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Les films de début 2019

  • Bien : Grâce à Dieu (François Ozon), Sorry to bother you (Boots Riley), Les Invisibles (Louis-Julien Petit), L'Ordre des médecins (David Roux), Le Château de Cagliostro (Hayao Miyazaki), Un berger et deux perchés à l'Elysée ? (Pierre Carles, Philippe Lespinasse), Border (Ali Abbasi), L'Heure de la sortie (Sébastien Marnier), Le Silence des autres (Almudena Carracedo, Robert Bahar), Les Drapeaux de papier (Nathan Ambrosioni), Tout ce qu'il me reste de la révolution (Judith Davis), Deux fils (Félix Moati)
  • Pas mal : Wardi (Mats Grorud), Si Beale Street pouvait parler (Barry Jenkins), Glass (M. Night Shyamalan), Les Fauves (Vincent Mariette), Un grand voyage vers la nuit (Bi Gan), Alita : Battle angel (Robert Rodriguez), Asako I & II (Ryûsuke Hamaguchi), Doubles vies (Olivier Assayas), Une intime conviction (Antoine Raimbault)

GRACE A DIEU (François Ozon, 20 fév) LLL
Le cinéma français est rarement à l'aise dans l'évocation d'une "affaire" d'actualité brûlante. Ce film-ci fait figure de remarquable exception. Il commence certes comme un film-dossier très classique, autour de la figure d'Alexandre, un père de famille nombreuse catho aisé qui est le premier à révéler les attouchements dont il fut victime enfant un quart de siècle plus tôt par un prêtre du diocèse de Lyon encore en activité. Mais le film s'élargit à d'autres victimes qui ont fondé l'association La Parole libérée... François Ozon a du métier. Il n'a plus besoin d'user de provocations pour secouer le cocotier. Il atteint en plein coeur le spectateur en restituant avec une extrême précision les réactions différenciées des victimes et en suggérant les multiples façons avec lesquelles ils ont tenté de se débrouiller pour construire leur vie. Il ne néglige pas pour autant les personnages féminins (épouses, compagne, mères) auxquelles il apporte la même attention. Le sujet a déjà fait couler beaucoup d'encre, mais François Ozon a réussi à en tirer des images de cinéma.

SORRY TO BOTHER YOU (Boots Riley, 30 jan) LLL
Cassius Green, un jeune Afro-américain, décroche un emploi de télémarketeur dans un centre d'appel. Sa capacité à prendre une "voix de blanc" et à faire progresser les ventes le fait grimper dans la hiérarchie, au moment même où ses collègues déclenchent une grève contre l'exploitation dont ils sont victimes au sein de l'entreprise. Pour son premier long métrage, le rappeur Boots Riley, qui se déclare communiste, frappe fort. Son film se distingue d'autres oeuvres antiracistes par la puissance de sa satire anticapitaliste (la légitimité de la grève n'est contestée par aucun des personnages principaux, au contraire). Le film cite explicitement Norma Rae de Martin Ritt (un des grands classiques des films féministes et ouvriéristes des années 1970), tout en apportant son propre style (qui peut aller jusqu'au fantastique) et sa propre inventivité. Une comédie intersectionnelle réjouissante qui mérite le détour.

LES INVISIBLES (Louis-Julien Petit, 9 jan) LLL
Lady Di, France Gall, Brigitte Macron trépignent d'impatience devant les grilles de l'Envol, un centre d'accueil de jour pour femmes dans le Nord, qui préconise l'utilisation de pseudonymes (pour ne pas être retrouvées par un conjoint violent, par exemple). Lorsque les autorités s'émeuvent du manque de résultat (en terme de réinsertion), les travailleuses sociales décident, illégalement mais légitimement, d'y installer un atelier thérapeutique et un dortoir. Cinq ans après Discount, Louis-Julien Petit frappe plus fort, grâce à un scénario co-écrit par Claire Lajeunie, auteure d'un livre et d'un documentaire sur le quotidien des femmes SDF. Et l'alchimie prend formidablement entre les actrices professionnelles (Corinne Masiero, Déborah Lukumuena ou Audrey Lamy - qu'on a rarement vue aussi bien) et des femmes qui ont réellement connu la précarité. Un film très vivant, poignant mais non dénué d'humour.

L'ORDRE DES MEDECINS
(David Roux, 23 jan) LLL
Simon (Jérémie Renier), 37 ans, est un pneumologue aguerri. Tous les jours, à l'hôpital, il côtoie la maladie et la mort, et a appris à s'en protéger. Avec l'expérience, il a appris à maîtriser ses émotions. Mais lorsque sa mère est hospitalisée dans une unité voisine pour une récidive de cancer, son univers, ses certitudes vacillent... Le sujet peut faire peur, mais le traitement est remarquable. Chaque inflexion de l'interprétation ou de la mise en scène apportent une justesse et d'infinies nuances. On est content de retrouver Marthe Keller (la mère) à son meilleur, Zita Hanrot (l'interne) confirme à chaque film son talent (Fatima, Paul Sanchez est revenu !), et l'étonnante Maud Wyler campe un second rôle fort (la soeur). Un premier film maîtrisé, mais qui évite tout académisme, tout endoctrinement, tout chantage émotionnel.

LE CHATEAU DE CAGLIOSTRO (Hayao Miyazaki, 23 jan) LLL
Le film date de 1979, mais est inédit dans les salles françaises, d'où cette recension. Le film est adapté d'un manga populaire, Lupin III. Le premier long métrage de Hayao Miyazaki, réalisé avant la création des studios Ghibli, est une étonnante fantaisie policière, autour d'une principauté qui serait liée à une fabrique de fausse monnaie (un paradis monétaire en quelque sorte), et d'une princesse que le héros, un gentleman cambrioleur lointain descendant d'Arsène Lupin, voudrait sauver d'un mariage d'intérêt. Interpol est aussi sur le coup... Visuellement, le style est très différent des futures créations de Miyazaki, mais on y perçoit déjà certains motifs (un château rempli de rouages secrets, des engins volants bizarres). Le tout est saupoudré d'un humour inattendu et réjouissant.

UN BERGER ET DEUX PERCHES A L'ELYSEE ? (Pierre Carles, Philippe Lespinasse, 23 jan) LLL
Après avoir vu son film sur Correa, le fils de Jean Lassalle appelle Pierre Carles pour lui demander d'assurer la communication du candidat à la présidentielle. Pierre Carles et Philippe Lespinasse acceptent, argumentant que puisque la victoire de la droite est inévitable en 2017, autant soutenir le moins pire de ses candidats (Lassalle fait partie de la trentaine de députés ayant refusé en 2016 la prolongation de l'état d'urgence)... De fait, si le documentaire n'élude pas les sujets qui fâchent (la visite en Syrie à Assad, les accusations de harcèlement), ils ne prennent jamais de haut ce politicien atypique, ancien responsable du Modem qui préfère fricoter avec le communiste Chassaigne plutôt qu'avec Bayrou. Lassalle ne vient pas du sérail (on croise d'ailleurs sa mère et son frère), et fait finalement moins peur que les étudiants d'une grande école de commerce qu'il rencontre au cours de sa campagne (l'écart est abyssal). Un documentaire assez libre qui ne dicte pas au spectateur ce qu'il faut penser.

BORDER (Ali Abbasi, 9 jan) LLL
Tina a un physique ingrat, mais est une douanière à l'efficacité redoutable. Grâce à son odorat extraordinaire, elle peut détecter les substances illicites que certains voyageurs tentent de faire passer dans le pays, mais aussi les émotions de ces passagers, leur honte, leur peur ou leur culpabilité. Un jour, elle voit un passer Vore, un homme au physique aussi étrange qu'elle, et, pour la première fois, elle ne sait pas à quoi s'en tenir. C'est le début d'une interrogation et d'une métamorphose existentielle... Le deuxième long métrage d'Ali Abbasi, prix de la section Un Certain Regard à Cannes (2018), réussit son exercice de style, qui abolit les frontières entre les genres cinématographiques (beaucoup de fantastique ici) mais aussi entre l'homme et la bête. Malgré les prothèses, Eva Melander émeut beaucoup...

L'HEURE DE LA SORTIE (Sébastien Marnier, 9 jan) LLL
C'est une classe pilote, composée d'adolescents particulièrement doués. Mais lorsque Pierre, le professeur de français remplaçant (le titulaire s'est suicidé peu de temps auparavant), reprend la classe, il n'est pas au bout de ses peines. En apparence, les élèves sont extrêmement policés mais cherchent à l'humilier. Une supériorité froide et inquiétante (ils méprisent les autres élèves de l'établissement). Après Irréprochable (tentative pas complètement convaincante), Sébastien Marnier réussit un très bon film de genre. A chaque étape, dans chaque scène, on retient son souffle. En surface, le réalisateur insuffle de l'ambiguïté, en profondeur il travaille les grandes angoisses de l'époque. L'atterrissage un peu convenu, qui rappelle un peu trop l'univers de Jeff Nichols, ne doit pas faire oublier l'altitude que le film est parvenu à atteindre.

LE SILENCE DES AUTRES (Almudena Carracedo, Robert Bahar, 13 fév) LLL
En 1977, deux ans après la mort de Franco, l'Espagne vote le "pacte de l'oubli" : une loi d'amnistie pour tous ceux que le régime franquiste avait condamnés, mais surtout pour tous les tortionnaires et criminels liés à ce régime. Mais on n'efface pas quarante ans de dictature d'un trait de plume, ni le sentiment d'injustice. Contre l'oubli, pour demander réparations, des femmes et des hommes se tournent vers des juridictions internationales. Depuis 2012, des plaintes sont déposées en Argentine, faisant valoir la notion de crimes contre l'humanité, imprescriptibles par delà les frontières. Les témoignages sont bouleversants (exécutions sommaires, torture, bébés volés), d'autant que les dirigeants des pays voisins (dont De Gaulle), qui ont fermé les yeux sur le dictateur, au nom de la lutte commune contre le monde communiste, ont aussi leur part de responsabilité.

LES DRAPEAUX DE PAPIER (Nathan Ambrosioni, 13 fév) LLL
Vincent, 30 ans, sort tout juste de prison où il a passé douze ans. Il n'a aucun point de chute et s'en va retrouver sa soeur Charlie, qui a aujourd'hui 23 ans et qu'il n'a pas vue depuis des années. Ils vont devoir réapprendre à se connaître et se soutenir (elle est payée au lance-pierre en tant que caissière de supermarché mais rêve de devenir graphiste). Nathan Ambrosioni, le réalisateur, n'a que 19 ans, mais livre un premier long métrage étonnant de maturité. Sa direction d'acteurs est très réussie (grande alchimie entre Guillaume Gouix, qu'on a rarement vu aussi intense, et Noémie Merlant, qui apporte une judicieuse sensibilité écorchée). Un tel sujet (les difficultés de la réinsertion) aurait pu donner lieu à un téléfilm édifiant, mais, en faisant aussi des efforts sur la forme, le tout jeune cinéaste, que certains comparent déjà à Xavier Dolan, fait mieux que ça.

TOUT CE QU'IL ME RESTE DE LA REVOLUTION (Judith Davis, 6 fév) LLL
Le fond de l'air était rouge pour les parents d'Angèle, qui n'ont cependant pas réussi à changer le monde. Elle, elle résiste encore et refuse la résignation d'une génération qui serait née trop tard. Urbaniste engagée, elle se fait virer de son boulot, mais rêve d'une rue entre Paris et la banlieue pour que les gens se rencontrent enfin. Dans sa vie personnelle, elle tente de créer un groupe militant, avec des voisins, des amis, des rencontres, justement, mais pas de leader... L'actrice Judith Davis se met en scène en irrésistible râleuse et réussit avec sa troupe de comédiens une comédie politique qui évite la plupart du temps les bons mots trop bien sentis comme le prêt-à-penser trop bien ficelé. Plutôt revigorant.

DEUX FILS (Félix Moati, 13 fév) LLL
Ravagé par la mort de son frère, Joseph abandonne son cabinet médical pour écrire tant bien que mal un roman. Joachim, son fils aîné, torturé par sa dernière rupture amoureuse, remet sans cesse à plus tard sa thèse de psychiatrie. Yvan, le cadet, 13 ans, a du mal à accepter la défaillance de ses deux modèles masculins. Il est en pleine crise mystique et bat semble-t-il des rapports de précocité vis-à-vis de l'alcool... Pour son premier film derrière la caméra, Félix Moati livre une comédie douce-amère sur les liens familiaux, par petites touches successives, entre errances nocturnes et petits secrets glanés derrière la porte. Benoit Poelvoorde met toutes ses capacités "mélancomiques" au bénéfice d'un portrait d'homme nuancé. Mathieu Capella campe une figure d'ado loin des clichés. Et le personnage interprété par Vincent Lacoste fait le lien entre les générations, tout en esquissant une relation de consolation avec une jeune femme (Anaïs Demoustier, excellente) qui incarne un espoir tout en imposant sa liberté et ses désirs.

WARDI (Mats Grorud, 27 fév) LL
Wardi a 11 ans et vit dans le camp de réfugiés palestiniens de Burj El Barajneh à Beyrouth, au Liban. Son arrière-grand-père malade, qui n'a jamais revu sa Palestine natale, renonce à poursuivre son traitement. Très attachée à lui, Wardi part à la recherche de "l'espoir"... Le film de Mats Grorud mêle deux techniques d'animation très différentes : des marionnettes animées en stop motion (image par image) pour le présent, des dessins en 2D pour évoquer les souvenirs des générations marquées par l'exil. Contrairement à Valse avec Bachir, le film, peu friand de complexité, s'adresse avant tout au jeune public, mais a le grand mérite d'évoquer pédagogiquement la Nakba (la "catastrophe" que représenta l'exil forcé de centaines de milliers de palestiniens lors de la création d'Israël en 1948).

SI BEALE STREET POUVAIT PARLER (Barry Jenkins, 30 jan) LL
Tish a 19 ans, et est très amoureuse de son ami d'enfance Fonny, plus âgé de quelques années. Ce dernier est arrêté, accusé (sûrement à tort, le suspense n'est pas là) de viol. Comment les deux tourtereaux Afro-américains vont-ils affronter la société américaine raciste des années 70, et les rouages de la machine judiciaire, alors que Tish est enceinte de Fonny ? Cette adaptation du roman de James Baldwin, publié en 1974, bénéficie en gros des mêmes qualités et défauts que la transposition marseillaise tentée par Robert Guédiguian il y a vingt ans (A la place du coeur). Les scènes les plus belles restent à peu près les mêmes, dans une esthétique soignée qui renforce la beauté et la bonté des personnages, au risque de rendre, aux yeux de certains spectateurs, le couple (trop) idéal. Un joli film, auquel on peut préférer le documentaire I am not your Negro, réalisé par Raoul Peck à partir d'écrits inédits du même Baldwin.

GLASS (M. Night Shyamalan, 16 jan) LL
M. Night Shyamalan fait se croiser les personnages principaux de ses films Incassable (2000) et Split (2017), à savoir Elijah Price (Samuel Jackson), un homme aux os fragiles comme du verre mais aux facultés mentales très développées, David Dune (Bruce Willis), qui est sorti seul rescapé d'un accident de train et est devenu depuis un héros aux yeux de son fils, et Kevin Crumb, un homme costaud qui abrite dans son esprit 24 personnalités dont l'une, la Bête, fait régner la terreur. Ils se retrouvent dans un hôpital psychiatrique, dans une unité réservée à ceux qui se prennent pour des super-héros. Le film est linéaire mais assez malin, en interrogeant la foi qui fait le succès des adaptations de comic books, dans une ambiance qui peut rappeler Vol au-dessus d'un nid de coucou. Et la fin surprend...

LES FAUVES (Vincent Mariette, 23 jan) LL
Laura, 17 ans, passe l'été au camping avec ses cousins. Elle s'intéresse peu aux garçons de son âge, mais est fascinée par Paul (Laurent Lafitte), qu'elle rencontre dans un bungalow proche, et qui prétend écrire pour "réenchanter le monde". La rumeur dit qu'une panthère rôde aux alentours. Un jeune homme disparaît... Pour son deuxième long métrage, Vincent Mariette multiplie les pistes, sans oser y aller franco. C'est une esquisse de film d'atmosphère. Ce qu'il réussit en revanche pleinement, c'est son héroïne, une adolescente qui cultive sa singularité, frêle mais solide, et à laquelle Lily-Rose Depp apporte une fascinante incarnation.

UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT (Bi Gan, 30 jan) LL
Un homme tente de retrouver une femme qu'il a passionnément aimée jadis. Assailli par des souvenirs, il retourne à Kaili sa ville natale... Après Kaili blues, Bi Gan creuse un sillon radical chic, où l'intérêt de la forme prime sur celui du fond. De fait, la deuxième partie du film est une longue déambulation dans un plan unique étourdissant de cinquante minutes en 3D. Il obtient une émotion immédiate, mais en l'absence d'une véritable histoire on a du mal à s'empêcher de trouver le film après coup assez vain. On espère que le troisième film dépassera la sensation pure et que Bi Gan mettra son indéniable talent formel au service d'ingrédients plus profonds.

ALITA : BATTLE ANGEL (Robert Rodriguez, 13 fév) LL
Au XXVIè siècle, un réparateur de cyborgs redonne vie à une jeune fille au corps mécanique détruit et à la mémoire défaillante. Elle va se découvrir des talents insoupçonnés (qui semblent venir de très loin) pour se battre. L'adolescente (si j'ose dire) décide en quelque sorte de devenir une justicière prête à défier la tyrannie de Zalem, la dernière des cités volantes... Le film, inspiré du manga Gunnm, est clairement du côté de la science-fiction, et non de l'anticipation : s'il y a eu un effondrement au XXIIIè siècle, ce n'est pas à cause de limites écologiques terrestres, mais d'une mauvaise rencontre avec des martiens... Il est produit et co-scénarisé par James Cameron, mais est plus gratuit et un peu moins convaincant que les films que ce dernier réalise lui-même. Cela se laisse voir, en attendant les suites d'Avatar...

ASAKO I & II (Ryûsuke Hamaguchi, 2 jan) LL
La jeune Asako s'éprend de Baku, un garçon de son âge, charismatique mais imprévisible. Un jour il part sans laisser de trace. Asako quitte Osaka pour Tokyo où elle tente de se reconstruire. En livrant du café dans un bureau, elle est troublée par un jeune homme qui ressemble beaucoup, physiquement, à Baku, tout en offrant davantage de sécurité matérielle (il est cadre, standard, rassurant, prévisible). On voit ce qu'a voulu faire Hamaguchi : une histoire de double et de trouble. Dommage qu'il n'arrive pas à dessiner une héroïne aussi convaincante que les personnages de son précédent film, la fresque Senses, très réussie. Mais son regard n'a pas perdu toute singularité.

DOUBLES VIES (Olivier Assayas, 16 jan) LL
La cinématographie d'Olivier Assayas est inégale, mais passionnante, précisément pour son imprévisibilité. Ici, il livre une sorte de vaudeville caustique situé dans le monde de l'édition qui doit faire face à la révolution numérique. Prévenons : la plupart des personnages sont des têtes à claques, entre cynisme et pédanterie, qu'on n'aimerait pas fréquenter dans la vraie vie. Mais Juliette Binoche, par son talent, arrive à défendre son personnage. La surprise vient du personnage interprété par Nora Hamzawi (une révélation), une attachée parlementaire qui est montrée, à rebours des discours poujadistes, comme une idéaliste opiniâtre mais gardant les pieds sur terre. Pas si mal finalement.

UNE INTIME CONVICTION (Antoine Raimbault, 6 fév) LL
Le deuxième procès, en 2010, de l'époux de Suzanne Viguier, disparue une dizaine d'années plus tôt. Le premier s'est conclu par un acquittement. En sera-t-il de même ? Le film part de faits réels, et l'assume en gardant les noms propres (l'avocat s'appelle bien Dupond-Moretti), mais invente un personnage fictif : Nora, employée dans un restaurant et jurée lors du précédent procès, et animée d'une intime conviction qui la pousse à aider l'avocat, notamment sur de nouvelles pièces versées au dossier (écoutes téléphoniques). Malheureusement, la crédibilité de ce personnage est assez faible. Il est heureusement sauvé par l'interprétation de Marina Foïs, en contrepoint de celle, non moins excellente, d'Olivier Gourmet.
Version imprimable | Films de 2019 | Le Dimanche 03/03/2019 | 0 commentaires
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Mon aide-mémoire sur les films du festival Télérama 2019

PHANTOM THREAD (Paul Thomas Anderson)
Reynolds, un styliste de haute couture, fait la rencontre d'Alma, serveuse dans un restaurant. Il veut en faire son modèle, et plus si affinités. Au début du film, on peut se demander si ce n'est pas un autoportrait du cinéaste, c'est-à-dire de quelqu'un qui a du talent, mais dont les oeuvres sont parfois asphyxiantes de maîtrise (ou de prétention). Peu de miroirs dans l'atelier du maître, tout doit passer par le regard du créateur. Mais, assez rapidement, le centre du film va se déplacer vers Alma. Si Phantom thread était un film d'amour classique, ce serait la relation entre Reynolds et Alma qui serait au centre. Mais elle donne tellement, et lui tellement peu que le film devient un portrait de femme en quête d'émancipation. Malgré les interprétations voraces de Daniel Day-Lewis et Lesley Manville (qui joue la soeur très hitchcockienne de Reynolds), Alma (et son interprète Vicky Krieps) arrive à trouver sa place dans le film, alors qu'elle en a encore si peu dans l'univers si étouffant du couturier et de la classe sociale dont il fait partie. Comment Alma va-t-elle (ou non) s'émanciper ? Va-t-elle trouver une issue à l'intérieur de cette relation ou devra-t-elle rompre ? Ce sont les enjeux de ce beau film, bien servi en outre par la musique (inspirée) de Jonny Greenwood...

BURNING (Lee Chang-Dong)
Jong-su est un jeune homme réservé, presque apathique. Il est livreur à temps partiel, en attendant mieux : il admire Faulkner et désire être écrivain. Par hasard, il rencontre Hae-mi, une jeune fille qui a grandi dans le même village que lui. Ils apprennent à se connaître intimement. Puis elle part quelques semaines en Afrique, lui laissant le soin de nourrir son chat fantômatique (il ne pointe pas le bout d'une oreille). Lorsqu'elle revient, elle lui présente Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux et plein d'assurance, qu'elle a rencontré là-bas. C'est le début d'une étrange relation à trois, avant une nouvelle disparition... Le cinéaste de Poetry revient avec un film languissant, plus difficile d'accès mais splendide, librement inspiré d'une nouvelle de Mirakami. Il invite à dépasser ce qu'on voit à l'écran, de manière explicite lorsque Hae-mi épluche et fait mine de manger une mandarine invisible. On peut voir dans les liens entre le fils de fermier et le nanti intouchable et manipulateur un rapport de classe, mais aussi une rivalité amoureuse ou une paradoxale attirance. Si l'on ne reste pas au seuil, le film envoûte par sa profondeur secrète, et devient un des grands films de l'année, reparti injustement bredouille du festival de Cannes.

COLD WAR (Pawel Pawlikowski)
En Pologne, à la fin des années 1940, Wiktor, un pianiste et professeur de musique, est chargé de recruter des talents issus des classes populaires, afin de transfigurer les chants et danses folkloriques et en faire une vitrine qui glorifie le peuple. Il s'entiche rapidement de Zula, qui ne l'impressionne pas seulement par la justesse de sa voix, mais aussi par une personnalité très affirmée (irrésistible Joanna Kulig). S'ensuit pendant une quinzaine d'années une histoire d'amour contrariée (lorsqu'il a choisi l'exil, elle n'a pas pu ou voulu le suivre), avec ellipses et retrouvailles, sur le mode du "ni avec toi ni sans toi" doublé d'une autre impossibilité (ni à l'Est ni à l'Ouest et pas davantage en terrain neutre...). La forme, récompensée à Cannes par le prix de la mise en scène, est très travaillée, entre un noir et blanc somptueux, plus contrasté que celui de Ida, et une bande son riche en sessions musicales, chargée de sens et de ravissement pour les oreilles. Un grand film classique mais pas académique.

AMANDA (Mikhaël Hers)
David a 24 ans, et vit de plusieurs petits boulots : il est entre autres élagueur pour la mairie de Paris (il aime bien grimper aux arbres). Sa petite existence est remise en cause lorsque sa grande soeur, dont il était très proche, meurt brutalement dans un attentat. Il doit alors encaisser le choc, tout en prenant en charge Amanda, sa petite nièce de 7 ans... Comme dans ses deux premiers longs métrages (Memory lane, Ce sentiment de l'été), Mikhaël Hers filme la perte, les deuils à faire, ou plutôt les deuils qui nous font... Mais il le fait en reliant ces éléments personnels, qui font partie d'une intemporelle condition humaine, à une observation contemporaine de la marche du monde. C'est l'aspect intime qu'il réussit le mieux. Sa mise en scène reste d'une grande délicatesse. La lumière estivale et le grain si particulier de l'image permettent d'accompagner les personnages d'une enveloppe chaleureuse, mais aussi de la trace invisible de l'absente... Côté interprétation, Vincent Lacoste est à son meilleur.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (Christophe Honoré)
Eté 1993. Arthur a 22 ans, est étudiant à Rennes lorsqu'il rencontre Jacques, un écrivain dandy parisien d'environ 40 ans et papa d'un jeune garçon. Le courant passe, une romance s'ébauche, mais pour Jacques le temps est compté... Cette nouvelle chronique sur le Sida dans les années 90 pourra souffrir pour certains de sortir quelques mois seulement après 120 battements par minute, mais les arguments des deux films sont assez différents : celui de Campillo était collectif et politique, tandis que celui d'Honoré travaille davantage les dimensions individuelle et romanesque. Bizarrement, contrairement à certains de ses films précédents les plus marquants (Les Chansons d'amour, La Belle personne...), il opte pour une mise en scène beaucoup moins référencée, très profil bas (on ne retrouve pas vraiment l'urgence suggérée par le titre), mais tire le meilleur de ses comédiens (Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste).

THE RIDER (Chloé Zhao)
Brady n'a guère plus de 20 ans, il est dresseur de chevaux. Doué, il a participé à de nombreuses compétitions, mais en est désormais privé après un tragique accident de cheval, au cours d'un rodéo. Cela aurait presque pu être un documentaire (les acteurs non professionnels jouent peu ou prou leur propre rôle), mais Chloé Zhao a décidé de les magnifier par la fiction. Comme pour Les Chansons que mes frères m'ont apprises, son premier film (prometteur), la réalisatrice chinoise exilée aux Etats-Unis a tourné dans la réserve de Pine Ridge. Son héros est donc un cow-boy sioux, ce qui permet d'aborder en creux de nombreuses questions (sur l'assimilation ou la relation homme-animal). Les plaines et collines, filmées à la tombée du jour, évoquent le western, mais c'est un film contemporain, en apparence simple mais s'inscrivant dans une tradition humaniste.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE (Hirokazu Kore-Eda)
Une petite fille, visiblement battue, traîne dans la rue, et est recueillie par une famille... La famille est le sujet de prédilection de Kore-Eda depuis une bonne douzaine d'années, ce qui a donné des films sensibles, parfois franchement réussis (Still walking), parfois mineurs (I wish). Mais ici, il n'y a pas beaucoup de liens du sang dans cette cellule chaleureuse qui fait cohabiter trois générations. L'éducation est elle-aussi très alternative : la fille aînée s'exhibe dans un peep-show, tandis que le fils pré-ado fait souvent les courses, parfois accompagné de son père, mais sans jamais passer à la caisse... Le scénario est formidable, car il procède par petites touches, loin de rails programmatiques tout faits, mais en plus il est exécuté avec une grande intelligence. Hirokazu Kore-Eda pratique ici un cinéma inspiré et méticuleux, presque bressonien (pas seulement pour les pickpockets, mais aussi pour tout un art de la métonymie, par exemple quelques oranges qui roulent par terre deviennent poignantes...), tout en abordant avec grâce des thématiques fortes, qu'elles soient existentielles (la mort, la sexualité) ou sociales (la survie dans la pauvreté, la toute-puissance du patronat, l'insuffisance des couvertures sociales). Un sommet assez transgressif dans la carrière du cinéaste, et une Palme d'or méritée (même si plusieurs films étaient du même niveau, dans une sélection de très haute tenue).

LETO (Kirill Serebrennikov)
Un été au début des années 1980 à Leningrad. L'heure n'est pas encore à la Glasnost ou à la Perestroïka, mais un groupe de musiciens s'échangent de la main à la main des enregistrements de David Bowie et Lou Reed. C'est dans ce contexte qu'on suit les efforts de Mike Naumenko, l'un des artistes locaux les plus talentueux du moment, pour émerger : le rock n'est pas interdit en URSS, mais chaque morceau doit recevoir l'aval de certaines autorités. Mike est un peu plus âgé que les autres, il est marié à la belle Natacha (Irina Starshenbaum, dont les regards sont aussi un peu les nôtres) lorsqu'il rencontre le jeune Viktor Tsoï, en qui il décèle un véritable potentiel. Le film a, on le voit, quelques points communs avec Cold War (y compris dans le choix du noir et blanc), mais il s'en distingue toutefois. La mise en scène de Pawel Pawlikowski était toute en maîtrise et en ellipses maximales, alors que celle de Kirill Serebrennikov fait le choix de l'immersion totale dans une génération, à travers quelques figures (les deux musiciens vedettes ont réellement existé) qu'on suit à la trace dans leur quotidien et leurs désirs d'émancipation. Cela donne lieu notamment à des scènes d'envolées jubilatoires, qui se concluent par un personnage indiquant qu'elles n'ont jamais existé... Bref, la fièvre juvénile face aux freins de l'ordre établi. Dans l'état d'esprit, c'est donc un des films les plus punks de l'année.

EN LIBERTE ! (Pierre Salvadori)
Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n'était pas le flic courageux et intègre qu'elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d'Antoine, injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de quoi il s'agissait - le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père - et les variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

LES FRERES SISTERS (Jacques Audiard)
Nous sommes en 1851, dans l'Oregon. Les Frères Sisters sont deux tueurs à gages. Ils sont missionnés par un mystérieux "Commodore" pour retrouver un détective chargé de suivre la trace d'un chercheur d'or visionnaire à plus d'un titre, et finir le boulot... La trame du film peut susciter de l'intérêt, même si elle n'est pas follement originale. Les deux frères ont en outre des caractères différents (le cadet est un meneur sans pitié, l'aîné est plus sensible). On trouvera aussi d'autres lectures, le problème étant qu'elles sont juste esquissées. Quant à la mise en scène, elle donne trop souvent l'impression d'une purge. Un deuxième film décevant d'Audiard après Dheepan.

LA PRIERE (Cédric Kahn)
Pas vu...

NOS BATAILLES (Guillaume Senez)
Olivier est employé d'une plateforme de distribution et lutte, en tant que chef d'équipe et syndicaliste, pour améliorer au quotidien les conditions de travail de ses collègues. Un jour, sa femme Laura, vendeuse, sur laquelle il se reposait pour l'éducation de leurs deux enfants, quitte inopinément le foyer et disparaît. Du jour au lendemain, il lui faut donc tout assumer, entre ses responsabilités professionnelles et familiales. Si le deuxième long métrage de Guillaume Senez peut compter sur l'interprétation de Romain Duris dans un de ses meilleurs rôles, il ne sacrifie aucun personnage, de Laura (Lucie Debay) dans le prologue du film à la soeur comédienne et intermittente du spectacle (Laetitia Dosch), de la copine syndicaliste (Laure Calamy) à la mère (Dominique Valadié). Chaque scène, que ce soit dans le monde du travail ou au sein de la famille, fait mouche. Un beau travail naturaliste, dans le meilleur sens du terme.

LA MORT DE STALINE (Armando Ianucci)
Pas vu...

UNE PLUIE SANS FIN (Dong Yue)
Dans le sud de la Chine, des meurtres sont commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, Yu Guowei, un chef de la sécurité d'une vieille usine, va mener sa propre enquête, qui va tourner à l'obsession, faisant courir des dangers à des personnes proches.... Le premier film de Dong Yue est ambitieux, plaçant son (faux ?) thriller dans un sous-texte politique (l'action se passe en 1997, à quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine). On le suit avec intérêt. Mais sa stylisation manque de nuances (par exemple un abus de scènes sous la pluie), et l'ensemble fait un peu trop penser à Memories of murder, de Bong Joon-Ho, qui, avec sa maîtrise des ruptures de ton, était d'une toute autre ampleur.

GIRL (Lukas Dhont)
Lara a 15 ans. Elle a changé d'établissement scolaire, et voudrait devenir danseuse étoile. Mais son corps se plie difficilement à la discipline que requiert cette quête, d'autant plus que l'adolescente est née garçon... Voici un premier film très maîtrisé (lauréat de la Caméra d'or à Cannes), même si la route qu'il suit a déjà été balisée (par Billy Elliot et surtout Tomboy de Céline Sciamma). Pour arriver à ses fins, Laura suit un traitement hormonal qui lui permettra peut-être de subir l'opération, si importante à ses yeux, qui lui permettrait de faire coïncider son corps biologique avec l'identité de son intériorité. Lukas Dhont a choisi d'éviter les clichés : dans toutes ses épreuves, Lara peut s'appuyer sur le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, magnifique), d'autant plus qu'il n'y a pas de mère (l'élément féminin de la famille c'est bien elle). Enfin, le miracle du film, c'est d'avoir trouvé en Victor Polster un interprète incroyable, dans le sens où il est d'une maturité exceptionnelle dans ce rôle délicat alors même que sa puberté n'est pas terminée.

L'ILE AUX CHIENS (Wes Anderson)
Le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens sur une île au large de la ville, pour éviter la propagation d'une grippe canine. Atari, son neveu (et fils adoptif) de 12 ans, va partir à la recherche de Spots, qui y a été déporté. Pour la première fois, Wes Anderson livre un film explicitement politique, une fable futuriste intéressante (même s'il adopte une ligne claire assez manichéenne) inspirée d'un court métrage palmé à Cannes il y a une quinzaine d'années. C'est son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox, mais le style n'est pas le même (il n'y a aucun anthropomorphisme par exemple, même si les chiens sont dotés de parole). Curieusement, le cinéaste est plus convaincant ici lorsqu'il filme des marionnettes comme de vrais personnages, que dans son précédent film, The Grand Budapest Hotel, où il filmait ses acteurs en chair et en os comme s'il s'agissait de pantins au sein d'une maison de poupées...
Version imprimable | Ephémères | Le Samedi 12/01/2019 | 0 commentaires
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Mon top 15 de 2018

1. Leto (Kirill Serebrennikov, Russie)
2. Une affaire de famille (Hirokazu Kore-Eda, Japon)
3. Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac, France)
4. La Douleur (Emmanuel Finkiel, France)
5. Senses (Ryûsuke Hamaguchi, Japon)
6. Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan, Turquie)
7. Burning (Lee Chang-Dong, Corée du Sud)
8. Phantom thread (Paul Thomas Anderson, Etats-Unis)
9. Seule sur la plage la nuit (Hong Sang-Soo, Corée du Sud)
10. Trois visages (Jafar Panahi, Iran)
11. En guerre (Stéphane Brizé, France)
12. Cold war (Pawel Pawlikowski, Pologne)
13. BlacKKKlansman (Spike Lee, Etats-Unis)
14. Ready player one (Steven Spielberg, Etats-Unis)
15. Amin (Philippe Faucon, France)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : La Tendre indifférence du monde (Adilkhan Yerzhanov, Kazakhstan), L'Apparition (Xavier Giannoli, France), Les Bonnes manières (Juliana Rojas, Marco Dutra, Brésil), Girl (Lukas Dhont, Belgique), Le Temps des forêts (François-Xavier Drouet, France), Amanda (Mikhaël Hers, France), De chaque instant (Nicolas Philibert, France), L'Ile aux chiens (Wes Anderson, Etats-Unis), Pupille (Jeanne Herry, France), Parvana (Nora Twomey, Irlande/Canada), Yéti & compagnie (Karey Kirkpatrick, Jason Reisig, Etats-Unis), Fortunata (Sergio Castellitto, Italie), Nul homme n'est une île (Dominique Marchais, France), Cornélius, le meunier hurlant (Yann Le Quellec, France), Lady Bird (Greta Gerwig, Etats-Unis)
Version imprimable | Films de 2018 | Le Lundi 31/12/2018 | 0 commentaires
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Des films pour terminer l'année

S'enrichira d'ici la fin des fêtes...

  • Bravo : Leto (Kirill Serebrennikov), Une affaire de famille (Hirokazu Kore-Eda)
  • Bien : Pupille (Jeanne Herry), Yéti & compagnie (Karey Kirkpatrick, Jason Reisig), Un amour impossible (Catherine Corsini), Miraï, ma petite soeur (Mamoru Hosoda), Marche ou crève (Margaux Bonhomme)
  • Pas mal : L'Homme fidèle (Louis Garrel), Mon cher enfant (Mohamed Ben Attia), Hard eight (Paul Thomas Anderson), Lola et ses frères (Jean-Paul Rouve), Bohemian Rhapsody (Bryan Singer), Premières solitudes (Claire Simon), Wildlife (Paul Dano), Les Chatouilles (Andréa Bescond, Eric Métayer), Astérix - Le secret de la potion magique (Alexandre Astier, Louis Clichy)
  • Bof : Le Grand bain (Gilles Lellouche), Spider-Man : New generation (Peter Ramsey, Bob Persichetti, Rodney Rothman)

LETO (Kirill Serebrennikov, 5 déc) LLLL
Un été au début des années 1980 à Leningrad. L'heure n'est pas encore à la Glasnost ou à la Perestroïka, mais un groupe de musiciens s'échangent de la main à la main des enregistrements de David Bowie et Lou Reed. C'est dans ce contexte qu'on suit les efforts de Mike Naumenko, l'un des artistes locaux les plus talentueux du moment, pour émerger : le rock n'est pas interdit en URSS, mais chaque morceau doit recevoir l'aval de certaines autorités. Mike est un peu plus âgé que les autres, il est marié à la belle Natacha (Irina Starshenbaum, dont les regards sont aussi un peu les nôtres) lorsqu'il rencontre le jeune Viktor Tsoï, en qui il décèle un véritable potentiel. Le film a, on le voit, quelques points communs avec Cold War (y compris dans le choix du noir et blanc), mais il s'en distingue toutefois. La mise en scène de Pawel Pawlikowski était toute en maîtrise et en ellipses maximales, alors que celle de Kirill Serebrennikov fait le choix de l'immersion totale dans une génération, à travers quelques figures (les deux musiciens vedettes ont réellement existé) qu'on suit à la trace dans leur quotidien et leurs désirs d'émancipation. Cela donne lieu notamment à des scènes d'envolées jubilatoires, qui se concluent par un personnage indiquant qu'elles n'ont jamais existé... Bref, la fièvre juvénile face aux freins de l'ordre établi. Dans l'état d'esprit, c'est donc un des films les plus punks de l'année.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE (Hirokazu Kore-Eda, 12 déc) LLLL
Une petite fille, visiblement battue, traîne dans la rue, et est recueillie par une famille... La famille est le sujet de prédilection de Kore-Eda depuis une bonne douzaine d'années, ce qui a donné des films sensibles, parfois franchement réussis (Still walking), parfois mineurs (I wish). Mais ici, il n'y a pas beaucoup de liens du sang dans cette cellule chaleureuse qui fait cohabiter trois générations. L'éducation est elle-aussi très alternative : la fille aînée s'exhibe dans un peep-show, tandis que le fils pré-ado fait souvent les courses, parfois accompagné de son père, mais sans jamais passer à la caisse... Le scénario est formidable, car il procède par petites touches, loin de rails programmatiques tout faits, mais en plus il est exécuté avec une grande intelligence. Hirokazu Kore-Eda pratique ici un cinéma inspiré et méticuleux, presque bressonien (pas seulement pour les pickpockets, mais aussi pour tout un art de la métonymie, par exemple quelques oranges qui roulent par terre deviennent poignantes...), tout en abordant avec grâce des thématiques fortes, qu'elles soient existentielles (la mort, la sexualité) ou sociales (la survie dans la pauvreté, la toute-puissance du patronat, l'insuffisance des couvertures sociales). Un sommet assez transgressif dans la carrière du cinéaste, et une Palme d'or méritée (même si plusieurs films étaient du même niveau, dans une sélection de très haute tenue).

PUPILLE (Jeanne Herry, 5 déc) LLL
Pupille est le nom donné aux enfants nés sous X et confiés à leur naissance par leur mère biologique aux services d'adoption. Le film raconte en parallèle les trajets respectifs d'un de ces nourrissons et de la mère adoptante (Elodie Bouchez), mais avec des temporalités différentes (trois mois pour le premier et huit ans pour la seconde). Il montre toute la chaîne des intervenants, de l'assistance sociale (Clotilde Mollet) qui recueille les volontés de la mère biologique au tuteur provisoire (Gilles Lellouche) qui recueille provisoirement l'enfant pendant deux mois (délai de rétractation) puis pendant le temps que le comité (présidé par Miou-Miou, la mère de la cinéaste) attribue l'enfant à sa famille définitive. Le film est très instructif, sans être documentaire (il fait confiance en la fiction). Et il le fait sans dogmatisme idéologique : les services sociaux cherchent les meilleurs parents pour les enfants, et non l'inverse (ce qui peut être douloureux à entendre). Et il montre qu'être parent adoptif est plus exigeant qu'être parent de ses enfants biologiques, notamment parce qu'il faut créer avec retard le lien d'attachement, et que l'enfant aura le droit de faire des recherches sur ses origines.

YETI & COMPAGNIE (Karey Kirkpatrick, Jason Reisig, 17 oct) LLL
Je rattrape tardivement ce film d'animation qui se passe dans une communauté de yétis vivant en autarcie au sommet d'une montagne. Un chef spirituel affirme, pierres illustrées à l'appui, que les humains, les "petits pieds" (d'où le titre original Smallfoot), n'existent pas. Un petit groupe d'iconoclastes pensent le contraire... S'il peut se suivre dès l'âge de six ans, le film est doté d'un scénario très habile qui parlera à tous les âges, mélangeant avec une certaine grâce un humour immédiat, des allusions contemporaines (téléphones portables et vidéos virales côté humain) et des aspects hautement philosophiques (réflexions sur la coexistence entre espèces, mais aussi sur les fonctions des religions). Une très bonne surprise.

UN AMOUR IMPOSSIBLE (Catherine Corsini, 7 nov) LLL
Catherine Corsini a modifié certains prénoms, mais il s'agit bien d'une adaptation du roman éponyme de Christine Angot sur sa mère. L'histoire de Rachel, une jeune femme juive de milieu modeste qui tombe amoureuse de Pierre, un jeune homme séduisant, grand bourgeois pervers, qui ne manquera pas de l'humilier plus ou moins subtilement. De cette passion inégalement partagée naîtra une fille, Chantal. Pierre, qui s'est éloigné et a fait sa vie ailleurs, fera souffrir la mère et la fille... C'est une saga qui traverse plusieurs décennies, sans s'appesantir sur la reconstitution, présente mais pas insistante. Le film trouve un équilibre bien senti entre le destin bouleversant de la mère (Virginie Efira, impressionnante et très subtile dans un registre inattendu) et les mots tranchants en voix off de la fille (et future romancière). Le film, par son aspect social, peut aussi rappeler le travail d'Annie Ernaux, et est une des meilleures réussites de la réalisatrice.

MIRAÏ, MA PETITE SOEUR (Mamoru Hosoda, 26 déc) LLL
Kun est un petit garçon heureux, jusqu'à l'arrivée de sa petite soeur Miraï. Face à ce bébé qui monopolise l'attention de ses parents, il ressent de la jalousie (comme le chien de la famille a pu en ressentir à son arrivée). Mamoru Hosoda (Les Enfants loups, Ame & Youki) traite d'un sujet universel, mais en y apportant une touche fantastique dont il a le secret : Kun est régulièrement et temporairement propulsé dans le passé ou dans le futur, rencontrant des membres de sa famille à des âges divers (par exemple sa petite soeur à l'adolescence). Il va apprendre à s'adapter à la nouvelle situation, à grandir... ou à faire du vélo ! Visuellement, ce film d'animation est une grande réussite, car Mamoru Hosoda est un vrai cinéaste tout court qui sait composer des plans et prêter une grande attention à ses personnages...

MARCHE OU CREVE (Margaux Bonhomme, 5 déc) LLL
Elisa, adolescente fougueuse, passe l'un de ses derniers étés dans la maison familiale du Vercors où elle a grandi. Elle fait de l'escalade mais surtout elle s'occupe, avec son père mais en l'absence de sa mère, qui a quitté le foyer quelque temps auparavant, de sa soeur lourdement handicapée. La relation entre les deux soeurs est passionnelle mais aussi exclusive, laissant peu de place aux amoureux : la responsabilité n'est-elle pas écrasante pour une jeune fille qui rêve de voler de ses propres ailes et de poursuivre ses études ailleurs ? Ce premier film n'est jamais édifiant, il ne fait pas le malin mais trouve toujours les bonnes solutions. Globalement, l'interprétation est au diapason, et Diane Rouxel est en particulier excellente, bien qu'un peu âgée pour le rôle.

L'HOMME FIDELE (Louis Garrel, 26 déc) LL
Marianne quitte précipitamment Abel pour se marier avec Paul, dont elle est enceinte. Neuf ans plus tard, Paul meurt, et Abel et Marianne se rapprochent à nouveau, au grand dam de Eve, la petite soeur de Paul devenue adulte et amoureuse depuis toujours d'Abel. Joseph, le fils de Marianne, est lui aussi contrarié, d'autant plus qu'il soupçonne sa mère d'avoir tué Paul... Le scénario, savoureux, est co-écrit par Jean-Claude Carrière. Certes le film semble parfois un rien artificiel (pendant la séance) mais vieillit bien dans la tête par la suite. Peut-être parce qu'il rend discrètement hommage, mais sans surcharge, à plusieurs figures de la Nouvelle Vague : Truffaut pour la fantaisie littéraire (trois voix off !), Chabrol pour le petit suspense goguenard, et Godard pour une déambulation à toute allure dans un monument de Paris...

MON CHER ENFANT (Mohamed Ben Attia, 14 nov) LL
Riadh et Nazli sont des parents inquiets : leur fils unique, Sami, qui doit passer le bac en fin d'année, est régulièrement en proie à des maux de tête. Un jour, il disparaît : il est parti pour la Syrie... Pour son deuxième long métrage après le prometteur Hedi, Mohamed Ben Attia réussit à aborder un sujet difficile en évitant les explications trop simples qui ont parfois cours en France, la fameuse (et fumeuse) théorie du grand continuum, qui permet les amalgames les plus injustes (entre islam et islamisme, ou entre communauté et communautarisme). Il choisit de faire le portrait d'un père désemparé par le choix de son fils. On regrettera juste que ce personnage reste, dans l'émotion, toujours sur la même note tout au long du film.

HARD EIGHT (Paul Thomas Anderson, 21 nov) LL
C'est peut-être le succès critique et public de Phantom Thread, petite merveille de maturité, qui vaut à ce film, le premier long métrage de Paul Thomas Anderson, d'arriver sur nos écrans, au bout de 22 ans... Dans une station service entre Reno et Las Vegas, on rencontre John (John C. Reilly), un trentenaire qui n'a même pas de quoi payer l'enterrement de sa mère. Il rencontre Sydney, un élégant et mystérieux sexagénaire (Philip Baker Hall), qui lui apprend à devenir joueur professionnel et à gagner beaucoup d'argent au casino. Les combines sont improbables, mais c'était déjà le cas de la Baie des anges de Demy. Le film, poisseux et désabusé, n'est pas follement original mais n'a pas la démesure prétentieuse de certains films postérieurs du cinéaste (Punch-Drunk Love, The Master). Plaisant.

LOLA ET SES FRERES (Jean-Paul Rouve, 28 nov) LL
Une soeur et deux frères, entre 35 et 47 ans. On les suit dans les événements assez communs de leur existence : le troisième mariage de l'un, le licenciement de l'autre, une naissance, une rencontre... Cinématographiquement, il n'y a pas grand chose à en dire : les spectateurs exigeants n'auront pas plus de grain à moudre que les spectateurs moins attentifs. Pour autant, et si vous êtes sensibles à ce genre d'arguments, le film est très chaleureux avec ses personnages (comme avec son public). On a plaisir à retrouver Ludivine Sagnier (trop rare à l'écran ces dernières années), et à trouver José Garcia plus touchant que d'habitude. Quelques scènes (au Pôle emploi ou dans un bar-karaoké) sont particulièrement réussies, tout comme le personnage du jeune étudiant snob incapable de simplicité, même pour dire les choses les plus triviales...

BOHEMIAN RHAPSODY (Bryan Singer, 31 oct) LL
Bohemian Rhapsody, c'est l'un des morceaux les plus extravagants et opératiques du groupe Queen, un de ceux qui échappaient à tout formatage. Reprendre ce titre pour intituler ce biopic de la vie et l'oeuvre de Freddy Mercury était donc prometteur. Le résultat, jamais désagréable, est beaucoup plus convenu. L'histoire telle qu'elle est racontée est empreinte d'une vision très hollywoodienne de la réussite individuelle des self made men, à l'image de certains hymnes plus formatés du groupe (We are the champions), et ne nous apprend pas grand chose qu'on ne savait déjà. L'esprit rock, paradoxalement un peu absent ici, est beaucoup plus présent dans Leto de Kirill Serebrennikov, sorti quelques semaines plus tard.

PREMIERES SOLITUDES (Claire Simon, 14 nov) LL
Claire Simon a proposé à une dizaine d'élèves d'une classe de première L option cinéma d'un lycée d'Ivry sur Seine de filmer leurs discussions entre eux, avec toujours le même dispositif : l'un ou l'une d'entre eux lance un sujet et écoute activement la réponse, rebondissant parfois sur ce que dit l'autre. Les jeunes découvrent les difficultés familiales ou sociales de leurs camarades de classe. Ce qui frappe ici c'est leur capacité d'empathie, qui permet la franchise des confidences. Si l'exercice a des vertus pédagogiques pour les élèves, cela reste cinématographiquement un documentaire un peu ténu qui n'a pas forcément l'ampleur de certains précédents films de la cinéaste (Le Concours).

WILDLIFE (Paul Dano, 19 déc) LL
1960. Joe, un garçon de 14 ans, voit ses parents s'éloigner l'un de l'autre : employé d'un terrain de golf viré pour une trop grande proximité avec la riche clientèle, son père finit par rejoindre une équipe chargée d'éteindre le feu dans les proches montagnes du Montana, au grand dam de la mère. La plupart des scènes sont filmées du point de vue de l'adolescent, qui semble parfois le plus mûr des trois, même s'il s'agit également d'une difficile conquête d'indépendance de la mère (un grand rôle pour Carey Mulligan). Le problème, c'est que le film définit très tôt son programme, et ne s'en départit jamais. Et surtout, la mise en scène est trop atone, scolaire, à la limite de l'académisme, pour convaincre complètement.

LES CHATOUILLES (Andréa Bescond, Eric Métayer, 14 nov) LL
Les "chatouilles", c'est en réalité les agressions sexuelles voire viols dont a été victime le personnage principal de ce film, qui tourne autour de la prise de conscience et du travail de résilience. Sur le fond, Les Chatouilles, basé sur l'expérience réelle de sa coréalisatrice Andréa Bescond, est inattaquable. On peut par contre trouver la forme choisie (décalages incessants, happenings psy) comme souvent maladroite ou contre-productive. Cela tient sans doute à l'origine du projet, qui est une transposition d'un one-woman-show d'Andréa Bescond, qui fonctionnait sans doute beaucoup mieux sur les planches, où elle tenait tous les rôles (ce qui faisait sans doute mieux passer les digressions ou les second rôles à la limite de la caricature). Une captation du spectacle, avec le même contenu tant pédagogique pour les spectateurs que thérapeutique pour l'artiste, aurait sans doute été plus convaincant.

ASTERIX - LE SECRET DE LA POTION MAGIQUE (Alexandre Astier, Louis Clichy, 5 déc) LL
Après une mauvaise chute, le druide Panoramix se cherche un successeur dans toute la Gaule, attisant l'intérêt de Sulfurix, un autre druide, passé du côté obscur. Le scénario est original, mais coche toutes les cases de ceux écrits par Goscinny (garnison romaine qui se prend une tannée, bagarres avec du poisson, bateaux de pirates qui coulent, César dans son bain etc). L'élément nouveau, c'est une place plus importante accordée aux femmes et aux enfants. Le résultat est assez mitigé : il y a des moments amusants, mais l'animation, trop caricaturale, est impuissante à distiller le même plaisir que les bandes dessinées (qui tiennent la route parce que l'imagination du lecteur travaille).

LE GRAND BAIN (Gilles Lellouche, 24 oct) L
Des hommes en souffrance dans leur vie professionnelle ou familiale se mettent à la natation synchronisée... Le film est devenu un phénomène de société. Certains sociologues y voient un désir de collectif, inassouvi dans le néolibéralisme ambiant, très individualiste. De près, le film peut avoir des aspects moins sympathiques (naïvetés du genre "quand on veut on peut", inégalités dans le traitement des personnages : un homme racisé qui n'est défini que par le fait qu'il ne parle pas français, des coachs féminines réduites à un seul trait de caractère). Cinématographiquement, le film est tellement prémâché que les cinéphiles, au lieu du grand plongeon, risquent de rester dans le petit bassin. Reste la tentation de lui accorder la moyenne, parce que ce n'est qu'une comédie, dans laquelle Amalric et Katerine sont attachants, et parce qu'on n'a pas envie de voir Gilles Lellouche redoubler (Le Grand bain 2, non merci...).

SPIDER-MAN : NEW GENERATION (Peter Ramsey, Bob Persichetti, Rodney Rothman, 12 déc) L
Spider-Man est sans doute le super-héros le plus attachant, car il reçoit ce don alors qu'il n'est pas encore adulte, et doit continuer à grandir avec. La nouveauté ici c'est qu'il y a plusieurs Spider-Man. C'est ce que va découvrir Mike Morales, un ado métis de Brooklyn qui va être mordu par l'araignée radioactive qui lui confère les supers-pouvoirs. Grâce à des paradoxes spatio-temporels et des dimensions supplémentaires, il va croiser des homologues, dont un Peter Parker devenu quadragénaire et bedonnant. C'est tout ce qu'on peut sauver de ce film, qui par ailleurs est très binaire (lutte pétaradante des gentils contre les méchants). Et surtout, visuellement, c'est une bouillie indigeste qu'on ne devrait pas appeler cinéma.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Jeudi 20/12/2018 | 0 commentaires
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Des films pour continuer l'automne

  • Bien : Cold war (Pawel Pawlikowski), La Tendre indifférence du monde (Adilkhan Yerzhanov), Le Temps des forêts (François-Xavier Drouet), Amanda (Mikhaël Hers), En liberté ! (Pierre Salvadori), Le Grand bal (Laetitia Carton), L'Amour flou (Romane Bohringer, Philippe Rebbot), Le Procès contre Mandela et les autres (Nicolas Champeaux, Gilles Porte)
  • Pas mal : First man (Damien Chazelle), Yomeddine (A.B. Shawky), I feel good (Benoît Delépine, Gustave Kervern)
  • Bof : High life (Claire Denis)

COLD WAR (Pawel Pawlikowski, 24 oct) LLL
En Pologne, à la fin des années 1940, Wiktor, un pianiste et professeur de musique, est chargé de recruter des talents issus des classes populaires, afin de transfigurer les chants et danses folkloriques et en faire une vitrine qui glorifie le peuple. Il s'entiche rapidement de Zula, qui ne l'impressionne pas seulement par la justesse de sa voix, mais aussi par une personnalité très affirmée (irrésistible Joanna Kulig). S'ensuit pendant une quinzaine d'années une histoire d'amour contrariée (lorsqu'il a choisi l'exil, elle n'a pas pu ou voulu le suivre), avec ellipses et retrouvailles, sur le mode du "ni avec toi ni sans toi" doublé d'une autre impossibilité (ni à l'Est ni à l'Ouest et pas davantage en terrain neutre...). La forme, récompensée à Cannes par le prix de la mise en scène, est très travaillée, entre un noir et blanc somptueux, plus contrasté que celui de Ida, et une bande son riche en sessions musicales, chargée de sens et de ravissement pour les oreilles. Un grand film classique mais pas académique.

LA TENDRE INDIFFERENCE DU MONDE (Adilkhan Yerzhanov, 24 oct) LLL
Une mère criblée de dettes demande à sa fille Saltanat d'aller en ville rejoindre un oncle qu'elle ne connait pas mais qui propose de renflouer petit à petit la famille, à ses conditions. La jeune femme est accompagnée par son ami d'enfance Kuandyk, une douce brute qui veille (amoureusement) sur elle. Le film vient du Kazakhstan, mais ne fait pas dans le pittoresque pour autant. Au contraire, chaque plan frappe par la précision du cadre, ou de chaque détail : quelques gouttes de sang qui tombent sur une fleur, le rouge intense de la robe de l'héroïne, une poésie visuelle constante (belle scène d'évasion... au milieu d'un empilement de containers !). On pense parfois aux premiers films de Kaurismaki pour la mise en scène qui dit beaucoup avec peu (les règlements de compte sont réduits à leurs conséquences, la violence est souvent hors champ, ou nimbée d'humour burlesque) ou pour les personnages parfois esthètes, qui citent Stendhal... et Jean-Paul Belmondo ! Il y a bien une ou deux coquetteries (un plan filmé de façon gratuite derrière un aquarium), mais l'ensemble est réjouissant, et Yerzhanov un cinéaste à suivre.

LE TEMPS DES FORÊTS (François-Xavier Drouet, 12 sep) LLL
Si le climat, l'énergie ou l'alimentation sont des classiques des discours des écologistes insoumis ou modérés, et sont passés dans les préoccupations courantes de personnes assez éloignées de la politique, les enjeux liés à la forêt sont moins évoqués et moins connus (même s'il existe un livret thématique forêt lié au programme de la France insoumise). Et pourtant... Le documentaire de François-Xavier Drouet, de facture classique, vient combler ce manque, en faisant intervenir de multiples acteurs de la filière. Le territoire français ne souffre pas de déforestation, mais plutôt de "malforestation", c'est-à-dire d'une exploitation calquée sur le modèle de l'agriculture intensive (coupes rases par des engins surpuissants, dégradation des sols et de la biodiversité, monocultures de résineux, malaise social et suicides à l'ONF, demande croissante due à la mondialisation capitaliste etc). Pourtant des alternatives viables existent, à condition de s'éloigner de la logique de maximisation du profit immédiat.

AMANDA (Mikhaël Hers, 21 nov) LLL
David a 24 ans, et vit de plusieurs petits boulots : il est entre autres élagueur pour la mairie de Paris (il aime bien grimper aux arbres). Sa petite existence est remise en cause lorsque sa grande soeur, dont il était très proche, meurt brutalement dans un attentat. Il doit alors encaisser le choc, tout en prenant en charge Amanda, sa petite nièce de 7 ans... Comme dans ses deux premiers longs métrages (Memory lane, Ce sentiment de l'été), Mikhaël Hers filme la perte, les deuils à faire, ou plutôt les deuils qui nous font... Mais il le fait en reliant ces éléments personnels, qui font partie d'une intemporelle condition humaine, à une observation contemporaine de la marche du monde. C'est l'aspect intime qu'il réussit le mieux. Sa mise en scène reste d'une grande délicatesse. La lumière estivale et le grain si particulier de l'image permettent d'accompagner les personnages d'une enveloppe chaleureuse, mais aussi de la trace invisible de l'absente... Côté interprétation, Vincent Lacoste est à son meilleur.

EN LIBERTE ! (Pierre Salvadori, 31 oct) LLL
Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n'était pas le flic courageux et intègre qu'elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d'Antoine, injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de quoi il s'agissait - le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père - et les variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

LE GRAND BAL (Laetitia Carton, 31 oct) LLL
Le grand bal en question, c'est un festival d'une semaine qui a lieu chaque été à Gennetines, une commune rurale de l'Allier. Pendant la journée, on y apprend des danses traditionnelles françaises ou européennes, avant la mise en pratique dans les bals programmés le soir et tout une partie de la nuit. Comme dans son film précédent (J'irai vers toi avec les yeux d'un sourd), Laetitia Carton fait preuve d'une grande capacité d'immersion. Derrière la belle surface (des séquences de danse impressionnantes et/ou chaleureuses), on s'interroge : compte tenu du niveau affiché, cette manifestation, qui attire des personnes de tous les âges, est-elle élitiste ou inclusive ? Le documentaire pose aussi des questions essentielles : sur les rapports à soi, au groupe, à l'autre, au(x) corps, sur les rapports femmes/hommes. Il n'y a pas de musique préenregistrée, elle est jouée en direct par des musiciens absolument remarquables et d'une grande sensibilité. Un documentaire beau et inattendu.

L'AMOUR FLOU (Romane Bohringer, Philippe Rebbot, 10 oct) LLL
Après dix ans de vie commune, Romane et Philippe se séparent. Ils décident d'emménager dans deux appartements contigus, avec une pièce commune pour permettre aux enfants de passer facilement de chez papa à chez maman... Si la situation peut faire penser au beau drame social L'Economie du couple, le traitement est tout autre. Cette autofiction, puisque cette situation familiale est réelle, n'est pas non plus nombriliste : le ton est celui d'une comédie inventive, accueillante (on ne reste pas au seuil) et généreuse (on y convoque Reda Kateb pour un personnage secondaire fictif de fada des chiens, ou encore la députée Clémentine Autain dans son propre rôle, même si dans cette scène savoureuse elle semble moins à l'aise que dans les débats réels). Bref, une bonne surprise.

LE PROCES CONTRE MANDELA ET LES AUTRES (Nicolas Champeaux, Gilles Porte, 17 oct) LLL
En novembre 1963 s'ouvre à Pretoria le procès de neufs dirigeants d'une branche de l'ANC (dont Nelson Mandela), accusés d'actes de sabotage. Les prévenus vont en faire une tribune contre l'apartheid. Ils évitent la peine de mort mais, condamnés à perpétuité, vont rester un quart de siècle en prison. Il n'existe aucune image du procès, mais des centaines d'heures d'enregistrement audio. Ce documentaire interroge, en leur faisant écouter des extraits de ces archives historiques, les trois survivants, mais aussi Winnie Mandela ou le fils du procureur. Enfin, et ce n'est pas le moindre atout du film, la puissance des paroles et des discours est rehaussée par l'expressivité des croquis animés de l'illustrateur Oerd Van Cuijlenborg. Encore une fois, documentaire et animation peuvent faire bon ménage.

FIRST MAN (Damien Chazelle, 17 oct) LL
Un biopic de Neil Armstrong, le premier homme ayant marché sur la Lune. Ce qui frappe, c'est le relatif inconfort et la précarité des engins spatiaux, prompts à s'enflammer lorsqu'ils traversent l'atmosphère terrestre. L'autre aspect récurrent du film, c'est la relative froideur du héros, qui semble s'interdire l'accès à ses émotions depuis la mort de sa fille, emportée en bas âge par un cancer. Il y a aussi quelques séquences critiques par rapport aux dépenses faramineuses englouties par la conquête spatiale. Néanmoins, le film, s'il est plaisant (et n'est pas une glorification de la souffrance comme l'étaient les précédents films de Damien Chazelle), reste dans un registre assez convenu : s'il est moins sexiste que Gravity, il est aussi formellement beaucoup moins inspiré. Sidéral mais pas sidérant.

YOMEDDINE (A.B. Shawky, 21 nov) LL
Un lépreux quitte la léproserie où il avait été abandonné enfant, pour retrouver trace de sa famille. Un gamin orphelin, qui s'était attaché à lui, l'accompagne dans son périple... L'aspect réussi du film, c'est sa chaleur, son humanisme, qui nous rend immédiatement sympathique son personnage principal (un peu comme David Lynch l'avait fait dans Elephant man). Sa limite, c'est qu'avec son road movie sans aspérité mâtiné de feel good movie, ce premier long métrage semble cocher toutes les cases d'un world cinéma pittoresque rempli de bons sentiments (la mise en scène n'a jamais l'ampleur de celle de Central Do Brasil de Walter Salles, par exemple).

I FEEL GOOD (Benoît Delépine, Gustave Kervern, 26 sep) LL
C'est l'histoire d'un frère et d'une soeur qui ont eu la chance d'avoir des parents communistes. Tandis qu'elle (Yolande Moreau) anime une communauté Emmaüs, lui a mal tourné : croyant au discours dominant (il a pour idole Bill Gates et Bernard Tapie), il cherche l'idée qui fera de lui un millionnaire... Le personnage, interprété par Jean Dujardin, est un peu trop chargé pour être crédible, malgré des dialogues mordants ("faut que tu sortes de ta zone de confort", "je veux être dans le haut du panier de crabes", "le but du jeu c'est de faire bosser les autres"). Les deux cinéastes livrent un film sympathique, qui préfère les terriens aux jupiteriens, mais sans l'inventivité de leurs plus belles réussites (Louise-Michel, Le Grand soir).

HIGH LIFE (Claire Denis, 7 nov) L
Le début est intriguant : un cosmonaute est seul avec un bébé à l'intérieur d'un vaisseau spatial, sans apesanteur, avec une sorte de jardin au centre et tout un ensemble de dispositifs de recyclage. Par des retours en arrière, on va comprendre d'où vient cette situation inédite, et ce n'est pas triste : s'il était publié, le scénario original figurerait parmi les plus faibles romans de science-fiction. Un galimatias où il est question d'un équipage entièrement composé de criminels condamnés à perpétuité ou à mort, d'expériences de reproduction (médicalement très assistée) dans l'espace, d'une fumeuse mission à l'approche d'un trou noir... Claire Denis pratique en général un cinéma expérimental et charnel souvent stimulant. Mais ici, en dépit de quelques visions rappelant l'univers de Tarkovski, le ratage est à la hauteur de l'ambition.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Samedi 17/11/2018 | 0 commentaires
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Des films pour commencer l'automne 2018

  • Bien : Amin (Philippe Faucon), Girl (Lukas Dhont), Leave no trace (Debra Granik), Nos batailles (Guillaume Senez), Libre (Michel Toesca), Chris the Swiss (Anja Kofmel), Mademoiselle de Joncquières (Emmanuel Mouret)
  • Pas mal : Contes de juillet (Guillaume Brac), Un peuple et son roi (Pierre Schoeller), Invasion (Kiyoshi Kurosawa), Première année (Thomas Lilti), The House that Jack built (Lars Von Trier)
  • Bof : Les Frères Sisters (Jacques Audiard)
AMIN (Philippe Faucon, 3 oct) LLL
Amin, venu du Sénégal pour travailler en France, a laissé au pays sa femme Aïcha et leurs trois enfants, qu'il ne voit qu'une ou deux fois par an. En France, toute sa vie est absorbée par son travail et il n'a pour seule compagnie que ses amis du foyer. Jusqu'au jour où il rencontre Gabrielle... Le cinéma de Philippe Faucon est de plus en plus ample (le succès public et critique de Fatima y a sans doute contribué). En racontant cette histoire de travailleurs immigrés, il a tourné à la fois au Sénégal et en France. Loin d'être une abstraction ou une statistique dans des débats hexagonaux frileux voire nauséabonds, les personnages y acquièrent une vraie épaisseur, de vraies aspirations et élans sentimentaux. Sans jamais tomber dans la démonstration, Philippe Faucon y aborde de nombreux sujets, dans une ligne claire (avec une superbe photographie) mais non didactique.

GIRL (Lukas Dhont, 10 oct) LLL
Lara a 15 ans. Elle a changé d'établissement scolaire, et voudrait devenir danseuse étoile. Mais son corps se plie difficilement à la discipline que requiert cette quête, d'autant plus que l'adolescente est née garçon... Voici un premier film très maîtrisé (lauréat de la Caméra d'or à Cannes), même si la route qu'il suit a déjà été balisée (par Billy Elliot et surtout Tomboy de Céline Sciamma). Pour arriver à ses fins, Laura suit un traitement hormonal qui lui permettra peut-être de subir l'opération, si importante à ses yeux, qui lui permettrait de faire coïncider son corps biologique avec l'identité de son intériorité. Lukas Dhont a choisi d'éviter les clichés : dans toutes ses épreuves, Lara peut s'appuyer sur le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, magnifique), d'autant plus qu'il n'y a pas de mère (l'élément féminin de la famille c'est bien elle). Enfin, le miracle du film, c'est d'avoir trouvé en Victor Polster un interprète incroyable, dans le sens où il est d'une maturité exceptionnelle dans ce rôle délicat alors même que sa puberté n'est pas terminée.

LEAVE NO TRACE (Debra Granik, 19 sep) LLL
Un père et sa fille adolescente, Tom, vivent clandestinement, de façon débrouillarde mais chichement, au fin fond d'un parc national de l'Oregon. Un jour, ils sont chassés de leur campement, et les services sociaux leur proposent un toit, un job pour le père, une vie "normale"... On ne comprend pas d'emblée les raisons qui ont poussé cet homme à adopter ce mode de vie : précarité, marginalité subie ou volontaire, rejet de la société de consommation (il indique à sa fille que quoi qu'il arrive ils garderont leur liberté de penser). On apprend petit à petit que c'est un ancien soldat. Pendant ce temps, sa fille semble s'épanouir autant au contact de la nature que dans celui avec autrui... Formellement, la cinéaste semble tirer partie des moindres situations concrètes, tout en abordant avec délicatesse des thématiques d'une grande richesse.

NOS BATAILLES (Guillaume Senez, 3 oct) LLL
Olivier est employé d'une plateforme de distribution et lutte, en tant que chef d'équipe et syndicaliste, pour améliorer au quotidien les conditions de travail de ses collègues. Un jour, sa femme Laura, vendeuse, sur laquelle il se reposait pour l'éducation de leurs deux enfants, quitte inopinément le foyer et disparaît. Du jour au lendemain, il lui faut donc tout assumer, entre ses responsabilités professionnelles et familiales. Si le deuxième long métrage de Guillaume Senez peut compter sur l'interprétation de Romain Duris dans un de ses meilleurs rôles, il ne sacrifie aucun personnage, de Laura (Lucie Debay) dans le prologue du film à la soeur comédienne et intermittente du spectacle (Laetitia Dosch), de la copine syndicaliste (Laure Calamy) à la mère (Dominique Valadié). Chaque scène, que ce soit dans le monde du travail ou au sein de la famille, fait mouche. Un beau travail naturaliste, dans le meilleur sens du terme.

LIBRE (Michel Toesca, 26 sep) LLL
Voici un documentaire certes militant mais pas politicien, autour de la figure de Cédric Herrou, qui cultive des oliviers et élève des poules dans la vallée de la Roya, dans un méandre de la frontière franco-italienne. On suit le combat de cet agriculteur qui aide les migrants pour le dépôt de demandes d'asile et la prise en charge des mineurs isolés. Il se met à la limite de la loi pour pallier la carence de l'Etat. Je retiens du documentaire que si être républicain signifie être attaché aux valeurs de la devise "Liberté, Egalité, Fraternité", alors Cédric Herrou l'est certainement davantage que la préfecture des Alpes maritimes, prise dans les injonctions contradictoires des lois successivement adoptées relatives à l'asile et l'immigration, de plus en plus sécuritaires dans le contexte français (et européen). Le conseil constitutionnel a cet été donné (en partie) raison à ces militants, en rappelant le principe de fraternité, inscrit dans la Constitution.

CHRIS THE SWISS (Anja Kofmel, 3 oct) LLL
La réalisatrice Anja Kofmel part enquêter sur son cousin plus âgé Christian Würtenberg, reporter de guerre assassiné en Croatie en janvier 1992. Qui était-il vraiment ? Un personnage multiple, agent secret, engagé par conviction dans une milice pro-croate internationale flirtant avec l'extrême droite, ou bien un journaliste infiltré ? Le film alterne séquences documentaires avec des témoins de l'époque, ainsi que de nombreuses séquences d'animation aux allures de cauchemars, pour évoquer le bourbier complexe que constitua la guerre civile, mais aussi les états d'âme de la réalisatrice et les traumas laissés dans sa famille par cet assassinat. Sur la forme, ce film hybride n'a pas la rigueur d'un Valse avec Bachir, mais il peut passionner précisément par ces tâtonnements...

MADEMOISELLE DE JONCQUIERES (Emmanuel Mouret, 12 sep) LLL
Madame de La Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, cède à la cour d'un marquis à la réputation libertine. Lorsqu'elle découvre que celui-ci s'est lassé de cette relation, elle entérine leur rupture et décide de fomenter une vengeance... Le nouveau film d'Emmanuel Mouret marquera moins les mémoires cinéphiles que Les Dames du bois de Boulogne, précédente adaptation à l'écran de la nouvelle tirée du recueil Jacques le fataliste de Diderot. En effet, le style de Bresson, même sans être à son point culminant, faisait déjà toute la différence. Ici, l'adaptation est plus respectueuse, notamment en revenant à l'époque d'origine (le XVIIIè siècle) tout en ayant des résonances contemporaines. La qualité des dialogues introspectifs et la finesse de l'interprétation de Cécile de France et d'Edouard Baer font ressortir toutes les nuances des sentiments successifs.

CONTES DE JUILLET (Guillaume Brac, 25 juil) LL
Quelques semaines après son documentaire L'île au trésor, Guillaume Brac sort ce film, en réalité deux moyens métrages de fiction. La première partie, intitulée L'amie du dimanche, se passe d'ailleurs en grande partie sur la base de loisirs de Cergy-Pontoise qui était le lieu et le sujet du documentaire. La seconde partie, Hanne et la Fête nationale, est centrée sur une étudiante norvégienne qui s'apprête à quitter Paris pour la pause estivale. Dans les deux cas, elles se font aborder par des garçons, et tout ne se passe pas forcément très bien (on peut passer de la légèreté à la souffrance). Toute ressemblance avec l'univers d'Eric Rohmer (en particulier Conte d'été) est loin d'être fortuite. Même si la démarche est plus modeste, moins intellectualisée, la finesse de l'observation donne à l'ensemble un certain intérêt.

UN PEUPLE ET SON ROI (Pierre Schoeller, 26 sep) LL
Le film suscitait la curiosité : comment le réalisateur de L'Exercice de l'Etat (2011) allait-il aborder la Révolution française ? La réponse est contrastée. Ce qu'il réussit de mieux, c'est peut-être d'avoir créé comme fil rouge du film des figures du peuple de Paris (et des alentours), et de les avoir confié à une brochette d'excellents interprètes populaires (Adèle Haenel, Izia Higelin, Olivier Gourmet, Gaspard Ulliel). Pour autant, il n'en fait pas un feuilleton à la Vautrin (Le Cri du peuple), la narration n'est pas uniquement centrée sur eux, le film peut se voir également comme une suite de tableaux couvrant la période allant de la prise de la Bastille en 1789 à l'exécution du roi en 1793 (désolé pour le spoiler). Il n'évite pas complètement l'écueil du survol (on aurait aimé voir davantage Céline Sallette en chanteuse révolutionnaire). On notera que Denis Lavant interprète Marat comme s'il s'agissait d'une rockstar, alors que Louis Garrel est plus sobre en Robespierre.

INVASION (Kiyoshi Kurosawa, 5 sep) LL
Des extraterrestres préparent l'invasion de la Terre. Ils prennent forme humaine et volent des "concepts" aux êtres humains qu'ils rencontrent, qui deviennent mutilés de notions essentielles. Kiyoshi Kurosawa réalise une nouvelle adaptation de la pièce de Tomohiro Maekawa qu'il avait déjà lui-même adapté il y a moins d'un an (Avant que nous disparaissions). Cette sorte d'auto-remake abandonne le style pop (avec ruptures de ton tragi-comiques) de la première version. Il y a de jolies idées (le concept d'amour donne vraiment du fil à retordre à l'alien), et le film peut fonctionner pour qui n'a pas vu la version précédente, mais l'intérêt de cette variante reste néanmoins limité. Cependant, Invasion est également un montage raccourci d'une mini-série diffusée au Japon, ce qui peut expliquer que le film ne donne pas sur grand écran sa pleine mesure.

PREMIERE ANNEE (Thomas Lilti, 12 sep) LL
Suite à une dérogation, Antoine (Vincent Lacoste) entame sa troisième première année de médecine. Il a la vocation, et se lie d'amitié avec Benjamin (William Lebghil), un fils de médecin qui vient d'avoir son bac et souhaite reconquérir l'estime de son père. Le nouveau film du réalisateur-médecin Thomas Lilti (à qui l'on doit le beau Hippocrate) dénonce de façon juste le numerus clausus source d'un bachotage absurde, et s'appuie sur de bons interprètes. Mais il échoue à donner une forme véritablement cinématographique à un contenu assez répétitif. Mieux vaut (re)lire Les Trois médecins de Martin Winckler pour une approche enlevée, romanesque et critique de la formation des médecins.

THE HOUSE THAT JACK BUILT (Lars Von Trier, 17 oct) LL
C'est un film qui suit Jack (Matt Dillon, tout sauf lisse), un homme qui devient tueur en série, chaque crime devenant pour lui une sorte de création artistique... Dès les premières scènes, à l'humour sardonique, on reconnaît la sorte de malaise fécond et inconfortable, fécond parce qu'inconfortable, du style de Lars Von Trier. Jack est conçu d'emblée comme un double morbide du cinéaste qui s'amuse à entrecouper l'intrigue de digressions imparables sur l'histoire de l'art, y compris des images de ses propres films. Malheureusement, plus on avance dans le film, plus le sadisme prend de la place (quelques scènes sont difficilement soutenables), et le tout semble interminable et finalement assez gratuit. Lars Von Trier est un cinéaste toujours doué, mais la réussite à l'écran est plus aléatoire.

LES FRERES SISTERS (Jacques Audiard, 19 sep) L
Nous sommes en 1851, dans l'Oregon. Les Frères Sisters sont deux tueurs à gages. Ils sont missionnés par un mystérieux "Commodore" pour retrouver un détective chargé de suivre la trace d'un chercheur d'or visionnaire à plus d'un titre, et finir le boulot... La trame du film peut susciter de l'intérêt, même si elle n'est pas follement originale. Les deux frères ont en outre des caractères différents (le cadet est un meneur sans pitié, l'aîné est plus sensible). On trouvera aussi d'autres lectures, le problème étant qu'elles sont juste esquissées. Quant à la mise en scène, elle donne trop souvent l'impression d'une purge. Un deuxième film décevant d'Audiard après Dheepan.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Vendredi 19/10/2018 | 0 commentaires
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Des films pour clore l'été

  • Bravo : Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan), Burning (Lee Chang-Dong)
  • Bien : BlacKKKlansman (Spike Lee), De chaque instant (Nicolas Philibert), The Guilty (Gustav Möller), Silent voice (Naoko Yamada)
  • Pas mal : Une valse dans les allées (Thomas Stuber), Une pluie sans fin (Dong Yue), Guy (Alex Lutz), Au poste ! (Quentin Dupieux), Under the Silver Lake (David Robert Mitchell)
  • Bof : Hôtel Artemis (Drew Pearce)

LE POIRIER SAUVAGE (Nuri Bilge Ceylan, 8 aou) LLLL
De retour, après la fin de ses études supérieures, dans son village natal, dans les Dardanelles, non loin du site archéologique de Troie, Dinan rêve de devenir écrivain, tout en passant le concours d'instituteur pour assurer ses arrières. Il a déjà écrit un essai, et met toute l'énergie nécessaire à rassembler l'argent pour être publié, alors que son père Idriss, instituteur, est montré du doigt pour avoir accumulé des dettes de jeu... Nuri Bilge Ceylan signe une nouvelle fresque de trois heures qui, au premier abord, semble moins caractéristique de son style, mais se révèle assez impressionnant d'amplitude et de profondeur. Le matériau du film est intime, romanesque, tout en interrogeant courageusement certains aspects de la société turque. Une nouvelle fois le cinéaste livre un film passionnant bien que le personnage principal masculin ne fasse rien pour être sympathique (il a l'ardeur mais aussi l'arrogance de sa jeunesse). Dans des images d'automne parfois superbes, l'oeuvre est plus bavarde qu'à l'accoutumée, mais chez lui les dialogues ne signifient pas un cinéma figé, au contraire la mise en scène en fait constamment un film en mouvement (y compris dans ces scènes là, voir par exemple la discussion avec les deux imams). Reparti bredouille de Cannes (projeté le dernier jour du festival, alors que le jury était déjà fatigué), le nouveau film de Nuri Bilge Ceylan mérite une attention soutenue et patiente, les spectateurs qui s'y adonneront en seront largement récompensés.

BURNING (Lee Chang-Dong, 29 aou) LLLL
Jong-su est un jeune homme réservé, presque apathique. Il est livreur à temps partiel, en attendant mieux : il admire Faulkner et désire être écrivain. Par hasard, il rencontre Hae-mi, une jeune fille qui a grandi dans le même village que lui. Ils apprennent à se connaître intimement. Puis elle part quelques semaines en Afrique, lui laissant le soin de nourrir son chat fantomatique (il ne pointe pas le bout d'une oreille). Lorsqu'elle revient, elle lui présente Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux et plein d'assurance, qu'elle a rencontré là-bas. C'est le début d'une étrange relation à trois, avant une nouvelle disparition... Le cinéaste de Poetry revient avec un film languissant, plus difficile d'accès mais splendide, librement inspiré d'une nouvelle de Mirakami. Il invite à dépasser ce qu'on voit à l'écran, de manière explicite lorsque Hae-mi épluche et fait mine de manger une mandarine invisible. On peut voir dans les liens entre le fils de fermier et le nanti intouchable et manipulateur un rapport de classe, mais aussi une rivalité amoureuse ou une paradoxale attirance. Si l'on ne reste pas au seuil, le film envoûte par sa profondeur secrète, et devient un des grands films de l'année, reparti injustement bredouille du festival de Cannes.

BLACKKKLANSMAN (Spike Lee, 22 aou) LLL
Ron Stallworth est un jeune inspecteur de police noir, qui cherche à progresser au sein de l'unité de Colorado Springs. Aprés avoir réussi une mission de surveillance, il profite d'une petite annonce de recrutement pour infiltrer le Ku Klux Klan. Il téléphone lui-même à l'organisation pour la "suprématie blanche", mais est doublé lors des rencontres physiques par Flip Zimmerman, un collègue blanc... mais juif. L'histoire est adaptée d'un réel fait divers daté de la fin des années 1970, et permet à Spike Lee de réaliser un film souvent drôle mais qui tient diablement bien la route, où l'on croise une militante du Black Power inspirée d'Angela Davis, et où l'on assiste à une projection redoutable de Naissance d'une nation, le classique de D.W. Griffith... Le film se conclut par des images des manifestations d'extrême droite de Charlottesville, en 2017, mais il n'y a aucune lourdeur dans le retour à la réalité contemporaine. Un des grands films américains de l'année, récompensé à raison par le jury du festival de Cannes (un Grand-prix qui n'est critiquable que parce que d'autres grands films ont été écartés).

DE CHAQUE INSTANT (Nicolas Philibert, 29 aou) LLL
En homologue français du grand documentariste Frederick Wiseman, Nicolas Philibert continue de radiographier des lieux singuliers de la société française, sans commentaires mais avec une acuité remarquable. Après La Maison de la radio, il s'intéresse à la scolarité d'élèves (filles ou garçons) d'une école d'infirmières. Le documentaire est découpé en trois parties : l'apprentissage au sein de l'école, pour acquérir à la fois la dextérité technique et des compétences plus relationnelles, puis les stages en immersion dans le monde hospitalier réel (qui permet de faire rentrer indirectement les conséquences des politiques néolibérales à l'intérieur du film), puis enfin les confidences, parfois poignantes, des étudiant-e-s lors de leur retour d'expérience. Loin de toute mode, Nicolas Philibert continue d'interroger ce qui nous fait humain, et saisit des fragments d'universel puisque nous avons tou-te-s été plus ou moins confronté-e-s à la maladie et au milieu médical.

THE GUILTY (Gustav Möller, 18 juil) LLL
Une femme, victime d'un kidnapping, contacte les urgences de la police. Mais la conversation est interrompue brutalement. Le policier qui a reçu l'appel, d'astreinte dans le call center, ne peut faire évoluer la situation qu'avec l'aide de son intuition et de son téléphone... Le premier long métrage de Gustav Möller est une démonstration, celle qu'un thriller efficace ne tient pas forcément à la solidité de son scénario, qui une fois le puzzle achevé peut paraître... téléphoné, mais plutôt à la force de sa mise en scène. Il montre de manière radicale l'importance des hors-champs pour faire monter la tension : en ne quittant pas les semelles de l'opérateur, il ne narre l'action qu'à travers la bande-son qui à elle seule crée de l'espace. Un exercice de style réussi et prometteur.

SILENT VOICE (Naoko Yamada, 22 aou) LLL
Shoko, une jeune fille sourde, est brimée par certains de ses camarades de classe, emmenés par le populaire Ishida. Mais lorsqu'elle finit par changer d'établissement, Ishida est à son tour montré du doigt. On le retrouve quelques années plus tard, isolé, rongé par le remords, et désireux de retrouver Shoko et d'obtenir son pardon... Adapté d'un manga de Yoshitoki Oima, ce long métrage d'animation arrive à toucher juste et sans cliché sur le double sujet du handicap et du harcèlement, grâce à une approche très (trop ?) poussée de la psychologie, et avec une certaine finesse de trait, malgré un ou deux excès mélodramatiques.

UNE VALSE DANS LES ALLEES (Thomas Stuber, 15 aou) LL
Christian, un homme réservé, intègre l'équipe de manutentionnaires d'un supermarché allemand. Il croise le sourire triste de Marion. Celle-ci va tenter de mieux connaître le "bleu". Dès les premiers plan sur le grand magasin avec en fond sonore des valses de Strauss (qui justifie le titre choisi par les distributeurs français), on se dit qu'on va assister à un film singulier. Alors oui les personnages sont très attachants, il est vrai que Christian et Marion ont des interprètes en vogue dans le cinéma allemand, respectivement Franz Rogowski (Transit) et Sandra Hüller (Toni Erdmann). Mais ce joli petit film fait (trop) profil bas, que ce soit sur la forme (la mise en scène) ou sur le fond (regard compassionnel mais peu engagé).

UNE PLUIE SANS FIN (Dong Yue, 25 juil) LL
Dans le sud de la Chine, des meurtres sont commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, Yu Guowei, un chef de la sécurité d'une vieille usine, va mener sa propre enquête, qui va tourner à l'obsession, faisant courir des dangers à des personnes proches.... Le premier film de Dong Yue est ambitieux, plaçant son (faux ?) thriller dans un sous-texte politique (l'action se passe en 1997, à quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine). On le suit avec intérêt. Mais sa stylisation manque de nuances (par exemple un abus de scènes sous la pluie), et l'ensemble fait un peu trop penser à Memories of murder, de Bong Joon-Ho, qui, avec sa maîtrise des ruptures de ton, était d'une toute autre ampleur.

GUY (Alex Lutz, 29 aou) LL
Ex-crooner à succès dans les années 70-80, Guy Jamet publie un nouvel album et entame une ultime tournée. Un documentaire est tourné par un jeune réalisateur, qui serait le fils illégitime de Guy, d'après les dernières confidences de sa mère récemment décédée... Alex Lutz a réussi à créer un personnage imaginaire mais parfaitement crédible. La performance transformiste fonctionne, mais les images d'archives sont les séquences les plus drôles (avec la complicité de Marina Hands et Elodie Bouchez). L'humour vachard et la mélancolie pourront séduire (par exemple le public qui avait fêté Quand j'étais chanteur de Xavier Giannoli), à condition que la ringardise des chansons, créées pour le film, quelque part entre Cloclo et Herbert Léonard, ne soit pas trop rédhibitoire.

AU POSTE ! (Quentin Dupieux, 4 juil) LL
C'est un huis-clos, entre Fugain (Grégoire Ludig), un type qui a trouvé un homme baignant dans son sang en bas de chez lui, et le commissaire Buron (Benoît Poelvoorde), chargé de l'interrogatoire qui va durer toute la nuit. Mais bien sûr ce point de départ est surtout le prétexte à une nouvelle fantaisie absurde de Quentin Dupieux, qui tourne en France après plusieurs films réalisés en indépendant aux Etats-Unis. C'est parfois drôle, certaines scènes rappelant le cinéma de Bertrand Blier (et sa conception du discours indirect). Malheureusement, comme souvent chez Dupieux, ça tourne assez court (à l'exception du génial Rubber). Côté interprétation, on remarquera le contre-emploi réjouissant et décalé de Anaïs Demoustier en blonde frisée ponctuant ses phrases d'un machinal "C'est pour ça"...

UNDER THE SILVER LAKE (David Robert Mitchell, 8 aou) LL
Un jeune trentenaire désoeuvré, menacé d'expulsion, enquête sur la disparition soudaine de sa voisine, dont il venait de tomber sous le charme... C'est le début d'une fantasmagorie cinéphile, jouant à plein du fait que l'action est située à Los Angeles. Le film multiplie les références : la suprématie de l'atmosphère sur l'intrigue rappelle Le Grand sommeil (Hawks), le voyeurisme du personnage principal évoque Fenêtre sur cour (Hitchcock), et la vision désenchantée d'Hollywood tente de ranimer la flamme de Mulholland Drive (Lynch). Las, le résultat n'est pas désagréable, mais un peu dénué d'une personnalité propre (les deux premiers films de David Robert Mitchell étaient plus singuliers), et le film s'oublie très vite...

HÔTEL ARTEMIS (Drew Pearce, 25 juil) L
Nous sommes en 2028 à Los Angeles. Des émeutes éclatent suite à la privatisation de l'eau. Pendant ce temps, l'hôtel Artemis abrite en réalité un hôpital secret où viennent se faire soigner des criminels en toute discrétion. Il y a des règles internes strictes, mais certains pensionnaires s'en affranchiraient volontiers... Le regretté Wes Craven en aurait peut-être fait un film réjouissant, mais ici la platitude des dialogues n'a d'égale que la médiocrité de la mise en scène. Même Jodie Foster, dans le rôle de la directrice de l'établissement et infirmière en chef, peine à convaincre.
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Des films pour commencer l'été

  • Bien : Trois visages (Jafar Panahi), Parvana (Nora Twomey), Woman at war (Benedikt Erlingsson), Paul Sanchez est revenu ! (Patricia Mazuy), How to talk to girls at parties (John Cameron Mitchell), L'Empire de la perfection (Julien Faraut)
  • Pas mal : Sans un bruit (John Krasinski), Mutafukaz (Guillaume Renard, Shoujirou Nishimi), L'île au trésor (Guillaume Brac)
  • Bof : Fleuve noir (Erick Zonca)

TROIS VISAGES (Jafar Panahi, 6 juin) LLL
L'actrice célèbre Behnaz Jafari reçoit sur son téléphone portable une vidéo macabre, dans laquelle une jeune fille, qui désire faire du théâtre contre la volonté de son père, l'appelle à l'aide avant de se pendre. Elle contacte son vieil ami le réalisateur Jafar Panahi. Ensemble, pour vérifier l'authenticité de la vidéo, ils partent enquêter sur le lieu supposé de la tragédie, un village dans les montagnes du Nord-Ouest... Le film est courageux dans ce qu'il montre, et c'est peut-être ce qui a motivé le jury cannois à lui décerner le prix du scénario. Mais il aurait sans doute mérité mieux, car cinématographiquement son intérêt ne se limite pas à son sujet. Sur la forme, Jafar Panahi paie sa dette à Abbas Kiarostami (dont il fut assistant), mais ce n'est nullement un exercice d'imitation. Le film est constamment stimulant, du fait de l'ambiguïté documentaire (Behnaz Jafari et Jafar Panahi jouent leur propre rôle), mais aussi parce que chaque plan est admirablement composé (cadre, arrière-plan) et d'une intelligence redoutable. Un cinéma de résistance, mais aussi du grand cinéma tout court.

PARVANA (Nora Twomey, 27 juin) LLL
Parvana est une fille de 11 ans, dont on suit le quotidien dans Kaboul sous le joug des talibans (le scénario est adapté d'un roman pour la jeunesse de Deborah Ellis, une canadienne antimilitariste engagée dans les mouvements pour l'éducation des réfugiées afghanes). Un jour, le père de Parvana, écrivain public, qui lui a donné le goût de la lecture et des contes (elle en invente d'ailleurs un qu'elle raconte à son petit frère), est arrêté. Pour le ravitaillement de la famille, elle doit alors se déguiser en garçon pour sortir dehors sans être obligée d'être accompagnée par un homme. Et elle se met en tête de trouver un moyen pour délivrer son père... Pour son premier long métrage en tant qu'unique réalisatrice, la cinéaste irlandaise Nora Twomey a conçu un film d'animation qui peut se voir dès l'âge de 10 ans (distribué en VF comme en VO). C'est à double tranchant : la mise en scène ne va pas beaucoup au-delà de l'illustration du scénario, mais c'est quand même de la belle ouvrage, avec la simplicité des dessins qui contraste volontairement avec la violence des situations, particulièrement pour les femmes.

WOMAN AT WAR (Benedikt Erlingsson, 4 juil) LLL
La femme du titre, on la découvre en train de saboter une ligne à haute tension alimentant l'industrie locale de l'aluminium. On va découvrir peu à peu qu'elle a des motivations relevant de l'écologie (au sens le plus politisé du terme) : opposition à un accord commercial international, défense d'un territoire... Le film est autant un portrait de femme quinquagénaire, non réductible à son activité militante (formidable Halldora Geirharösdottir), qu'un vrai thriller qui sait en outre tirer le meilleur parti des paysages islandais. Le second long métrage de Benedikt Erlingsson, contrairement au premier (Des chevaux et des hommes), m'a pleinement convaincu. Il pousse la stylisation et la coquetterie jusqu'à faire apparaître à intervalles réguliers au milieu du plan des musiciens qui jouent la musique du film : cela met un peu de distance sans nuire à la tension grandissante. Un réalisateur en progression et déjà plein de talent.

PAUL SANCHEZ EST REVENU ! (Patricia Mazuy, 18 juil) LLL
Plusieurs témoins de cette petite ville du Var sont formels : Paul Sanchez, qui avait pris la fuite dix ans plus tôt après le massacre de sa famille, est revenu ! Dans un premier temps, les gendarmes n'y croient pas, à part la jeune Marion... Patricia Mazuy, qui tourne peu mais bien (Saint-Cyr, Sport de filles), aime bien à chaque nouveau film se renouveler complètement, au niveau du style comme des thèmes. Ici le scénario aurait pu servir de base à un polar audiovisuel de série, mais elle y apporte d'autres touches, qui donnent un singulier mélange de western méditerranéen et de comédie, par exemple lors des savoureux échanges entre Marion (Zita Hanrot, excellente) et son commandant (Philippe Girard, très bon également). C'est ce plaisir de cinéma communicatif qui rend les scènes passionnantes, le suspense ne se situant pas forcément du côté du scénario.

HOW TO TALK TO GIRLS AT PARTIES (John Cameron Mitchell, 20 juin) LLL
Présenté hors compétition à Cannes en 2017, le nouveau film de John Cameron Mitchell a mis un an avant de sortir sur les écrans. On peut se demander pourquoi, tant le film est plaisant. Situé dans les années 70 et dans une banlieue britannique, il consiste en un heureux cocktail de film fantastique (note tenue jusqu'au bout, au premier degré même si cela tient aussi de la métaphore), musical (période Clash et Sex Pistols) et de teen movie intemporel (qui justifie le titre : de la difficulté d'aborder les filles quand, en plus, elles viennent réellement d'une autre planète). Côté interprétation, Nicole Kidman se lâche dans un second rôle réjouissant, après avoir porté le film précédent (beaucoup plus sombre) du réalisateur (le beau Rabbit hole), et Elle Fanning livre une composition extra-terrestre... Exercice de style réussi et sympathique.

L'EMPIRE DE LA PERFECTION
(Julien Faraut, 11 juil) LLL
Au milieu des années 1980, John McEnroe était un immense champion : il a ainsi gagné 96 % de ses matchs en 1984. Il est alors filmé par Gil de Kermadec, le pionnier du service audiovisuel de la Fédération Française de Tennis, avec une vitesse de prises de vues, centrées sur le joueur, qui permet de somptueux ralentis pour décomposer les mouvements. Julien Faraut explore les rushs et en tire un documentaire singulier. Alors certes les colères de McEnroe y ont une place, mais elle ne constituent que le revers (si j'ose dire) de son extrême perfectionnisme. Julien Faraut glisse des aphorismes cinéphiles de Godard et Daney sur les tournois sur terre battue où les joueurs doivent créer du temps (comme au cinéma), avant de faire revivre, à la lumière de tout ce qui précède, la finale mythique à Roland-Garros contre Ivan Lendl.

SANS UN BRUIT (John Krasinski, 20 juin) LL
Dans un monde dévasté, une famille tente de survivre. Pour ce faire, elle ne doit pas faire de bruit, sinon de grosses vilaines créatures, aveugles mais à l'ouïe très fine, rappliquent illico et c'est le carnage... L'argument est original (quoique assez gratuit sur le fond). Et l'exécution donne lieu à une mise en scène très inventive, car ne s'appuyant pas sur des effets pétaradants : les personnages communiquent par langue des signes, la bande son, formidable, nous venge de tous ces films d'action assourdissants. La seconde moitié du film, où l'on voit à l'écran les bêtes qui se sont rapprochées dangereusement, est plus convenue, et le scénario en fait un peu trop (fallait-il vraiment que la mère de famille soit enceinte ?). Mais dans l'ensemble un film attachant, bien interprété, notamment par Emily Blunt et John Krasinski (à la fois devant et derrière la caméra).

MUTAFUKAZ (Guillaume Renard, Shoujirou Nishimi, 23 mai) LL
Dark Meat City est une nouvelle mégapole de la côte Ouest des Etats-Unis. La pollution et la saleté y sont reines, au point que les cafards deviennent des animaux domestiques presque attachants pour les deux anti-héros. Ces derniers vivent de petits boulots et d'expédients pendant que la criminalité se développe à vitesse grand V dans cette ville où la police peut être encore plus violente et dangereuse que les gangs. Guillaume Renard adapte (avec Shoujirou Nishimi) sa propre BD et livre en animation un polar d'anticipation assez déjanté. C'est plein de petites idées mises bout à bout, parfois rigolotes. Mais l'ensemble manque un peu de liant et de profondeur. Et le caractère fantastique de la seconde moitié du film n'est pas si originale que ça, rappelant un autre film français d'animation récent. Une curiosité pas si incontournable.

L'ILE AU TRESOR (Guillaume Brac, 4 juil) LL
Guillaume Brac est venu filmer la base de loisirs (surtout nautiques) de Cergy-Pontoise. Dans ce documentaire sans fil rouge, on croise des gamins fraudeurs, d'autres qui jouent, des adolescents qui viennent draguer, des retraités nostalgiques, quelques réfugiés racontant leur persécution dans leur pays d'origine et des employés qui veillent notamment à la sécurité. Le résultat est plaisant, mais rien n'est marquant. N'est pas Frederick Wiseman qui veut. Espérons que Contes de juillet, le long-métrage que le même cinéaste a tourné au même endroit, et qui sortira en salles quelques semaines plus tard, renouera avec une vraie inspiration.

FLEUVE NOIR (Erick Zonca, 18 juil) L
Un flic alcoolique (Vincent Cassel) est chargé d'enquêter sur la disparition d'un lycéen. Un étrange voisin (Romain Duris), qui a donné des cours particuliers à l'adolescent, s'intéresse lui aussi de près à l'affaire... Voilà dix ans qu'Erick Zonca n'avait pas sorti de long métrage au cinéma. Malheureusement, il semble s'être noyé dans ce fleuve noir, où les acteurs cabotinent jusqu'à plus soif. Rien ne fonctionne, et même Elodie Bouchez, la complice des débuts (La Vie rêvée des anges), ne peut maintenir à flot cette frêle embarcation. Quant à la résolution finale, elle ne convainc pas davantage...

Version imprimable | Films de 2018 | Le Mardi 24/07/2018 | 0 commentaires
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