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Les années 2010...

Quelques listes pour se souvenir de la décennie écoulée.
Petite précision : pour ouvrir un peu l'éventail, chaque film cité ne pouvait l'être à la fois pour l'interprétation ou pour la mise en scène...

20 réalisatrices confirmées qui ont marqué la décennie :
Solveig Anspach : Queen of Montreuil (2013)
Danielle Arbid : Peur de rien (2016)
Kathryn Bigelow : Detroit (2017)
Julie Bertuccelli : Dernières nouvelles du cosmos (2016)
Iciar Bollain : Même la pluie (2011)
Pascale Breton : Suite armoricaine (2016)
Isabelle Czajka : La Vie domestique (2013)
Claire Denis : Un beau soleil intérieur (2017)
Ildiko Enyedi : Corps et âme (2017)
Pascale Ferran : Bird people (2014)
Fiona Gordon (et Dominique Abel) : La Fée (2011), Paris pieds nus (2017)
Jessica Hausner : Amour fou (2015)
Naomi Kawase : Still the water (2014)
Noémie Lvovsky : Camille redouble (2012)
Maïwenn : Polisse (2011)
Patricia Mazuy : Sport de filles (2012), Paul Sanchez est revenu ! (2018)
Stéphane Mercurio : Mourir ? Plutôt crever ! (2010), A l'ombre de la République (2012)
Mariana Otero : Entre nos mains (2010), A ciel ouvert (2014)
Coline Serreau : Solutions locales pour un désordre global (2010)
Agnès Varda : Visages villages (2017)

20 réalisateurs confirmés qui ont marqué la décennie :
Eric Caravaca : Carré 35 (2017)
Leos Carax : Holy motors (2012)
Alain Cavalier : Le Paradis (2014), Être vivant et le savoir (2019)
Nuri Bilge Ceylan : Il était une fois en Anatolie (2011), Winter sleep (2014), Le Poirier sauvage (2018)
Lee Chang-dong : Poetry (2010), Burning (2018)
Arnaud Desplechin : Les Fantômes d'Ismaël (2017)
Robert Guédiguian : Les Neiges du Kilimandjaro (2011), La Villa (2017)
Patricio Guzman : Nostalgie de la lumière (2010), La Cordillère des songes (2019)
Alejandro Jodorowsky : La Danza de la realidad (2013)
Hirokazu Kore-eda : Une affaire de famille (2018)
Ken Loach : Moi, Daniel Blake (2016), Sorry we missed you (2019)
Jafar Panahi : Trois visages (2018)
Nicolas Philibert : La Maison de la radio (2013)
Raoul Ruiz : Mystères de Lisbonne (2010)
Hong Sang-soo : The Day he arrives (2012), Seule sur la plage la nuit (2018)
Lars Von Trier : Melancholia (2011)
Apichatpong Weerasethakul : Cemetery of splendour (2015)
Frederick Wiseman : At Berkeley (2014), National Gallery (2014)
Jia ZhangKe : A touch of sin (2013), Les Eternels (2019)
Andreï Zviaguintsev : Faute d'amour (2017)

15 réalisatrices qui ont débuté ou percé pendant la décennie :
Waad Al-Khateab : Pour Sama (2019)
Haïfaa Al Mansour : Wadjda (2013)
Lucie Borleteau : Fidelio, l'odyssée d'Alice (2014)
Julia Ducournau : Grave (2017)
Deniz Gamze Ergüven : Mustang (2015)
Greta Gerwig : Lady Bird (2018)
Debra Granik : Leave no trace (2018)
Milagros Mumenthaler : Trois soeurs (2012)
Anna Muylaert : Une seconde mère (2015)
Géraldine Nakache : Tout ce qui brille (2010)
Shirin Neshat : Women without men (2011)
Céline Sciamma : Tomboy (2011)
Carla Simon : Eté 93 (2017)
Alice Winocour : Proxima (2019)
Rebecca Zlotowski : Grand central (2013), Planetarium (2016)

15 réalisateurs qui ont débuté ou percé pendant la décennie :
Kantemir Balagov : Une grande fille (2019)
J.C. Chandor : Margin call (2012)
Quentin Dupieux : Rubber (2010)
Miguel Gomes : Tabou (2012), Les Mille et une nuits (2015)
Ryusuke Hamaguchi : Senses (2018)
Martti Helde : Crosswind (2015)
Mikhaël Hers : Memory lane (2010)
Mariano Llinas : La Flor (2019)
Bertrand Mandico : Les Garçons sauvages (2018)
Kleber Mendonça Filho : Aquarius (2016)
Jeff Nichols : Take shelter (2012), Loving (2017)
Boots Riley : Sorry to bother you (2019)
Kirill Serebrennikov : Leto (2018)
Denis Villeneuve : Incendies (2011), Premier contact (2016)
Adilkhan Yerzhanov : La Tendre indifférence du monde (2018)

15 actrices confirmées qui ont marqué la décennie :
Juliette Binoche : Sils Maria (Olivier Assayas, 2014)
Cate Blanchett : Blue Jasmine (Woody Allen, 2013), Carol (Todd Haynes, 2016)
Judith Chemla : Ce sentiment de l'été (Mikhaël Hers, 2016)
Marion Cotillard : De rouille et d'os (Jacques Audiard, 2012), Deux jours, une nuit (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2014), Mal de pierres (Nicole Garcia, 2016)
Cécile De France : Le Gamin au vélo (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2011), La Belle saison (Catherine Corsini, 2015), Mademoiselle De Joncquières (Emmanuel Mouret, 2018)
Emilie Dequenne : A perdre la raison (Joachim Lafosse, 2012)
Virginie Efira : Victoria (Justine Triet, 2016), Un amour impossible (Catherine Corsini, 2018)
Adèle Haenel : L'Apollonide (Bertrand Bonello, 2011), La Fille inconnue (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2016), En liberté ! (Pierre Salvadori, 2018), Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019)
Nina Hoss : Phoenix (Christian Petzold, 2015)
Joanna Kulig : Cold war (Pawel Pawlikowski, 2018)
Rooney Mara : Carol (Todd Haynes, 2016)
Emmanuelle Riva : Amour (Michael Haneke, 2012)
Léa Seydoux : La Vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013)
Mélanie Thierry : La Douleur (Emmanuel Finkiel, 2018)
Jasmine Trinca : Le Rêve italien (Michele Placido, 2010), L'Apollonide (Bertrand Bonello, 2011), Miele (Valeria Golino, 2013), Fortunata (Sergio Castellitto, 2018)

15 acteurs confirmés qui ont marqué la décennie :
Antonio Banderas : Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (Woody Allen, 2010), La Piel que habito (Pedro Almodovar, 2011), Douleur et gloire (Pedro Almodovar, 2019)
Ricardo Darin : Dans ses yeux (Juan José Campanella, 2010)
Daniel Day-Lewis : Phantom thread (Paul Thomas Anderson, 2018)
Jean Dujardin : The Artist (Michel Hazanavicius, 2011)
Eric Elmosnino : Gainsbourg (vie héroïque) (Joann Sfar, 2010)
Pierfrancesco Favino : Le Traître (Marco Bellocchio, 2019)
Louis Garrel : La Jalousie (Philippe Garrel, 2013)
Olivier Gourmet : Ceux qui travaillent (Antoine Russbach, 2019)
Gilles Lellouche : L'Enquête (Vincent Garenq, 2015), Pupille (Jeanne Herry, 2018)
Vincent Lindon : Augustine (Alice Winocour, 2012), La Loi du marché (Stéphane Brizé, 2015), L'Apparition (Xavier Giannoli, 2018), En guerre (Stéphane Brizé, 2018)
Michel Piccoli : Habemus papam (Nanni Moretti, 2011)
Bruno Podalydès : Comme un avion (Bruno Podalydès, 2015)
Melvil Poupaud : Grâce à Dieu (François Ozon, 2019)
Jean-Louis Trintignant : Amour (Michael Haneke, 2012)
André Wilms : Le Havre (Aki Kaurismaki, 2011)

15 actrices qui ont débuté ou percé pendant la décennie :
Paula Beer : Frantz (François Ozon, 2016)
Lola Creton : Un amour de jeunesse (Mia Hansen-Love, 2011)
Adèle Exarchopoulos : La Vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013)
Zita Hanrot : Fatima (Philippe Faucon, 2015), L'Ordre des médecins (David Roux, 2019)
Izïa Higelin : La Belle saison (Catherine Corsini, 2015)
Vicky Krieps : Phantom thread (Paul Thomas Anderson, 2018)
Brie Larson : States of Grace (Destin Daniel Cretton, 2014)
Corinne Masiero : Louise Wimmer (Cyril Mennegun, 2012), Les Invisibles (Louis-Julien Petit, 2019)
Noémie Merlant : Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019)
Daphné Patakia : Djam (Tony Gatlif, 2017)
Vimala Pons : La Fille du 14 Juillet (Antonin Peretjatko, 2013), Comme un avion (Bruno Podalydès, 2015), La Loi de la jungle (Antonin Peretjatko, 2016)
Céline Sallette : L'Apollonide (Bertrand Bonello, 2011), Corporate (Nicolas Silhol, 2017)
Soko : Augustine (Alice Winocour, 2012)
Damla Sönmez : Sibel (Cagla Zenciri, Guillaume Giovanetti, 2019)
Kristen Stewart : Sils Maria (Olivier Assayas, 2014), Café Society (Woody Allen, 2016)

15 acteurs qui ont débuté ou percé pendant la décennie :
Swann Arlaud : Petit paysan (Hubert Charuel, 2017)
Timothée Chalamet : Un jour de pluie à New York (Woody Allen, 2019)
Anders Danielsen Lie : Ce sentiment de l'été (Mikhaël Hers, 2016)
Darius : Réussir sa vie (Benoît Forgeard, 2012)
Quentin Dolmaire : Trois souvenirs de ma jeunesse (Arnaud Desplechin, 2015)
Jesse Eisenberg : Café Society (Woody Allen, 2016)
Corentin Fila : Quand on a 17 ans (André Téchiné, 2016), Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac, 2018)
Guillaume Gouix : Jimmy Rivière (Teddy Lussi-Modeste, 2011)
Vincent Lacoste : Amanda (Mikhaël Hers, 2018)
Vincent Macaigne : Un monde sans femmes (Guillaume Brac, 2012), La Fille du 14 Juillet (Antonin Peretjatko, 2013), Tonnerre (Guillaume Brac, 2014), La Loi de la jungle (Antonin Peretjatko, 2016)
Andranic Manet : Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac, 2018)
Kacey Mottet Klein : Quand on a 17 ans (André Téchiné, 2016)
Nahuel Perez Biscayart : 120 battements par minute (Robin Campillo, 2017), Au revoir là-haut (Albert Dupontel, 2017)
Victor Polster : Girl (Lukas Dhont, 2018)
Mathias Schoenaerts : Bullhead (Michaël R. Roskam, 2012), De rouille et d'os (Jacques Audiard, 2012)
Version imprimable | Ephémères | Le Mardi 18/02/2020 | 0 commentaires
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Mon aide-mémoire sur les films du festival Télérama 2020

PARASITE (Bong Joon-Ho)
Ki-woo, jeune adulte au sein d'une famille pauvre (ses deux parents sont au chômage), tient peut-être la chance de sa vie lorsqu'un copain le recommande pour donner des cours particuliers d'anglais à la fille de la richissime famille Park. L'expérience étant concluante, il ne compte pas s'arrêter là... On sait depuis The Host (2006) que Bong Joon-ho n'est jamais aussi bon que lorsqu'il mélange les genres. C'est indubitablement le cas ici, et c'est sans doute ce qui a été récompensé à Cannes (Palme d'or). Le film tient surtout de la farce sur le fossé entre classes sociales opposées. Il fait une utilisation optimale des décors, et de l'interprétation de Song Kang-ho (qui joue le père de Ki-woo). Pour le reste, il s'appuie surtout sur des coups de force scénaristiques, que la mise en scène, aussi inventive soit-elle, ne fait qu'appuyer. C'est un exercice de style brillant, à défaut d'avoir l'amplitude et la subtilité des chefs d'oeuvre.

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU
(Céline Sciamma)
Au XVIIIè siècle, Marianne, une jeune femme peintre (fille de...) est chargée de faire le portrait à son insu d'Héloïse, une jeune bourgeoise sortie du couvent pour être mariée de force au fiancé de sa soeur prématurément décédée. Peint selon les règles en vigueur à l'époque, le résultat est peu probant. Mais les deux jeunes femmes vont se rapprocher... La photographie est magnifique, mais le film n'est pas académique pour autant : certaines scènes très fortes sont représentées de façon inattendue. Le film ne peut absolument pas se réduire au scénario, primé à Cannes et par ailleurs effectivement intéressant (sur ces femmes peintres qui ont disparu de l'histoire de l'art). C'est peu de dire que Noémie Merlant (décidément une révélation de l'année après Les Drapeaux de papier et Curiosa) et Adèle Haenel excellent, leur duo s'ouvrant parfois à Luana Bajrami (la servante) et Valeria Golino (la mère d'Héloïse), comme si la sororité pouvait dépasser un temps les clivages de classe. Céline Sciamma, très à l'aise pour filmer le contemporain (Naissance des pieuvres, Tomboy), sort en apparence de sa zone de confort (en apparence seulement, puisqu'elle continue de filmer au présent, en quelque sorte) tout en confirmant son immense talent.

DOULEUR ET GLOIRE (Pedro Almodovar)
Salvador est cinéaste vieillissant. Il doit surmonter les douleurs, physiques ou psychiques, qui le tiennent éloigné des plateaux de tournage. Un ciné-débat est organisé à la Cinémathèque pour la restauration d'un de ses premiers films, qu'il n'a pas revus depuis trente ans, après s'être brouillé avec l'acteur principal. Des souvenirs plus anciens, de l'enfance, remontent aussi à la surface... Dit comme ça, le synopsis peut ressembler à celui des Fraises sauvages de Bergman, mais la manière est on ne peut plus almodovarienne. Le cinéaste de Parle avec elle ou de Julieta n'a pas son pareil pour tisser des fils narratifs disparates, mélangeant plusieurs époques et/ou plusieurs statuts (réalité ou création) et passer des uns aux autres en toute fluidité. Evidemment, dans le rôle de Salvador, Antonio Banderas est exceptionnel (prix d'interprétation mérité à Cannes, si ce n'est que ça prive une nouvelle fois le cinéaste de la Palme d'or), mais c'est l'ensemble de la direction artistique qui est à saluer : musique (due au fidèle Alberto Iglesias), photographie (couleurs saturées à la Douglas Sirk pour accompagner les aspirations généreuses des personnages), décors (superbe trouvaille de la maison troglodyte, mais l'appartement contemporain n'est pas banal non plus). Devant tant de beauté, gare à l'évanouissement !

LE TRAÎTRE (Marco Bellocchio)
Cela commence par une fête interne à Cosa nostra, au début des années 1980, où les mafieux de Palerme et ceux de Corleone scellent leur entente pour se partager les fruits du trafic d'héroïne. Tout le reste du film, qui ne verse jamais dans une mythologie à l'américaine, va démentir ces flonflons. On suit en particulier Tommato Buscetta, l'un des premiers "repentis" de Cosa nostra (lui dit qu'il est resté fidèle à son "honneur" mais que c'est l'organisation qui a trahi ses valeurs), et qui va surtout collaborer avec le juge Falcone. Les deux hommes savent que les risques qu'ils prennent sont immenses. Cela aboutira à un maxi-procès qui donne lieu aux scènes les plus extravagantes et les plus fortes du film (où les prévenus sont contenus tant bien que mal dans des cages grillagées tel des fauves). Marco Bellocchio change de style et surprend avec cette fresque chronologique mais d'une grande ampleur. Quant à Pierfrancesco Favino, magistral en Buscetta, il aurait très bien pu obtenir le prix d'interprétation à Cannes, si la Palme d'or avait échu à Douleur et gloire. Dans la vraie vie, Almodovar n'a pas eu la récompense suprême, et Le Traître est malheureusement rentré bredouille...

LES MISERABLES (Ladj Ly)
Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Montfermeil. Il fait connaissance avec ses deux nouveaux coéquipiers, ainsi qu'avec la réalité sociale des quartiers, son économie parallèle faute de mieux. En enquêtant sur le vol d'un lionceau, ils procèdent à des interpellations musclées. L'une tourne mal, et est de plus filmée par un drone... Le premier film de fiction de Ladj Ly s'inspire d'un fait divers survenu en 2008. Si la forme ne renouvelle pas le genre (beaucoup de scènes "nerveuses" caméra à l'épaule), le fond est digne d'intérêt et échappe au sensationnalisme dépolitisé à la Dheepan de Jacques Audiard. Au contraire, à l'exception de la manière peu amène dont il filme des forains caricaturaux, il dénonce les agissements de la BAC, mais en les analysant en premier lieu comme des effets de structure, les personnages étant montrés de manière nuancée. Alors que des géographes médiatiques opposent les pauvres entre eux (banlieues vs campagnes), ce film a au moins le mérite de remettre les pendules à l'heure.

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD (Quentin Tarantino)
Leonardo Di Caprio interprète un acteur qui peine à sortir des rôles de méchant, et Brad Pitt incarne sa doublure pour les cascades. Ils habitent à côté du couple Roman Polanski - Sharon Tate, on est en 1969... Première surprise, de taille : le Hollywood du titre n'est pas celui du cinéma, mais celui des séries. Quoi, Tarantino, l'amoureux de la pellicule argentique, rend hommage à la télévision ? Son film est une longue suite de scènes qui ne fonctionnent pas très bien (même une séquence humoristique avec soi-disant Bruce Lee est poussive). En fait, tout est fait pour servir un final plus indigeste encore que celui de Inglorious basterds. Tarantino utilise son talent et ses très gros moyens pour parodier des revenge movie de série Z ? Quel gâchis...

ALICE ET LE MAIRE (Nicolas Pariser)
Paul Théraneau (Fabrice Luchini), le maire de Lyon, n'a plus d'idées. Pour y remédier, on fait appel à une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann (Anaïs Demoustier). Un dialogue se noue... Pour son deuxième long métrage, Nicolas Pariser livre un film très écrit, dans une certaine tradition (le titre renvoie à L'Arbre, le maire et la médiathèque, film inclassable d'Eric Rohmer), mais tout en étant très contemporain. Il fait une description précise et cruelle du vide vers lequel s'est dirigée la sociale-démocratie, particulièrement dans les grandes villes (Lyon 2500), ainsi que des dangers de la professionnalisation de la vie politique. La dernière réplique est à l'image de l'ironie qui traverse tout le film. L'épilogue, désabusé, prend néanmoins le risque de conforter les résignés dans leur résignation, même si ce n'est pas le but recherché...

MARTIN EDEN (Pietro Marcello)
Martin Eden est un jeune marin qui, à la suite d'une action de bravoure, rencontre une jeune femme bourgeoise, Elena. Celle-ci veut faire son éducation et l'ouvrir à la littérature. Martin finit par se mettre en tête de devenir écrivain. Mais ce qu'il a à écrire n'est pas forcément du goût qu'a appris à aimer la jeune femme... Le film donne vraiment envie de se plonger dans le roman d'apprentissage de Jack London. L'action est transposée en Italie à une époque indéfinie (dans la première moitié du XXè siècle, mais on y entend Joe Dassin...), et cela rend l'adaptation assez vivante, voire contemporaine : vu d'ici et maintenant, l'histoire de cet écrivain transclasse peut également faire penser à Edouard Louis. Et les aspirations à un anticapitalisme plus libertaire que le socialisme doctrinal de l'époque peuvent encore parler au lecteur/spectateur d'aujourd'hui.

POUR SAMA (Waad Al-Kateab, Edward Watts)
Waad Al-Khateab était encore étudiante lorsque la révolution a éclaté en Syrie, en 2011, et qu'elle a commencé à la filmer, d'abord avec un smartphone, puis une petite caméra. Elle documente les manifestations étudiantes, la répression, puis, plus tard, les bombardements orchestrés par les troupes de Bachar Al-Assad et de ses alliés russes. Mais c'est aussi le récit de la vie d'un jeune couple, celui formé par Waad et Hamza, jeune médecin, la naissance de leur enfant... Le documentaire est à la fois film de correspondante de guerre, portrait de ville (Alep), film de famille et journal intime. Certes, il faut avoir le coeur bien accroché devant certaines scènes, mais il faut le voir quand même, car c'est un document exceptionnel, qui remet les choses à leur place. Vu de France, il a surtout été question de la lutte - indispensable - contre Daesh, au risque de considérations géopolitiques manichéennes (telle ironie facile sur la fiabilité d'informations autour d'hôpitaux qui étaient frappés plusieurs fois), auquel le film apporte des réponses substantielles. Paradoxalement, il y a malgré tout beaucoup de vie dans ce documentaire, et c'est bouleversant.

J'AI PERDU MON CORPS (Jérémy Clapin)
Montage alterné de deux histoires. Dans l'une, Naoufel, un jeune livreur de pizza orphelin, tombe amoureux de Gabrielle, dont il n'entend au début que la voix agacée lors d'une livraison ratée. Dans l'autre, sans parole, une main s'échappe d'un laboratoire et se met à la recherche de son propriétaire. On frissonne lorsqu'elle doit traverser la ville. Car, en plus, cette main, on va s'apercevoir qu'elle est dotée d'une âme. Elle se souvient du corps auquel elle était reliée, comme une personne mutilée continue de ressentir des sensations du membre perdu... Et bien sûr, les deux histoires ont partie liée. Guillaume Laurant (coscénariste du Fabuleux destin d'Amélie Poulain) est à l'origine de cet excellent scénario, mais c'est la manière avec laquelle Jérémy Clapin, dont c'est le premier long métrage, s'en empare qui fait le sel de ce film d'animation. L'inventivité est à tous les étages, sans que cela vire à la performance ; au contraire cette richesse nourrit l'intérêt que l'on porte à cette fable très singulière.

LE LAC AUX OIES SAUVAGES (Diao Yinan)
Un soir de pluie, sur le quai d'une petite gare, un homme et une femme font connaissance. Ils ne s'étaient jamais croisés, mais ne se rencontrent pas par hasard. Quelques flash-backs nous apprennent que Zhou Zenong fait partie d'un gang qui vole des motos et qu'il a tué un policier, pensant tirer sur un concurrent, tandis que Liu Aiai est une "baigneuse" (une prostituée) qui connaît la femme de Zhou. Compte tenu de la récompense accordée à qui retrouvera et dénoncera le fugitif, ce dernier est recherché à la fois par la police et par des truands... Diao Yinan s'était déjà fait remarquer il y a 5 ans avec Black coal, un polar dans le milieu minier. Ici, il livre un film d'une ampleur plus grande, de par une intrigue retorse, une direction d'acteurs impeccable (des personnages aux visages impénétrables pour ne pas signaler leurs intentions), et l'une des plus grandes mises en scène du dernier festival de Cannes, au niveau sonore comme visuel, dans la façon dont les scènes s'agencent et se répondent. Un travail qui, sans jamais tomber dans le pur exercice de style, peut faire écho aux films noirs de toujours comme aux films contemporains de Jia Zhang-Ke.

UNE GRANDE FILLE (Kantemir Balagov)
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans un Léningrad en ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie. Démobilisées de l'Armée rouge, elles sont aides-soignantes dans un hôpital militaire. La première est une grande blonde timide, victime de crises de paralysie temporaires. La seconde est une petite rousse volubile, revenue stérile du front. Elles sont liées par une tragédie (il y a une scène terrible dans les 20 premières minutes). L'histoire des deux héroïnes est forte, les personnages secondaires aussi, et la mise en scène encore plus : plans-séquences posés mais tendus, immense travail sur la lumière et les couleurs  (rouges et verts crus), dans un style aux antipodes de Tesnota, son précédent film (que je n'avais pas aimé). Bien sûr ça n'a rien d'un divertissement, mais ce n'est pas une punition non plus, tant la puissance humaine et artistique devrait venir à bout des réticences a priori.

AN ELEPHANT SITTING STILL (Hu Bo)
Pas vu...

EL REINO (Rodrigo Sorogoyen)
Manuel Lopez-Vidal est un homme politique influent dans sa région. Alors qu'il s'apprête à rejoindre la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches et peut-être le parti tout entier. Mais Manuel n'est pas disposé à s'avouer vaincu. Il va tout faire pour sauver sa peau, quitte à éclabousser les autres. C'est le début d'un engrenage infernal... L'originalité de ce thriller politique est de se mettre dans les pas d'un corrompu (joué par l'excellent Antonio De la Torre) qui ne veut pas payer pour tous les autres. Après Que Dios nos perdone il y a deux ans, Rodrogo Sorogoyen livre un nouveau film tout en tension. Il a commencé comme script doctor pour des séries, et effectivement c'est le scénario qui impressionne, montrant la vaste étendue des institutions touchées, alors que la mise en scène est certes efficace mais plus monocorde.

SIBEL (Cagla Zencirci, Guillaume Giovanetti)
Dans une vallée proche de la mer Noire en Turquie, les réseaux de communication moderne ne marchent pas ou peu, et pour communiquer d'une plantation à l'autre, les habitants utilisent une langue sifflée qui se transmet depuis des générations. C'est le seul langage que peut utiliser Sibel, une jeune femme muette de 25 ans et par ailleurs fille du maire. Pour se faire accepter, elle tente de chasser le loup qui rôde paraît-il dans la forêt alentour qu'elle connaît comme sa poche. Mais elle y fera une autre rencontre, musclée, celle d'un déserteur qu'elle va soigner et cacher... Bien sûr le film va tourner autour du courage, politique, de la jeune femme et du combat pour son émancipation à l'intérieur d'une société traditionnelle. Mais ce matériau est transcendé par la forme, qui rend ce conte constamment captivant. Damla Sönmez, qui interprète le rôle principal, est une vedette dans son pays, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on comprend pourquoi...

LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE (Lorenzo Mattotti)
Pas vu...
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Tops 10 de la décennie 2010-2019

Un échantillon subjectif de la décennie...

Melancholia
Photogramme tiré de "Melancholia" de Lars Von Trier avec Kirsten Dunst

Voici une proposition de double top 10 de la décennie. En effet, pour ne pas avoir trop de regrets (même si j'en ai inévitablement), j'ai établi un top 10 international et un top 10 français.
Cela n'en reste pas moins un échantillon de ce que j'ai le plus aimé pendant la décennie, et je n'ai pas ordonné les films (sauf par ordre chronologique de sortie en France).
Enfin, j'ai effectué cette sélection à partir de la variable film (qui peuvent être des prototypes, en dépit des franchises et modes sérielles).
S'il avait fallu sélectionner les meilleurs cinéastes de la décennie, peut-être que le résultat aurait été un peu différent.
Suivra peut-être d'ailleurs un casting idéal de la décennie, paritaire entre femmes et hommes, tant au niveau des cinéastes que des interprètes, entre personnes confirmées en pleine possession de leurs moyens et nouvelles pousses qui ont percé pendant ces années (même si elles ont parfois débuté dans la décennie précédente).
 
 
10 films internationaux pour se souvenir de la décennie 2010-2019 :

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu
(Woody Allen)
Melancholia (Lars Von Trier)
Tabou (Miguel Gomes)
Winter sleep (Nuri Bilge Ceylan)
Carol (Todd Haynes)
Aquarius (Kleber Mendonça Filho)
Moi, Daniel Blake (Ken Loach)
Leto (Kirill Serebrennikov)
Une affaire de famille (Hirokazu Kore-Eda)
Douleur et gloire (Pedro Almodovar)

10 films (majoritairement) français pour se souvenir de la décennie 2010-2019 :

Mystères de Lisbonne (Raoul Ruiz)
Les Neiges du Kilimandjaro (Robert Guédiguian)
Holy motors (Leos Carax)
La Vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche)
Sils Maria (Olivier Assayas)
Peur de rien (Danielle Arbid)
Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin)
Visages villages (Agnès Varda, JR)
Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac)
Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma)


Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (Woody Allen, sortie 6 octobre 2010)

Après avoir vu des dizaines de films de lui, Woody Allen est arrivé à me surprendre encore une fois. Je pense que c'est un des sommets de sa carrière. En apparence, on suit une demi-douzaine de citadins anglo-saxons et plus cultivés que la moyenne. Woody Allen poursuit le thème du destin, présent dans ses derniers films depuis Melinda et Melinda (2005). Les réparties sont à la fois cinglantes et profondes (quel art de la litote !), mais l'ironie se niche dans l'ensemble de la mise en scène. L'utilisation de la voix off, parfois si fonctionnelle dans des films ordinaires, est ici géniale et virtuose, la musique joue également un rôle important. La magie intervient, mais sa fonction n'est pas d'apporter une touche fantastique, mais donne l'occasion d'une scène de spiritisme férocement drôle et grinçante. On peut trouver de multiples interprétations au film (c'est un chef d'oeuvre), voici modestement la mienne. Poussés par l'hyperindividualisme contemporain, les personnages cherchent tous à se réaliser, ils ne sont ni bons ni mauvais, mais en étant inattentifs aux autres, ils prennent des mauvaises décisions. Les seuls personnages qui s'en sortent vivent avec des chimères... Conclusion personnelle : voilà ce qui arrive quand on hypertrophie la dimension individuelle et qu'on atrophie les dimensions collective et politique (alors que toutes ces dimensions devraient être en interaction) !

Melancholia (Lars Von Trier, sortie 10 août 2011)

Première partie : Justine (Kirsten Dunst) se marie et donne une réception dans la somptueuse propriété de sa sœur (Charlotte Gainsbourg). Deuxième partie : la planète Melancholia entre dans le système solaire et risque de frôler la Terre, selon les scientifiques les plus optimistes... Un film de science-fiction qui ne ressemble à aucun autre, et qui commence comme une farce familiale à la Festen, en moins outrée. Lars Von Trier a créé une atmosphère très singulière, et même un univers particulier et tient la note jusqu'au bout. Un film catastrophe et intime à la fois : la première partie destructurée est aussi une satire du capitalisme et de ses valeurs (que le cinéaste avait déjà croqué d'une autre façon dans Le Direktor), la seconde partie peut se voir au premier degré, même si elle évoque très bien la dépression nerveuse, mais aussi nos impasses collectives et préfigure en cela le succès des théories autour de l'effondrement. Des images splendides, des trouvailles superbes (par exemple ce que fait un petit garçon avec un fil de fer) et une Kirsten Dunst insondable (prix d'interprétation mérité à Cannes, en dépit de la conférence de presse désastreuse du cinéaste, digne d'un personnage des Idiots et qui l'a sans doute privé de la Palme d'or !).

Tabou (Miguel Gomes, sortie 5 décembre 2012)

Dans un immeuble de Lisbonne vivent trois femmes : Pilar, retraitée pieuse mais dévouée aux causes humanitaires (Pilar accompagne aussi parfois un homme amoureux d'elle qu'elle n'aime pas), Aurora, sa voisine octogénaire excentrique, et Santa, la femme de ménage noire de celle-ci. Juste avant de mourir, Aurora prononce le nom d'un homme, Ventura, qu'elle a connu au temps de sa jeunesse. Retrouvé, Ventura raconte son histoire avec Aurora dans les années 50-60 au pied du mont Tabou dans une Afrique pas encore décolonisée... C'est l'un des chocs cinématographiques de l'année. Le titre fait référence à Murnau. Mais autant dans le Tabou de Murnau l'histoire d'amour était contrariée en partie par l'avancée de la soi-disant civilisation, autant la passion évoquée dans ce film, entre deux colons, l'est par les derniers soubresauts de la colonisation (pas montrée sous un jour positif). Tout le film est en noir et blanc, mais différemment dans la seconde partie. Celle-ci est muette dans ses dialogues, mais extrêmement lyrique par la musique des sixties, les bruitages, la voix off très belle du narrateur, le mystérieux crocodile, et réhausse rétrospectivement l'intérêt de la première partie. Miguel Gomes réussit une superbe synthèse entre un retour très premier degré à l'innocence du cinéma des origines, et une sophistication distanciée très moderne.

Winter sleep (Nuri Bilge Ceylan, sortie 6 août 2014)

Ayden, comédien à la retraite, tient un petit hôtel de luxe, dans un site remarquable, avec sa jeune épouse Nihal (qu'il semble ne plus aimer) et aussi Neda, sa soeur récemment divorcée. A quelques encablures, le village, troglodyte comme l'hôtel, abrite des pauvres, dont des locataires endettés d'Ayden... Nuri Bilge Ceylan réussit le tour de force de nous intéresser pendant 3h15 à son trio de personnages principaux, alors que l'homme est assez peu sympathique (un peu comme dans Les Climats). Ce n'est certes pas le choc des Scènes de la vie conjugale de Bergman (comparaison peu pertinente), mais les longues confrontations entre Ayden et Nihal ou Neda sont denses, profondes. Surprise stylistique : le cinéaste d'Il était une fois en Anatolie livre peu de plans larges, mais beaucoup de champs/contre-champs qui enferment les personnages dans leur logique propre.

Carol (Todd Haynes, sortie 13 janvier 2016)

Il y a une quinzaine d'années, Todd Haynes avait réalisé Loin du paradis, un mélodrame se situant dans les années 50. La mise en scène était inspirée des films sophistiqués de Douglas Sirk réalisés à l'époque, mais le fétichisme dans l'utilisation assez théorique des couleurs (rouges flamboyants) ne parvenait pas à égaler l'émotion des chefs d'oeuvre du maître (comme Le Mirage de la vie). Dans Carol, la forme est encore incroyablement soignée (mouvements d'appareil, lumière, costumes etc), mais cette fois-ci l'émotion prend. Le cinéaste ne prend pas de haut ses personnages en entomologiste omniscient, il est en empathie avec elles. Du coup il insuffle la vie dans cette histoire d'amour à New-York au début des fifties, entre Carol et Therese, deux femmes de classes sociales différentes et d'âge distincts, amour contrarié par les convenances sociales (les mots n'existaient même pas encore pour décrire ce type de relation). Les interprétations de Cate Blanchett et Rooney Mara sont indissociables l'une de l'autre, et la décision du jury cannois d'en récompenser une seule est assez incompréhensible.

Aquarius (Kleber Mendonça Filho, sortie 28 septembre 2016)

A Recife, Clara, critique musicale à la retraite qui a plutôt bien gagné sa vie, est la dernière propriétaire à rester dans son immeuble, alors que tous les autres ont quitté les lieux et vendu leur appartement à un promoteur qui souhaite transformer l'endroit en un immeuble de grand standing et sécurisé. De la fenêtre on voit la plage, où il est interdit de se baigner trop loin à cause des requins, mais c'est d'autres requins que devra affronter Clara. Cela pourrait être une nouvelle chronique de l'accroissement des inégalités et de la pression foncière des plus riches sur le reste de la population urbaine, or Kleber Mendonça Filho a l'intelligence d'intégrer cet aspect dans un ensemble plus large. De fait, tous les ingrédients du film sont goûteux : le jeu imposant de l'actrice principale Sonia Braga (mais aussi de Barbara Colen qui joue Clara plus jeune dans un prologue superbe ramenant en 1980), la puissance de la mise en scène dans sa maîtrise de l'espace, l'importance des décors et objets de l'appartement pour en faire un lieu de mémoire (celui où les enfants ont grandi) et de sensualité (délicieuse écoute de vinyles judicieusement choisis). Tout n'est peut-être pas parfait dans cette profusion romanesque, mais cette oeuvre de résistance est assurément un des grands films de l'année (voire davantage).

Moi, Daniel Blake (Ken Loach, sortie 26 octobre 2016)

Daniel Blake est un menuisier de 59 ans qui est obligé par son médecin, suite à des problèmes cardiaques, de s'arrêter de travailler. Mais dans le même temps, il est obligé par l'assurance chômage de rechercher un emploi sous peine de sanction. Dans un « job center », il fait la connaissance de Katie, une mère célibataire en difficulté... Après avoir vu (presque) tous les films en compétition à Cannes, la Palme d'or pour ce film est finalement une très bonne idée ! En terme purement cinématographique, la mise en scène n'est pas avant-gardiste, mais il y a une vraie efficacité et je n'ai vu en revanche aucune maladresse ni faute de goût. Ken Loach a pris la peine de construire de vrais personnages (s'il n'avait pas eu la récompense suprême, le scénario et l'interprétation de Dave Johns auraient pu être célébrés). Une nouvelle fois, Loach n'est pas manichéen, sa grande affaire c'est la justice, pas une morale binaire (bien/mal). Un film avec peu d'espoir ? Oui, peut-être, mais, avec quelques notes d'humour grinçant, un film de colère (celle du réalisateur) et de dignité (celle des personnages).

Leto (Kirill Serebrennikov, sortie 5 décembre 2018)

Un été au début des années 1980 à Leningrad. L'heure n'est pas encore à la Glasnost ou à la Perestroïka, mais un groupe de musiciens s'échangent de la main à la main des enregistrements de David Bowie et Lou Reed. C'est dans ce contexte qu'on suit les efforts de Mike Naumenko, l'un des artistes locaux les plus talentueux du moment, pour émerger : le rock n'est pas interdit en URSS, mais chaque morceau doit recevoir l'aval de certaines autorités. Mike est un peu plus âgé que les autres, il est marié à la belle Natacha (Irina Starshenbaum, dont les regards sont aussi un peu les nôtres) lorsqu'il rencontre le jeune Viktor Tsoï, en qui il décèle un véritable potentiel. Le film a, on le voit, quelques points communs avec Cold War (y compris dans le choix du noir et blanc), mais il s'en distingue toutefois. La mise en scène de Pawel Pawlikowski était toute en maîtrise et en ellipses maximales, alors que celle de Kirill Serebrennikov fait le choix de l'immersion totale dans une génération, à travers quelques figures (les deux musiciens vedettes ont réellement existé) qu'on suit à la trace dans leur quotidien et leurs désirs d'émancipation. Cela donne lieu notamment à des scènes d'envolées jubilatoires, qui se concluent par un personnage indiquant qu'elles n'ont jamais existé... Bref, la fièvre juvénile face aux freins de l'ordre établi. Dans l'état d'esprit, c'est donc un des films les plus punks de l'année.

Une affaire de famille (Hirokazu Kore-Eda, sortie 12 décembre 2018)

Une petite fille, visiblement battue, traîne dans la rue, et est recueillie par une famille... La famille est le sujet de prédilection de Kore-Eda depuis une bonne douzaine d'années, ce qui a donné des films sensibles, parfois franchement réussis (Still walking), parfois mineurs (I wish). Mais ici, il n'y a pas beaucoup de liens du sang dans cette cellule chaleureuse qui fait cohabiter trois générations. L'éducation est elle-aussi très alternative : la fille aînée s'exhibe dans un peep-show, tandis que le fils pré-ado fait souvent les courses, parfois accompagné de son père, mais sans jamais passer à la caisse... Le scénario est formidable, car il procède par petites touches, loin de rails programmatiques tout faits, mais en plus il est exécuté avec une grande intelligence. Hirokazu Kore-Eda pratique ici un cinéma inspiré et méticuleux, presque bressonien (pas seulement pour les pickpockets, mais aussi pour tout un art de la métonymie, par exemple quelques oranges qui roulent par terre deviennent poignantes...), tout en abordant avec grâce des thématiques fortes, qu'elles soient existentielles (la mort, la sexualité) ou sociales (la survie dans la pauvreté, la toute-puissance du patronat, l'insuffisance des couvertures sociales). Un sommet assez transgressif dans la carrière du cinéaste, et une Palme d'or méritée (même si plusieurs films étaient du même niveau, dans une sélection de très haute tenue).

Douleur et gloire (Pedro Almodovar, sortie 17 mai 2019)

Salvador est cinéaste vieillissant. Il doit surmonter les douleurs, physiques ou psychiques, qui le tiennent éloigné des plateaux de tournage. Un ciné-débat est organisé à la Cinémathèque pour la restauration d'un de ses premiers films, qu'il n'a pas revu depuis trente ans, après s'être brouillé avec l'acteur principal. Des souvenirs plus anciens, de l'enfance, remontent aussi à la surface... Dit comme ça, le synopsis peut ressembler à celui des Fraises sauvages de Bergman, mais la manière est on ne peut plus almodovarienne. Le cinéaste de Parle avec elle ou de Julieta n'a pas son pareil pour tisser des fils narratifs disparates, mélangeant plusieurs époques et/ou plusieurs statuts (réalité ou création) et passer des uns aux autres en toute fluidité. Evidemment, dans le rôle de Salvador, Antonio Banderas est exceptionnel (prix d'interprétation mérité à Cannes, si ce n'est que ça prive une nouvelle fois le cinéaste de la Palme d'or), mais c'est l'ensemble de la direction artistique qui est à saluer : musique (due au fidèle Alberto Iglesias), photographie (couleurs saturées à la Douglas Sirk pour accompagner les aspirations généreuses des personnages), décors (superbe trouvaille de la maison troglodyte, mais l'appartement contemporain n'est pas banal non plus). Devant tant de beauté, gare à l'évanouissement !

Mystères de Lisbonne (Raoul Ruiz, sortie 20 octobre 2010)

C'est un film fleuve de 4 heures et demie, où les nombreuses rivières font les grandes fortunes (au sens ancien de destinées). Il s'agit d'une commande de la télévision portugaise pour adapter le roman éponyme de Camilo Castelo Branco. Le résultat est donc d'une profusion narrative réjouissante : on y croise, entre autres, un orphelin souffre-douleurs de ses camarades d'internat, un curé mystérieux (son protecteur), un aristocrate ayant fait fortune au Brésil, une épouse tyrannisée par le mari choisi par son père, une noble française voulant réparer un affront etc... Formellement, la mise en scène est tout sauf académique : bien que conçu pour la télévision, le film est filmé le plus souvent en plans séquences dont l'inventivité, dans les mouvements de caméra, dans la profondeur de champ, fait le sel (par exemple, tous ses intriguants sont épiés dans leurs discussions intimes par leurs domestiques !). Un sommet dans la carrière de Raoul Ruiz...

Les Neiges du Kilimandjaro (Robert Guédiguian, sortie 16 novembre 2011)

Marseille. Au port, deux délégués syndicaux tirent au sort les 20 licenciés de la boîte dans laquelle ils travaillent. L'un deux (Jean-Pierre Darroussin) fait partie du lot. Proche de la retraite, il se satisfait de son bonheur auprès de son épouse (Ariane Ascaride), avec laquelle ils fêtent leurs 30 ans de mariage, de son rôle de grand-père, et de ses souvenirs de syndicaliste engagé. Jusqu'au jour où... Après s'être essayé depuis dix ans à différents genres, notamment le film noir (Lady Jane) ou la reconstitution historique (L'Armée du crime), Robert Guédiguian revient sur ses terres avec une comédie dramatique relevée (les scènes de comédie et de drame sont franches et se succèdent sans se mélanger). Une fable politique et sociale aiguisée et néanmoins subtile, dans laquelle chacun a ses raisons, mais n'a pas toujours raison. Un film qui fait du bien (c'est l'humain d'abord), par un grand cinéaste et grand directeur d'acteurs (c'est un plaisir de retrouver les habitués : Darroussin, Ascaride, Meylan, mais aussi Maryline Canto, Anaïs Demoustier, Julie-Marie Parmentier ou Grégoire Leprince-Ringuet).

Holy motors (Leos Carax, sortie 4 juillet 2012)

Quelques heures dans l'existence de Monsieur Oscar, qui voyage de vie en vie. Tour à tour homme d'affaires, mendiante, créature monstrueuse, père de famille, vieillard, il joue une multitude de rôles, mais sans caméras apparentes, ni public averti. Il est uniquement accompagné de Céline, qui le conduit de rendez-vous en rendez-vous dans une immense limousine blanche qui lui sert de loge... Pas facile de décrire le nouveau film de Leos Carax, ni même une seule scène (même si c'est tentant : il y a des morceaux d'anthologie). L'exercice serait aussi vain que de paraphraser de la poésie. Car il s'agit bien d'un poème visuel, parfois assez trash, du cinéma total, dont les influences vont de Feuillade à Weerasethakul en passant par Franju et Lynch. Un hommage aux comédiens en général et à Denis Lavant en particulier. Une ode à la vie, qui nous impose plusieurs rôles simultanés. Peu importe qu'on n'y aime pas forcément tout, ce qui compte c'est "la beauté du geste"...

La Vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche, sortie 9 octobre 2013)

Beaucoup ont écrit qu'il s'agissait d'un film sur la passion. Oui, mais ce n'est pas exactement un film incandescent, et c'est surtout un film beaucoup plus riche que ça. Cela commence comme dans L'Esquive avec un cours de français autour de Marivaux. Adèle (Adèle Exarchopoulos, LA révélation de l'année) est une élève de première issue d'une famille modeste de la banlieue lilloise, qui adore les livres. Cela pourrait être un film de lycée, du style Entre les murs, mais il ne s'arrête pas là. En suivant Adèle pendant une petite dizaine d'années, on assiste avec empathie à toutes ses premières fois : premiers flirts avec des garçons, première rencontre avec Emma, jeune femme aux cheveux bleus, étudiante aux Beaux-Arts (Léa Seydoux), premiers ébats, plus tard premiers pas professionnels... Un film sur l'éducation sentimentale, mais aussi sur l'éducation tout court. Sur l'art, sa création, comme sa réception et sa transmission. Et, oui, sur la passion amoureuse et son évolution dans le temps... Formellement le montage est extrêmement fluide, on ne voit pas le temps passer (on en redemanderait), l'impression d'immersion est renforcée par la mise en scène et le nombre incroyable de gros plans (au moins deux heures sur les trois), en particulier sur le visage des interprètes.

Sils Maria (Olivier Assayas, sortie 20 août 2014)

A 18 ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, une jeune fille ambitieuse et trouble qui conduira au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, on propose à Maria de reprendre cette pièce, mais cette fois dans le rôle d'Helena... En grande forme, Olivier Assayas livre un grand film d'actrices à tous points de vue, mais aussi un hommage à leurs assistantes. Troublante correspondance entre théâtre et réalité (quelques scènes sont remarquables de confusion, comme dans Aimer, boire et chanter, le dernier Resnais). Kristen Stewart est très convaincante, et Juliette Binoche aurait mérité le prix d'interprétation à Cannes. Très romanesque, fluide dans l'agencement des séquences comme dans la composition des plans, le film n'aurait pas dû repartir bredouille non plus.

Peur de rien (Danielle Arbid, sortie 10 février 2016)

Pour son premier tournage en France, la cinéaste Danielle Arbid revient à une veine autobiographique, douze ans après le beau Dans les champs de bataille. Elle y raconte l'histoire de Lina, une jeune Libanaise qui débarque en France à l'âge de 18 ans, vers le mitan des années 1990, pour poursuivre ses études dans une fac parisienne. C'est un parcours initiatique que l'on découvre : l'oncle déjà installé ici et dont elle s'éloigne rapidement, une camarade de promo qui l'invite à une fête un peu particulière, les relations avec les garçons, la découverte de professeurs d'arts et de lettres assez épatants (mention spéciale à Dominique Blanc). Le film est très haut en couleurs (du vrai cinéma), les personnages sont loin des clichés, les difficultés de ce parcours de combattante n'empêche pas une bonne dose d'humour, l'époque est finement restituée (conversations, musique), sans oublier le courage et l'inconscience de la jeunesse (d'où le titre). La jeune actrice principale, Manal Issa, est formidable, avec il est vrai de très bons partenaires (Paul Hamy, Damien Chapelle, Vincent Lacoste).

Les Fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin, sortie 17 mai 2017)

Ismaël (Mathieu Amalric) est un cinéaste, retiré près de l'océan pour terminer l'écriture d'un film, seulement accompagné de Sylvia (Charlotte Gainsbourg), sa compagne astrophysicienne. Le principal fantôme, c'est Carlotta (Marion Cotillard), son ex-épouse peinte sur un tableau accroché au mur, qui a disparu sans laisser de traces 21 ans plus tôt, et qui surgit sur la plage, bien vivante, pour renouer avec Ismaël. Leurs interactions vont faire, comme on l'imagine, des étincelles, mais le film est beaucoup plus riche que ça, et cette situation de départ un poil trop écrite. Romanesque, il raconte aussi une histoire de diplomate ou d'espion (un certain Dédalus, comme dans d'autres Desplechin), dont on peine à comprendre dès le début le rapport avec l'intrigue principale. Faussement flottant au départ, le film peu à peu s'emballe et s'amuse à rassembler toutes les pièces du puzzle dans une deuxième moitié assez irrésistible. Rien n'est anodin, tous les détails finissent par compter. Le montage est exceptionnel, et la mise en scène a ses audaces (un voyage en train vers Roubaix filmé de façon très originale, un exemple parmi beaucoup d'autres). Le drame sentimental s'aère par des éléments de comédie d'un humour très singulier (autodérision ?) et jubilatoire. Le film rejoint Rois et reine et Un conte de Noël parmi les plus grandes réussites d'Arnaud Desplechin, qui montre là son amour du cinéma, offrant en une seule séance une richesse que des scénaristes de série télévisée déclineraient en de multiples épisodes...

Visages villages (Agnès Varda et JR, sortie 28 juin 2017)

Dès le générique, excellent, on est prévenu : l'association entre Agnès Varda, cinéaste aussi majeure qu'inclassable, et JR, "street artist", va faire des étincelles. L'idée de départ est de partir à la rencontre d'inconnu-e-s dans les villages français (dans le bassin minier ou des régions agricoles), de les photographier grâce à leur camion-photomaton, et de les exposer en très grand, de façon plus ou moins éphémère, par collage, sur un lieu emblématique. La technique, la créativité de JR sont impressionnantes, mais la crédibilité de la démarche vient surtout de la générosité d'Agnès Varda. Comme dans Les Glaneurs et la glaneuse, c'est elle qui est la plus douée pour réaliser des rencontres émouvantes, mettre en lumière des personnes qui n'y sont pas habituées, les respecter, restituer leur personnalité, leur dignité et leur mémoire. Elle y met du sien, en assumant sa vulnérabilité et ses problèmes de vue (elle voit de plus en plus flou), tout en étant au meilleur de sa forme au niveau du montage, intuitif, d'une folle liberté. Si on gratte un peu, la politique n'est jamais très loin. Un des films les plus emballants de la période, d'une inventivité aussi grande que sa sensibilité.

Mes provinciales (Jean-Paul Civeyrac, sortie 18 avril 2018)

Etienne quitte sa province et s'éloigne de sa copine pour monter à Paris et faire des études de cinéma à la fac. Il y fait la rencontre d'étudiants intransigeants, tandis que sa colocataire n'est pas insensible à son charme... Jean-Paul Civeyrac, cinéaste par intermittence (il est aussi enseignant en cinéma), avait déjà réalisé de beaux films (A travers la forêt, Mon amie Victoria), mais celui-ci est d'une toute autre ampleur romanesque. On aurait pu craindre au tout début un film inscrit dans un tout petit milieu (celui des cinéphiles les plus idéalistes), on y disserte par exemple sur Boris Barnet, l'un des grands cinéastes soviétiques de l'époque muette, mais rapidement le film tient du roman d'apprentissage total, aussi bien au niveau artistique qu'intime, existentiel en somme (sur la recherche de la conformité des actes avec la pureté des intentions). Jean-Paul Civeyrac s'appuie sur des dialogues brillants, un noir et blanc aussi vibrant que dans les meilleurs Phillippe Garrel (notamment Les Amants réguliers), une utilisation inspirée de Jean-Sébastien Bach et sur de jeunes comédiens très à l'aise dans le cinéma d'auteur le plus exigeant : la découverte Andranic Manet dans le rôle principal, mais aussi Corentin Fila (Quand on a 17 ans), Sophie Verbeeck (A trois on y va), Jenna Thiam (L'indomptée), Diane Rouxel (Fou d'amour). Une grande réussite trop peu vue.

Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, sortie 18 septembre 2019)

Au XVIIIè siècle, Marianne, une jeune femme peintre (fille de...) est chargée de faire le portrait à son insu d'Héloïse, une jeune bourgeoise sortie du couvent pour être mariée de force au fiancé de sa soeur prématurément décédée. Peint selon les règles en vigueur à l'époque, le résultat est peu probant. Mais les deux jeunes femmes vont se rapprocher... La photographie est magnifique, mais le film n'est pas académique pour autant : certaines scènes très fortes sont représentées de façon inattendue. Le film ne peut absolument pas se réduire au scénario, primé à Cannes et par ailleurs effectivement intéressant (sur ces femmes peintres qui ont disparu de l'histoire de l'art). C'est peu de dire que Noémie Merlant (décidément une révélation de l'année après Les Drapeaux de papier et Curiosa) et Adèle Haenel excellent, leur duo s'ouvrant parfois à Luana Bajrami (la servante) et Valeria Golino (la mère d'Héloïse), comme si la sororité pouvait dépasser un temps les clivages de classe. Céline Sciamma, très à l'aise pour filmer le contemporain (Naissance des pieuvres, Tomboy), sort en apparence de sa zone de confort (en apparence seulement, puisqu'elle continue de filmer au présent, en quelque sorte) tout en confirmant son immense talent.
Version imprimable | Ephémères | Le Vendredi 20/12/2019 | 0 commentaires
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Mon aide-mémoire sur les films du festival Télérama 2019

PHANTOM THREAD (Paul Thomas Anderson)
Reynolds, un styliste de haute couture, fait la rencontre d'Alma, serveuse dans un restaurant. Il veut en faire son modèle, et plus si affinités. Au début du film, on peut se demander si ce n'est pas un autoportrait du cinéaste, c'est-à-dire de quelqu'un qui a du talent, mais dont les oeuvres sont parfois asphyxiantes de maîtrise (ou de prétention). Peu de miroirs dans l'atelier du maître, tout doit passer par le regard du créateur. Mais, assez rapidement, le centre du film va se déplacer vers Alma. Si Phantom thread était un film d'amour classique, ce serait la relation entre Reynolds et Alma qui serait au centre. Mais elle donne tellement, et lui tellement peu que le film devient un portrait de femme en quête d'émancipation. Malgré les interprétations voraces de Daniel Day-Lewis et Lesley Manville (qui joue la soeur très hitchcockienne de Reynolds), Alma (et son interprète Vicky Krieps) arrive à trouver sa place dans le film, alors qu'elle en a encore si peu dans l'univers si étouffant du couturier et de la classe sociale dont il fait partie. Comment Alma va-t-elle (ou non) s'émanciper ? Va-t-elle trouver une issue à l'intérieur de cette relation ou devra-t-elle rompre ? Ce sont les enjeux de ce beau film, bien servi en outre par la musique (inspirée) de Jonny Greenwood...

BURNING (Lee Chang-Dong)
Jong-su est un jeune homme réservé, presque apathique. Il est livreur à temps partiel, en attendant mieux : il admire Faulkner et désire être écrivain. Par hasard, il rencontre Hae-mi, une jeune fille qui a grandi dans le même village que lui. Ils apprennent à se connaître intimement. Puis elle part quelques semaines en Afrique, lui laissant le soin de nourrir son chat fantômatique (il ne pointe pas le bout d'une oreille). Lorsqu'elle revient, elle lui présente Ben, un jeune homme aussi riche que mystérieux et plein d'assurance, qu'elle a rencontré là-bas. C'est le début d'une étrange relation à trois, avant une nouvelle disparition... Le cinéaste de Poetry revient avec un film languissant, plus difficile d'accès mais splendide, librement inspiré d'une nouvelle de Mirakami. Il invite à dépasser ce qu'on voit à l'écran, de manière explicite lorsque Hae-mi épluche et fait mine de manger une mandarine invisible. On peut voir dans les liens entre le fils de fermier et le nanti intouchable et manipulateur un rapport de classe, mais aussi une rivalité amoureuse ou une paradoxale attirance. Si l'on ne reste pas au seuil, le film envoûte par sa profondeur secrète, et devient un des grands films de l'année, reparti injustement bredouille du festival de Cannes.

COLD WAR (Pawel Pawlikowski)
En Pologne, à la fin des années 1940, Wiktor, un pianiste et professeur de musique, est chargé de recruter des talents issus des classes populaires, afin de transfigurer les chants et danses folkloriques et en faire une vitrine qui glorifie le peuple. Il s'entiche rapidement de Zula, qui ne l'impressionne pas seulement par la justesse de sa voix, mais aussi par une personnalité très affirmée (irrésistible Joanna Kulig). S'ensuit pendant une quinzaine d'années une histoire d'amour contrariée (lorsqu'il a choisi l'exil, elle n'a pas pu ou voulu le suivre), avec ellipses et retrouvailles, sur le mode du "ni avec toi ni sans toi" doublé d'une autre impossibilité (ni à l'Est ni à l'Ouest et pas davantage en terrain neutre...). La forme, récompensée à Cannes par le prix de la mise en scène, est très travaillée, entre un noir et blanc somptueux, plus contrasté que celui de Ida, et une bande son riche en sessions musicales, chargée de sens et de ravissement pour les oreilles. Un grand film classique mais pas académique.

AMANDA (Mikhaël Hers)
David a 24 ans, et vit de plusieurs petits boulots : il est entre autres élagueur pour la mairie de Paris (il aime bien grimper aux arbres). Sa petite existence est remise en cause lorsque sa grande soeur, dont il était très proche, meurt brutalement dans un attentat. Il doit alors encaisser le choc, tout en prenant en charge Amanda, sa petite nièce de 7 ans... Comme dans ses deux premiers longs métrages (Memory lane, Ce sentiment de l'été), Mikhaël Hers filme la perte, les deuils à faire, ou plutôt les deuils qui nous font... Mais il le fait en reliant ces éléments personnels, qui font partie d'une intemporelle condition humaine, à une observation contemporaine de la marche du monde. C'est l'aspect intime qu'il réussit le mieux. Sa mise en scène reste d'une grande délicatesse. La lumière estivale et le grain si particulier de l'image permettent d'accompagner les personnages d'une enveloppe chaleureuse, mais aussi de la trace invisible de l'absente... Côté interprétation, Vincent Lacoste est à son meilleur.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (Christophe Honoré)
Eté 1993. Arthur a 22 ans, est étudiant à Rennes lorsqu'il rencontre Jacques, un écrivain dandy parisien d'environ 40 ans et papa d'un jeune garçon. Le courant passe, une romance s'ébauche, mais pour Jacques le temps est compté... Cette nouvelle chronique sur le Sida dans les années 90 pourra souffrir pour certains de sortir quelques mois seulement après 120 battements par minute, mais les arguments des deux films sont assez différents : celui de Campillo était collectif et politique, tandis que celui d'Honoré travaille davantage les dimensions individuelle et romanesque. Bizarrement, contrairement à certains de ses films précédents les plus marquants (Les Chansons d'amour, La Belle personne...), il opte pour une mise en scène beaucoup moins référencée, très profil bas (on ne retrouve pas vraiment l'urgence suggérée par le titre), mais tire le meilleur de ses comédiens (Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste).

THE RIDER (Chloé Zhao)
Brady n'a guère plus de 20 ans, il est dresseur de chevaux. Doué, il a participé à de nombreuses compétitions, mais en est désormais privé après un tragique accident de cheval, au cours d'un rodéo. Cela aurait presque pu être un documentaire (les acteurs non professionnels jouent peu ou prou leur propre rôle), mais Chloé Zhao a décidé de les magnifier par la fiction. Comme pour Les Chansons que mes frères m'ont apprises, son premier film (prometteur), la réalisatrice chinoise exilée aux Etats-Unis a tourné dans la réserve de Pine Ridge. Son héros est donc un cow-boy sioux, ce qui permet d'aborder en creux de nombreuses questions (sur l'assimilation ou la relation homme-animal). Les plaines et collines, filmées à la tombée du jour, évoquent le western, mais c'est un film contemporain, en apparence simple mais s'inscrivant dans une tradition humaniste.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE (Hirokazu Kore-Eda)
Une petite fille, visiblement battue, traîne dans la rue, et est recueillie par une famille... La famille est le sujet de prédilection de Kore-Eda depuis une bonne douzaine d'années, ce qui a donné des films sensibles, parfois franchement réussis (Still walking), parfois mineurs (I wish). Mais ici, il n'y a pas beaucoup de liens du sang dans cette cellule chaleureuse qui fait cohabiter trois générations. L'éducation est elle-aussi très alternative : la fille aînée s'exhibe dans un peep-show, tandis que le fils pré-ado fait souvent les courses, parfois accompagné de son père, mais sans jamais passer à la caisse... Le scénario est formidable, car il procède par petites touches, loin de rails programmatiques tout faits, mais en plus il est exécuté avec une grande intelligence. Hirokazu Kore-Eda pratique ici un cinéma inspiré et méticuleux, presque bressonien (pas seulement pour les pickpockets, mais aussi pour tout un art de la métonymie, par exemple quelques oranges qui roulent par terre deviennent poignantes...), tout en abordant avec grâce des thématiques fortes, qu'elles soient existentielles (la mort, la sexualité) ou sociales (la survie dans la pauvreté, la toute-puissance du patronat, l'insuffisance des couvertures sociales). Un sommet assez transgressif dans la carrière du cinéaste, et une Palme d'or méritée (même si plusieurs films étaient du même niveau, dans une sélection de très haute tenue).

LETO (Kirill Serebrennikov)
Un été au début des années 1980 à Leningrad. L'heure n'est pas encore à la Glasnost ou à la Perestroïka, mais un groupe de musiciens s'échangent de la main à la main des enregistrements de David Bowie et Lou Reed. C'est dans ce contexte qu'on suit les efforts de Mike Naumenko, l'un des artistes locaux les plus talentueux du moment, pour émerger : le rock n'est pas interdit en URSS, mais chaque morceau doit recevoir l'aval de certaines autorités. Mike est un peu plus âgé que les autres, il est marié à la belle Natacha (Irina Starshenbaum, dont les regards sont aussi un peu les nôtres) lorsqu'il rencontre le jeune Viktor Tsoï, en qui il décèle un véritable potentiel. Le film a, on le voit, quelques points communs avec Cold War (y compris dans le choix du noir et blanc), mais il s'en distingue toutefois. La mise en scène de Pawel Pawlikowski était toute en maîtrise et en ellipses maximales, alors que celle de Kirill Serebrennikov fait le choix de l'immersion totale dans une génération, à travers quelques figures (les deux musiciens vedettes ont réellement existé) qu'on suit à la trace dans leur quotidien et leurs désirs d'émancipation. Cela donne lieu notamment à des scènes d'envolées jubilatoires, qui se concluent par un personnage indiquant qu'elles n'ont jamais existé... Bref, la fièvre juvénile face aux freins de l'ordre établi. Dans l'état d'esprit, c'est donc un des films les plus punks de l'année.

EN LIBERTE ! (Pierre Salvadori)
Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n'était pas le flic courageux et intègre qu'elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d'Antoine, injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années... Dans ce film très éloigné des comédies industrielles formatées, l'humour emprunte des registres si variés qu'on ne sait pas toujours d'où il va surgir ni quelles formes il va prendre : comique de répétition (la parodie de mauvais film d'action est pénible la première fois, mais est très drôle une fois qu'on a compris de quoi il s'agissait - le récit qu'Yvonne fait le soir à son fils des exploits de son père - et les variations à suivre), humour noir voire macabre, comique de situation ou à l'opposé très humain en exagérant les défauts ou caractères des personnages comme dans une comédie romantique ou à l'italienne. Mention spéciale aux comédiens, Adèle Haenel et Damien Bonnard en particulier.

LES FRERES SISTERS (Jacques Audiard)
Nous sommes en 1851, dans l'Oregon. Les Frères Sisters sont deux tueurs à gages. Ils sont missionnés par un mystérieux "Commodore" pour retrouver un détective chargé de suivre la trace d'un chercheur d'or visionnaire à plus d'un titre, et finir le boulot... La trame du film peut susciter de l'intérêt, même si elle n'est pas follement originale. Les deux frères ont en outre des caractères différents (le cadet est un meneur sans pitié, l'aîné est plus sensible). On trouvera aussi d'autres lectures, le problème étant qu'elles sont juste esquissées. Quant à la mise en scène, elle donne trop souvent l'impression d'une purge. Un deuxième film décevant d'Audiard après Dheepan.

LA PRIERE (Cédric Kahn)
Pas vu...

NOS BATAILLES (Guillaume Senez)
Olivier est employé d'une plateforme de distribution et lutte, en tant que chef d'équipe et syndicaliste, pour améliorer au quotidien les conditions de travail de ses collègues. Un jour, sa femme Laura, vendeuse, sur laquelle il se reposait pour l'éducation de leurs deux enfants, quitte inopinément le foyer et disparaît. Du jour au lendemain, il lui faut donc tout assumer, entre ses responsabilités professionnelles et familiales. Si le deuxième long métrage de Guillaume Senez peut compter sur l'interprétation de Romain Duris dans un de ses meilleurs rôles, il ne sacrifie aucun personnage, de Laura (Lucie Debay) dans le prologue du film à la soeur comédienne et intermittente du spectacle (Laetitia Dosch), de la copine syndicaliste (Laure Calamy) à la mère (Dominique Valadié). Chaque scène, que ce soit dans le monde du travail ou au sein de la famille, fait mouche. Un beau travail naturaliste, dans le meilleur sens du terme.

LA MORT DE STALINE (Armando Ianucci)
Pas vu...

UNE PLUIE SANS FIN (Dong Yue)
Dans le sud de la Chine, des meurtres sont commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, Yu Guowei, un chef de la sécurité d'une vieille usine, va mener sa propre enquête, qui va tourner à l'obsession, faisant courir des dangers à des personnes proches.... Le premier film de Dong Yue est ambitieux, plaçant son (faux ?) thriller dans un sous-texte politique (l'action se passe en 1997, à quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine). On le suit avec intérêt. Mais sa stylisation manque de nuances (par exemple un abus de scènes sous la pluie), et l'ensemble fait un peu trop penser à Memories of murder, de Bong Joon-Ho, qui, avec sa maîtrise des ruptures de ton, était d'une toute autre ampleur.

GIRL (Lukas Dhont)
Lara a 15 ans. Elle a changé d'établissement scolaire, et voudrait devenir danseuse étoile. Mais son corps se plie difficilement à la discipline que requiert cette quête, d'autant plus que l'adolescente est née garçon... Voici un premier film très maîtrisé (lauréat de la Caméra d'or à Cannes), même si la route qu'il suit a déjà été balisée (par Billy Elliot et surtout Tomboy de Céline Sciamma). Pour arriver à ses fins, Laura suit un traitement hormonal qui lui permettra peut-être de subir l'opération, si importante à ses yeux, qui lui permettrait de faire coïncider son corps biologique avec l'identité de son intériorité. Lukas Dhont a choisi d'éviter les clichés : dans toutes ses épreuves, Lara peut s'appuyer sur le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, magnifique), d'autant plus qu'il n'y a pas de mère (l'élément féminin de la famille c'est bien elle). Enfin, le miracle du film, c'est d'avoir trouvé en Victor Polster un interprète incroyable, dans le sens où il est d'une maturité exceptionnelle dans ce rôle délicat alors même que sa puberté n'est pas terminée.

L'ILE AUX CHIENS (Wes Anderson)
Le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens sur une île au large de la ville, pour éviter la propagation d'une grippe canine. Atari, son neveu (et fils adoptif) de 12 ans, va partir à la recherche de Spots, qui y a été déporté. Pour la première fois, Wes Anderson livre un film explicitement politique, une fable futuriste intéressante (même s'il adopte une ligne claire assez manichéenne) inspirée d'un court métrage palmé à Cannes il y a une quinzaine d'années. C'est son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox, mais le style n'est pas le même (il n'y a aucun anthropomorphisme par exemple, même si les chiens sont dotés de parole). Curieusement, le cinéaste est plus convaincant ici lorsqu'il filme des marionnettes comme de vrais personnages, que dans son précédent film, The Grand Budapest Hotel, où il filmait ses acteurs en chair et en os comme s'il s'agissait de pantins au sein d'une maison de poupées...
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Etienne et Léa

Rithy Panh, Robert Guédiguian et pulsions de vie...

- Alors toi tu es... (mais Etienne s'autocensura, comme s'il était chez Bolloré).
- Ben va-z-y continue je te donne le permis de "tu es", s'amusa-t-elle.
Mais avec Léa c'est dur.
Ils se chamaillaient souvent pour des broutilles. Du coup il réorienta la conversation pour aborder un sujet sérieux.
- Cette semaine, j'ai vu deux films importants. Leur point commun, c'est d'évoquer un génocide, mais chacun à leur manière.
- Ah tu as vu "Le Fils de Saul" ? Je croyais qu'on devait aller le voir ensemble, si on y va. Car il faut avoir envie...
- Non ce n'est pas celui-là que je suis allé voir, mais deux autres.
- Ah heureusement car si je vais voir "Le Fils de Saul", j'aimerais que ce soit avec toi plutôt que seule. Tous les critiques, d'Inrockama aux Téléruptibles, disent qu'il est filmé de la meilleure façon qui soit, qu'il n'y a pas de fiction inutile, qu'il ne cherche pas la reconstitution. D'ailleurs le champ de la caméra est limité. Mais du coup beaucoup de choses passent par les sons, et ça doit être encore plus impressionnant, et éprouvant...
- Oui j'hésite beaucoup pour cette raison, et c'est pour ça qu'on a intérêt à être entre en forme tous les deux quand on ira le voir. Car il s'agit encore d'une forme de représentation. Les deux films dont je vais te parler sont plutôt dans la puissance d'évocation. D'abord, "L'image manquante" de Rithy Panh.
- Ah ça me dit quelque chose. Il n'est pas passé sur Arte il y a un ou deux ans ?
- Si mais comme je n'ai pas la télé...
- Ah oui c'est vrai que tu es décroissant bébé (elle l'appelait souvent bébé quand elle était en désaccord avec lui. S'il voulait beaucoup de bébés, il lui suffisait de parler de politique). Remarque, je l'ai raté aussi. C'est une évocation du génocide cambodgien si me je souviens bien ?
- Oui. J'avais déjà vu de lui "S-21, la machine de mort khmère rouge" (sorti en 2004 en France). Il interrogeait les bourreaux, pour comprendre (comprendre n'est pas excuser). Il leur faisait même refaire les gestes qu'ils exécutaient dans le camp d'extermination S-21. C'était implacable. Du coup le documentaire semblait se suffire à lui-même, et je n'ai pas vu certains de ses films suivants, redoutant (peut-être à tort) qu'ils soient redondants ou moins puissants...
- OK mais tu peux revenir à "L'image manquante", stp ? Tu sais que si tu racontes toute la filmo de l'auteur, y compris les films que t'as pas vu, t'es super chiant...
- J'y viens. Ce nouveau documentaire "L'image manquante" est singulier à plus d'un titre. D'abord, c'est la première fois que Rithy Panh ose l'autobiographie, grâce à un très beau texte (lu en voix off) écrit par un ami écrivain, Christophe Bataille. Le cinéaste était ado quand il a été envoyé en camp de travail et a perdu sa famille. Mais ce qui fait l'originalité du documentaire c'est sa forme, les images. En effet, il reste très peu d'images de cette période. Quelques images de propagande (mais on perçoit quand même qu'il y a quelque chose qui cloche). Le cinéaste a donc eu l'idée de fabriquer à partir de terre cuite des personnages et de reconstituer certaines scènes.
- Un peu comme dans le film d'Alain Cavalier qu'on est allé voir l'an dernier ?
- "Le Paradis" ? Oui un peu, sauf que là c'est plutôt l'Enfer... Les Khmères rouges voulaient créer une société entièrement agraire et collectiviste, en tout cas dans leur propagande mais leurs méfaits sont évidemment à mille lieues du mouvement coopératif ou de l'agro-écologie.
- Pourquoi "évidemment" bébé ?
- Parce que ça n'a rien à voir. Et surtout parce qu'ils ont voulu créer une nouvelle société, un homme nouveau, à partir de rien (faire "table rase"), sans aucun effet d'apprentissage : anéantissement de toutes les professions intellectuelles (S-21 le centre d'extermination s'est installé dans un ancien lycée), dans les camps de travail agraire, tous les habits étaient teints en noir (pour être égalitaires), les casseroles étaient interdites (car récipient individuel donc individualiste), les médicaments prohibés (car provenant de l'industrie capitaliste). Le film est attentif à tous ces détails concrets. Mais le mystère quant aux motivations réelles des dignitaires du régime, déjà questionné dans ses films précédents, reste entier, car malgré les slogans répétés dans les mégaphones, il était évident dès le départ qu'il n'y avait absolument rien d'une quelconque réalisation révolutionnaire ou émancipatrice dans ces méfaits. Le film parle par contre trop peu des causes qui ont conduit les Khmères rouges à prendre le pouvoir : sont évoqués très rapidement le niveau des inégalités dans la période précédente, les 50 000 tonnes de bombes balancées par les Etats-Unis...
- Et on ressort comment du film ?
- Moins impressionné qu'on pourrait le penser. Ce n'est certes pas un chantage à l'émotion, et le cinéaste, par cette méthode particulière de reconstitution en figurines, aborde aussi sa vie d'avant : les fêtes chez ses parents, le studio de cinéma à deux pas de chez lui (quelques images d'archives de productions de l'époque surgissent là aussi de l'oubli). Mais le film se construit aussi après la séance, car le cerveau travaille encore à rapprocher les rares images d'archives avec les figurations créés par le cinéaste, pour tenter d'imaginer plus ou moins les images manquantes. Et cela fait son effet. Il est à mon avis déplacé de parler de chef d'oeuvre, mais c'est une tentative très intéressante.
- Et sinon ton deuxième film, c'était quoi ?
- "Une histoire de fou" de Robert Guédiguian.
- Mais tu sais bébé qu'on n'est pas toujours d'accord sur Guédiguian. Je t'en avais parlé après "Les Neiges du Kilimandjaro" : en gros, les contes de l'Estaque et tout ça, c'est des fables où tout finit bien, et avec des personnages plein de bonté qui existent peu dans la vraie vie...
- Qui existent peu ? Tu es sans coeur, comme une des femmes de "The Lobster", mais là n'est pas la question. En fait...
- Pfff tu réponds par un coup bas, toi censé aimer les discussions argumentées ?
- En fait, tout ne finit pas bien chez Guédiguian, il n'y a qu'à voir le très sombre "La Ville est tranquille", mais il est vrai qu'il répugne souvent à tuer tout espoir. D'ailleurs on voit ce qui se passe quand toute perspective est étouffée... Quant à la bonté, elle n'est jamais Bisounours chez Guédiguian. Les deux personnages principaux des "Neiges du Kilimandjaro" sont embourgeoisés, l'un des deux est syndicaliste et se contente de négocier des miettes. Il faut un choc pour que leur bonté se réveille. La bonté chez Guédiguian est politiquement construite. Du coup je pense qu'une certaine bonté est subversive. Ne penses-tu pas qu'une certaine bonté est subversive, quand par ailleurs ça se raidit et que l'opinion publique d'un pays laisse froidement son gouvernement transformer l'Etat de droit pour glisser vers un Etat policier ?
- Mouais encore une fois tu t'éloignes de ton sujet...
- C'est de ta faute !
- C'est ça défausse-toi sur moi (et après bébé se pense féministe)...
- Alors "Une histoire de fou" est un film de mémoire sur l'Arménie, cent ans après le génocide. C'est une grande fresque, qui commence par un épisode méconnu : l'assassinat en Allemagne en 1921 de Talaat Pacha, ancien Premier ministre et ministre de l'intérieur Turc et principal organisateur du génocide, par Soghomon Tehlirian. Ce dernier est acquitté, notamment parce que Talaat Pacha avait été condamné à mort par contumace dans son pays... Après cette introduction en noir et blanc, l'essentiel du film se passe au début des années 80. A Marseille, Aram, un lycéen français d'origine arménienne, élevé entre un père intégrationniste et une mère fidèle à la mémoire de son peuple, se radicalise, est mis en contact avec l'Asala, une organisation qui prône la lutte armée. Et il participe à un attentat à Paris, qui blesse grièvement Gilles, un jeune homme qui a eu le malheur d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Mais un peu plus tard Gilles va s'informer et tenter de comprendre...
- Alors Guédiguian est-il quelqu'un qui "excuse" la lutte armée ou le terrorisme (excuse-moi bébé je dis ça de cette manière exprès pour te faire enrager) ?
- Non. Evidemment Robert Guédiguian n'est pas partisan de la peine de mort, et ne prône pas davantage la lutte armée. Il faut dire à ce stade que la mise en scène est très précise et qu'il n'y a aucune faute de goût politique ou cinématographique. Pourtant le film est tout sauf un robinet d'eau tiède. Car une partie du film est consacré à des discussions éthiques et politiques entre les personnages qui incarnent chacun un point de vue différent, comme dans les meilleurs Ken Loach. C'est la façon dont ils sont scrutés par la caméra qui permet de comprendre quel est le point de vue du cinéaste. Les nuances sont là : bien qu'il soit opposé à la lutte armée, il laisse dans le film le constat fait par un personnage selon lequel on n'a commencé à parler du génocide arménien qu'à partir des premières actions de l'Asala.
- Donc pour toi ce n'est pas un film scolaire ou didactique ?

- Non, au contraire c'est un film d'une certaine ampleur (qui navigue d'Allemagne en Arménie et de Marseille à Beyrouth), comme était déjà assez ample "L'armée du crime", mais il l'est davantage encore.
- Ah celui-là je l'aimais bien.
- Et il nous faisait déjà ressentir comment le premier assassinat avait été extrêmement dur pour Manouchian, malgré le contexte (Seconde guerre mondiale, lutte contre le nazisme) qui faisait nécessité. Si "Une histoire de fou" prend, c'est notamment grâce au niveau d'incarnation. Ce niveau est dû d'une part à la direction d'acteurs et aux interprètes : Syrus Shahidi dans le rôle d'Aram, Simon Abkarian et Ariane Ascaride dans le rôle de ses parents, Grégoire Leprince-Ringuet dans le rôle de Gilles etc... D'autre part, l'incarnation tient aussi au fait que Guédiguian prend son temps. Le film dure 2h14 et il a le temps d'imaginer de nombreux détails qui échappent à la trame générale mais construisent les personnages. Il n'y a pas d'académisme chez lui : il n'y a pas une logique linéaire, certaines scènes apportent parfois un éclairage différent sur les scènes qui ont précédé. Alors oui chez lui tout est sur l'écran, et ça pourrait laisser indifférent certaines tendances de la critique qui n'aiment jamais tant que les films à trous que les spectateurs, qui rentrent dans le jeu, remplissent. Mais il y a de multiples façons de faire du cinéma, et Guédiguian, populaire dans le meilleur sens du terme, fait dans son style à lui tout le temps confiance à l'intelligence de ses spectateurs. Et ça fait du bien...
- Bon cette fois tu m'as convaincue...
- Alors dépêche-toi car il ne marche pas très bien : il est sorti la semaine des attentats de Paris, et retrouver des attentats à l'intérieur du film doit visiblement faire peur.
- OK. Et sinon, là tout de suite, pour notre soirée, qu'est-ce qu'on fait ? Allez, quelque chose de plus léger. Que dirais-tu d'un karaoké ?
- Ah non, certainement pas !
- Mais attention bébé, un karaoké maison, juste entre nous deux. Tiens, un karaoké politique (je manie la carotte là). On choisit des extraits de chanson qui correspondent à ce qu'on pense, ce qu'on ressent...
- Non...
Pourtant, plus tard dans la soirée :
- "Comment tu veux que j'sois d'accord avec toi ? J'ai déjà du mal à être d'accord avec moi."
- Pour une fois j'suis d'accord bébé. Allez, à moi. "Moi, en mieux C'est aller à toutes les manifs Mais y rester jusqu'au bout Sans bifurquer au bout d'une heure Au café pour boire un coup."
- "Mon identité, monsieur, est internationale. Non, je ne suis pas Français. Comprenez vous ce dont je vous parle ? Je vous parle d'humanité"
Puis la soirée prit un autre tournant.
- "Viens par ici cheval fumant Viens dans le giron de maman Je t'attendais du bout des lèvres Allongée sur ma peau de chèvre Approche un peu cheval docile Approche voir ce beau missile Il fait si chaud dans mon varech que je pourrais te cuire le steak."
C'était clair : elle le voulait canasson, mais à cet instant Etienne était plutôt canne à sucre. Il parlementa pour retarder l'échéance.
- Mais quel est le rapport avec la politique ?
- Je te rappelle que pour toi des fois tout est politique, alors faudrait savoir... "Approche un peu cheval sensible Perlé de sueur comestible Muscles tendus jusqu'au garrot Force abandonnée au barreau"
- Tu vas me mettre en état d'urgence là.
- Héhé hier mon mari m'a dit exactemement la même chose. Vous avez le même humour.
- La même réplique ?
- La même saillie... En plus, sous la ceinture il était sacrément explosif. Toi apparemment t'es plus long à la détente, même si heureusement ton état d'urgence ne va pas durer longtemps... Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? T'as perdu ta langue ?

Non il n'avait pas perdu sa langue, et il le lui prouva, mais sans dire un mot... Elle avait encore gagné.
Mais avec Léa c'est doux.

Scénario et dialogues : Cinet Philippe
Crédits :
Renaud "Socialiste" (Renaud Séchan)
Clarika "Moi en mieux" (Clarika / Florent Marchet)
HK et les Saltimbanks "Identité internationale" (Hadadi Kaddour / Les Saltimbanks)
Jeanne Cherhal "Cheval de feu" (Jeanne Cherhal)
Version imprimable | Ephémères | Le Samedi 28/11/2015 | 0 commentaires
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Bilan sélectif 2014 d'un cinéphage

Actrices, Acteurs, Moments de cinéma, bilan à la Aurélien Férenczi

"Le vent se lève. Il faut tenter de vivre..." C'est par cette phrase de Paul Valéry que débutait l'année cinématographique 2014 (Le Vent se lève). Mais elle pourrait prendre une toute autre signification dans la vraie vie en janvier 2015...
Un bilan cinéma de 2014 en 10 performances d'actrices, 10 performances d'acteurs et 10 moments de cinéma...

10 performances d'actrices en 2014
(par ordre chronologique de sortie) :

Karin Viard dans Lulu femme nue (Solveig Anspach)
En 2013, Solveig Anspach avait sorti Queen of Montreuil, excellent film aussi libre que peu vu. Pour incarner la Lulu du titre, elle a fait appel à Karin Viard, 15 ans après leur première et mémorable collaboration (Haut les coeurs !). L'actrice populaire n'a pas toujours tourné des films à la hauteur de son talent. Mais, ici, elle excelle en mère de famille en recherche d'emploi, qui tout d'un coup, à l'occasion d'un déplacement en bord de mer, va faire un pas de côté, prendre les chemins de traverse et faire de belles rencontres...

Solène Rigot dans Tonnerre (Guillaume Brac)
Cette année on a d'abord remarqué Solène Rigot en fille adolescente de Karin Viard dans Lulu femme nue (cf plus haut), en pensant qu'elle avait l'âge du rôle. Et puis une semaine plus tard, par le hasard des sorties, surprise, on la découvre en petite amie du trentenaire Vincent Macaigne dans le beau Tonnerre, le premier long métrage de Guillaume Brac. Elle y apporte la fraîcheur apparente de son physique, mais qu'on ne s'y trompe pas, ce sont surtout ses voiles d'ombre et son intériorité, dans la joie comme la douleur, qui impressionnent le plus.

Paulina Garcia dans Gloria (Sebastian Campos Lelio)
Gloria est une femme divorcée de 58 ans, mère de deux grands enfants qui n'ont plus besoin d'elle. Elle fréquente les dancings de Santiago (du Chili), et y rencontre Roberto, un sexagénaire qui se dit décidé à se délester de son encombrante famille. Mais celui-ci n'est pas forcément plus fiable qu'un jeune homme pour s'engager... Chronique d'un amour tardif, certes, mais surtout portrait de femme : Paulina Garcia est de tous les plans (ou presque), et sa performance a été logiquement saluée ici ou là (Ours d'argent de la meilleure actrice au festival de Berlin 2013).

Brie Larson dans States of Grace (Destin Cretton)
Grace est éducatrice dans un foyer pour ados "difficiles". Avec ses acolytes, elle effectue son travail avec beaucoup de doigté. La mise en scène, très fluide, suit aussi bien l'évolution des enfants que la vie amoureuse de Grace avec son compagnon. Mais l'arrivée d'une adolescente meurtrie et moins sociable va renvoyer la jeune femme à un passé pas si lointain... Le film navigue avec intelligence entre rires, larmes, et "états de Grace". Mais le charisme de Brie Larson, dans le rôle de la jeune femme, est irrésistible.

Emilie Dequenne dans Pas son genre (Lucas Belvaux)
Clément (Loïc Corbery, excellent), prof de philo issu de la bourgeoisie parisienne, est muté à Arras. Lui qui pense qu'il n'y a rien au-delà du périphérique se morfond déjà. Jusqu'au jour où il rencontre Jennifer, une coiffeuse arrageoise, mère célibataire qui s'éclate au karaoké. Cela commence comme une comédie sur les classes sociales (Lucas Belvaux est l'auteur de La Raison du plus faible et de Rapt), mais aussi les différences de capital culturel. Puis cela prend un tour plus profond (et plus dramatique). Si le film est au-delà de tous les clichés, il le doit beaucoup à l'interprétation impressionnante d'Emilie Dequenne. Et la scène où elle interprète avec une curieuse intensité I will survive est inoubliable...

Marion Cotillard dans Deux jours, une nuit (Jean-Pierre et Luc Dardenne)
Une ouvrière a un week-end (deux jours et une nuit) pour convaincre ses collègues de ne pas toucher leurs primes afin qu'elle ne soit pas licenciée. Et oui ce ne sont jamais les actionnaires qui sont mis à contribution... Pour la deuxième fois consécutive, sans bouleverser leur univers, les frères Dardenne font appel à une star francophone : après Cécile De France (Le Gamin au vélo), Marion Cotillard. Sur le papier, une demi-douzaine de scènes répétitives. Mais c'est sans compter sur la mise en scène au scalpel des cinéastes (au meilleur de leur forme), mais aussi sur l'extrême précision de l'interprétation de Marion Cotillard, qui retrouve un rôle proche de ceux qu'on lui proposait avant d'être "mômifiée" (bien qu'éloigné de son train de vie actuel).

Juliette Binoche et Kristen Stewart dans Sils Maria (Olivier Assayas)
Juliette Binoche joue Maria Enders, une actrice révélée au théâtre à 18 ans, en incarnant Sigrid, une jeune fille ambitieuse qui poussera au suicide Helena, une femme mûre. Vingt ans plus tard, on propose à Maria de reprendre cette pièce, cette fois dans le rôle d'Helena... Maria accepte et répète son rôle avec sa jeune assistante, jouée par Kristen Stewart. La mise en scène est très fluide, très subtile aussi dans son trouble jeu de correspondance entre théâtre et réalité. Les deux comédiennes auraient pu (auraient dû) obtenir un prix d'interprétation à Cannes, finalement dévolu à Julianne Moore dans Maps to the stars...

Adèle Haenel dans Les Combattants (Thomas Cailley)
Dans L'Homme qu'on aimait trop, sorti également en 2014, Adèle Haenel joue une Agnès Leroux très sportive. Elle est encore plus athlétique dans Les Combattants, où elle joue une jeune fille obsédée par la survie. Titulaire d'un master en économie, son personnage semble prendre à la lettre les robinsonnades des raisonnements libéraux. Le film est constamment drôle et convoque plusieurs genres cinématographiques. Mais il flirte parfois dangereusement avec la superficialité. Alors que Adèle Haenel est éblouissante, constamment étonnante, et emporte tout sur son passage...

Ariane Labed dans Fidelio, l'Odyssée d'Alice (Lucie Borleteau)
Alice est marin et embarque comme mécano sur le Fidelio, un vieux cargo. Seule femme à bord, laissant son petit ami norvégien sur la terre ferme, elle découvre que le commandant (Melvil Poupaud) n'est autre que son premier amour... Alice a 30 ans, et sait s'affirmer face aux hommes, et avec eux. Dans son travail comme dans la conduite de sa sexualité. Le schéma d'une femme plongée dans un univers très masculin (et très humble et solidaire devant les machines) peut faire penser à Seuls les anges ont des ailes de Howard Hawks, mais qui serait filmé cette fois du côté féminin. L'actrice franco-grecque Ariane Labed est exceptionnelle dans le rôle, sensuelle, évidente, avec mille nuances dans chacune de ses attitudes et chacun de ses gestes.

Laure Calamy dans Zouzou (Blandine Lenoir)
Trois générations de femmes réunies un été dans une maison à la campagne. La grand mère veut annoncer à ses trois filles qu'elle a à nouveau un homme dans sa vie. Elles se rendent compte que, de son côté, Zouzou, 14 ans, a ses premières expériences amoureuses. Comment parler de sexualité en famille ? Les avis divergent. Mais Laure Calamy excelle en tante qui mime un clitoris. Ou qui, face à un macho, déclame magnifiquement une tirade directement inspirée d'un discours de Christine Delphy (les femmes sont des hommes japonais).

10 performances d'acteurs en 2014 (par ordre chronologique de sortie) :

Vincent Macaigne dans Tonnerre (Guillaume Brac)
Vincent Macaigne est une pièce maîtresse de tout un pan d'un jeune cinéma français. Mais jusqu'alors il s'ébrouait surtout dans le registre de la comédie (par exemple La Fille du 14 Juillet). Ici, il y a bien des instants assez drôles (en couple). Mais l'histoire de ce musicien trentenaire qui revient se poser provisoirement à Tonnerre chez son père (Bernard Ménez, autre élément issu de la comédie) est aussi dramatique, en prenant une tournure très inattendue. Comme sa jeune partenaire (Solène Rigot, voir plus haut), Vincent Macaigne étend son registre et inquiète.

Toni Servillo dans Viva la liberta ! (Roberto Ando)
Lors d'une campagne électorale nationale, Enrico Oliveri, candidat et secrétaire général du parti d'opposition (de gauche), ne décolle pas dans les sondages. Un jour ce vieux briscard prisonnier des routines de la politique professionnelle disparaît (fugue). Son équipe de campagne cherche une solution, et fait appel à Giovanni son frère jumeau, professeur excentrique sorti depuis peu de l'hôpital psychiatrique, pour le remplacer. Celui-ci accepte et redonne espoir au peuple de gauche en mettant de la poésie et du sensible dans ses interventions. Toni Servillo est évidemment génial dans le double rôle de Enrico/Giovanni. Loin du (faux) clown Beppe Grillo, il s'agit moins d'une personnification de la politique électoraliste que d'une réincarnation d'aspirations populaires à réveiller...

Michel Vuillermoz dans Les Grandes ondes (Lionel Baier)
Au mois d'avril 1974, deux journalistes de la Radio Suisse Romande sont envoyés au Portugal (pour célébrer avec condescendance les aides de la Suisse à ce pays). La jeune présentatrice ambitieuse (Valérie Donzelli) et le vieux briscard revenu de tout (Michel Vuillermoz), flanqués d'un vieux technicien et d'un jeune traducteur, se retrouvent par hasard en pleine Révolution des Oeillets. Certes Michel Vuillermoz hérite d'un rôle peu sympathique (le macho vaniteux old school), mais des fêlures vont apparaître, et son interprétation (comme celles de ces partenaires) devenir irrésistible...

Joaquin Phoenix dans Her (Spike Jonze)
Dans un futur (pas si lointain ?), Théodore, en instance de divorce, travaille pour le site belles-lettres-manuscrites.com en rédigeant pour ses clients de belles missives. A l'ancienne, car le numérique a tout envahi. Chez lui, il fait l'acquisition d'un nouvel ordinateur, commandable par la voix. Le système d'exploitation a celle, irrésistible, de Scarlett Johansson. D'ailleurs Théodore ne va pas lui résister... Bien sûr, il y a le savoir faire de Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich). Mais, en homme qui réussit à faire passer ses conversations avec une intelligence artificielle pour de grands moments de sensibilité, Joaquin Phoenix est excellent, et assez différent de ses rôles habituels.

Jacques Gamblin  dans De toutes nos forces (Nils Tavernier)
Malgré son sujet, le film évite tout dérapage larmoyant. Il raconte l'histoire d'un adolescent de 17 ans, en fauteuil roulant, qui rêve de faire l'Iron man en tandem avec son père. Celui-ci finit par accepter. Ce n'est pas une comédie, mais il y a de beaux moments d'humour. Pour éviter tout pathos, Nils Tavernier a fait appel à Jacques Gamblin pour le rôle du père. Tous les interprètes sont justes, mais Jacques Gamblin excelle dans un rôle à la fois très sportif (certaines scènes ne pouvant être truquées) et d'une très grande subtilité. Comme quoi les "grands" sujets ne font pas forcément de "tout petits" films...

Reda Kateb dans Hippocrate (Thomas Lilti) et Qui vive (Marianne Tardieu)
Dans Qui vive, le premier long métrage de Marianne Tardieu, Reda Kateb incarne un vigile de grand magasin qui tente le concours d'infirmier, ainsi qu'une aventure avec une éducatrice (Adèle Exarchopoulos, sorti de La Vie d'Adèle), mais rencontre des difficultés avec certains caïds du quartier. Les dépossédés se battent entre eux... Dans Hippocrate, il est déjà interne, vole au cours du film la vedette à Vincent Lacoste (en candide découvrant le milieu hospitalier), mais sans être forcément tiré d'affaire pour autant... Une présence et une gueule uniques et loin des jeunes premiers. L'acteur incontournable de 2014.

Gaspard Ulliel dans Saint Laurent (Bertrand Bonello)
C'est une gageure de faire comprendre à, disons, un cinéphile écosocialiste, que créer des modes vestimentaires est un acte de création à part entière. Le grand mérite de ce film est qu'il réussit presque à nous convaincre. C'est dû à la mise en scène très particulière de Bertrand Bonello, qui confirme le talent déployé dans L'Apollonide, son film féministe. Mais aussi et surtout à Gaspard Ulliel qui fait là son grand retour. Il a une vraie puissance d'incarnation pour le Saint Laurent période 66-76, ce qui rend assez superfétatoire le Saint Laurent plus âgé interprété par Helmut Berger (rien que ça).

Colin Firth dans Magic in the moonlight (Woody Allen)
Une légende tenace voudrait que dans les films de Woody Allen où il ne joue pas, l'acteur du personnage principal masculin joue à imiter le maître. Pourtant il y a beaucoup de contre-exemples (où s'incarnerait Woody Allen dans Match point, Vicky Cristina Barcelona ou Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu ?), et Colin Firth en est un, flambloyant. Jamais dans l'imitation, il excelle en Gérard Majax british des années 20, qui aime démasquer les charlatans qui profitent de la crédulité humaine, avant de rencontrer une charmante et surprenante medium (Emma Stone)... Le surnaturel n'existe pas pour Woody Allen, mais l'irrationnalité amoureuse si.

Alfred Molina et John Lithgow dans Love is strange (Ira Sachs)
L'un a plus de soixante ans, l'autre s'en approche. Après une trentaine ou quarantaine d'années de vie commune, ce couple d'hommes installé à New-York décide de se marier. Un aboutissement fêté avec leurs proches, mais aussi le début de leurs soucis, car le plus "jeune" perd illico son emploi de prof de musique dans une école privée confessionnelle. Ne pouvant plus payer leur logement, ils décident d'être temporairement hébergés par leurs familles ou amis, chacun de leur côté. Promiscuité gênante, manque de l'être aimé, regard sur les générations suivantes : les deux acteurs sont formidables et ont de très belles partitions à jouer...

David Gulpilil dans Charlie's country (Rolf De Heer)
Dans sa réserve, Charlie, un vieil aborigène d'Australie, devenu alcoolique, n'a même plus le droit de chasser. Après quelques heurts avec la police, il décide de retourner dans le bush... Acteur connu en Australie, David Gulpilil a co-écrit le scénario avec Rolf De Heer. Qui montre ce qui a été irrémédiablement perdu et ce qui subsiste néanmoins dans la culture aborigène d'aujourd'hui. Et le racisme latent (commun à toutes les sociétés post-coloniales). Un personnage fort auquel le comédien prête son teint buriné, ses boucles blanches et ses expressions tour à tour facétieuses, colériques ou mélancoliques.

10 (purs) moments de cinéma en 2014 (par ordre chronologique de sortie) :

Nymphomaniac, volume 2 (Lars Von Trier)
Après le monumental Melancholia, ce dyptique de Lars Von Trier est décevant. Surtout ce volume 2, avec des scènes difficilement pardonnables (alors que le volume 1 était réussi, intriguant). Lars Von Trier s'en tire avec les conversations de Charlotte Gainsbourg et Stellan Skarsgard, qui font office de critique à 2 voix (presque un choeur antique) du film incluse dans celui-ci. Et pourtant, malgré ce dispositif de distanciation, la découverte d'un arbre isolé au sommet d'un pic rocheux est une des plus belles scènes de cinéma vues en 2014. Une émotion au premier degré et une vision telles que sait encore en créer l'imprévisible cinéaste danois.

Le Sens de l'humour (Maryline Canto)
On adore Maryline Canto depuis les films qu'elle a tournés avec Manuel Poirier (Western, Les Femmes... ou les enfants d'abord). Mais elle tourne ici son premier long-métrage, où elle est devant et derrière la caméra. L'histoire d'une veuve dans la quarantaine, qui vit avec son fils de 10 ans. Son amant (Antoine Chappey) essaie de s'immiscer et de régulariser leur relation... Le film est sobre mais lumineux, acéré, en équilibre sur une ligne de crête. De l'humour il y en a, oui, mais dans des circonstances pas drôles : une scène de dispute dans un musée parvient à rendre compte en peu de temps de la vitalité mais aussi de la distance qui séparent les deux amants.

Il a plu sur le grand paysage (Jean-Jacques Andrien)
Jean-Jacques Andrien réalise l'un des plus beaux documentaires sur l'évolution contemporaine de l'agriculture. Formidable portraitiste, il fait entendre des agriculteurs pudiques mais loquaces sur l'évolution de leur métier (et leur attachement à celui-ci), la disparition des quotas laitiers en 2015, sur les négociations secrètes pour supprimer les droits de douanes (OMC, TAFTA). Mais il filme aussi formidablement les paysages : irrésistible plan d'une vache isolée qui semble perdue au milieu des rues enneigées...

Bird people (Pascale Ferran)
Cette année, les cinéastes aiment émanciper la jeune et talentueuse Anaïs Demoustier. Dans Une nouvelle vie, François Ozon lui ouvre de nouveaux horizons (avec Romain Duris). Et, dans Bird people, Pascale Ferran lui fait prendre son envol dans une deuxième partie audacieuse de toute beauté. La cinéaste tourne peu mais bien. En témoigne aussi l'introduction, séquence d'anthologie où la caméra zigzague dans le RER, scrutant chaque passager, comme enfermé dans une bulle égotiste, pendant que la bande son nous livre le texte de leur SMS (lu en voix off) ou la musique qu'ils écoutent...

Métamorphoses (Christophe Honoré)
Dans La Belle personne, Christophe Honoré transposait dans un lycée d'aujourd'hui La Princesse de Clèves, en filmant ses jeunes interprètes (Léa Seydoux, Louis Garrel) comme ayant une aura magique. Ici, il adapte Les Métamorphoses d'Ovide dans la France actuelle, en faisant passer Europe comme une lycéenne d'aujourd'hui, lorsqu'elle rencontre Jupiter. Comme dans Bird people (voir plus haut), la croyance dans la métamorphose ne vient pas d'effets spéciaux très sophistiqués (même si dans les deux cas il y en a), mais d'une science imparable du montage. Un film très organique qui ose tout.

Still the water (Naomi Kawase)
L'action se déroule sur l'île japonaise d'Amami. Un homme est retrouvé mort, nu sur la plage. Une fille et un garçon d'une quinzaine d'années, Kyôko et Kaito, tissent des liens de plus en plus proches, tandis que la mère de Kyôko agonise... Beaucoup de grands thèmes entrelacés dans le nouveau film de Naomi Kawase. Si l'accompagnement, en chansons, de la mère vers la mort est une séquence implacable, celles qui suivent sont plus dispensables, jusqu'à la scène finale, un cadeau où, dans une lumière aquatique éblouissante, Kaito trouve enfin le courage de se jeter à l'eau...

Mommy (Xavier Dolan)
Je ne suis pas sûr que le film soit tellement au-dessus des Amours imaginaires, réalisé en 2010 par Xavier Dolan, qui était déjà très bien mais n'avait pas suscité la même onde de choc. On dirait du Cassavetes pour les personnages féminins border line (j'aurais pu célébrer dans les performances de l'année les excellentes Anne Dorval en mère au langage fleuri et Suzanne Clément en institutrice dépressive devenu bègue). Mélangé avec des effets ostentatoires très voyants. Cela passe ou ça casse, suivant le cas, mais la scène où l'ado hyperactif, sur son skateboard, écarte les bras pour élargir son monde (et le format de l'image, passant du carré au rectangulaire) est assez irrésistible.

Le Paradis (Alain Cavalier)
Depuis une vingtaine d'années, Alain Cavalier a renoncé à tourner avec des acteurs professionnels. Mais il n'en a pas pour autant fini avec le cinéma. En témoigne ce formidable prototype qui mêle une sorte de journal intime filmé des trois dernières années (par exemple un bébé paon qui meurt sous ses yeux) et une sorte de re-création de récits mythologiques. Avec trois euros six sous, de simples jouets, une voix de conteur chaleureux et une incroyable inventivité dans la lumière et la disposition des objets, il évoque par exemple Ulysse et l'Odyssée. Un simple quartier de pastèque fait une barque vers l'au-delà. Il crée des scènes sensuelles voire érotiques avec le même procédé. Chapeau l'artiste !

Chante ton bac d'abord (David André)
6 copains et copines de 17 ans vivent et racontent leur dernière année de lycée (sauf un qui a redoublé) à Boulogne-sur-Mer. Leur envie de vivre pleinement, et, pour leurs parents, l'angoisse devant l'avenir. Mais David André ne se contente pas de les filmer : le documentaire est aussi une comédie musicale, avec des chansons très belles, à la Alex Beaupain (les textes sont co-écrits par chacun-e d'entre eux), et une précision dans les gestes et les prises de vue qui, au départ, provoquent le même ravissement que lors de la découverte de Jeanne et le garçon formidable. Cela reste sage, en apparence, même (et surtout) à l'approche du bac. Mais on s'attache à chacune des personnalités et on rêve d'une saison 2 (Chante tes partiels d'abord).

White God (Kornel Mundruczo)
Lili, une fille de 13 ans, arpente à vélo des rues de Budapest curieusement désertes. Puis elle voit surgir une meute de chiens qui vient vers elle. Comment en est-on arrivé là ? C'est ce que raconte la suite du film, assez flottant dans la première heure. Le père de Lili se sépare à contre coeur de son chien bâtard (une nouvelle loi contraint à abandonner les chiens de race impure à la fourrière, ou pire encore). La dernière demi-heure de ce conte politique (la révolte des chiens) est par contre du très grand cinéma, un immense morceau de bravoure. Et la dernière scène, très inattendue bien que logique, est inoubliable.

Enfin, pour finir, un petit clin d'oeil au billet de blog de Aurélien Férenczi (Télérama) : http://www.telerama.fr/cinema/mes-tops-cinema-2014-et-pas-que,121036.php

J'ai donc vu, en ciné-concert, 3 films du top 10 de... 1924 (Sherlock junior de Buster Keaton, Les Rapaces de Erich Von Stroheim, et Le Dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau). Pour ce qui est de 2014, en reprenant approximativement les catégories de Aurélien Férenczi, j'arrive au résultat suivant :

Carré d'as :
Sils Maria (Olivier Assayas)
Winter sleep (Nuri Bilge Ceylan)
Un film somme, dont le tout est supérieur aux multiples ingrédients pris séparément. L'histoire d'un homme aisé et très cultivé, ancien comédien qui tient un hôtel dans un site remarquable d'Anatolie. Il se croit humaniste, mais ne voit ni la souffrance sociale des villages avoisinants, ni le mal qu'il fait à des proches (épouse, soeur) qui finissent par lui dire dans des scènes de dialogues extrêmement intenses.
National Gallery (Frederick Wiseman)
2h45 qu'on ne voit pas passer. Le documentariste américain s'immerge dans le musée londonien, avec de nombreux centres d'intérêts : histoires de tableaux contées par des conférenciers très inspirés, observation des touristes, des petites mains employées par le musée, de conseils d'administration qui ont à faire face à des budgets d'austérité...
Deux jours, une nuit (Frères Dardenne)

Films d'auteur (à l'européenne ou pas) :
Les Grandes ondes (Lionel Baier)
Still the water (Naomi Kawase)
White God (Kornel Mundruczo)
Timbuktu (Abderrahmane Sissako)
Sissako raconte la prise du pouvoir par les djihadistes de la ville malienne en 2012-2013. Il n'en fait pas des monstres. Son regard, politique, est sans ambiguïté contre ces extrémistes, mais il les peint comme des personnes humaines, parfois écartelées entre leurs dogmes et leurs faiblesses. Entre parenthèses, tout le contraire de Whiplash, où Damien Chazelle porte un regard ambivalent sur l'instructeur de musique présenté comme d'un seul tenant.
Mommy (Xavier Dolan)

Le cinéma américain dans tous ses états :
Magic in the moonlight (Woody Allen)
Love is strange (Ira Sachs)
States of Grace (Destin Cretton)
Her (Spike Jonze)

Le cinéma français et sa puissance d'invention :
Le Paradis (Alain Cavalier)
Bird people (Pascal Ferran)
Tonnerre (Guillaume Brac)
Métamorphoses (Christophe Honoré)

Je rajoute une catégorie documentaire :
A ciel ouvert (Mariana Otero)
Un très beau documentaire sur le Courtil, une institution à la frontière franco-belge qui s'occupe d'enfants psychotiques. Entre théorie (un peu) et pratique (beaucoup), et avec la curiosité humaine et l'empathie dont Mariana Otero nous a déjà donné l'habitude.
Chante ton bac d'abord (David André)
Il a plu sur le grand paysage (Jean-Jacques Andrien)

Voilà, ça fait 20 (sur près d'une centaine de films vus cette année), et 6 points communs avec les préférences d'Aurélien Férenczi. Enfin, je signale, hors concours, deux films ouvertement militants qui n'ont pas bénéficié d'une sortie nationale officielle :

Ne vivons plus comme des esclaves (Yannis Youlountas)
Amen ton pèze, le retour (Maxime Pourbais)
Version imprimable | Ephémères | Le Dimanche 18/01/2015 | 0 commentaires
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Mon Top 15 de 2014

réactualisé

1. Sils Maria (Olivier Assayas, France)
2. Winter sleep (Nuri Bilge Ceylan, Turquie)
3. National Gallery (Frederick Wiseman, Etats-Unis)
4. Deux jours, une nuit (Jean-Pierre et Luc Dardenne, Belgique)
5. A ciel ouvert (Mariana Otero, France)
6. Le Paradis (Alain Cavalier, France)
7. Magic in the moonlight (Woody Allen, Etats-Unis)
8. Les Grandes ondes (Lionel Baier, France/Suisse/Portugal)
9. Love is strange (Ira Sachs, Etats-Unis)
10. Bird people (Pascale Ferran, France)
11. Still the water (Naomi Kawase, Japon)
12. White God (Kornel Mundruczo, Hongrie)
13. Tonnerre (Guillaume Brac, France)
14. States of Grace (Destin Cretton, Etats-Unis)
15. Chante ton bac d'abord (David André, France)
- Il a plu sur le grand paysage (Jean-Jacques Andrien, Belgique)

Viennent ensuite (top 15 alternatif) : Pride (Matthew Warchus, Grande-Bretagne), Timbuktu (Abderrahmane Sissako, Mauritanie), Métamorphoses (Christophe Honoré, France), Mommy (Xavier Dolan, Canada), Pas son genre (Lucas Belvaux, France), Fidelio, l'Odyssée d'Alice (Lucie Borleteau, France), Her (Spike Jonze, Etats-Unis), Jimmy's hall (Ken Loach, Grande-Bretagne), Saint Laurent (Bertrand Bonello, France), Lulu femme nue (Solveig Anspach, France), A la recherche de Vivian Maier (John Maloof, Charlie Siskel, Etats-Unis), Black coal (Diao Yinan, Chine), Near death experience (Benoît Delépine, Gustave Kervern, France), Conversation animée avec Noam Chomsky (Michel Gondry, France), Hippocrate (Thomas Lilti, France) etc...
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Woody

"Si Woody Allen n'existait pas, il faudrait l'inventer. Le jour où il nous quittera, on réalisera le manque terrible dans nos existences de spectateurs de cinéma. Il y a longtemps, Patti Smith avait fait cet étrange déclaration : "J'ai souvent pensé à me suicider, mais je ne l'ai pas fait car cela aurait signifié manquer le prochain album des Stones." On pourrait reprendre cette phrase en remplaçant "album des Stones" par "film de Woody Allen"." (Serge Kaganski, en introduction au récent Hors-série des Inrocks consacré à Woody Allen)

A la lecture de cette phrase, on comprend mieux que le magazine branché Les Inrockuptibles ait consacré un hors-série à Woody Allen, certes l'un des plus grands cinéastes vivants en activité (et d'une grande régularité), mais alors qu'aucun de ses films ne fait "événement", que ce soit au sens snob (du cultureux ostentatoire pressé) ou au sens marketing (Allen n'organise pas sa rareté comme un Kubrick ou un Malick) du mot.

Cette année, je n'ai pas eu le temps de tenir mon bloc-notes sur les films de l'année en cours (seule exception : mon compte-rendu du festival de La Rochelle), contrairement aux années 2006 à 2008, et 2010 à 2013. Je vais faire une petite exception pour Woody Allen. Celui-ci est en activité depuis sept septennats (si on prend en compte Lily la tigresse, film que le cinéaste n'a pas tourné, mais détourné, en 1966), que l'on pourrait dénommer arbitrairement ainsi (et en rouge les sommets, selon moi, l'année indiquée est celle de production, parfois distincte de la sortie en France) :

Premier septennat (1966-1972) : Premiers essais d'un auteur-interprète comique au cinéma
Lily la tigresse (1966, pas vu), Prends l'oseille et tire-toi ! (1969, pas vu), Bananas (1971, pas vu), Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972)
Deuxième septennat (1973-1979) : Du burlesque à l'existentiel
Woody et les robots (1973, pas vu), Guerre et amour (1975, pas vu), Annie Hall (1977), Intérieurs (1978), Manhattan (1979)
Troisième septennat (1980-1986) : En route vers les sommets
Stardust memories (1980), Comédie érotique d'une nuit d'été (1982), Zelig (1983), Broadway Danny Rose (1984), La Rose pourpre du Caire (1985), Hannah et ses soeurs (1986)
Quatrième septennat (1987-1993) : Grande noirceur et petites délicieuses récréations
Radio days (1987), September (1987), Une autre femme (1988), Crimes et délits (1989), Alice (1990), Ombres et brouillard (1991), Maris et femmes (1992), Meurtre mystérieux à Manhattan (1993)
Cinquième septennat (1994-2000) : Variations (Woody dans tous ses états)
Coups de feu sur Broadway (1994), Maudite Aphrodite (1995), Tout le monde dit I love you (1996), Harry dans tous ses états (1997), Celebrity (1998), Accords et désaccords (1999), Escrocs mais pas trop (2000)
Sixième septennat (2001-2007) : De la magie à la lutte des classes
Le Sortilège du scorpion de Jade (2001), Hollywood ending (2002), Anything else (2003), Melinda et Melinda (2004), Match point (2005), Scoop (2006), Le Rêve de Cassandre (2007)
Septième septennat (2008-2014) : Entre Europe et Etats-Unis
Vicky Cristina Barcelona (2008), Whatever works (2009), Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010), Minuit à Paris (2011), To Rome with love (2012), Blue Jasmine (2013), Magic in the moonlight (2014)

Compte tenu du fait que j'ai commencé à partager mes top 15 de l'année en 2005 (où figuraient deux films de Woody Allen : Match point, triomphalement accueilli, et Melinda et Melinda, plus difficile d'accès et souvent sous-estimé), voici un récapitulatif perso de la dernière décennie de sa filmographie, avec mes commentaires en rouge des critiques parues dans Télérama en 2005 (Pierre Murat) et 2009 (Louis Guichard), et mes petits flashs instantanés écrits par mes soins pour les 8 autres années.

Cette dernière décennie, après la période plus mineure du début des années 2000, n'est peut-être pas la toute meilleure en terme de réussite des films (l'accident To Rome with love fait mathématiquement baisser la moyenne), mais c'est celle où Woody Allen a quasiment renoncé à faire l'acteur, au profit d'un approfondissement de son geste de cinéaste (de plus en plus maîtrisé, à l'exception susdite près qui confirme la règle) et de redoutable moraliste, avec même une dimension de critique sociale et politique jusque là peu présente dans son univers.

Bonne lecture,
Laurent


)    ***    MELINDA ET MELINDA (12 janvier 2005, à mon goût n°5 de l'année sur 80 films vus)

 

Une fille, deux histoires, en rose et en noir. Et Woody Allen, indolent, qui mélange les couleurs.

Melinda no 1 (Radha Mitchell) débarque chez des amis qui donnent un dîner (important pour Lee, acteur semi-alcoolique, sollicité par un metteur en scène présent à la soirée). Elle a quitté son mari, a été quittée par son amant, ne voit plus ses enfants : c'est un désastre ambulant. Melinda no 2 (Radha Mitchell) débarque chez des voisins qui donnent un dîner (important pour Susan, réalisatrice débutante, à l'affût du fric du producteur présent à la soirée). Elle aussi est un désastre ambulant, mais joyeux. Proche des emmerdeuses de charme qui peuplent l'univers de Woody Allen, de la Diane Keaton d'Annie Hall à la Julia Roberts de Tout le monde dit I love you.

Melinda no 1 n'existe pas plus que Melinda no 2. L'une et l'autre sont issues de la conversation de deux dramaturges, attablés dans un restaurant français de New York, le Bistrot Cafe. Max (Larry Pine) voit dans la vie une tragédie permanente. Sy (Wallace Shawn), une comédie perpétuelle. Tous deux vont manipuler, sous nos yeux, le destin de Melinda pour justifier leur philosophie. Sujet en or, déjà illustré dans les années 50 par Julien Duvivier dans La Fête à Henriette.

Très curieusement, la dichotomie entre le noir et le rose - essentielle pour les deux auteurs qu'il a imaginés - n'intéresse pas vraiment Woody, soucieux, au contraire, d'insuffler constamment de l'humour dans le destin de Melinda la tragique. Et un soupçon de gravité dans celui de Melinda la fantaisiste. (C’est ce qui fait tout le sel du film : l’entremêlement allenien de la tragédie et de la comédie, comme dans ses plus beaux films de sa période années 80) D'où ce rythme indolent auquel le grand Woody des années 80-90 ne nous avait pas habitués. (Comment peut-on parler de faiblesse du rythme alors que deux visions ne suffisent pas, loin de là, à épuiser le film ? Le jeu de correspondances entre les deux facettes du film est très subtil, loin des ressemblances un peu trop évidentes et immédiates des trois femmes dans The Hours, film célébré par la critique) C'est que, pour lui, de toute évidence, on est tous pareils, qu'on traverse sa vie en souriant ou en se tordant de douleur. On se trompe les uns les autres, on se trompe sur l'autre et sur soi. Les sentiments s'effilochent. Les complices deviennent des adversaires « passifs-agressifs », comme l'était Mia Farrow dans Maris et femmes.

Ici, Laurel (Chloë Sevigny) éprouve beaucoup de sympathie pour Melinda no 1. Mais elle n'hésitera pas un instant - en toute innocence, bien sûr - à lui chiper le seul mec qui pourrait la sauver. C'est avec la même inconscience que Melinda no 2 assommera le malheureux Hobie (Will Ferrell, excellent en double de Woody) en lui révélant, pile-poil quand il ne faut pas, son coup de foudre pour un jeune et beau musicien de jazz.

Dans ce conte où il sème, tel le Petit Poucet, des points communs entre ses deux histoires (c’est ludique, savoureux, passionnant), Woody confirme, une fois encore, son éternelle misanthropie puisque, comme dit l'un des personnages, « tout ce qui est prometteur finit à la décharge ». Il nous fait encore rire, bien sûr, avec Hobie, ce comédien ravi de rendre boiteux tous ses rôles, du roi Lear au professeur Higgins de Pygmalion. Ou avec Susan (Amanda Peet), si « postmoderne » au lit, qui prépare un long métrage intitulé Sonate d'une castration. Mais les émois de ses personnages, qui ne sont plus guère que des silhouettes, deviennent, à chaque film, plus dérisoires. (Ses personnages sont-il des silhouettes ? Pas sûr, mais cela rejoint les questions existentielles que se pose Woody Allen sur l’importance relative du déterminisme et du volontarisme dans le déroulement de la vie. En cela, le film annonce d’une certaine manière son film suivant : Match Point, critique féroce de l’idéologie du mérite) Puisqu'il suffit d'un simple claquement de doigts pour que tout s'arrête. Et que le noir se fasse sur l'écran.

Pierre Murat

)    ****    MATCH POINT (26 octobre 2005, à mon goût n°1 de l'année sur 80 films vus)

 

Cruautés variées chez les snobs anglais. Woody Allen, joyeusement cynique, retrouve sa verve.

On joue sa vie à pile ou face. Parfois sans le savoir. Bien des cinéastes ont observé l'influence du hasard sur le destin. (Plus qu’un film sur le hasard, c’est un film sur la chance, inégalement répartie : sur la part aléatoire mais aussi sur les déterminismes sociaux) Kieslowski, par exemple. Ou Louis Malle dans Lacombe Lucien. C'est sur une balle de tennis que s'ouvre le nouveau film de Woody Allen. Elle a touché le filet et, durant une fraction de seconde, semble hésiter : dans quel camp va-t-elle tomber ? Qui des deux adversaires l'emportera ? Cette balle reflète le destin du héros, un superbe jeune homme (Jonathan Rhys-Meyers), dont l'indéniable beauté se mêle, on le devine instantanément, à une inquiétante veulerie. Chris Wilton a été tennisman professionnel. Doué, mais pas assez pour devenir un Agassi, un Kuerten ou un Federer. Le voilà donc reconverti professeur dans un quartier huppé de Londres, lui qui est issu d'un milieu modeste, c'est-à-dire de nulle part, à ses yeux. Parmi ses clients, un fils de riche (Matthew Goode), dont la sœur, Chloe (Emily Mortimer), tombe vite amoureuse de lui. Ravis de voir leur fille enfin heureuse, les parents acceptent ce parvenu si gentil : ils lui paient une situation, un appartement, une voiture, des fringues. Prêt à tout, même à feindre l'amour, Chris est au bord du but qu'il s'était fixé : la réussite sociale. (A quoi tient la réussite s’interrogent les 4 personnages principaux au cours d’un dîner ? Au travail répond Chloe, au hasard selon Chris, à la chance selon Woody Allen) Mais voilà que ses sens lui jouent un tour : il tombe raide dingue de Nola Rice (interprétée par Scarlett Johansson, craquante), l'ex-copine de son nouveau beau-frère. Une déclassée, comme lui. Pire que lui : Nola est une actrice sans avenir et, plus grave dans cette Angleterre huppée et snob, elle est Américaine... Après quelques semaines d'extase, tout se gâte brutalement lorsque Nola, enceinte, menace de faire un esclandre en révélant leur liaison.

C'est un conte comme Woody les aime, brutal, féroce, impitoyable, qui dissimule sa noirceur sous une élégance tranchante comme une lame. On songe à Crimes et délits, bien sûr, son chef-d'œuvre cynique. Mais aussi, même si aucun élément du générique ne l'annonce, au célèbre roman de Theodore Dreiser Une tragédie américaine, que Josef von Sternberg porta à l'écran en 1931 et dont le remake célèbre Une place au soleil fut interprété en 1951 par Elizabeth Taylor et Montgomery Clift.

Les deux films ont en commun une réflexion épouvantée sur la présence du Mal, tapi en chacun de nous, et sur la lutte perdue d'avance pour lui échapper. Mais le côté Rastignac de Montgomery Clift, dans Une place au soleil, était adouci par son évidente vulnérabilité : même monstrueux, il restait la victime d'une société qui le poussait au crime. Jonathan Rhys-Meyers, lui, est le séduisant reflet d'un monde sans pitié qui a choisi l'instinct pour loi et les pulsions pour armes. Chris est un fantôme d'être humain. Une seule scène suffit à Woody pour le définir : dans son lit, le soir, Chris s'attaque à un chapitre de Crime et châtiment. Au bout de quelques secondes, il l'abandonne pour un ouvrage de vulgarisation, genre Dostoïevski pour les nuls. Chris triche. Il surfe constamment sur l'art, la vie et les sentiments.

Mais les autres ne valent guère mieux. Transposés chez les classieux anglais, les chers et insupportables bobos new-yorkais de Woody semblent, soudain, féroces. Comme dépourvus de la méchanceté fruste, rigolote puisque candide des Américains. C'est que les monstres européens ont la cruauté et l'indifférence séculaires. Ce sont des orfèvres en manipulations et en blessures assassines. Ils le prouvent, ici, avec brio. A leur contact, Woody retrouve une verve qui s'était un peu tarie depuis quelques films. Les décors redeviennent pertinents, et non utilitaires. Les mouvements de caméra sont élégants et plus seulement fonctionnels. Et si rien n'est vraiment comique dans Match Point, tout y est vif, insolent, secrètement pervers, d'un amoralisme affirmé et tranquille.

De plus en plus sombre, de plus en plus misanthrope, mais presque joyeux de l'être cette fois, Woody constate gaiement que le sexe et le pouvoir mènent, décidément, un monde sans foi ni loi. Et que Dostoïevski - cet auteur démodé que le héros n'arrive pas à lire dans le texte - n'y a effectivement plus sa place : le châtiment, aujourd'hui, ne suit pas forcément le crime. Bien au contraire. Comme en témoigne la pirouette finale, qui clôt en beauté ce monument de cynisme malin et de plaisir jubilatoire.

Pierre Murat

A quoi tient la réussite d’un film ? au travail et au hasard (un peu), mais surtout au talent (inégalement réparti).

  

)    ***    SCOOP (1er novembre 2006, à mon goût n°15 de l'année sur 67 films vus)

Le nouvel opus de Woody Allen est une délicieuse récréation, comédie policière dont certaines situations font penser à Meurtre mystérieux à Manhattan, sans en égaler la perfection. Très bonne partenaire du cinéaste – acteur, Scarlett Johansson apporte son sens de la répartie, déjà repéré dans Ghost World. Le film poursuit la peinture ironique de la haute aristocratie londonienne entamée avec Match Point. Ici, la morale est sauve, mais il faut l’intervention de la magie (davantage poétique que fantastique chez Woody) pour cela …

)    **    LE RÊVE DE CASSANDRE (31 octobre 2007, à mon goût n°45 de l'année sur 73 films vus)

 

Deux frères ayant besoin d’argent obtiennent l’aide de leur oncle richissime, à condition de supprimer un témoin gênant des affaires de cet oncle. Woody Allen reprend le thème de l’ascenseur social nauséabond des deux opus précédents de sa trilogie londonienne (Match Point, Scoop), ainsi que le thème de la culpabilité (Crimes et délits, Match Point à nouveau). Pour une fois, et malgré des dialogues toujours brillants, son film souffre de la comparaison avec ceux d’autres auteurs : les films contemporains de Ken Loach ou le dernier Lumet (7h58 ce samedi-là). Décevant (un peu), intéressant (encore pas mal).

)    ***    VICKY CRISTINA BARCELONA (8 octobre 2008, à mon goût n°12 de l'année sur 82 films vus)

 

Le nouvel opus de Woody Allen n’est pas à proprement parler une comédie, mais plutôt une fable quasi – philosophique sur deux riches, jeunes et oisives américaines qui passent l’été dans une Catalogne de carte postale (architectures de Gaudi) et qui, détachées des contingences matérielles, se cherchent. Une petite (quoique...) réflexion sur le sens de la vie (paisible/aventureuse), sur le fait qu’on n’est pas forcément ce qu’on croit/veut être. Le quatuor Scarlett Johansson, Rebecca Hall, Javier Bardem, Penelope Cruz est excellent de sensualité et d’ironie.

)    ****    WHATEVER WORKS (1er juillet 2009, à mon goût n°1 de l'année sur 84 films vus)

 

L'an dernier, on a cru reconnaître Woody Allen sous les traits d'une blonde, aspirante cinéaste, inapte à l'amour et au bonheur - dans Vicky Cristina Barcelona. (Ah cette curieuse manie qu'ont certains critiques ou certains cinéphiles à chercher un personnage ressemblant à celui de Woody Allen dans les films où il ne joue pas...) Cet été, il est facile (trop, c'est sûrement un piège) de le deviner dans la peau de Boris, New-Yorkais misanthrope et péremptoire - le personnage central de Whatever works. A première vue, les deux films diffèrent nettement  (peut-être car l'essentiel du scénario de Whatever works a été écrit à la fin des années 70...) : l'un prolongeait la « période européenne » de Woody Allen, initiée avec Match Point. L'autre marque un retour à Manhattan et à un héros d'un âge avancé. Mais, profondément, ils sont presque jumeaux par leur genre, la comédie cent pour cent existentielle. Au programme, une seule petite question, non dénuée d'importance : comment vivre ?

Boris met en pratique une réponse radicale : il a renoncé à tout espoir d'épanouissement (après avoir raté le prix Nobel de physique) ou d'amour (après avoir divorcé d'une femme parfaite). Il vit seul dans un appartement miteux, échange avec ses rares amis des considérations amères sur le genre humain et donne des cours d'échecs (d'échec ?) à des enfants qu'il méprise et insulte à la moindre occasion. Cette aigreur, ce désabusement éclaboussent jusqu'au spectateur, à qui Boris adresse directement une mise en garde quant à son humeur (noire), et partant, celle du film. Genre, circulez, y a rien d'amusant à voir, cette fois-ci.

Autrefois, quand Woody Allen nous interpellait, c'était pour mieux nous accrocher, voire nous embobiner - on se souvient de son numéro dans la file d'attente du cinéma, dans Annie Hall. Whatever works nous fait plutôt la gueule. Bien sûr, c'est une pose, une ruse, mais au bord de plomber l'ambiance pour de bon. C'est que l'interprète de Boris (Larry David, issu de la télé) n'est pas aussi immédiatement drôle que l'était Woody acteur. Et, dans la foulée, le premier rebondissement paraît forcé : une très jeune fugueuse, venue du Sud, Melodie (Evan Rachel Wood), démunie sur tous les plans (matériel, intellectuel...), convainc Boris de l'héberger une nuit et, peu à peu, s'incruste chez lui.

Il faut voir comment Woody Allen remonte ce courant dangereux : non en affinant le trait, mais en allant, au contraire, d'énormité en énormité, avec une jubilation de plus en plus dévastatrice - et des répliques à l'avenant. Les ellipses temporelles conduisent à une toute nouvelle donne entre les deux personnages principaux ; arrivée à New York de la mère de Melodie, d'abord anéantie par ce qu'elle découvre, puis jouisseuse, gagneuse, comploteuse (irrésistible Patricia Clarkson) ; apparition du père de Melodie, pas au bout de ses surprises non plus, etc. Chacun cherche son moi. Le Grand-Guignol des passions et des choix de vie se déchaîne. A moins qu'il ne s'agisse du jeu des chaises musicales.

Tout est réversible, les sentiments et les désirs comme les valeurs (Les sentiments et les désirs oui, les valeurs pas vraiment : Woody Allen est tout sauf un cinéaste "post-moderne" où tout se vaut ;  tout le monde a ses raisons, mais ce n'est pas la même chose). Ce constat qui a souvent engendré de la mélancolie chez Woody Allen - entre autres dans Manhattan, auquel Whatever works fait écho trente ans plus tard - est devenu un ressort comique infaillible, et même une source de joie considérable. Il est plaisant, par exemple, de voir Melodie, fraîche, nunuche et bienveillante s'attacher à Boris, intello, cynique, intolérant. Mais il est encore plus piquant de la voir se détacher de lui à peu près pour les mêmes raisons. Tout aussi précaires, et donc savoureuses, sont les métamorphoses des autres, amenés à devenir le contraire de ce qu'ils étaient ou prônaient.

Whatever works : vivons n'importe quoi qui marche, qui rend heureux - serait-ce du n'importe quoi tout court aux yeux des autres. Telle est, en substance, la devise de ce film pour aujourd'hui, où n'agit plus aucun remède universel. C'est une devise pragmatique, qui a de quoi étonner chez un supposé intello comme Woody Allen - il aimait autrefois se peindre en idéaliste malmené par la vie. Et comme ce qui marche un moment ne marche pas toujours, c'est, aussi, un éloge vivifiant du mouvement, du provisoire, du hasard - attendez-vous à un formidable usage littéral de l'expression « tomber sur quelqu'un »...

On peut encore y voir un manifeste de cinéaste. Au début, Boris l'atrabilaire s'en prend aux « feel good movies », ces films hollywoodiens destinés à provoquer une euphorie un peu idiote chez leurs spectateurs du fait de leur fin heureuse. Or, bien sûr, Woody Allen signe, avec Whatever works, son feel good movie. Il met tout le monde dans sa poche - les vieux, les jeunes, les femmes, les gays - et ose le total happy end. Apparemment loin de tout rêve de grandeur (comme au temps où il se voulait Bergman). Le paradoxe est qu'il réussit, encore, une sorte de chef-d'oeuvre, à l'intérieur de ce genre dit mineur. Quand, à la toute fin, entre autodérision et forfanterie, est prononcé le mot « génie», il passe comme une lettre à la poste.

(C'est effectivement un mini chef d'oeuvre réjouissant, qui revient de loin après un prologue un peu pesant, mais son apparent optimisme est une victoire à l'arrachée : chacun évolue, mais le changement est moins l'effet d'une volonté intérieure, d'un existentialisme sartrien - selon lequel l'important n'est pas ce qu'on a fait de moi mais ce que je fais de ce que l'on a fait de moi - qu'un effet largement involontaire d'éléments extérieurs.)

Louis Guichard

)    ****    VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU (6 octobre 2010, à mon goût n°1 de l'année sur 96 films vus)

 

C'est la 34è fois que j'ai vu un film de Woody Allen, et là il est arrivé à me surprendre encore une fois. Je pense que c'est un des sommets de sa carrière. En apparence, on suit une demi-douzaine de citadins anglo-saxons et plus cultivés que la moyenne. Woody Allen poursuit le thème du destin, présent dans ses derniers films depuis Melinda et Melinda (2005). Les réparties sont à la fois cinglantes et profondes (quel art de la litote !), mais l'ironie se niche dans l'ensemble de la mise en scène. L'utilisation de la voix off, parfois si fonctionnelle dans des films ordinaires, est ici géniale et virtuose, la musique joue également un rôle important. La magie intervient, mais sa fonction n'est pas d'apporter une touche fantastique, mais donne l'occasion d'une scène de spiritisme férocement drôle et grinçante. On peut trouver de multiples interprétations au film (c'est un chef d'oeuvre), voici modestement la mienne. Poussés par l'hyperindividualisme contemporain, les personnages cherchent tous à se réaliser, ils ne sont ni bons ni mauvais, mais en étant inattentifs aux autres, ils prennent des mauvaises décisions. Les seuls personnages qui s'en sortent vivent avec des chimères... Conclusion personnelle : voilà ce qui arrive quand on hypertrophie la dimension individuelle et qu'on atrophie les dimensions collective et politique !


)    ***    MINUIT À PARIS (11 mai 2011, à mon goût n°27 de l'année sur 91 films vus)

Après l'Everest que constituait le chef d'œuvre ironique Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu l'an passé, le nouvel opus de Woody Allen constituerait plutôt une très agréable colline. Un jeune couple, assez riche mais mal assorti, joue les touristes à Paris (volontairement montré comme un décor de cartes postales) pour tenter de recoller les morceaux. La jeune femme a des parents ultra-conservateurs, alors que l'homme est un écrivain frustré qui se pose des questions existentielles. Sans dévoiler la suite, la magie va intervenir, et donner son sel au film qui va traverser les époques. Une comédie cultivée, moins noire (donc plus consensuelle) que les dernières œuvres du cinéaste.


)    *    TO ROME WITH LOVE (4 juillet 2012, à mon goût n°82 de l'année sur 89 films vus)


Woody Allen fait très souvent des films réussis, et souvent des films très réussis. En ce sens, celui-ci est exceptionnel dans la mesure où c'est un ratage dans les grandes largeurs. Plusieurs sketchs sont entremêlés (sans interférer). On sauvera le personnage du chanteur d'opéra sous la douche et l'interprétation d'Ellen Page (qui montre qu'elle est une actrice allenienne). Pour le reste, rien ne fonctionne, et deux ans après le sublime Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, c'est une belle dégringolade. Vivement la remontée !


)    ****    BLUE JASMINE (25 septembre 2013, à mon goût n°2 de l'année sur 95 films vus)

Une nouvelle pièce dans l'œuvre si variée et si cohérente de Woody Allen. L'argument scénaristique est une sorte d'inverse de celui d'Escrocs mais pas trop (2000) : Jasmine (Cate Blanchett), mariée à un grand escroc à la Madoff (Alec Baldwin), quitte sa vie de grande bourgeoise new-yorkaise et, ruinée, est hébergée chez sa sœur caissière à San Francisco (Sally Hawkins, découverte chez Mike Leigh). Cela aurait pu être un portrait de femme rongée par le doute, comme l'était Une autre femme (1989). Mais Woody Allen adore mettre du noir dans la comédie et de l'humour dans la tragédie, comme il l'assumait dans le film-manifeste Melinda et Melinda (2005). Ainsi, le cinéaste est loin d'accompagner avec empathie la trajectoire descendante de son héroïne, il la regarde avec une cruauté très drôle. Le film partage deux caractéristiques avec Match Point (2005) : la satire sociale sous-jacente, et une construction narrative qui permet des coups de théâtre d'une grande férocité. Après le catastrophique To Rome with love, seul échec artistique de sa carrière, Woody Allen revient au sommet.

)    ***    MAGIC IN THE MOONLIGHT (22 octobre 2014, provisoirement n°7 de l'année sur 88 films vus)

1928, Berlin. Wei Ling Soo, un grand et mystérieux prestidigitateur international, épate son public par des tours spectaculaires (disparition d'un éléphant...). En fait il s'agit d'un anglais aussi psychorigide et arrogant qu'intègre qui, tel un Gérard Majax de l'entre-deux guerres, démasque de temps à autre des charlatans prétendant avoir des dons surnaturels (alors que lui assume qu'il y a des trucs dans ses tours). Justement, un de ses rares amis l'invite à s'intéresser à Sophie Baker, une jeune Américaine,  qui se prétend médium auprès de riches propriétaires d'une villa sur la Côte d'Azur...
Premier niveau de lecture : c'est une nouvelle et délicieuse comédie autour de la magie, comme l'était déjà entre autres l'hilarant Sortilège du Scorpion de Jade (2001). Mais cette fois-ci la magie est l'élément central, le sujet et non plus seulement un moyen de renouveau scénaristique.
Deuxième niveau de lecture : derrière l'apparence mineure de la surface se cache une réflexion dialectique sur l'illusion au singulier (celle de l'illusionniste) et sur les illusions au pluriel (celles auquel renoncent les "pessimistes", les sceptiques, les athées).
Troisième niveau de lecture : grâce à ses talents de magicien du cinéma, Woody Allen transforme en film plaisant immédiatement accessible une tentative de synthèse quasi théorique entre deux de ses sommets récents, d'une part la noirceur féroce de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (ce sombre inconnu est celui qui s'avance à la fin une faux à la main, pour vous condamner à mort, vous qui êtes simple mortel, même si vous n'avez commis aucun crime), d'autre part l'espoir un poil forcé mais humaniste de Whatever works (l'être humain est capable d'évoluer, voire de se métamorphoser, et c'est dans la nature humaine, pas dans le surnaturel)...

 

Version imprimable | Ephémères | Le Samedi 20/12/2014 | 0 commentaires
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