S'identifier

Des films pour continuer le printemps 2018

  • Bravo : Senses (Ryûsuke Hamaguchi)
  • Bien : En guerre (Stéphane Brizé), Cornélius, le meunier hurlant (Yann Le Quellec), Manhattan stories (Dustin Guy Defa)
  • Pas mal : Plaire, aimer et courir vite (Christophe Honoré)
  • Bof : Everybody knows (Asghar Farhadi), Daphné (Peter Mackie Burns)
SENSES (Ryûsuke Hamaguchi, 2, 9 et 16 mai) LLLL
C'est un film de cinq heures, découpé en cinq chapitres (associés chacun à un des cinq sens), et distribué dans les salles françaises en trois parties. J'ai vu le film dans sa continuité (en trois séances successives). Il s'agit d'une grande fresque autour de quatre jeunes femmes entre 30 et 40 ans, à Kobe au Japon. Lorsque l'une d'entre elles va disparaître, leur amitié et l'équilibre qui régnait au sein de leur groupe vont être mis à rude épreuve. Première constatation : le film est passionnant, et la durée se justifie pleinement. Le montage sait donner aux scènes le temps qu'il faut pour leur donner de la richesse. Ryûsuke Hamaguchi a fait oeuvre de sismographe tant dans l'observation d'un groupe d'amies que dans l'enregistrement du fonctionnement de la société japonaise et de la place accordée aux femmes. Sur la forme, la mise en scène est impressionnante, tant dans la lumière que dans l'intensité avec laquelle les personnages sont regardées. Et il réussit d'improbables morceaux de bravoures, comme un débriefing savoureux après un étrange stage de développement personnel, ou un saisissant débat littéraire (mais avec d'autres enjeux) suivant une scène de lecture publique un peu étirée. Le tout dernier épisode est un peu moins enthousiasmant (disons qu'une fin plus ouverte aurait été parfaite). Mais dans l'ensemble, une oeuvre assez magistrale.

EN GUERRE (Stéphane Brizé, 16 mai) LLL
La direction du groupe Perrin Industrie décide la fermeture totale d'un site de production en France, alors que, quelques années auparavant, les 1100 salarié-e-s du site avaient accepté une hausse du temps de travail sans hausse de salaire. Emmené-e-s par leurs délégué-e-s syndicaux, les salarié-e-s vont tout tenter pour sauver leur emploi. Contrairement à La Loi du marché, la mise en scène n'impressionne pas immédiatement : les plans ne sont pas cadrés avec la même précision. C'est que cette fois-ci, c'est un collectif qui est filmé, avec un réalisme proche du documentaire (sauf qu'on ne voit jamais les réunions avec le conseiller social de l'Elysée, même dans les docus engagés). Sur le fond, rarement un film n'aura montré de manière plus tangible la lutte des classes, entre celles et ceux qui n'ont que leur travail et leur salaire pour vivre (les premiers de corvée), et celles et ceux qui s'enrichissent en exploitant le travail des autres (les premiers de cordée). Pour autant, et c'est sa force, aucun des personnages, quelle que soit sa position, n'est caricaturé ni même jugé (interprétations homogènes et excellentes). Il insiste en revanche sur le fait que la désunion et le syndicalisme pour les miettes sont mortifères pour le rapport de force. Un bel hommage aux têtes dures, sans césar ni tribun ni références cocardières...

CORNELIUS, LE MEUNIER HURLANT (Yann Le Quellec, 2 mai) LLL
Un homme corpulent, bronzé, barbu, surgit du sable d'une plage déserte où il était enseveli. Dès le premier plan, le ton insolite du film est donné. Cet homme (Bonaventure Gacon) arrive dans un village, dont le maire (Gustave Kervern) l'accueille à bras ouvert : il a besoin d'un meunier. Il s'installe en surplomb, et se lie avec Carmen (Anaïs Demoustier), la jolie fleuriste (et fille du maire). Tout irait pour le mieux si, la nuit, il ne se mettait pas à hurler et réveiller tout le monde... Librement adapté du roman Le Meunier hurlant d'Arto Paasilinna, ce conte noir, qui n'oublie pas le burlesque, est vivifiant comme un bon bol d'air frais (en ce sens il pourrait faire penser aux premiers films de Philippe Ramos) : pas de pesante reconstitution (d'ailleurs l'époque reste indéfinie), originalité des décors, tant naturels (le tournage a eu lieu dans le cirque de Navacelles) qu'artificiels (l'incroyable moulin à vent édifié par Cornelius). Une jolie surprise.

MANHATTAN STORIES (Dustin Guy Defa, 16 mai) LLL
Dès le début, on est dans l'ambiance : la musique jazzy et la palette chromatique chaleureuse obtenue notamment par le grain particulier de la pellicule 16 mm donnent l'impression de se trouver devant un bon film américain des années 1970, de ceux qui s'intéressaient vraiment à leurs personnages. Pourtant ça se passe de nos jours à New-York. Le film entremêle, grosso modo l'espace d'une seule journée, le destin d'une dizaine de personnages (un mélomane collectionneur de vinyles, un journaliste d'un tabloïd spécialisé dans les faits divers crapoteux qui accueille une stagiaire, une adolescente rebutée par ce qu'elle croit savoir de la sexualité). Si le titre choisi par le distributeur français reflète l'argument narratif du film, le titre original Person to person me semble plus pertinent. Car, en filmant à hauteur de ses personnages, Dustin Guy Defa arrive à rendre extrêmement touchant des enjeux modestes ou très intimes. Sans être écrasé par l'ombre bienveillante des aînés (Woody Allen, Ira Sachs), il maîtrise déjà bien l'art de la litote (suggérer beaucoup avec peu).

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (Christophe Honoré, 10 mai) LL
Eté 1993. Arthur a 22 ans, est étudiant à Rennes lorsqu'il rencontre Jacques, un écrivain dandy parisien d'environ 40 ans et papa d'un jeune garçon. Le courant passe, une romance s'ébauche, mais pour Jacques le temps est compté... Cette nouvelle chronique sur le Sida dans les années 90 pourra souffrir pour certains de sortir quelques mois seulement après 120 battements par minute, mais les arguments des deux films sont assez différents : celui de Campillo était collectif et politique, tandis que celui d'Honoré travaille davantage les dimensions individuelle et romanesque. Bizarrement, contrairement à certains de ses films précédents les plus marquants (Les Chansons d'amour, La Belle personne...), il opte pour une mise en scène beaucoup moins référencée, très profil bas (on ne retrouve pas vraiment l'urgence suggérée par le titre), mais tire le meilleur de ses comédiens (Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste).

EVERYBODY KNOWS (Asghar Farhadi, 9 mai) L
Pour une fête de famille, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au coeur d'un vignoble espagnol. Son mari, resté en Argentine par nécessité (un entretien d'embauche), devra rejoindre Laura, suite à un événement dramatique. Le nouveau Asghar Farhadi, fort de ses trois stars internationales (Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin), a fait l'ouverture du dernier festival de Cannes, tout en participant à la compétition officielle. Pourtant, depuis Une séparation, les films du cinéaste sont de moins en moins bons. Il sur-écrit ses scénarios, ce qui aboutit comme ici à un film assez lourd et décevant en terme de cinéma. Alors que A propos d'Elly, tourné avant Une séparation, avait un scénario moins bétonné, ce qui donnait plus d'espace à la mise en scène, qui créait une vraie tension, ce que Everybody knows ne parvient pas à faire.

DAPHNE (Peter Mackie Burns, 2 mai) L
Daphné est une jeune femme londonienne qui cuisine dans un restaurant le jour, et écume les bars la nuit en rencontrant parfois des garçons. Farouchement indépendante, elle a un humour volontiers ironique. Son mode de fonctionnement va peut-être se gripper après un événement violent dont elle est le témoin... Pour son premier long métrage, Peter Mackie Burns offre un rôle attachant à l'actrice prometteuse Emily Beecham. Malheureusement, le sujet n'est ni traité ni savamment éludé, et le tout manque cruellement de cinéma pour sortir du rang.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Dimanche 10/06/2018 | 0 commentaires
Permalien

Des films pour commencer le printemps 2018

  • Bravo : Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac)
  • Bien : Ready player one (Steven Spielberg), Les Bonnes manières (Juliana Rojas, Marco Dutra), L'Ile aux chiens (Wes Anderson), Nul homme n'est une île (Dominique Marchais), Avant que nous disparaissions (Kiyoshi Kurosawa), The Rider (Chloé Zhao), The Third murder (Hirokazu Kore-Eda)
  • Pas mal : Abracadabra (Pablo Berger), Luna (Elsa Diringer), Katie says goodbye (Wayne Roberts), Transit (Christian Petzold)
  • Bof : Tesnota (Kantemir Balagov)

MES PROVINCIALES (Jean-Paul Civeyrac, 18 avr) LLLL
Etienne quitte sa province et s'éloigne de sa copine pour monter à Paris et faire des études de cinéma à la fac. Il y fait la rencontre d'étudiants intransigeants, tandis que sa colocataire n'est pas insensible à son charme... Jean-Paul Civeyrac, cinéaste par intermittence (il est aussi enseignant en cinéma), avait déjà réalisé de beaux films (A travers la forêt, Mon amie Victoria), mais celui-ci est d'une toute autre ampleur romanesque. On aurait pu craindre au tout début un film inscrit dans un tout petit milieu (celui des cinéphiles les plus idéalistes), on y disserte par exemple sur Boris Barnet, l'un des grands cinéastes soviétiques de l'époque muette, mais rapidement le film tient du roman d'apprentissage total, aussi bien au niveau artistique qu'intime, existentiel en somme (sur la recherche de la conformité des actes avec la pureté des intentions). Jean-Paul Civeyrac s'appuie sur des dialogues brillants, un noir et blanc aussi vibrant que dans les meilleurs Phillippe Garrel (notamment Les Amants réguliers), une utilisation inspirée de Jean-Sébastien Bach et sur de jeunes comédiens très à l'aise dans le cinéma d'auteur le plus exigeant : la découverte Andranic Manet dans le rôle principal, mais aussi Corentin Fila (Quand on a 17 ans), Sophie Verbeeck (A trois on y va), Jenna Thiam (L'indomptée), Diane Rouxel (Fou d'amour). Une des plus grandes réussites de l'année.

READY PLAYER ONE (Steven Spielberg, 28 mar) LLL
2045. Réchauffement climatique et crise du capitalisme financier ont précipité l'effondrement du système. Au plein coeur des Etats-Unis, des mobile home entassés tiennent lieu de logement social. Pour fuir leur quotidien sans horizon, la plupart des femmes et hommes du futur passent leur temps en enfilant un masque de réalité virtuelle, et rejoignant ainsi l'OASIS, jeu vidéo en ligne gratuit et réseau social où tout est encore possible. Un puissant fournisseur d'accès, IOI, rêve de prendre les commandes de l'OASIS, enjeu d'un concours lancé à sa mort par James Halliday, fondateur du jeu... Bien sûr, le film est un blockbuster, donc priorité au spectacle. Mais il y a aussi un propos politique d'une certaine acuité. Et surtout une très grande virtuosité pour naviguer entre d'une part un futur dystopique mais plausible et d'autre part la nostalgie de la culture pop des années 80 (avec hommage savoureux au Shining de Kubrick) qui a nourri l'imaginaire de Halliday. Sur la forme, on notera la qualité du montage pour passer en toute fluidité des terrains de jeu virtuels aux corps et décors bien réels. A ranger de façon inattendue dans les meilleures réussites de Spielberg.

LES BONNES MANIERES (Juliana Rojas, Marco Dutra, 21 mar) LLL
Clara, infirmière noire, est engagée pour soutenir Ana, une résidente des beaux quartiers de Sao Paulo, dans sa grossesse difficile. Cette dernière est rejetée par sa famille pour une raison que Clara va découvrir peu à peu. Prévenons tout de go : il s'agit bien d'un film de genre, avec quelques scènes fantastiques et/ou horrifiques. Et pourtant, les cinéastes en font également un grand film tout court : un film sur les inégalités sociales et de race (sociologique) au Brésil, mais aussi la description d'une relation entre femmes, mais encore un récit sur l'enfance et l'éducation... Avec sa mise en scène très inspirée, le film navigue entre Pedro Almodovar et Julia Ducournau (Grave). Son propos n'est finalement pas très éloigné du "message" de La Forme de l'eau de Guillermo Del Toro, mais de façon moins consensuelle et beaucoup plus ample. Une réussite.

L'ILE AUX CHIENS (Wes Anderson, 11 avr) LLL
Le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens sur une île au large de la ville, pour éviter la propagation d'une grippe canine. Atari, son neveu (et fils adoptif) de 12 ans, va partir à la recherche de Spots, qui y a été déporté. Pour la première fois, Wes Anderson livre un film explicitement politique, une fable futuriste intéressante (même s'il adopte une ligne claire assez manichéenne) inspirée d'un court métrage palmé à Cannes il y a une quinzaine d'années. C'est son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox, mais le style n'est pas le même (il n'y a aucun anthropomorphisme par exemple, même si les chiens sont dotés de parole). Curieusement, le cinéaste est plus convaincant ici lorsqu'il filme des marionnettes comme de vrais personnages, que dans son précédent film, The Grand Budapest Hotel, où il filmait ses acteurs en chair et en os comme s'il s'agissait de pantins au sein d'une maison de poupées...

NUL HOMME N'EST UNE ÎLE (Dominique Marchais, 4 avr) LLL
Le film commence en Italie, au palais communal de Sienne, devant les fresques du bon et du mauvais gouvernement, peintes vers 1340. Pour la première fois, l'artiste représentait non pas le roi et ses serviteurs, mais des paysans et des artisans, des citoyens en somme, qui voulaient décider de leur vie. Retour au présent dans la suite du documentaire qui suit justement des expériences alternatives (au niveau social comme écologique) dans l'agriculture (une coopérative bio), l'architecture, l'artisanat, en Sicile, en Suisse ou en Autriche. Et à chaque fois, le cinéaste du Temps des grâces (déjà un très beau film qui dénoncait de façon étayée l'agriculture contemporaine dominante), excelle dans l'inscription de ces solutions (partielles) dans des paysages façonnés par l'activité humaine et de ce fait riches de sens et de caractère. Le titre est bien sûr une réponse à la célèbre phrase de Margaret Thatcher, selon laquelle "La société, ça n'existe pas".

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (Kiyoshi Kurosawa, 14 mar) LLL
On dit communément que l'intelligence et les sentiments grandissent quand on les partage, mais ce n'est pas le cas dans ce film, où des aliens à apparence humaine volent des concepts aux êtres humains qu'ils rencontrent, qui deviennent mutilés de notions essentielles. Sur le fond, il s'agit d'un film conceptuel qui s'inscrit dans la lignée du classique L'Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel ou du plus récent Under the skin de Jonathan Glazer. Mais, sur la forme, il s'agit surtout d'un retour en force du cinéma de Kiyoshi Kurosawa, qui réalise un film d'extra-terrestres presque sans effets spéciaux, et qui n'a pas son pareil pour créer une angoisse sourde, mâtinée d'un humour sardonique sur la situation actuelle de l'humanité (déjà au bord de l'autodestruction), simplement par le brio de sa mise en scène et de sa direction d'acteurs. De quoi se réconcilier avec le cinéaste, après plusieurs films décevants.

THE RIDER (Chloé Zhao, 28 mar) LLL
Brady n'a guère plus de 20 ans, il est dresseur de chevaux. Doué, il a participé à de nombreuses compétitions, mais en est désormais privé après un tragique accident de cheval, au cours d'un rodéo. Cela aurait presque pu être un documentaire (les acteurs non professionnels jouent peu ou prou leur propre rôle), mais Chloé Zhao a décidé de les magnifier par la fiction. Comme pour Les Chansons que mes frères m'ont apprises, son premier film (prometteur), la réalisatrice chinoise exilée aux Etats-Unis a tourné dans la réserve de Pine Ridge. Son héros est donc un cow-boy sioux, ce qui permet d'aborder en creux de nombreuses questions (sur l'assimilation ou la relation homme-animal). Les plaines et collines, filmées à la tombée du jour, évoquent le western, mais c'est un film contemporain, en apparence simple mais s'inscrivant dans une tradition humaniste.

THE THIRD MURDER (Hirokazu Kore-Eda, 11 avr) LLL
Shigermori, un ténor du barreau, est engagé pour défendre Misumi, accusé d'assassinat. La culpabilité de ce dernier semble évidente : il avait déjà été condamné pour un double meurtre 30 ans auparavant, et a avoué son crime. La contre-enquête du grand avocat, qui cherche le meilleur angle pour atténuer les charges contre son client (qui risque la peine de mort), avance cahin-caha au fil des interrogatoires, au cours desquels le suspect modifie continuellement sa version des faits. Se pourrait-il qu'il ne soit pas coupable ? Le nouveau film d'Hirokazu Kore-Eda s'inscrit dans le genre, inhabituel pour lui, du polar judiciaire, mais n'oublie pas ses fondamentaux (comme mêler de façon subtile délicatesse et cruauté). Les variations de mise en scène, par exemple dans les moments au parloir, insufflent de l'ambiguïté au récit. Le scénario n'est pas tiré au cordeau, et c'est mieux ainsi, c'est le style qui prime.

ABRACADABRA (Pablo Berger, 4 avr) LL
Après une séance d'hypnose qui tourne court, au cours d'un mariage, Carlos (Antonio de la Torre), le mari macho de Carmen (Maribel Verdu), se métamorphose : il devient un époux attentionné et aide aux devoirs de sa fille adolescente. Mais est-il toujours lui-même ? On n'est qu'au début des surprises, dans ce nouveau film de Pablo Berger, après les très réussis Torremolinos 73 (2005) et Blancanieves (2013). Le cinéaste mélange les genres à foison, même si la comédie domine, et continue de montrer une cinéphilie on ne peut plus éclectique. L'imagination est plus que jamais au pouvoir, mais au détriment de la cohérence. Du coup, le résultat est plaisant, mais ne restera pas dans nos mémoires, contrairement à ses deux premiers longs métrages. Un cinéaste rare à suivre néanmoins.

LUNA (Elsa Diringer, 11 avr) LL
Luna, qui vit près de Montpellier, est apprentie en horticulture. Au cours d'une soirée trop arrosée avec des amis et Ruben, dont elle est amoureuse, le groupe agresse un jeune inconnu. Celui-ci réapparaît dans la vie de Luna quelques semaines plus tard, à son travail, mais il ne la reconnaît pas... Il manque un regard de cinéaste dans les scènes du début, certes difficiles à réussir. Mais dès la réapparition d'Alex, le film arrive à trouver sa personnalité, un récit d'apprentissage, la naissance d'un remords et d'une relation compliquée. Dans un registre très différent de La Tête haute, Rod Paradot confirme son talent naissant. Et la débutante Laëtitia Clément, avec un faux air de Sara Forestier dans les intonations, est l'élément le plus convaincant du film.

KATIE SAYS GOODBYE
(Wayne Roberts, 18 avr) LL
Serveuse dans un bar pour routiers d'un coin perdu d'Arizona, Katie fait quelques passes pour aider sa mère au chômage et mettre de l'argent de côté pour elle-même (elle rêve d'aller s'installer en Californie). Son histoire, c'est celle d'une femme qui sourit un peu trop, et de sa rencontre avec Bruno, un mécanicien automobile récemment sorti de prison... Après Ready player one, Olivia Cooke hérite d'un rôle beaucoup plus adulte, celle d'une femme-courage qui doit apprendre à dire non. Elle est émouvante, plus que le film, un peu mécanique (certains détails insistants font anticiper tel ou tel rebondissement), qui ne se départit jamais de son programme. Premier long métrage de Wayne Roberts, dont la mise en scène n'a pas encore la maîtrise ou l'intensité de celle des frères Dardenne.

TRANSIT (Christian Petzold, 25 avr) LL
A Marseille, des réfugiés de l'Europe entière rêvent d'embarquer pour l'Amérique (du Nord ou du Sud) pour échapper aux forces d'occupation fascistes. Georg, un Allemand, prend l'identité d'un écrivain qui s'est suicidé, dont il a récupéré un manuscrit inachevé, deux lettres, et un visa. Il rencontre Marie, qui ne veut pas partir tant qu'elle n'aura pas retrouvé son mari... Le film est librement adapté d'un roman d'Anna Seghers, publié en 1944, mais Christian Petzold filme comme si l'intrigue se passait de nos jours (les téléphones portables en moins). Il tente peut-être ainsi de faire écho à la xénophobie montante contemporaine, mais bute contre l'invraisemblance. Dommage, car le cinéaste de Phoenix sait toujours filmer et diriger ses interprètes (dont Paula Beer, révélée par Frantz de François Ozon).

TESNOTA (Kantemir Balagov, 7 mar) L
Ilana travaille dans le garage de son père à Naltchick, au Nord Caucase (Russie). Un soir, la famille se réunit pour célébrer les fiançailles de son frère David. Dans la nuit, David et sa fiancée sont kidnappés. Dans cette communauté juive, il est inconcevable d'appeler la police. Comment réunir la somme nécessaire pour payer la rançon ? Ilana, dont le petit ami est kabarde (une autre communauté), sera mise à contribution pour sauver son frère. L'histoire, inspirée d'un fait divers survenu à la fin des années 90, est forte, sur le papier. A l'écran, faute d'une vraie mise en scène, elle semble surtout d'une grande lourdeur, même s'il faut sauver l'interprétation de Darya Zhovner.

Version imprimable | Films de 2018 | Le Dimanche 06/05/2018 | 0 commentaires
Permalien

Suite des films de début 2018

  • Bien : Phantom thread (Paul Thomas Anderson), L'Apparition (Xavier Giannoli), Lady Bird (Greta Gerwig), Les Garçons sauvages (Bertrand Mandico), Ni juge, ni soumise (Yves Hinant, Jean Libon), Jusqu'à la garde (Xavier Legrand), L'Insoumis (Gilles Perret), Cro Man (Nick Park)
  • Pas mal : La Fête est finie (Marie Garel-Weiss), La Forme de l'eau (Guillermo Del Toro), Mektoub my love, canto uno (Abdellatif Kechiche), Call me by your name (Luca Guadagnino)
  • Bof : La Belle et la belle (Sophie Fillières), La Nuit a dévoré le monde (Dominique Rocher)

PHANTOM THREAD (Paul Thomas Anderson, 14 fév) LLL
Reynolds, un styliste de haute couture, fait la rencontre d'Alma, serveuse dans un restaurant. Il veut en faire son modèle, et plus si affinités. Au début du film, on peut se demander si ce n'est pas un autoportrait du cinéaste, c'est-à-dire de quelqu'un qui a du talent, mais dont les oeuvres sont parfois asphyxiantes de maîtrise (ou de prétention). Peu de miroirs dans l'atelier du maître, tout doit passer par le regard du créateur. Mais, assez rapidement, le centre du film va se déplacer vers Alma. Si Phantom thread était un film d'amour classique, ce serait la relation entre Reynolds et Alma qui serait au centre. Mais elle donne tellement, et lui tellement peu que le film devient un portrait de femme en quête d'émancipation. Malgré les interprétations voraces de Daniel Day-Lewis et Lesley Manville (qui joue la soeur très hitchcockienne de Reynolds), Alma (et son interprète Vicky Krieps) arrive à trouver sa place dans le film, alors qu'elle en a encore si peu dans l'univers si étouffant du couturier et de la classe sociale dont il fait partie. Comment Alma va-t-elle (ou non) s'émanciper ? Va-t-elle trouver une issue à l'intérieur de cette relation ou devra-t-elle rompre ? Ce sont les enjeux de ce beau film, bien servi en outre par la musique (inspirée) de Jonny Greenwood...

L'APPARITION (Xavier Giannoli, 14 fév) LLL
Dans un village du sud de la France, une jeune fille affirme avoir vu la Vierge Marie. Les croyants affluent, tandis que le Vatican ordonne une enquête canonique et engage pour ce faire un reporter de guerre. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'enquête peut être inscrite à charge, car l'Eglise préfère ne pas reconnaître trop rapidement un miracle si l'imposture peut être facilement démasquée. La mise en place est un peu laborieuse, mais au bout d'un moment on se rend compte qu'on est au coeur d'un vrai polar dont l'ampleur est peu commune et dont les enjeux ne sont pas forcément ceux exposés au départ. On "prie" pour que la résolution du film n'intervienne pas trop vite, et fort heureusement il n'en est rien. Bien sûr, aux côtés de la jeune Galatéa Bellugi, la performance de Vincent Lindon, capable par sa seule présence de transformer un bon film en excellent ouvrage, n'est pas pour rien dans la réussite un peu inattendue du nouvel opus de l'éclectique Xavier Giannoli.

LADY BIRD (Greta Gerwig, 28 fév) LLL
Nous sommes un an après les attentats du 11 Septembre. Christine a 17 ans, mais souhaite que tout le monde l'appelle Lady Bird. Elle est en dernière année de lycée (catholique) mais rêve de poursuivre des études supérieures dans une école d'art new-yorkaise, à des milliers de kilomètres de sa maison natale à Sacramento (filmée comme une ville moyenne de province alors que dans la réalité il y a plusieurs centaines de milliers d'habitants). Pour son premier film en tout qu'unique réalisatrice, la comédienne Greta Gerwig livre une attachante chronique plus ou moins autobiographique d'une adolescente américaine des années 2000, dont les rêves se confrontent à la réalité sociale (son père essaie de rebondir après un licenciement, et sa mère infirmière se sacrifie en faisant des heures sup). Mais c'est aussi un portrait intemporel, universel et subtil d'un âge délicat, avec ses poses renfrognées ("Le seul intérêt de 2002, c'est que c'est un palindrome") et ses premières expériences amoureuses.

LES GARCONS SAUVAGES (Bertrand Mandico, 28 fév) LLL
Cinq fils de bonne famille, devenus incontrôlables, violent et tuent une de leurs professeures. Ils sont confiés à un capitaine qui les emmène sur son bateau pour une expédition punitive... C'est le début d'un conte cru(el). D'emblée on est embarqué ailleurs, par le choix du noir et blanc, les ruptures de ton, l'importance apportée aux détails, en particulier une fois arrivés sur une île mystérieuse (avec une flore très équivoque). Qui plus est, les cinq voyous ne sont interprétés que par des actrices (dont Vimala Pons), et on s'apercevra que ce choix est tout sauf gratuit. Un premier long métrage iconoclaste et réussi, très spécial, d'une certaine manière militant, pour spectateurs-trices averti(e)s.

NI JUGE, NI SOUMISE (Yves Hinant, Jean Libon, 7 fév) LLL
Les deux réalisateurs, venus de la RTBF et de l'émission Strip tease, ont mis leurs pas dans ceux d'une juge d'instruction bruxelloise. L'un des fils rouges du documentaire est la réouverture d'un dossier de meurtres de deux prostituées, dont les faits se sont déroulés il y a plus de 20 ans. Les avancées techniques des tests ADN vont-elles permettre d'élucider l'affaire ? L'autre fil rouge, c'est bien sûr le portrait d'Anne Gruwez. Il n'y a pas de séquences de tribunal (il est vrai que Depardon l'a déjà fait), mais on la voit dans des auditions dans son cabinet, ou en déplacement pour l'exhumation d'un corps. Elle est dotée d'un sens de l'humour bien particulier, très terrien, mais aussi d'une véritable empathie ou compassion pour les marges de la société qui font son quotidien. Intéressant et haut en couleurs.

JUSQU'À LA GARDE (Xavier Legrand, 7 fév) LLL
Lion d'argent du meilleur réalisateur au festival de Venise, ce premier film de Xavier Legrand traite de violences conjugales. Mais il le fait sans montrer un coup. Au début, nous sommes dans le bureau de la juge. Miriam et Antoine, en instance de divorce et accompagnés de leurs avocates respectives, tentent de défendre leurs arguments. Julien, le fils de 11 ans, affirme par écrit vouloir à tout prix rester chez sa mère. Dès l'entrée en matière, il y a déjà une tension qui ne faiblira pas. Les droits de visite seront acquittés avec angoisse. Denis Ménochet a un air de ressemblance avec le Robert Mitchum de La Nuit du chasseur. Mais on n'est pas dans un conte, mais plutôt un thriller psychologique réaliste. Les moindres détails comptent, que ce soit pour les nuances apportées (le film n'est pas manichéen) ou pour l'efficacité de la mise en scène. Quant au final, on ne l'oubliera pas de sitôt...

L'INSOUMIS (Gilles Perret, 21 fév) LLL
Le film n'est nullement l'hagiographie honteuse qui justifierait sa déprogrammation par certains exploitants. Certes il suit les derniers mois de campagne de la dernière présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, mais Gilles Perret ne prend pas parti. Aucun effet de mise en scène de sa part ne vient appuyer une démonstration. En ce sens, il est assez proche du Depardon de 1974, une partie de campagne. Bien sûr, les précédents films du réalisateur (Les Jours heureux, La Sociale) sur le Conseil National de la Résistance ou sur la création de la Sécurité Sociale laissent deviner une proximité avec le programme L'Avenir en commun défendu par Jean-Luc Mélenchon. Mais le film n'est pas une explication de texte sur le programme, mais le portrait d'un homme politique sincère (il n'y a aucune variation de fond ou de forme entre un supposé "in" et un supposé "off", contrairement aux simagrées de Wauquiez), serein, et qui est à passé à quelques centaines de milliers de voix de l'exploit. Et le documentaire n'élude pas la question du traitement de la politique dans les grands médias, centrale pour qui veut restaurer une vraie démocratie digne de ce nom...

CRO MAN (Nick Park, 7 fév) LLL
Nick Park, réalisateur des Wallace et Gromit et autre Chicken run, nous emmène à l'âge préhistorique, près de Manchester... Dès la grandiose introduction du film, le ton est donné, il y aura plein d'anachronismes dans cet hilarant film d'animation où une tribu gentiment attardée à l'âge de pierre va devoir affronter des voisins plus évolués dans une compétition d'archéo-football. Les gags fusent et compensent un scénario relativement attendu, et le travail d'animation en pâte à modeler est toujours aussi impressionnant. Le public visé est peut-être un peu plus jeune que d'habitude, mais avec cette joyeuse comédie les studios Aardman ont encore frappé, dans un tir superbement cadré !

LA FETE EST FINIE (Marie Garel-Weiss, 28 fév) LL
Dans un centre de désintoxication, deux jeunes femmes se rencontrent et se lient d'amitié. Renvoyées du centre, elles vont devoir résister toutes seules au manque. Le sujet n'est pas neuf, mais Marie Garel-Weiss y apporte sa propre expérience. Elle peut également s'appuyer sur deux formidables interprètes : la confirmation de Zita Hanrot (autant dans l'intensité et la rage ici qu'elle était sérieuse dans Fatima en fille du rôle titre), et la découverte de Clémence Boisnard, à l'appétit de vie malgré tout insatiable (et communicatif). Côté cinéma, le film fait plus profil bas, mais peut évoquer, dans ses meilleurs moments, La Vie rêvée des anges d'Erick Zonca, sans être toutefois aussi abouti.

LA FORME DE L'EAU (Guillermo Del Toro, 21 fév) LL
En pleine guerre froide, aux alentours de l'année 1960, un laboratoire secret capture pour l'étudier un monstre humanoïde capable de respirer aussi bien dans l'eau salée que dans l'air (pour un temps limité). Elisa, une femme de ménage muette (jouée par Sally Hawkins, formidable interprète de Be happy de Mike Leigh) s'entiche de la créature. Il y a de belles trouvailles visuelles, comme les écailles luminescentes figurant les émotions de la bête. Il y a un côté revanche des exclus et des différents (les seuls amis d'Elisa sont une femme de ménage noire et un viel homosexuel solitaire), même si le conte manque un peu d'aspérités (on ne doute jamais de la "bonté" du monstre). On sort de la projection plutôt sous le charme, mais le film s'évapore assez vite...

MEKTOUB MY LOVE, CANTO UNO (Abdellatif Kechiche, 21 mar) LL
Amin, installé à Paris, revient à Sète le temps des vacances d'été, dans sa famille de restaurateurs. Espérant devenir cinéaste, il est scénariste et photographe en amateur. Il croise des jeunes gens d'environ 20 ans comme lui, le "bel âge" (dixit Barbara). Il ne flirte pas, mais devient le confident des jeunes filles, touristes ou amie d'enfance comme la plantureuse Ophélie, la plus terrienne car aidant aux travaux de l'élevage familial. Les autres sont coupés de toute réalité sociale et de toute préoccupation politique, par exemple aucune discussion sur le SMIC jeune de Balladur (l'histoire se passe en 1994). Ils sont dans une parenthèse enchantée, que Kechiche filme avec volupté mais aussi insistance. Le résultat, à mi-chemin entre A nos amours de Pialat et... L'Année des méduses, peut paraître fascinant (on ne voit pas le temps passer), mais aussi gratuit (un adjectif qu'on n'aurait jamais utilisé pour ses précédents films).

CALL ME BY YOUR NAME (Luca Guadagnino, 28 fév) LL
Au début des années 1980, un couple de riches intellectuels polyglottes passe avec Elio, leur fils de 17 ans, les deux mois d'été dans une très grande propriété familiale de la campagne italienne. Par ce décor et la qualité de la photographie, le film peut faire penser au Jardin des Finzi-Contini, où la menace sous-estimée du régime fasciste et antisémite serait remplacée par l'irruption de désirs totalement inattendus entre Elio et Oliver, un thésard américain en résidence dans la demeure. La réalisation est si pudique (avec une caméra qui se détourne ostensiblement) qu'on a peine à être imprégné de ces bouleversements intimes. Jolies paroles du père d'Elio pour clore un film parfois trop évanescent.

LA BELLE ET LA BELLE (Sophie Fillières, 14 mar) L
Margaux (Agathe Bonitzer), 25 ans, rencontre au cours d'une fête donnée par une de ses amies une femme également prénommée Margaux (Sandrine Kiberlain) et qui pourrait bien être celle qu'elle deviendra 20 ans plus tard... On est donc dans une comédie fantastique par petites touches qui se voudraient élégantes (la rencontre dans la salle de bain est effectivement chorégraphiée de façon un peu magique). Malheureusement, avec notamment l'irruption du personnage masculin (joué par Melvil Poupaud), la bonne idée de départ a beaucoup de mal à convaincre sur la durée, certains aspects sont peu crédibles, et le tout souffre énormément de la comparaison écrasante et difficilement évitable avec Camille redouble, le film - beaucoup plus réussi - de Noémie Lvovsky.

LA NUIT A DEVORE LE MONDE (Dominique Rocher, 7 mar) L
Venu récupérer des affaires dans l'appartement de son ex, un jeune homme débarque en pleine fête. Il s'isole dans une chambre. Le lendemain, il découvre qu'un carnage a eu lieu... Le premier long métrage de Dominique Rocher mixe le film de zombies d'une part et d'autre part le film de survie après une apocalypse (tel l'excellent Le Monde, la chair et le diable) et fait se dérouler l'action à Paris. Mais rien n'est vraiment convaincant : manque de moyens ou d'ambitions artistiques ou politiques, scénario qui fait du sur-place... Même le norvégien francophone Anders Danielsen Lie, inoubliable ailleurs (Ce sentiment de l'été notamment), n'apporte pas l'étincelle espérée.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Mercredi 21/03/2018 | 0 commentaires
Permalien

Les films de début 2018

  • Bravo : La Douleur (Emmanuel Finkiel)
  • Bien : Seule sur la plage la nuit (Hong Sang-soo), Fortunata (Sergio Castellitto), Wonder wheel (Woody Allen), Gaspard va au mariage (Antony Cordier), 3 billboards (Martin McDonagh), Vers la lumière (Naomi Kawase)
  • Pas mal : El Presidente (Santiago Mitre), Pentagon papers (Steven Spielberg), La Juste route (Ferenc Török)

LA DOULEUR (Emmanuel Finkiel, 24 jan) LLLL
Au début de l'année 1944, Robert Antelme, le mari de Marguerite, est arrêté pour faits de résistance. Approchée par Pierre Rabier, un inspecteur de police collabo, cette dernière essaie de se servir de lui pour améliorer le sort de son époux, alors qu'il essaie de gagner sa confiance pour tenter de faire tomber le réseau de François Morland (Mitterrand). Cette première partie est assez narrative, avant une deuxième partie plus intime dans la longue attente du retour des rescapés des camps. Ces deux récits ont été publiés par Marguerite Duras dans le recueil intitulé La Douleur. Emmanuel Finkiel l'adapte magnifiquement. Bien sûr, il y a les mots de l'écrivaine, mais cette voix off est assez parcimonieuse, jamais envahissante, et n'est jamais le symptôme d'une incapacité à traduire en images le matériau littéraire. Au contraire, la mise en scène est très élaborée, constamment intelligente, avec entre autres quelques séquences précises ou Marguerite Duras se dédouble à l'écran (et ce n'est jamais gratuit), et surtout une utilisation récurrente et pertinente des longues focales, où tout ce qui n'est pas au centre de l'image est alors plongé dans le flou : une manière de ne pas faire "reconstitution", d'être dans le présent, et surtout dans l'intériorité de la narratrice, magnifiquement incarnée par Mélanie Thierry. Dix-neuf ans après Voyages, Emmanuel Finkiel retrouve un sujet et une forme à la hauteur de ses talents de cinéaste.

SEULE SUR LA PLAGE LA NUIT (Hong Sang-soo, 10 jan) LLL
Une jeune femme coréenne se refait une santé psychique en Allemagne où elle retrouve une amie, à la suite d'une liaison compliquée avec un homme marié dont elle espère encore quelque chose. Une deuxième partie du film la montre de retour en Corée du Sud... On le sait, chez Hong Sang-soo, le pitch est moins important que le style, parfois basé sur de subtiles constructions jouant avec les répétitions. Pour autant, et contrairement à quelques-unes de ses précédentes réalisations, ce film-ci dépasse tout maniérisme : les longs plans-séquences et les dialogues désinhibés se mettent ici au service d'un récit et d'un portrait d'une grande profondeur, susceptible de toucher au-delà du cercle habituel, et qui a déjà permis à son actrice principale Kim Min-hee (déjà à l'affiche de Un jour avec, un jour sans et Le Jour d'après, déjà sorti en France mais réalisé depuis) d'obtenir un prix d'interprétation amplement mérité au festival de Berlin en 2017. Un des films les plus réussis et accessibles du prolifique cinéaste.

FORTUNATA (Sergio Castellitto, 24 jan) LLL
Fortunata est une femme en instance de divorce d'un mari policier brutal. Elle travaille comme coiffeuse à domicile (souvent au noir) dans la banlieue de Rome, pour subvenir aux besoins de sa fille de huit ans, et accepte de rencontrer le psychiatre qui s'occupe de cette dernière... Tenter de résumer le film n'est pas la meilleure manière de rendre compte de cette comédie dramatique qui ose des rebondissements peu académiques. Sergio Castellitto, jadis excellent acteur (chez Rivette ou Bellocchio), est généreux avec ses interprètes auxquels il offre de l'espace pour le jeu. Jasmine Trinca, la meilleure actrice italienne de sa génération (Le Caïman, Le Rêve italien, L'Apollonide, Miele entre autres), en profite à merveille, et livre une composition énergique irrésistible mais assez éloignée des clichés, dans une mise en scène plutôt aérienne évitant soigneusement tout misérabilisme et tout dolorisme.

WONDER WHEEL (Woody Allen, 31 jan) LLL
Dans le cadre de Coney Island, une plage new-yorkaise agrémentée d'une fête foraine, vue du côté désenchanté de celles et ceux qui y travaillent et y résident, on suit le destin de quatre personnages qui se mentent à eux-mêmes, s'accrochent à leurs illusions, jusqu'à précipiter le drame. Le scénario est une nouvelle fois brillant et cruel, une noirceur paradoxalement réjouissante, comme parcourue d'un grand rire sous cape sardonique. Voilà pour le cinéma. Dans la vraie vie, si les accusations d'attouchements réitérées par sa fille (les faits présumés datent de 1992) sont vérifiées, alors il faut que Woody Allen soit poursuivi de la même manière que tout justiciable. Son talent n'excuse rien. Mais, inversement, tout ça n'a rien à voir avec son activité de cinéaste, une oeuvre impressionnante par sa qualité et sa quantité, qui a donné de nombreux rôles complexes et intelligents à des actrices parfois réduites ailleurs à des utilités dans le cinéma américain mainstream souvent sexiste, une oeuvre dont il serait dommage de se priver.

GASPARD VA AU MARIAGE (Antony Cordier, 31 jan) LLL
Gaspard (Félix Moati), environ 25 ans, renoue avec sa famille à l'occasion du remariage de son père veuf. Dans le train, il croise Laura (Laetitia Dosch), une fille fantasque qui accepte de l'accompagner quelques jours et de passer, moyennant finances, pour sa petite amie. Elle n'est pas au bout de ses surprises, la demeure familiale étant nichée au coeur d'un zoo dirigé par le père (Johan Heldenbergh, une découverte). Après Douches froides et Happy few, Antony Cordier change radicalement de style. Même s'il dénude encore parfois ses interprètes (de façon paritaire), il ne s'agit pas d'un érotisme un peu poseur. Ici l'univers est loufoque mais aussi perlé d'une discrète mélancolie. Il y a les inventions délicieuses de Gaspard enfant, consignées dans un cahier, ou encore le personnage de la petite soeur (Christa Théret, formidable) qui ne se sépare jamais d'une peau d'ours. Derrière le décalage pointe le thème de la sortie de l'enfance. Une comédie réjouissante et attachante.

3 BILLBOARDS (Martin McDonagh, 17 jan) LLL
Les trois panneaux auxquels fait référence le titre sont des panneaux publicitaires désaffectés (placés en bordure d'une route peu fréquentée) qu'une femme loue pour interpeller la police locale qui brutalise les Noirs mais échoue à retrouver l'assassin de sa fille adolescente, violée et tuée quelques mois auparavant... Martin Mc Donagh, réalisateur britannique de Bons baisers de Bruges, est assez à l'aise dans l'humour noir. Contrairement à de nombreux films américains, chaque scène peut prendre une bifurcation inattendue. En revanche, la peinture de l'Amérique profonde est davantage dans un terrain connu labouré par les frères Coen, auxquels il emprunte Frances McDormand, formidable dans le rôle principal (ses partenaires, Woody Harrelson et Sam Rockwell, ne sont pas mal non plus). Dommage que le film perde un peu de mordant à humaniser tous ses personnages, même si la fin ouverte ne manque pas de piquant...

VERS LA LUMIERE (Naomi Kawase, 10 jan) LLL
L'héroïne est une jeune femme qui travaille à décrire des images de films pour rendre le cinéma accessible aux aveugles et mal-voyants lors des séances avec audiodescription. Lors de séances de préparation, elle se prend d'affection pour un photographe pointilleux en train de devenir aveugle. Mal accueilli en compétition officielle à Cannes, le film mérite pourtant une réhabilitation. Certes, il y a quelques maladresses, des couchers de soleil insistants, mais on est très loin des grands violons (la musique d'Ibrahim Maalouf est d'ailleurs très sobre) ou des grands effets. Au contraire, c'est bien une vraie sensibilité (et non sensiblerie) qui se dégage de l'ensemble. L'aspect documentaire sur un travail méconnu est passionnant, et la richesse sonore (non parlée) du film est assez remarquable, alors que paradoxalement l'un des enjeux narratifs est l'élaboration d'une voix-off...

EL PRESIDENTE (Santiago Mitre, 3 jan) LL
Hernan Blanco n'est élu que depuis quelques mois président de l'Argentine lorsqu'il doit se rendre dans un hôtel huppé de la Cordillère des Andes au Chili pour participer à un sommet entre chefs d'Etat d'Amérique du Sud pour envisager la création d'une sorte d'OPEP continentale. Cette organisation doit-elle inclure les pays d'Amérique centrale ou des sociétés détenues majoritairement par des fonds d'Amérique du Nord ? Parallèlement, son gendre semble mêlé à une affaire de corruption, alors que sa fille est fragile psychologiquement... Le film se déploie sur les deux tableaux, la politique-fiction et l'intime, en se reposant sur l'interprétation de l'excellent Ricardo Darin (on notera également la présence dans un rôle de journaliste d'Elena Anaya, héroïne de La Piel que habito). Le film multiplie les pistes sans en creuser aucune, c'est sa force (son ambiguïté) mais aussi sa limite (son indécision).

PENTAGON PAPERS (Steven Spielberg, 24 jan) LL
En 1971, le New York Times met la main sur un rapport accablant pour les locataires successifs de la Maison blanche à propos du Vietnam. Après la publication d'un premier papier, le journal est assigné en justice pour révélation de documents classés secret Défense. Pendant ce temps, le Washington Post et son rédacteur en chef voient dans ces circonstances une occasion de renouer avec l'investigation, alors que sa propriétaire, une héritière peu prise au sérieux au sein d'un conseil d'administration très masculin, est surtout friande de dîners mondains avec des personnalités démocrates et soucieuse de réussir l'entrée en Bourse du quotidien. Historiquement, le film peut intéresser. Politiquement il est limpide (message explicite : la liberté de la presse doit servir les gouvernés plutôt que les gouvernants). Cinématographiquement, l'inspiration est parfois en berne (voir le jeu stéréotypé de Meryl Streep et Tom Hanks), et le journalisme d'investigation est beaucoup moins bien décrit que dans Spotlight...

LA JUSTE ROUTE (Ferenc Török, 17 jan) LL
En août 1945, dans la campagne hongroise, la nouvelle se propage vite : deux juifs rescapés des camps sont descendus à la gare munis de deux grosses mallettes. Quelles sont leurs motivations ? Cela inquiète les habitants d'un village qui s'apprête à célébrer le mariage du fils  du secrétaire de mairie (équivalent du notaire), alors que beaucoup ont profité plus ou moins largement de la spoliation des juifs. Les intentions du scénario sont claires, il permet d'aborder un sujet peu traité : l'enjeu de la restitution des biens des juifs confisqués pendant la Shoah. Dommage que la mise en scène soit si convenue : un noir et blanc austère pour scruter le mal tapi dans un village, ça a déjà été fait en mieux, dans des films aussi différents que Le Ruban blanc d'Haneke ou Heimat d'Edgar Reitz.
Version imprimable | Films de 2018 | Le Samedi 10/02/2018 | 0 commentaires
Permalien

Mon top 15 de 2017

1. Visages villages (Agnès Varda et JR, France)
2. Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin, France)
3. Corporate (Nicolas Silhol, France)
4. Loving (Jeff Nichols, Etats-Unis)
5. Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev, Russie)
6. Lumière ! L'aventure commence (Thierry Frémaux, France)
7. Carré 35 (Eric Caravaca, France)
8. La Villa (Robert Guédiguian, France)
9. Eté 93 (Carla Simon, Espagne)
10. Au revoir là-haut (Albert Dupontel, France)
11. Detroit (Kathryn Bigelow, Etats-Unis)
12. La Vengeresse (Bill Plympton et Jim Lujan, Etats-Unis)
13. Un beau soleil intérieur (Claire Denis, France)
14. Et les Mistrals gagnants (Anne-Dauphine Julliand, France)
15. Grave (Julia Ducournau, France)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : Corps et âme (Ildiko Enyedi, Hongrie), Souffler plus fort que la mer (Marine Place, France), Petit paysan (Hubert Charuel, France), Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi, Japon), Le Jour d'après (Hong Sang-soo, Corée du Sud), 12 jours (Raymond Depardon, France), Makala (Emmanuel Gras, France), Paris pieds nus (Dominique Abel et Fiona Gordon, Belgique/France), 20th century women (Mike Mills, Etats-Unis), Tunnel (Kim Seong-hun, Corée du Sud), Une femme fantastique (Sebastian Campos Lelio, Chili), Le Concours (Claire Simon, France), Après la tempête (Hirokazu Kore-Eda, Japon), I am not your negro (Raoul Peck, Etats-Unis/France), L'Atelier (Laurent Cantet, France)
Version imprimable | Films de 2017 | Le Dimanche 31/12/2017 | 0 commentaires
Permalien

Des films de fin 2017

Article susceptible de s'enrichir

  • Bien : Lucky (John Carroll Lynch), Un homme intègre (Mohammad Rasoulof), Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (Rian Johnson), Western (Valeska Grisebach), Coco (Lee Unkrich, Adrian Molina)
  • Pas mal : L'Usine de rien (Pedro Pinho), The Florida project (Sean Baker), A ghost story (David Lowery)
  • Bof : Soleil battant (Clara et Laura Laperrousaz), Le Redoutable (Michel Hazanavicius)

LUCKY (John Carroll Lynch, 13 déc) LLL
Harry Dean Stanton aura donc attendu d'être nonagénaire pour se voir offrir un second premier rôle marquant, après Paris, Texas de Wim Wenders. Il y campe un homme encore en pleine forme pour son âge, malgré le tabac. Un ancien cow-boy solitaire que tout le monde respecte : le film lui donne le privilège de l'âge, en quelque sorte, tout en ménageant de la place à de beaux seconds rôles, dont un type (David Lynch !) qui ne se remet pas du départ on ne sait où de sa plus vieille amie, une tortue nommée Président Roosevelt... Dans un décor archétypal (une petite ville au milieu du désert), John Carroll Lynch livre un premier film au ton à la fois sombre et goguenard, dans une mise en scène fonctionnelle mais entièrement au service de ses personnages.

UN HOMME INTEGRE (Mohammad Rasoulof, 6 déc) LLL
Indépendamment de tout jugement cinématographique, il faut défendre ce cinéaste courageux, déjà condamné pour "activités contre la sécurité nationale" et "propagande contre le régime", et qui continue de tourner des films sans concession, tel celui-ci, qui s'en prend à une société gangrénée par la corruption. Reza est l'homme intègre du titre, un modeste éleveur de poissons rouges qui a quitté Téhéran pour s'installer à la campagne avec sa femme, directrice d'un lycée pour jeunes filles, et son fils. Son refus de toute compromission (comme graisser la patte d'un banquier pour alléger ses dettes financières) va l'entraîner dans des difficultés croissantes. La mise en scène peut sembler trop monocorde dans l'ensemble, mais réussit également des effets de montage saisissants (dont une ellipse érotique), et quelques plans qui font curieusement penser... à Tarkovski !

STAR WARS VIII : LES DERNIERS JEDI (Rian Johnson, 13 déc) LLL
Disons le d'emblée : les scènes d'actions ne sont pas les plus convaincantes, car puisque la notion de vraisemblance est ici indéfinissable et inopérante, l'issue des combats est entièrement soumise à l'arbitraire (la force...) du scénario. Mais, par rapport au Réveil de la Force, on progresse : moins de planètes, moins de bébêtes, l'heure est davantage à l'approfondissement des nouveaux personnages de la saga (Rey, Kylo Ren, Finn...), même si Leia et Luke Skywalker gardent une aura qui permet le passage discret de témoin. Dans cet épisode, les conflits sont aussi intérieurs, et la Résistance est à la peine, mais pas désespérée. Et la mythologie se transmet de génération en génération, en témoigne une malicieuse scène finale avec de mystérieux gamins...

WESTERN (Valeska Grisebach, 22 nov) LLL
Un groupe d'ouvriers allemands arrive en Bulgarie pour travailler à un difficile chantier de centrale hydroélectrique. Au départ, ils s'installent avec une certaine arrogance (ils plantent un drapeau allemand sur le toit de leur campement, l'un d'entre eux importune une baigneuse autochtone). Très vite, un personnage se détache, Meinhard, qui, lui, tente de nouer contact avec les habitants du village voisin, et d'apprendre leur langue, alors que la région est soumise à des restrictions d'eau. Le film réussit à être à la fois réaliste dans les situations concrètes et très stylisé dans la forme, empruntant comme l'indique le titre certains motifs au western (pas les bourrins mais plutôt le politiquement subtil L'Homme de la plaine d'Anthony Mann). La cinéaste allemande donne vie à des personnages jamais univoques, tout en livrant une allégorie sur la désunion européenne contemporaine, qui crée une tension entre les peuples à cause du dogme de l'ordolibéralisme et de la structure actuelle de la monnaie unique, sur lesquels les gouvernements de son pays sont inflexibles.

COCO (Lee Unkrich, Adrian Molina, 29 nov) LLL
Dans la famille de Miguel, la musique est interdite depuis que son arrière-arrière-grand-père a quitté le domicile conjugal pour tenter une carrière musicale. Miguel semble pourtant avoir le virus : en cachette, et avec une guitare récupérée on ne sait où (il faut passer outre quelques incohérences de scénario), il tente de reproduire en autodidacte les succès de Ernesto de la Cruz, un ancien latin lover issu du même village que lui. Son basculement accidentel dans le monde des morts (tout en restant vivant) va peut-être changer la donne. Alors oui le film frôle parfois le sentimentalisme ou la naïveté, mais une appréciation trop tiède ne rendrait pas justice à ce nouveau Pixar qui a pour lui des thèmes pas si évidents (la mémoire familiale, confronter l'enfance et la mort) et une direction artistique de grande qualité (notamment luxuriance des décors de l'autre monde).

L'USINE DE RIEN (Pedro Pinho, 13 déc) LL
Une nuit, un groupe de travailleurs se rend compte que leur usine est sur le point d'être délocalisée en douce : des camions viennent chercher les machines-outils. Ils réussissent à interrompre l'opération. Le jour venu, ils essaient d'organiser la résistance, en commençant par l'occupation de l'usine... Il s'agit d'une fiction, mais qui singe une captation documentaire (caméra portée, personnages principaux interprétés par de véritables ouvriers, intervention du théoricien anticapitaliste Anselm Jappe dans son propre rôle). Sur la forme, la recherche d'un format libre, avant-gardiste, peut faire penser à Miguel Gomes (Les Mille et une nuits), sans la même réussite. Sur le fond, l'hypothèse d'une solution coopérative, et le clin d'oeil à la comédie musicale rappellent Entre nos mains, l'excellent documentaire de Mariana Otero, qui avait le mérite d'être plus concis (presque deux fois moins long), plus précis et de ne pas faire le malin.

THE FLORIDA PROJECT (Sean Baker, 20 déc) LL
Mooney est une fillette de 6 ans. Son terrain de jeu ? Le Magic Castle, un motel situé non loi du Disneyword d'Orlando, pas vraiment destiné aux touristes, mais plutôt à une population en situation précaire. Mooney fait les 400 coups, tandis que sa mère, Halley, vit d'expédients et de petites combines pour arriver à payer le loyer. L'effronterie de la petite fille, avec ou sans ses camarades de jeux, n'a d'égale que l'immaturité et la défaillance maternelles. Dès lors, cette saison estivale est une parenthèse enchantée entre le sordide des situations et les couleurs pimpantes des abords du parc d'attraction. Le film tente de jouer sur ces contrastes, mais charge un peu trop le personnage d'Halley, caricaturale, comme si cette précarité n'était pas aussi celle d'une violence économique exacerbée.

A GHOST STORY (David Lowery, 20 déc) LL
Un couple de trentenaires se disputent gentiment pour savoir s'ils veulent rester dans leur maison (il y est attaché, elle non). Peu après il meurt dans un accident de voiture. Il devient un fantôme affublé d'un grand drap (avec des trous aux yeux). Invisible aux autres, il veille sur sa jeune veuve. Contrairement au cinéma classique (le mineur Always de Spielberg, l'indépassable Aventure de Mme Muir de Mankiewicz), il ne peut pas communiquer et interagir avec elle. Le film devient donc une espèce de conte philosophique sur les traces que l'on laisse sur Terre, en faisant de grands sauts dans le futur ou le passé, avec une grande économie de moyens. Le souci, c'est que tout ça reste extrêmement théorique (filmer en plan fixe et en temps réel Rooney Mara manger tout un plat en sanglotant pour illustrer son deuil, merci on avait compris), comme si le mort avait saisi le vif...

SOLEIL BATTANT (Clara et Laura Laperrousaz, 13 déc) L
Un couple et deux adorables jumelles de six ans passent leurs vacances d'été dans une demeure familiale au Portugal, ravivant la mémoire de leur première fille disparue. Comment cet événement résonne chez l'un ou l'autre des parents, comment en parler aux fillettes qui sont nées bien après l'accident ? Le premier long métrage de Clara et Laura Laperrousaz est courageux de par son sujet, et on s'attache assez vite à cette famille. Malheureusement, les maladresses et les lourdeurs de la mise en scène (et du scénario) rendent le film parfois embarrassant, et ce de plus en plus souvent au fur et à mesure que le film avance. Dommage.

LE REDOUTABLE (Michel Hazanavicius, 13 sep) L
On a bien sûr le droit d'égratigner le mythe Godard (Visages villages l'a d'ailleurs fait à sa manière), dont je ne suis pas du tout inconditionnel. Mais ici le film, politiquement douteux (filmer Mai 68 comme un décor de sitcom bourgeoise, faire passer la connaissance de L'Homme à la caméra de Dziga Vertov pour du snobisme), est surtout épouvantable dans sa forme. Tout sonne faux (alors qu'il s'agit d'une adaptation d'un roman autobiographique d'Anne Wiazemsky), la seule idée de cinéma qui fonctionne vraiment étant une scène de petit-déjeuner où les dialogues sont sous-titrés par les pensées réelles des personnages. Michel Hazanavicius est plutôt doué pour les pastiches (The Artist, les OSS 117), mais demeure un cinéaste médiocre dès qu'il s'en écarte.
Version imprimable | Films de 2017 | Le Dimanche 31/12/2017 | 0 commentaires
Permalien

Des films de l'automne

  • Bien : Carré 35 (Eric Caravaca), La Villa (Robert Guédiguian), Au revoir là-haut (Albert Dupontel), Detroit (Kathryn Bigelow), Un beau soleil intérieur (Claire Denis), Corps et âme (Ildiko Enyedi), 12 jours (Raymond Depardon), Makala (Emmanuel Gras), La Belle et la meute (Kaouther Ben Hania), Happy birthdead (Christopher Landon), Demain et tous les autres jours (Noémie Lvovsky)
  • Pas mal : Le Sens de la fête (Eric Toledano, Olivier Nakache), Heartstone (Gudmundur Arnar Gudmundsson), Battle of the sexes (Jonathan Dayton, Valérie Faris), Le Musée des merveilles (Todd Haynes), La Lune de Jupiter (Kornel Mundruczo), Jeune femme (Léonor Serraille)
  • Bof : The Square (Ruben Östlund)

CARRE 35 (Eric Caravaca, 1er nov) LLL
Le Carré 35 du titre désigne l'emplacement de la tombe de la soeur aînée d'Eric Caravaca, morte à l'âge de trois ans, qu'il n'a jamais connue, et dont les parents n'avaient gardé aucune photographie... Le documentaire d'Eric Caravaca est donc une enquête sur sa propre famille, mais il sait nous la raconter comme s'il s'agissait de notre propre famille ou d'une fiction à suspense. L'exercice est assez analogue à celui qu'avait réussi Mariana Otero (Histoire d'un secret, 2003), dans la mesure où l'intime rejoint l'universel et où l'histoire familiale croise la grande Histoire, collective, politique. Une enquête très touchante, bien menée, qui sait ménager des respirations, et où pudeur et frontalité se rejoignent harmonieusement...

LA VILLA (Robert Guédiguian, 29 nov) LLL
Prévenons d'emblée les amateurs de scénario bien rebondi : il n'y a (presque) pas de véritable intrigue dans La Villa, et pourtant c'est un film d'une très grande richesse. Autre paradoxe, il y a unicité de lieu : un petit port construit dans une calanque, un territoire délimité par la mer d'un côté et un viaduc ferroviaire de l'autre, mais ce n'est nullement un cocon incitant au repli sur soi, mais plutôt un décor (formidable) où peut s'inviter toute la douleur du monde. Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin campent une fratrie distendue revenue auprès de leur père devenu aphasique et paralysé après un accident cardiaque. L'air de rien, le film aborde beaucoup de questions contemporaines ou intimes. Solaire et sombre, il raconte le combat (forcément) perdu contre la fuite du temps, mais aussi l'importance de trouver la force de continuer à défendre sa dignité et celle de tous les opprimé-e-s du système capitaliste mondialisé, qu'ils viennent d'ici ou d'ailleurs. On arrête ou on continue, se demandait-on dans Mon père est ingénieur. Robert Guédiguian a choisi de continuer, magnifiquement.

AU REVOIR LA-HAUT (Albert Dupontel, 25 oct) LLL
1918. Dans un ultime assaut, alors que l'armistice est déjà acquis, deux poilus se sauvent mutuellement la vie, mais l'un d'entre eux revient défiguré du conflit (Nahuel Perez Biscayart, la révélation de 120 battements par minute). Ce début donne le ton d'une grande fresque populaire et intime, dans laquelle Albert Dupontel cinéaste peut exprimer sa révolte contre l'absurde patriotisme d'alors et l'ordre social établi (pas sûr que son propos soit seulement historique...). Pierre Lemaître co-signe l'adaptation de son roman éponyme qui lui a valu le prix Goncourt en 2013. Mais assez vite, le style du film fait penser à une bande dessinée haut de gamme (Tardi n'est pas loin), où les moindres personnages secondaires (surtout masculins) sont des trognes hautes en couleurs. Du cinéma très incarné (et à la Carné), mais avec aussi plein d'inventions : c'est de loin le film le plus abouti de Dupontel en terme de mise en scène.

DETROIT (Kathryn Bigelow, 11 oct) LLL
Après un préambule en animation rappelant le passé raciste des Etats-Unis, le film est une minutieuse reconstitution des émeutes raciales de 1967 à Detroit. Comme une métonymie, le film se resserre peu à peu sur une partie qui symbolise le tout (un peu comme l'hallucinante partie de roulette russe figurait la guerre du Vietnam dans Voyage au bout de l'enfer), à savoir la tragédie de l'Algiers Motel, où plusieurs afro-américains (dont un groupe de musiciens, The Dramatics) furent pris en otage par des policiers blancs et racistes recherchant un sniper. Certains ne passeront pas la nuit... Le film-dossier est terriblement efficace, les scènes de huis-clos sont d'une grande tension, mais sans une once de complaisance, et en évitant le manichéisme (le film dénonce un système d'oppression raciale, mais avec des nuances au niveau des individus).

UN BEAU SOLEIL INTERIEUR (Claire Denis, 27 sep) LLL
C'est l'histoire d'une femme divorcée d'une cinquantaine d'années qui a des expériences pas très heureuses avec les hommes. Le premier que l'on voit à l'écran, interprété par Xavier Beauvois, se révèle assez odieux, voire un "porc" (selon le terme utilisé actuellement dans la libération de la parole autour des agressions sexuelles). On a d'abord l'impression d'un catalogue pas passionnant des petites (ou grandes) lâchetés masculines, où les dialogues, cosignés par Christine Angot, semblent sonner creux. Puis, au bout d'un moment, on se rend compte que le film contient sa propre critique, qu'il est plus profond qu'on le pensait au départ. Formellement, il est exécuté avec une impressionnante précision, que ce soit l'interprétation de Juliette Binoche, la photographie de la fidèle Agnès Godard, ou l'utilisation extrêmement fine de la musique (Stuart Staples), sans que ça vire au maniérisme. Quant à la dernière scène, irrésistible, c'est une des fins les plus réussies de l'année. Un film qu'on peut aimer d'autant plus qu'on lui a résisté un moment...

CORPS ET ÂME (Ildiko Enyedi, 25 oct) LLL
Endre est directeur d'un abattoir, Maria en est la nouvelle contrôleuse qualité. Lui a perdu l'usage de son bras gauche, elle est psychorigide et a du mal à entrer en contact avec les autres. Mais chaque nuit, inexplicablement et sans s'en rendre compte immédiatement, ils se retrouvent en rêve, sous la forme d'un cerf et d'une biche, qui cherchent de la nourriture sous le sol enneigé ou s'abreuvent au bord d'un petit lac. Les images sont somptueuses et contrastent avec leur vie quotidienne, et les animaux entassés avant d'être abattus... Le jury du festival de Berlin a eu une bonne idée de décerner son Ours d'or à ce film si original. Formellement, la mise en scène de Ildiko Enyedi, cinéaste hongroise trop rare, est d'une précision impressionnante, mais jamais en surplomb de ses personnages, ce qui permet le déploiement d'une belle réflexion sur les rapports humains (mais sans anthropocentrisme), l'incomplétude de chacun, et leur apprivoisement mutuel progressif...

12 JOURS (Raymond Depardon, 29 nov) LLL
Douze jours, c'est depuis une loi de septembre 2013 le délai maximal au terme duquel les patients internés sans leur consentement sont présentés devant un juge des libertés et de la détention qui doit statuer sur la prolongation ou l'arrêt de leur hospitalisation. Ce sont ces audiences que Raymond Depardon a été autorisé à filmer, dans un dispositif de champ-contrechamps qui rappelle ses documentaires sur le monde judiciaire (Délits flagrants, 10è chambre, instants d'audience), et qui ici permet de mettre la parole des uns et des autres sur un pied d'égalité. En réalité, le juge ne peut se baser que sur les rapports d'expertise des psychiatres. Peut-on juger à partir de quand un individu présente un danger pour autrui ou lui-même ? Les témoignages sont d'autant plus poignants que la société en général et le monde du travail en particulier sont de plus en plus impitoyables en matière de rythmes, d'efficacité ou de rapports humains (il n'est pas anodin que l'une des patientes a fait carrière chez Orange).

MAKALA (Emmanuel Gras, 6 déc) LLL
En République du Congo, Kabwita, un jeune villageois pauvre, veut améliorer le quotidien de sa famille. On le voit abattre un arbre de la brousse environnante, construire un four naturel pour en faire du "makala" (charbon de bois en langue swahili). Puis vint le trajet homérique dans lequel il pousse le vélo-brouette sur lequel il a attelé sa cargaison, pour atteindre la ville, avant de faire face en bout de course à la dure loi de l'offre et de la demande... Un tel sujet aurait pu donner lieu à un documentaire édifiant. Or Emmanuel Gras, sans aucune voix off ou incrustation écrite à l'écran, par la seule force de sa mise en scène, sait transfigurer ce récit en une épopée presque mythologique, accompagnant son héros dans des cadrages choisis, une lumière naturelle utilisée de façon optimale et saisissante.

LA BELLE ET LA MEUTE (Kaouther Ben Hania, 18 oct) LLL
Au début c'est l'insouciance. Dans les toilettes d'un club où se déroule une soirée universitaire qu'elle organise, Mariam se remaquille et essaie une robe moulante et décolletée prêtée par une copine. Ellipse. Mariam court dans la nuit, elle vient d'être violée par deux policiers. Avec l'aide de Youssef, un garçon rencontré pendant la fête, elle va entamer une longue odyssée pour porter plainte et faire valoir ses droits. Le film est entièrement tourné en plans-séquences à l'aide d'une steadycam (images très stables). Au début, ce choix technique déconcerte (impression de déréalisation), mais au fur et à mesure que le film avance, il s'avère de plus en plus judicieux. Kaouther Ben Hania a réalisé une charge contre l'impunité des violences policières et la culture du viol (fléaux que l'on connaît aussi de ce côté de la Méditerrannée), mais sans tomber dans le manichéisme (par exemple tous les hommes ne sont pas logés à la même enseigne). D'une certaine manière, la cinéaste a aussi filmé la naissance d'une prise de conscience politique.

HAPPY BIRTHDEAD (Christopher Landon, 15 nov) LLL
Le lendemain d'une soirée trop arrosée, une étudiante se réveille. La journée s'annonce compliquée, c'est son anniversaire, mais ce n'est rien à côté de ce qui l'attend. Le soir, elle se fait assassiner par un tueur masqué, mais au lieu de mourir, est condamnée à revivre perpétuellement cette journée, coincée dans une boucle temporelle. Elle va profiter de ces réitérations pour tenter de démasquer la personne coupable, éviter le meurtre et sortir de cette boucle épuisante... Bien sûr, on peut trouver le projet futile (en gros, une parodie de Scream, mixée au principe scénaristique de la comédie culte Un jour sans fin, explicitement citée par un des personnages), mais le résultat est suffisamment réjouissant pour être signalé.

DEMAIN ET TOUS LES AUTRES JOURS
(Noémie Lvovsky, 27 sep) LLL
Mathilde a 9 ans. Ses parents sont séparés, et elle vit seule avec sa mère, fragile psychologiquement. La gamine fait tout pour aider cette dernière, mais est-ce que ce sera suffisant ? Le sujet choisi par Noémie Lvovsky pour son nouveau film n'est certes pas très original, mais est éminemment personnel (il y avait déjà une mère souffrant d'une maladie mentale dans La Vie ne me fait pas peur, qu'elle a réalisé en 1999). Mais c'est le traitement du sujet qui fait la réussite de celui-ci. Il y a de l'intelligence dans chaque scène, de l'émotion contenue, de la poésie aussi (notamment dans les dialogues de Mathilde avec une chouette douée de parole). La forme est originale, comme souvent chez Noémie Lvovsky (souvenez-vous du choeur dans Les Sentiments). Après le triomphe de Camille redouble, elle revient avec un film plus modeste, plus secret, qui vaut aussi pour l'interprétation de la jeune Luce Rodriguez et de Noémie Lvovsky elle-même, toute en délicatesse.

LE SENS DE LA FÊTE (Eric Toledano, Olivier Nakache, 4 oct) LL
Un mariage en grande pompe, vu du côté des petites mains de la petite entreprise qui s'occupe du déroulement de la soirée. Certes, le film semble se situer politiquement dans un centre-droit optimiste : le petit patron (Jean-Pierre Bacri, dans un rôle taillé pour lui) a les mêmes craintes que le MEDEF devant l'URSSAF et les "charges" sociales, et transmettre à son équipe une incessante capacité d'adaptation semble être son sacerdoce. Pour autant, ce bréviaire libéral discret n'empêche pas ce film choral d'être sympathique. Chaque personnage a des défauts, mais trouve sa place dans le collectif (aucun problème de racisme par exemple). Les deux réalisateurs ont eu le sens du casting (mélanger des interprètes de films d'auteur - Vincent Macaigne et Antoine Chappey - avec des comédiens plus populaires - Gilles Lellouche - et de nouveaux visages - Eye Haidara...) et un sens de l'humour finalement assez communicatif.

HEARTSTONE (Gudmundur Arnar Gudmundsson, 27 déc) LL
Ce sont les grandes vacances pour Thor et Christian, deux jeunes adolescents inséparables qui vivent dans un village isolé de pêcheurs en Islande. L'un d'entre eux va tenter de conquérir le coeur d'une fille, tandis que l'autre ne semble pas éprouver d'attirance particulière. Il s'agit d'un double récit d'apprentissage, mais avec également une dimension sociale. Le film accumule des petits détails, avec parfois quelques facilités dans le scénario. Mais dans l'ensemble il arrive à mêler dans un décor naturel magnifique des choses parfois cruelles avec une grande sensibilité. Les jeunes interprètes, filles et garçons, sont assez convaincants, ce sont même eux qui tiennent le film.

BATTLE OF THE SEXES (Jonathan Dayton, Valérie Faris, 22 nov) LL
Le titre renvoie au match de tennis qui opposa en 1973 Billie Jean King, alors numéro 2 mondiale, âgée de 29 ans et qui vient de créer la WTA et réclame l'égalité des primes entre femmes et hommes dans le tennis professionnel, et Bobby Riggs, ancien numéro un mondial, alors âgé de 55 ans, et qui multiplie les provocations machistes. Par ailleurs Billie Jean, mariée à un avocat qui soutient sa carrière, entretient pour la première fois de sa vie une liaison homosexuelle. On l'aura compris, c'est une comédie féministe bien intentionnée, par les auteurs de Little Miss Sunshine, dont l'issue ne fait guère de doute, aussi plaisante, voire charmante (merci Emma Stone et Steve Carell) que dénuée de surprise, avec sa structure scénaristique ultra-classique.

LE MUSEE DES MERVEILLES (Todd Haynes, 15 nov) LL
1977. Après un accident singulier, le jeune Ben, environ 12 ans, perd l'audition. Comme sa mère est décédée peu de temps auparavant, il décide de fuguer pour se rendre à New York à la recherche de son père depuis longtemps disparu. 1927. Rose, une fille sourde de naissance, grande amatrice du cinéma muet qui va bientôt laisser la place au parlant, quitte elle aussi sa petite ville pour partir à la recherche d'une star de Hollywood qui se produit sur un théâtre de Broadway... Pendant une heure et demie, les deux parcours sont montrés dans un montage alterné bien trop systématique pour convaincre pleinement, avec des correspondances bien trop soulignées (un peu comme dans Loin du paradis, un de ses précédents films). La magie finit par opérer dans les vingt dernières minutes dans un décor formidable (le Queen's Museuum). Un film que j'aurais aimé aimer davantage (mention au scénario de Brian Selznick adapté de son propre roman, et à de jolies trouvailles dans la bande son).

LA LUNE DE JUPITER (Kornel Mundruczo, 22 nov) LL
La lune de Jupiter, c'est bien sûr Europe, mais surtout l'Europe-forteresse, qui laisse mourir des milliers d'êtres humains à ses frontières. Les premières scènes, réalistes, montrent des migrants aux portes de la Hongrie, assaillis par la police. Un des flics blesse par balle un jeune réfugié syrien, qui en réchappe miraculeusement en développant un don pour la lévitation. Un médecin tentera de l'aider et surtout d'exploiter financièrement ce don pour éponger ses dettes. La première heure laisse présager un grand film politique. Malheureusement, dans sa deuxième moitié, le récit est pris dans une logique narrative propre qui l'éloigne à grand pas du sort des migrants, et qui n'est plus qu'un prétexte à des scènes d'une grande virtuosité technique (mais esthétiquement discutable).

JEUNE FEMME (Léonor Serraille, 1er nov) LL
Le titre du film est on ne peut plus générique, mais la personne qui fait l'objet du rôle principal est on ne peut plus singulière. Après de nombreuses années passées au Mexique comme compagne et muse d'un photographe à succès, Paula rentre à Paris et se fait bientôt plaquer. Elle va tenter d'aller de l'avant... Laetitia Dosch (La Bataille de Solférino) interprète de façon magistrale une jeune femme revêche qui peut être tour à tour exaspérante et attachante, un peu à l'image du film, inégal, qui manque de point de vue social et hésite entre glorification de la bohème et dénonciation timide de la précarité. Le propos féministe sous-jacent est plus convaincant. Caméra d'or à Cannes (meilleur premier film selon ce jury).

THE SQUARE (Ruben Östlund, 18 oct) L
Le titre du film renvoie à une installation exposée dans un musée d'art contemporain, un carré tracé au sol qui figure un sanctuaire dans lequel règnent confiance et altruisme, et où l'égalité en droits et en dignité est garantie. Le conservateur du musée est très fier d'exposer cette oeuvre. Très fier tout court, jusqu'au jour où il se fait voler son portefeuille et son portable et où il imagine un stratagème pour les récupérer. Le problème n'est pas son intention satirique, mais la lourdeur du trait et la prétention du regard du cinéaste. Dès qu'on perçoit où il veut en venir (misanthropie où l'individualité est égoïsme et où le collectif est effet de foule), le film perd de son intérêt, y compris dans deux scènes supposées fortes mais vainement étirées (une discussion post-coïtum autour d'un préservatif usagé, un happening soi-disant dérangeant d'un artiste imitant un grand singe lors d'une soirée dédiée au mécénat).
Version imprimable | Films de 2017 | Le Vendredi 15/12/2017 | 0 commentaires
Permalien

Des films de la rentrée et quelques rattrapages

  • Bien : Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev), La Vengeresse (Bill Plympton, Jim Lujan), Petit paysan (Hubert Charuel), Dans un recoin de ce monde (Sunao Katabuchi), L'Atelier (Laurent Cantet), Nos années folles (André Téchiné), Téhéran tabou (Ali Soozandeh), Laissez bronzer les cadavres (Hélène Cattet, Bruno Forzani), Les Proies (Sofia Coppola), Une vie violente (Thierry De Peretti)
  • Pas mal : Le Jeune Karl Marx (Raoul Peck), L'Assemblée (Mariana Otero), Blade runner 2049 (Denis Villeneuve), Ôtez-moi d'un doute (Carine Tardieu), Gabriel et la montagne (Fellipe Barbosa), Le Maître est l'enfant (Alexandre Mourot), Barbara (Mathieu Amalric), Valérian et la cité des mille planètes (Luc Besson), Good time (Josh et Benny Safdie), Jeannette (Bruno Dumont)
  • Bof : The Party (Sally Potter)

FAUTE D'AMOUR (Andreï Zviaguintsev, 20 sep) LLL
Boris et Genia sont en plein divorce et se détestent. Ils ont trouvé chaussure à leur pied chacun de leur côté. La victime collatérale c'est Aliocha, leur fils de 12 ans, qu'ils négligent. Un jour, ce dernier fugue... Le synopsis aurait pu tout aussi bien donner une sorte de comédie grinçante, mais Andreï Zviaguintsev lorgne plutôt vers Bergman. Comme dans Scènes de la vie conjugale, la description d'un couple qui a mal tourné et où s'est installée la rancoeur est impressionnante. Mais Andreï Zviaguintsev a son propre style. Même si la recherche de l'enfant fait évoluer le film vers une sorte de thriller un peu plus attendu, la composition des plans est d'une précision glaçante (en témoigne une séquence poignante tournée dans la salle de bains). La mise en scène permet de donner à l'oeuvre un ton moraliste mais pas moralisateur. Prix du jury au festival de Cannes, récompense un peu étroite pour l'une des plus belles réussites du cinéaste.

LA VENGERESSE (Bill Plympton, Jim Lujan, 5 avr) LLL
Face-de-Mort, ancien catcheur devenu sénateur, lance quatre chasseurs de prime sur la piste de la jeune Lana, pour récupérer un objet compromettant qu'elle lui a dérobé. Un gang de motards part également à ses trousses. C'est le début de ce cartoon déjanté (fortement déconseillé aux enfants). C'est une sorte de thriller sous acide, sous influence des frères Coen ou des premiers Tarentino. Le scénario de Jim Lujan est certes bien structuré (ce qui n'est pas forcément le cas de toutes les oeuvres de Bill Plympton), mais n'empêche pas le film d'être imprévisible, agité, mené à tombeau ouvert, débordant de personnages impayables, par exemple l'un des chasseurs de primes, sorte de nabot à lunettes secondé à distance par sa vieille maman, ou encore une secte aussi ridicule que dangereuse. Dans son genre, une satire relevée de l'Amérique profonde (voire de Trump), et un des films les plus frappadingues et réjouissants de l'année.

PETIT PAYSAN (Hubert Charuel, 30 aou) LLL
Pierre est un (plus si) jeune éleveur, qui reprend la ferme de ses parents. Rien ne compte plus pour lui que ses vaches laitières. Lorsqu'il découvre qu'une de ses bêtes est infectée par l'épidémie qui vient de se déclarer, il fait le tout pour le tout pour sauver son exploitation... Hubert Charuel, fils d'agriculteurs, aurait pu prendre la suite de ses parents, ou tourner un documentaire, mais il a choisi la fiction. Certes, la vie quotidienne de Pierre est décrite avec forces détails, et Swann Arlaud l'interprète avec un travail de composition impressionnant, mais le film lorgne moins vers le naturalisme que vers le thriller existentiel. La tension est remarquable, alors même qu'on sait bien plus ou moins dans quelle direction on se dirige. Les femmes n'ont pas forcément beaucoup de scènes, mais existent instantanément dès qu'elles apparaissent à l'écran (mention spéciale à la soeur vétérinaire interprétée par Sara Giraudeau, toute en subtilité).

DANS UN RECOIN DE CE MONDE (Sunao Katabuchi, 6 sep) LLL
Sur le papier, quand on associe film d'animation japonais et horreur de la guerre et de la bombe atomique, vient tout de suite en tête Le Tombeau des lucioles d'Isao Takahata (1988 au Japon, 1996 en France). Et pourtant, on ne pense jamais à cette référence intimidante lorsque l'on découvre Dans un recoin de ce monde. En effet, le style et le traitement sont très différents. Sur le fond, d'une certaine manière, la structure du film aurait plus à voir avec Voyage au bout de l'enfer, car le film prend le temps de développer avant le drame une histoire romanesque (sur une jeune fille, Suzu, passionnée par le dessin, mariée de force et qui doit s'intégrer dans sa belle-famille). On peut penser également au cinéma japonais classique et à Ozu en particulier dans la description de la vie quotidienne et des rapports familiaux. Sur la forme, il faut un peu s'accrocher au début pour le spectateur occidental (abondance de dialogues, rapidité du montage), mais le style épuré des dessins fait merveille.

L'ATELIER (Laurent Cantet, 11 oct) LLL
Pendant l'été 2016, à La Ciotat, une demi-douzaine de jeunes ont choisi pour stage d'insertion sociale un atelier d'écriture, où ils tentent d'écrire un roman policier avec l'aide d'Olivia, une romancière reconnue. L'intrigue du roman doit se situer dans cette ville chargée d'histoire (notamment par les chantiers navals fermés depuis 25 ans). Antoine, l'un des jeunes, traversé par une violence pas toujours contenue, ne l'entend pas ainsi. Intriguée, Oliva va de plus en plus s'intéresser à lui... Le cinéaste n'a pas son pareil pour filmer les rapports complexes entre individus et groupes. Les scènes de travail sont aussi vivaces que celles de Entre les murs (même si elles sont plus posées : les stagiaires sont plus âgés et volontaires, le rapport avec la formatrice n'est donc pas le même). Dans la dernière partie, il y a une ou deux scènes moins crédibles, même si elles sont validées a posteriori par celles qui suivent...

NOS ANNEES FOLLES (André Téchiné, 13 sep) LLL
Après plus de deux ans dans les tranchées de 1914-1918, Paul n'en peut plus, déserte et rejoint son épouse Louise. Pour le cacher, cette dernière a l'idée de le travestir. Ainsi, Paul devient Suzanne. Réticent au départ, Paul prend de plus en plus de plaisir à cette transformation, à laquelle il entend continuer à s'adonner, même après la fin de la guerre... L'histoire est véridique, et Paul prend lui-même part à un spectacle de cabaret qui la raconte, et que Téchiné nous montre en fil rouge. Certaines critiques ont été tièdes, alors que le film ne l'est pas vraiment, confirmant le regain de forme du cinéaste amorcé avec Quand on a 17 ans. Sa mise en scène n'est pas formaliste, plutôt elliptique, et bénéficie à plein du fait que les personnages n'arrêtent pas d'évoluer. Côté interprétation, Pierre Deladonchamps assure, tandis que Céline Sallette, dans un rôle aux antipodes de celui qu'elle tenait dans Corporate, confirme une présence singulière et une personnalité très affirmée...

TEHERAN TABOU
(Ali Soozandeh, 4 oct) LLL
Ali Soozandeh est né en Iran, mais vit en Allemagne depuis plus de 20 ans. Dans ce premier film, choral, il fait entrecroiser le destin de plusieurs personnages (une prostituée également mère célibataire, un jeune homme en quête d'argent pour payer une opération de reconstruction d'hymen, un juge coranique redoutable mais corruptible etc...). Le réalisateur nous montre la vie à Téhéran comme on l'a rarement vue, c'est-à-dire sous l'angle de la sexualité, forcément dissimulée et en contradiction avec les pouvoirs religieux. Formellement, le cinéaste a eu recours au procédé de la rotoscopie, c'est-à-dire une technique d'animation à partir de prises de vues réelles (comme Valse avec Bachir de Ari Folman ou Aloïs Nebel de Tomas Lunak). Ce choix, qui a permis d'éviter que les interprètes soient inquiété-e-s par les mollahs, a aussi été payant pour concilier un fond naturaliste avec une véritable recherche formelle et esthétique.

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES (Hélène Cattet, Bruno Forzani, 18 oct) LLL
Rhino et ses hommes ont fomenté l'attaque d'un fourgon blindé rempli de lingots d'or. Ils préparent leur fuite dans un village abandonné de Corse. Mais l'arrivée inopinée d'une femme qui a kidnappé son propre fils puis de deux policiers vont contrecarrer leurs plans... Adapté d'un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, le film est un certes un polar, mais ultrastylisé. Le fond (entrelacs de règlements de compte autour du magot) compte moins que la forme : une galerie de trognes (dont un personnage féminin étonnant, sorte de prêtresse anar interprétée par Elina Löwensohn), de la violence certes, mais jamais complaisante (elle ne fait pas envie), extrêmement fragmentée, un usage de très gros plans, quelques morceaux d'Ennio Morricone... Le tout est une sorte d'hommage expérimental à un certain cinéma italien des années 1970. Une curiosité pour amateurs-trices d'expérience originale.

LES PROIES (Sofia Coppola, 23 aou) LLL
Dans le Sud américain profond, alors que s'éternise la guerre de Sécession, un soldat nordiste blessé trouve refuge dans un internat de jeunes filles isolé... Le film arrive lesté de plusieurs polémiques : dans le roman de Thomas Cullinan dont il est inspiré, une ou plusieurs des jeunes filles sont noires (mais Sofia Coppola affirme n'avoir pris que des comédiennes blanches pour ne pas multiplier les problématiques traitées), et la première adaptation, signée Don Siegel, serait meilleure (avec un Clint Eastwood plus charismatique que Colin Farrell). Ne connaissant ni le roman ni la première adaptation, je suis allé voir Les Proies comme s'il s'agissait d'un nouveau film original de Sofia Coppola, et il est assez appréciable. La cinéaste place son point de vue du côté des femmes. L'ambiance, le style, ne sont pas sans rappeler Virgin suicides, son excellent premier film, mais les personnages ont davantage de ressources pour se défendre. Une évolution intéressante...

UNE VIE VIOLENTE (Thierry De Peretti, 9 aou) LLL
Stéphane (Jean Michelangeli, très bien), Bastiais exilé à Paris, apprend l'assassinat d'un ami d'enfance et doit revenir en Corse. Le film est ensuite un long flash-back sur son itinéraire, qui le voit passer de la petite bourgeoisie cultivée à la radicalité politique (nationaliste) puis à la clandestinité. Pour son second long métrage, Thierry de Peretti (dont je n'avais pas beaucoup aimé Les Apaches) change de dimension et construit une sorte de fresque, qui n'explicite pas tout. On comprend que des fractions nationalistes plus ou moins d'inspiration marxiste sont confrontées à des organisations gangrénées par la mafia, et que le ministère de l'Intérieur a tendance à laisser faire cette dernière pour que les nationalistes s'éliminent entre eux... Mais c'est avant tout une histoire d'hommes et d'initiation, tournée en plan-séquences, où les échanges verbaux priment sur les scènes d'action, rares mais glaçantes...

LE JEUNE KARL MARX (Raoul Peck, 27 sep) LL
En 1844, Karl Marx, jeune plumitif censuré en Allemagne, s'exile à Paris avec sa femme Jenny. Ils y rencontrent Friedrich Engels, le fils révolté d'un riche industriel du textile. Rapidement, ils vont travailler à la même cause, bousculer les philosophies politiques de l'époque, et travailler à unifier à l'échelle internationale les mouvements ouvriers naissants, jusqu'à rédiger ensemble un texte de référence, le Manifeste du parti communiste, publié en 1848. Raoul Peck utilise la fiction pour dépoussiérer et réhabiliter la figure de Karl Marx, que le grand public associe parfois à la tragédie du stalinisme (ce qu'on peut trouver discutable et anachronique, vaste débat). L'entreprise pédagogique reste néanmoins limitée, par exemple sur les différentes conceptions du matérialisme, alors que dans son film précédent (I am not your Negro) il avait su donner une forme cinématographique aux écrits de James Baldwin. L'interprétation est ardente et compense une mise en scène assez illustrative.

L'ASSEMBLEE (Mariana Otero, 18 oct) LL
Le 31 mars 2016, Mariana Otero est venue en tant que citoyenne manifester contre la loi travail n°1 et à la première occupation nocturne de la Place de la République. Le lendemain, elle est revenue avec sa caméra. Rapidement, elle s'est plus particulièrement intéressée à la commission chargée de la démocratie et des modalités de tenue des assemblées générales de Nuit debout. Elle retrouve ce désir de construction collective qui ne nie pas les singularités individuelles (méprisées par l'oligarchie), thème qui était déjà au coeur de la réflexion et de l'éthique de la cinéaste de Entre nos mains. Filmé sans préparation au préalable, monté de façon relativement chronologique, le documentaire souffre d'un manque de ligne directrice et parlera d'abord et surtout aux citoyens engagés. Mais en même temps, il permet quand même de réduire à néant les mauvais procès instruits à l'époque par les médias dominants...

BLADE RUNNER 2049 (Denis Villeneuve, 4 oct) LL
Je ne dirai rien de l'intrigue, parce que la progression du film est assez lente, et qu'il ne faut pas laisser deviner les coups de théâtre. L'action est située trente ans après celle du film initial de Ridley Scott, et le personnage principal est un nouveau "Blade runner", interprété par Ryan Gosling. Ce n'est donc pas vraiment une suite (même s'il vaut mieux connaître le premier pour apprécier les réminiscences). Le nouveau scénario n'a ni la force ni la simplicité de celui de Philip K. Dick. Visuellement, le film tente d'intégrer à sa science-fiction les aspects réalité virtuelle/réalité augmentée, en imaginant par exemple une hologramme avenante capable de sentiments... Les décors presque abstraits et certaines scènes savamment étirées peuvent faire penser dans le meilleur des cas au Stalker de Tarkovski, sans en avoir la même puissance. Intéressant, mais pas renversant.

ÔTEZ-MOI D'UN DOUTE (Carine Tardieu, 6 sep) LL
Erwann (François Damiens), un démineur breton, apprend que son père n'est pas son géniteur. Par le biais d'une détective privée, il retrouve ce dernier qui n'est autre que le père de la toubib (Cécile de France) qu'il vient de rencontrer et pour laquelle il est en train de craquer... Résumé comme cela, ça pourrait être une comédie romantique. Or Carine Tardieu réalise plutôt une comédie dramatique qui interroge et fait la part belle aux liens familiaux. Après La tête de maman et Du vent dans mes mollets, elle garde un ton qui n'appartient qu'à elle. L'excellence de l'interprétation (mention à André Wilms en géniteur présumé et à Alice de Lencquesaing en jeune femme enceinte de père inconnue) donne de la chair à un scénario parfois sur-écrit ou à la limite du sentimentalisme. Un film très touchant malgré ses défauts.

GABRIEL ET LA MONTAGNE (Fellipe Barbosa, 30 aou) LL
Dès le début du film, Gabriel, un jeune étudiant issu de la bourgeoisie brésilienne, est retrouvé mort sur le flanc du mont Mulanje, au Malawi. Le film raconte ensuite les deux derniers mois de son tour du monde, passés en Afrique. Il est divisé en chapitres (un par pays traversé). Le fait divers est réel, et à l'exception des personnages de Gabriel et de sa petite amie, tous les autres rôles sont tenus par les vrais protagonistes. Gabriel a le contact facile, mais a en même temps des côtés horripilants : il garde en lui des idées toutes faites (l'Afrique aurait besoin de "développement" grâce aux apports de l'Occident et l'Etat ne devrait avoir qu'un rôle de régulateur dans l'économie, ce que conteste sa copine), il n'écoute personne... De ce fait, l'émotion qui devrait naître de sa disparition qu'on sait imminente est plus limitée que s'il s'était agi d'un étudiant qui se transformait au contact des autres cultures. Mais c'est peut-être le prix de l'honnêteté du film...

LE MAÎTRE EST L'ENFANT (Alexandre Mourot, 27 sep) LL
Le réalisateur est un jeune papa se posant beaucoup de questions en matière d'éducation. Il filme des enfants de 3 à 6 ans dans une école maternelle Montessori de Roubaix. Dans le prolongement de Révolution école 1918-1939 de Joanna Grudzinska, il nous fait mieux comprendre la méthode et les fondements de la célèbre pédagogue, dont certains textes lus en voix off semblent commenter telle ou telle scène qu'on observe à l'écran. Le film insiste sur les capacités de concentration de l'enfant à cet âge, si on compose un espace adapté autour de lui et si l'activité ne lui est pas imposée, sur le fait que l'adulte doit être le plus discret possible, pour que les enfants soient les plus actifs possibles, les plus grands ayant le droit d'aider les plus petits. En revanche, on ne saura rien de cette pédagogie à l'âge supérieur (école primaire) ni pourquoi l'Education nationale se montre si réticente à intégrer ces méthodes dans le cursus public.

BARBARA (Mathieu Amalric, 6 sep) LL
Une actrice s'apprête à jouer Barbara, et tente de s'imprégner du personnage. Son réalisateur aussi, par ses rencontres, par le travail d'archives... Dans le débat entre classicisme et modernité qui anime parfois les cinéphiles, Mathieu Amalric a clairement choisi la seconde, au risque de limiter le potentiel populaire du film. Vent debout contre les formes convenues du biopic, il arpente la voie, souvent empruntée également, de la mise en abyme. Ici, pas d'intrigue clairement établie, mais une sorte de fusion progressive entre Jeanne Balibar, Brigitte (l'actrice qui répète le rôle de Barbara) et bien sûr Barbara elle-même. Film impressionniste pour les uns, superficiel pour d'autres, en réalité interessant mais un peu vain, ne pouvant réaliser avec une réelle modernité, celle, intemporelle, de la chanteuse.

VALERIAN ET LA CITE DES MILLE PLANETES (Luc Besson, 26 juil) LL
Je n'attendais pas grand chose de ce film de Luc Besson. J'avais vu à la télé le précédent, Lucy (2014), un récit fantastique qui brodait sur le fait que les êtres humains n'utilisaient pleinement que 10 à 15 % de leurs capacités cérébrales. Le problème, c'est que Luc Besson n'utilisait que 10 à 15 % des capacités du cinéma (et ce n'était pas un problème de moyens financiers). Ici, cette adaptation d'une célèbre BD des années 1970 tient la route (après un petit temps d'acclimatation). On prend un certain plaisir enfantin à suivre l'histoire. Ce qui frappe, en revanche, c'est l'absence totale de réflexion politique sous-jacente. Cela reste donc assez mineur par rapport aux films de James Cameron ou même à la saga Star Wars (dont je ne suis pas spécialiste). Quant à Laureline, la coéquipière de Valérian, elle est inélégamment effacée du titre...

GOOD TIME (Josh et Benny Safdie, 13 sep) LL
Connie est un petit délinquant du quartier du Queens à New York. Un jour, avec son frère handicapé mental, il braque une banque, mais le hold up tourne court. Il réussit à échapper à la police, mais son frère est arrêté. Connie refuse de l'abandonner à son sort. Le film est une sorte d'odyssée nocturne dans les bas-fonds new-yorkais. Les frères Safdie se mettent avec empathie dans les pas de Connie (interprété par Robert Pattinson, une nouvelle fois méconnaissable après The Lost city of Z). Si on suit cette cavale avec intérêt, le film est moins stylisé que ceux de James Gray (justement), une sobriété à double tranchant car le film risque de se dissiper assez vite dans la mémoire...

JEANNETTE (Bruno Dumont, 6 sep) LL
Deux moments de l'enfance et de l'adolescence de Jeanne d'Arc, racontés par Bruno Dumont dans un film musical, voilà un projet original. Le résultat est mitigé : il y a une vraie inventivité et audace dans les chorégraphies (c'est amusant de voir des personnages du XVè siècle faire des headbang, ces mouvements de tête des métalleux) dues notamment à Philippe Découflé, accompagnant la musique mi-électronique mi-rock d'Igorr. Mais en dehors de certaines séquences musicales, le film laisse perplexe : les interprètes récitent leur texte (inspiré de Charles Péguy), la direction artistique laisse songeuse (pourquoi ne montrer la campagne autour de Domrémy que baignée de soleil ?). Finalement c'est un geste fort en théorie mais le résultat est assez désincarné.

THE PARTY (Sally Potter, 13 sep) L
En Grande-Bretagne, l'ambitieuse Janet vient d'être nommée ministre de la Santé d'opposition (la traduction est imprécise, il pourrait s'agir d'un poste dans le shadow cabinet du parti travailliste). Elle organise un dîner avec son époux et leurs proches. Le huis-clos va virer au jeu de massacre. Pour servir cette situation théâtrale, Sally Potter a fait appel à une distribution impressionnante (Kristin Scott Thomas, Timothy Spall, Patricia Clarkson, Bruno Ganz, Emily Mortimer, Cilian Murphy...). Malheureusement, le résultat est très artificiel, et trop superficiel pour qu'on y croit vraiment, malgré certains dialogues parfois saillants.
Version imprimable | Films de 2017 | Le Vendredi 20/10/2017 | 0 commentaires
Permalien
Plus d'articles :



Archives par mois


Liens cinéphiles


Il n'y a pas que le ciné dans la vie

Des liens citoyens