 mar) L
Margaux (Agathe Bonitzer), 25 ans, rencontre au cours d'une fête donnée par une de ses amies une femme également prénommée Margaux (Sandrine Kiberlain) et qui pourrait bien être celle qu'elle deviendra 20 ans plus tard... On est donc dans une comédie fantastique par petites touches qui se voudraient élégantes (la rencontre dans la salle de bain est effectivement chorégraphiée de façon un peu magique). Malheureusement, avec notamment l'irruption du personnage masculin (joué par Melvil Poupaud), la bonne idée de départ a beaucoup de mal à convaincre sur la durée, certains aspects sont peu crédibles, et le tout souffre énormément de la comparaison écrasante et difficilement évitable avec Camille redouble, le film - beaucoup plus réussi - de Noémie Lvovsky.

LA NUIT A DEVORE LE MONDE (Dominique Rocher, 7 mar) L
Venu récupérer des affaires dans l'appartement de son ex, un jeune homme débarque en pleine fête. Il s'isole dans une chambre. Le lendemain, il découvre qu'un carnage a eu lieu... Le premier long métrage de Dominique Rocher mixe le film de zombies d'une part et d'autre part le film de survie après une apocalypse (tel l'excellent Le Monde, la chair et le diable) et fait se dérouler l'action à Paris. Mais rien n'est vraiment convaincant : manque de moyens ou d'ambitions artistiques ou politiques, scénario qui fait du sur-place... Même le norvégien francophone Anders Danielsen Lie, inoubliable ailleurs (Ce sentiment de l'été notamment), n'apporte pas l'étincelle espérée.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Mercredi 21/03/2018 | 0 commentaires
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Les films de début 2018

  • Bravo : La Douleur (Emmanuel Finkiel)
  • Bien : Seule sur la plage la nuit (Hong Sang-soo), Fortunata (Sergio Castellitto), Wonder wheel (Woody Allen), Gaspard va au mariage (Antony Cordier), 3 billboards (Martin McDonagh), Vers la lumière (Naomi Kawase)
  • Pas mal : El Presidente (Santiago Mitre), Pentagon papers (Steven Spielberg), La Juste route (Ferenc Török)

LA DOULEUR (Emmanuel Finkiel, 24 jan) LLLL
Au début de l'année 1944, Robert Antelme, le mari de Marguerite, est arrêté pour faits de résistance. Approchée par Pierre Rabier, un inspecteur de police collabo, cette dernière essaie de se servir de lui pour améliorer le sort de son époux, alors qu'il essaie de gagner sa confiance pour tenter de faire tomber le réseau de François Morland (Mitterrand). Cette première partie est assez narrative, avant une deuxième partie plus intime dans la longue attente du retour des rescapés des camps. Ces deux récits ont été publiés par Marguerite Duras dans le recueil intitulé La Douleur. Emmanuel Finkiel l'adapte magnifiquement. Bien sûr, il y a les mots de l'écrivaine, mais cette voix off est assez parcimonieuse, jamais envahissante, et n'est jamais le symptôme d'une incapacité à traduire en images le matériau littéraire. Au contraire, la mise en scène est très élaborée, constamment intelligente, avec entre autres quelques séquences précises ou Marguerite Duras se dédouble à l'écran (et ce n'est jamais gratuit), et surtout une utilisation récurrente et pertinente des longues focales, où tout ce qui n'est pas au centre de l'image est alors plongé dans le flou : une manière de ne pas faire "reconstitution", d'être dans le présent, et surtout dans l'intériorité de la narratrice, magnifiquement incarnée par Mélanie Thierry. Dix-neuf ans après Voyages, Emmanuel Finkiel retrouve un sujet et une forme à la hauteur de ses talents de cinéaste.

SEULE SUR LA PLAGE LA NUIT (Hong Sang-soo, 10 jan) LLL
Une jeune femme coréenne se refait une santé psychique en Allemagne où elle retrouve une amie, à la suite d'une liaison compliquée avec un homme marié dont elle espère encore quelque chose. Une deuxième partie du film la montre de retour en Corée du Sud... On le sait, chez Hong Sang-soo, le pitch est moins important que le style, parfois basé sur de subtiles constructions jouant avec les répétitions. Pour autant, et contrairement à quelques-unes de ses précédentes réalisations, ce film-ci dépasse tout maniérisme : les longs plans-séquences et les dialogues désinhibés se mettent ici au service d'un récit et d'un portrait d'une grande profondeur, susceptible de toucher au-delà du cercle habituel, et qui a déjà permis à son actrice principale Kim Min-hee (déjà à l'affiche de Un jour avec, un jour sans et Le Jour d'après, déjà sorti en France mais réalisé depuis) d'obtenir un prix d'interprétation amplement mérité au festival de Berlin en 2017. Un des films les plus réussis et accessibles du prolifique cinéaste.

FORTUNATA (Sergio Castellitto, 24 jan) LLL
Fortunata est une femme en instance de divorce d'un mari policier brutal. Elle travaille comme coiffeuse à domicile (souvent au noir) dans la banlieue de Rome, pour subvenir aux besoins de sa fille de huit ans, et accepte de rencontrer le psychiatre qui s'occupe de cette dernière... Tenter de résumer le film n'est pas la meilleure manière de rendre compte de cette comédie dramatique qui ose des rebondissements peu académiques. Sergio Castellitto, jadis excellent acteur (chez Rivette ou Bellocchio), est généreux avec ses interprètes auxquels il offre de l'espace pour le jeu. Jasmine Trinca, la meilleure actrice italienne de sa génération (Le Caïman, Le Rêve italien, L'Apollonide, Miele entre autres), en profite à merveille, et livre une composition énergique irrésistible mais assez éloignée des clichés, dans une mise en scène plutôt aérienne évitant soigneusement tout misérabilisme et tout dolorisme.

WONDER WHEEL (Woody Allen, 31 jan) LLL
Dans le cadre de Coney Island, une plage new-yorkaise agrémentée d'une fête foraine, vue du côté désenchanté de celles et ceux qui y travaillent et y résident, on suit le destin de quatre personnages qui se mentent à eux-mêmes, s'accrochent à leurs illusions, jusqu'à précipiter le drame. Le scénario est une nouvelle fois brillant et cruel, une noirceur paradoxalement réjouissante, comme parcourue d'un grand rire sous cape sardonique. Voilà pour le cinéma. Dans la vraie vie, si les accusations d'attouchements réitérées par sa fille (les faits présumés datent de 1992) sont vérifiées, alors il faut que Woody Allen soit poursuivi de la même manière que tout justiciable. Son talent n'excuse rien. Mais, inversement, tout ça n'a rien à voir avec son activité de cinéaste, une oeuvre impressionnante par sa qualité et sa quantité, qui a donné de nombreux rôles complexes et intelligents à des actrices parfois réduites ailleurs à des utilités dans le cinéma américain mainstream souvent sexiste, une oeuvre dont il serait dommage de se priver.

GASPARD VA AU MARIAGE (Antony Cordier, 31 jan) LLL
Gaspard (Félix Moati), environ 25 ans, renoue avec sa famille à l'occasion du remariage de son père veuf. Dans le train, il croise Laura (Laetitia Dosch), une fille fantasque qui accepte de l'accompagner quelques jours et de passer, moyennant finances, pour sa petite amie. Elle n'est pas au bout de ses surprises, la demeure familiale étant nichée au coeur d'un zoo dirigé par le père (Johan Heldenbergh, une découverte). Après Douches froides et Happy few, Antony Cordier change radicalement de style. Même s'il dénude encore parfois ses interprètes (de façon paritaire), il ne s'agit pas d'un érotisme un peu poseur. Ici l'univers est loufoque mais aussi perlé d'une discrète mélancolie. Il y a les inventions délicieuses de Gaspard enfant, consignées dans un cahier, ou encore le personnage de la petite soeur (Christa Théret, formidable) qui ne se sépare jamais d'une peau d'ours. Derrière le décalage pointe le thème de la sortie de l'enfance. Une comédie réjouissante et attachante.

3 BILLBOARDS (Martin McDonagh, 17 jan) LLL
Les trois panneaux auxquels fait référence le titre sont des panneaux publicitaires désaffectés (placés en bordure d'une route peu fréquentée) qu'une femme loue pour interpeller la police locale qui brutalise les Noirs mais échoue à retrouver l'assassin de sa fille adolescente, violée et tuée quelques mois auparavant... Martin Mc Donagh, réalisateur britannique de Bons baisers de Bruges, est assez à l'aise dans l'humour noir. Contrairement à de nombreux films américains, chaque scène peut prendre une bifurcation inattendue. En revanche, la peinture de l'Amérique profonde est davantage dans un terrain connu labouré par les frères Coen, auxquels il emprunte Frances McDormand, formidable dans le rôle principal (ses partenaires, Woody Harrelson et Sam Rockwell, ne sont pas mal non plus). Dommage que le film perde un peu de mordant à humaniser tous ses personnages, même si la fin ouverte ne manque pas de piquant...

VERS LA LUMIERE (Naomi Kawase, 10 jan) LLL
L'héroïne est une jeune femme qui travaille à décrire des images de films pour rendre le cinéma accessible aux aveugles et mal-voyants lors des séances avec audiodescription. Lors de séances de préparation, elle se prend d'affection pour un photographe pointilleux en train de devenir aveugle. Mal accueilli en compétition officielle à Cannes, le film mérite pourtant une réhabilitation. Certes, il y a quelques maladresses, des couchers de soleil insistants, mais on est très loin des grands violons (la musique d'Ibrahim Maalouf est d'ailleurs très sobre) ou des grands effets. Au contraire, c'est bien une vraie sensibilité (et non sensiblerie) qui se dégage de l'ensemble. L'aspect documentaire sur un travail méconnu est passionnant, et la richesse sonore (non parlée) du film est assez remarquable, alors que paradoxalement l'un des enjeux narratifs est l'élaboration d'une voix-off...

EL PRESIDENTE (Santiago Mitre, 3 jan) LL
Hernan Blanco n'est élu que depuis quelques mois président de l'Argentine lorsqu'il doit se rendre dans un hôtel huppé de la Cordillère des Andes au Chili pour participer à un sommet entre chefs d'Etat d'Amérique du Sud pour envisager la création d'une sorte d'OPEP continentale. Cette organisation doit-elle inclure les pays d'Amérique centrale ou des sociétés détenues majoritairement par des fonds d'Amérique du Nord ? Parallèlement, son gendre semble mêlé à une affaire de corruption, alors que sa fille est fragile psychologiquement... Le film se déploie sur les deux tableaux, la politique-fiction et l'intime, en se reposant sur l'interprétation de l'excellent Ricardo Darin (on notera également la présence dans un rôle de journaliste d'Elena Anaya, héroïne de La Piel que habito). Le film multiplie les pistes sans en creuser aucune, c'est sa force (son ambiguïté) mais aussi sa limite (son indécision).

PENTAGON PAPERS (Steven Spielberg, 24 jan) LL
En 1971, le New York Times met la main sur un rapport accablant pour les locataires successifs de la Maison blanche à propos du Vietnam. Après la publication d'un premier papier, le journal est assigné en justice pour révélation de documents classés secret Défense. Pendant ce temps, le Washington Post et son rédacteur en chef voient dans ces circonstances une occasion de renouer avec l'investigation, alors que sa propriétaire, une héritière peu prise au sérieux au sein d'un conseil d'administration très masculin, est surtout friande de dîners mondains avec des personnalités démocrates et soucieuse de réussir l'entrée en Bourse du quotidien. Historiquement, le film peut intéresser. Politiquement il est limpide (message explicite : la liberté de la presse doit servir les gouvernés plutôt que les gouvernants). Cinématographiquement, l'inspiration est parfois en berne (voir le jeu stéréotypé de Meryl Streep et Tom Hanks), et le journalisme d'investigation est beaucoup moins bien décrit que dans Spotlight...

LA JUSTE ROUTE (Ferenc Török, 17 jan) LL
En août 1945, dans la campagne hongroise, la nouvelle se propage vite : deux juifs rescapés des camps sont descendus à la gare munis de deux grosses mallettes. Quelles sont leurs motivations ? Cela inquiète les habitants d'un village qui s'apprête à célébrer le mariage du fils  du secrétaire de mairie (équivalent du notaire), alors que beaucoup ont profité plus ou moins largement de la spoliation des juifs. Les intentions du scénario sont claires, il permet d'aborder un sujet peu traité : l'enjeu de la restitution des biens des juifs confisqués pendant la Shoah. Dommage que la mise en scène soit si convenue : un noir et blanc austère pour scruter le mal tapi dans un village, ça a déjà été fait en mieux, dans des films aussi différents que Le Ruban blanc d'Haneke ou Heimat d'Edgar Reitz.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Samedi 10/02/2018 | 0 commentaires
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Mon top 15 de 2017

1. Visages villages (Agnès Varda et JR, France)
2. Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin, France)
3. Corporate (Nicolas Silhol, France)
4. Loving (Jeff Nichols, Etats-Unis)
5. Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev, Russie)
6. Lumière ! L'aventure commence (Thierry Frémaux, France)
7. Carré 35 (Eric Caravaca, France)
8. La Villa (Robert Guédiguian, France)
9. Eté 93 (Carla Simon, Espagne)
10. Au revoir là-haut (Albert Dupontel, France)
11. Detroit (Kathryn Bigelow, Etats-Unis)
12. La Vengeresse (Bill Plympton et Jim Lujan, Etats-Unis)
13. Un beau soleil intérieur (Claire Denis, France)
14. Et les Mistrals gagnants (Anne-Dauphine Julliand, France)
15. Grave (Julia Ducournau, France)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : Corps et âme (Ildiko Enyedi, Hongrie), Souffler plus fort que la mer (Marine Place, France), Petit paysan (Hubert Charuel, France), Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi, Japon), Le Jour d'après (Hong Sang-soo, Corée du Sud), 12 jours (Raymond Depardon, France), Makala (Emmanuel Gras, France), Paris pieds nus (Dominique Abel et Fiona Gordon, Belgique/France), 20th century women (Mike Mills, Etats-Unis), Tunnel (Kim Seong-hun, Corée du Sud), Une femme fantastique (Sebastian Campos Lelio, Chili), Le Concours (Claire Simon, France), Après la tempête (Hirokazu Kore-Eda, Japon), I am not your negro (Raoul Peck, Etats-Unis/France), L'Atelier (Laurent Cantet, France)
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Des films de fin 2017

Article susceptible de s'enrichir

  • Bien : Lucky (John Carroll Lynch), Un homme intègre (Mohammad Rasoulof), Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (Rian Johnson), Western (Valeska Grisebach), Coco (Lee Unkrich, Adrian Molina)
  • Pas mal : L'Usine de rien (Pedro Pinho), The Florida project (Sean Baker), A ghost story (David Lowery)
  • Bof : Soleil battant (Clara et Laura Laperrousaz), Le Redoutable (Michel Hazanavicius)

LUCKY (John Carroll Lynch, 13 déc) LLL
Harry Dean Stanton aura donc attendu d'être nonagénaire pour se voir offrir un second premier rôle marquant, après Paris, Texas de Wim Wenders. Il y campe un homme encore en pleine forme pour son âge, malgré le tabac. Un ancien cow-boy solitaire que tout le monde respecte : le film lui donne le privilège de l'âge, en quelque sorte, tout en ménageant de la place à de beaux seconds rôles, dont un type (David Lynch !) qui ne se remet pas du départ on ne sait où de sa plus vieille amie, une tortue nommée Président Roosevelt... Dans un décor archétypal (une petite ville au milieu du désert), John Carroll Lynch livre un premier film au ton à la fois sombre et goguenard, dans une mise en scène fonctionnelle mais entièrement au service de ses personnages.

UN HOMME INTEGRE (Mohammad Rasoulof, 6 déc) LLL
Indépendamment de tout jugement cinématographique, il faut défendre ce cinéaste courageux, déjà condamné pour "activités contre la sécurité nationale" et "propagande contre le régime", et qui continue de tourner des films sans concession, tel celui-ci, qui s'en prend à une société gangrénée par la corruption. Reza est l'homme intègre du titre, un modeste éleveur de poissons rouges qui a quitté Téhéran pour s'installer à la campagne avec sa femme, directrice d'un lycée pour jeunes filles, et son fils. Son refus de toute compromission (comme graisser la patte d'un banquier pour alléger ses dettes financières) va l'entraîner dans des difficultés croissantes. La mise en scène peut sembler trop monocorde dans l'ensemble, mais réussit également des effets de montage saisissants (dont une ellipse érotique), et quelques plans qui font curieusement penser... à Tarkovski !

STAR WARS VIII : LES DERNIERS JEDI (Rian Johnson, 13 déc) LLL
Disons le d'emblée : les scènes d'actions ne sont pas les plus convaincantes, car puisque la notion de vraisemblance est ici indéfinissable et inopérante, l'issue des combats est entièrement soumise à l'arbitraire (la force...) du scénario. Mais, par rapport au Réveil de la Force, on progresse : moins de planètes, moins de bébêtes, l'heure est davantage à l'approfondissement des nouveaux personnages de la saga (Rey, Kylo Ren, Finn...), même si Leia et Luke Skywalker gardent une aura qui permet le passage discret de témoin. Dans cet épisode, les conflits sont aussi intérieurs, et la Résistance est à la peine, mais pas désespérée. Et la mythologie se transmet de génération en génération, en témoigne une malicieuse scène finale avec de mystérieux gamins...

WESTERN (Valeska Grisebach, 22 nov) LLL
Un groupe d'ouvriers allemands arrive en Bulgarie pour travailler à un difficile chantier de centrale hydroélectrique. Au départ, ils s'installent avec une certaine arrogance (ils plantent un drapeau allemand sur le toit de leur campement, l'un d'entre eux importune une baigneuse autochtone). Très vite, un personnage se détache, Meinhard, qui, lui, tente de nouer contact avec les habitants du village voisin, et d'apprendre leur langue, alors que la région est soumise à des restrictions d'eau. Le film réussit à être à la fois réaliste dans les situations concrètes et très stylisé dans la forme, empruntant comme l'indique le titre certains motifs au western (pas les bourrins mais plutôt le politiquement subtil L'Homme de la plaine d'Anthony Mann). La cinéaste allemande donne vie à des personnages jamais univoques, tout en livrant une allégorie sur la désunion européenne contemporaine, qui crée une tension entre les peuples à cause du dogme de l'ordolibéralisme et de la structure actuelle de la monnaie unique, sur lesquels les gouvernements de son pays sont inflexibles.

COCO (Lee Unkrich, Adrian Molina, 29 nov) LLL
Dans la famille de Miguel, la musique est interdite depuis que son arrière-arrière-grand-père a quitté le domicile conjugal pour tenter une carrière musicale. Miguel semble pourtant avoir le virus : en cachette, et avec une guitare récupérée on ne sait où (il faut passer outre quelques incohérences de scénario), il tente de reproduire en autodidacte les succès de Ernesto de la Cruz, un ancien latin lover issu du même village que lui. Son basculement accidentel dans le monde des morts (tout en restant vivant) va peut-être changer la donne. Alors oui le film frôle parfois le sentimentalisme ou la naïveté, mais une appréciation trop tiède ne rendrait pas justice à ce nouveau Pixar qui a pour lui des thèmes pas si évidents (la mémoire familiale, confronter l'enfance et la mort) et une direction artistique de grande qualité (notamment luxuriance des décors de l'autre monde).

L'USINE DE RIEN (Pedro Pinho, 13 déc) LL
Une nuit, un groupe de travailleurs se rend compte que leur usine est sur le point d'être délocalisée en douce : des camions viennent chercher les machines-outils. Ils réussissent à interrompre l'opération. Le jour venu, ils essaient d'organiser la résistance, en commençant par l'occupation de l'usine... Il s'agit d'une fiction, mais qui singe une captation documentaire (caméra portée, personnages principaux interprétés par de véritables ouvriers, intervention du théoricien anticapitaliste Anselm Jappe dans son propre rôle). Sur la forme, la recherche d'un format libre, avant-gardiste, peut faire penser à Miguel Gomes (Les Mille et une nuits), sans la même réussite. Sur le fond, l'hypothèse d'une solution coopérative, et le clin d'oeil à la comédie musicale rappellent Entre nos mains, l'excellent documentaire de Mariana Otero, qui avait le mérite d'être plus concis (presque deux fois moins long), plus précis et de ne pas faire le malin.

THE FLORIDA PROJECT (Sean Baker, 20 déc) LL
Mooney est une fillette de 6 ans. Son terrain de jeu ? Le Magic Castle, un motel situé non loi du Disneyword d'Orlando, pas vraiment destiné aux touristes, mais plutôt à une population en situation précaire. Mooney fait les 400 coups, tandis que sa mère, Halley, vit d'expédients et de petites combines pour arriver à payer le loyer. L'effronterie de la petite fille, avec ou sans ses camarades de jeux, n'a d'égale que l'immaturité et la défaillance maternelles. Dès lors, cette saison estivale est une parenthèse enchantée entre le sordide des situations et les couleurs pimpantes des abords du parc d'attraction. Le film tente de jouer sur ces contrastes, mais charge un peu trop le personnage d'Halley, caricaturale, comme si cette précarité n'était pas aussi celle d'une violence économique exacerbée.

A GHOST STORY (David Lowery, 20 déc) LL
Un couple de trentenaires se disputent gentiment pour savoir s'ils veulent rester dans leur maison (il y est attaché, elle non). Peu après il meurt dans un accident de voiture. Il devient un fantôme affublé d'un grand drap (avec des trous aux yeux). Invisible aux autres, il veille sur sa jeune veuve. Contrairement au cinéma classique (le mineur Always de Spielberg, l'indépassable Aventure de Mme Muir de Mankiewicz), il ne peut pas communiquer et interagir avec elle. Le film devient donc une espèce de conte philosophique sur les traces que l'on laisse sur Terre, en faisant de grands sauts dans le futur ou le passé, avec une grande économie de moyens. Le souci, c'est que tout ça reste extrêmement théorique (filmer en plan fixe et en temps réel Rooney Mara manger tout un plat en sanglotant pour illustrer son deuil, merci on avait compris), comme si le mort avait saisi le vif...

SOLEIL BATTANT (Clara et Laura Laperrousaz, 13 déc) L
Un couple et deux adorables jumelles de six ans passent leurs vacances d'été dans une demeure familiale au Portugal, ravivant la mémoire de leur première fille disparue. Comment cet événement résonne chez l'un ou l'autre des parents, comment en parler aux fillettes qui sont nées bien après l'accident ? Le premier long métrage de Clara et Laura Laperrousaz est courageux de par son sujet, et on s'attache assez vite à cette famille. Malheureusement, les maladresses et les lourdeurs de la mise en scène (et du scénario) rendent le film parfois embarrassant, et ce de plus en plus souvent au fur et à mesure que le film avance. Dommage.

LE REDOUTABLE (Michel Hazanavicius, 13 sep) L
On a bien sûr le droit d'égratigner le mythe Godard (Visages villages l'a d'ailleurs fait à sa manière), dont je ne suis pas du tout inconditionnel. Mais ici le film, politiquement douteux (filmer Mai 68 comme un décor de sitcom bourgeoise, faire passer la connaissance de L'Homme à la caméra de Dziga Vertov pour du snobisme), est surtout épouvantable dans sa forme. Tout sonne faux (alors qu'il s'agit d'une adaptation d'un roman autobiographique d'Anne Wiazemsky), la seule idée de cinéma qui fonctionne vraiment étant une scène de petit-déjeuner où les dialogues sont sous-titrés par les pensées réelles des personnages. Michel Hazanavicius est plutôt doué pour les pastiches (The Artist, les OSS 117), mais demeure un cinéaste médiocre dès qu'il s'en écarte.
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