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Mon aide-mémoire sur les films du festival Télérama 2023

LA NUIT DU 12 (Dominik Moll)
Un carton introductif nous explique qu'il s'agit d'une affaire non résolue, de celles qui hantent pendant toute leur carrière certains enquêteurs. Ce polar, sur une jeune fille assassinée la nuit, ne se conclura pas par la résolution de l'enquête. Et pourtant Dominik Moll arrive à nous intéresser à son développement, mais aussi à d'autres aspects : sur la réalité matérielle de la police judiciaire, sur la violence genrée à l'intérieur de la société etc. Le cinéma de Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien) retrouve enfin une certaine densité, un certain humour également...

LICORICE PIZZA (Paul Thomas Anderson)
Des dithyrambes ont accompagné le nouveau film de Paul Thomas Anderson (There will be blood, Phantom thread). Il est situé dans la jeunesse américaine des années 1970, mais ses personnages ne sont pas traversés par les fécondes utopies de l'époque. Au centre du récit, un jeune homme, qui fait plus vieux que son âge supposé, est surtout préoccupé par le fait de trouver l'idée qui va marcher commercialement. Il pourrait tout à fait se situer dans le cynisme de l'époque contemporaine. Le film se laisse voir sans déplaisir, grâce à l'ardeur juvénile de ses interprètes, mais cette vivacité est contrebalancée par une mise en scène trop prétentieuse et ostentatoire.

LES AMANDIERS (Valeria Bruni-Tedeschi)
Pas vu

LES PASSAGERS DE LA NUIT (Mikhaël Hers)
On suit quelques années de la vie d'une famille, plus précisément d'une mère devenue célibataire et de ses deux grands enfants ados, ses rencontres lorsqu'elle tente une reprise professionnelle... Si on se passionne par ce qui arrive aux personnages, c'est moins par la qualité du scénario en tant que tel que par la qualité d'écriture de ces personnages : Charlotte Gainsbourg a-t-elle déjà eu un rôle aussi beau ? Ses partenaires sont également bien servis : entre autres Thibault Vinçon et Didier Sandre (habitués du cinéaste), mais aussi Emmanuelle Béart et Noée Abita. La reconstitution des années 1980 est d'autant plus réussie qu'elle n'est pas ostentatoire et pointilleuse, mais plutôt pointilliste, ce qui change tout : ce sont des détails, des objets qui font revivre des éléments des rapports humains de l'époque. Et quelques réminiscences radiophoniques ou cinématographiques (la comète Pascale Ogier, notamment dans Les Nuits de la pleine lune). Mikhaël Hers croit encore au cinéma, et s'il livre un film largement au-dessus des productions audiovisuelles ordinaires, c'est parce qu'il demeure un styliste rare : le grain de l'image est unique, comme s'il s'agissait d'images pastel à la Sempé, mais avec des couleurs chaudes au diapason des ondes qui circulent d'un personnage à l'autre...

CONTES DU HASARD ET AUTRES FANTAISIES (Ryusuke Hamaguchi)
Le film est distribué en France sous un titre aux accents rohmériens. Il regroupe en réalité trois histoires d'une quarantaine de minutes chacune, et c'est un peu une surprise, dans la mesure où Ruysuke Hamaguchi a vraiment explosé avec des narrations longues : les cinq heures totales de Senses, les trois heures magistrales de Drive my car (oeuvre pourtant inspirée d'une nouvelle de Murakami). Chaque histoire prend néanmoins une tournure inattendue, qu'on se gardera de révéler, même si le cinéma d'Hamaguchi ne repose pas sur le suspense. Si les dialogues sont essentiels, et impeccablement interprétés, la réussite du film repose également sur l'évidence de la mise en scène : chaque cadre met d'emblée dans l'ambiance singulière de chaque séquence, et la caméra est toujours au bon endroit et au bon moment. Dit comme cela, c'est presque paradoxal, dans la mesure où les différents récits imaginent des personnages, surtout féminins, qui peinent, justement, à l'être, au bon endroit et au bon moment. Même s'il ne s'appuie pas sur un grand récit unique, Hamaguchi confirme néanmoins sa virtuosité.

AS BESTAS (Rodrigo Sorogoyen)
Les films de Rodrigo Sorogoyen (Que Dios nos perdone, El Reino, Madre) ont des intrigues très charpentées, qu'il vaut mieux ne pas trop éventer. Disons ici que l'histoire tourne autour d'un couple de français installé depuis quelques années dans un petit village de Galice. Instruits, ils tentent de pratiquer une agriculture plus écologique. Mais un conflit va éclater avec leurs voisins... L'excellent scénario divise le long métrage en plusieurs parties, mais la grande réussite du film tient peut-être plus fondamentalement encore à d'autres éléments : à l'intensité de la tension qui court dès le départ, à une très grande direction d'acteurs (Luis Zahera est inquiétant à souhait, face auquel Denis Ménochet puis Marina Foïs donnent leur pleine mesure, sans oublier les quelques scènes dévolues à Marie Colomb...).

LA CONSPIRATION DU CAIRE (Tarik Saleh)
Adam, fils d'un modeste pêcheur, obtient une bourse pour étudier à l'université Al-Azhar du Caire, haut lieu de l'islam sunnite. Le grand imam meurt subitement quelques jours après la rentrée, et se profile bientôt l'élection interne de son successeur. Adam est une proie idéale pour servir d'agent secret infiltrant malgré lui la tendance d'un candidat menaçant celui que le pouvoir politique égyptien voudrait voir élu... Logiquement primé à Cannes (ce qui n'est pas le cas de tous les prix décernés cette année), le scénario à tiroirs, à double ou triple détente, à la fois récit d'apprentissage (dans tous les sens du terme) et intrigue policière, est effectivement le premier atout de ce film sur ce plan très audacieux, la mise en scène et l'interprétation visant davantage l'efficacité maximale au service de la narration plutôt qu'une forme originale.

ARMAGEDDON TIME (James Gray)
Après deux excursions dans d'autres territoires (The Lost city of Z, Ad Astra), James Gray revient à New York, et situe son film à l'aube des années 1980. Dans le collège public dans lequel il effectue sa rentrée, Paul Graff, 11 ans, rêveur et facilement dissipé, se lie d'amitié avec Johnny, le seul garçon noir de sa classe, assez turbulent lui aussi. Paul observe le racisme le plus banal, qu'a bien connu son grand père maternel, juif (formidable Anthony Hopkins), le membre de la famille dont il se sent le plus proche. Le racisme social aussi, lorsqu'il est obligé de rejoindre une institution privée, alors qu'à la télévision Ronald Reagan mène une campagne électorale bientôt victorieuse... James Gray livre un film d'une apparente simplicité, mais riche en éléments qu'il distille par petites touches, dans une atmosphère faussement feutrée, sans ostentation (en cela il diffère de l'entreprise démonstrative du dernier Mungiu), sans forcer le/la spectateur/trice à les voir. La mise en scène a également la forme de l'évidence, et n'a recourt à aucune grandiloquence. Lorsque le générique de fin apparaît, on regrette que ce film, l'un des plus beaux du cinéaste, ne se prolonge pas davantage...

L'INNOCENT (Louis Garrel)
Abel, un jeune veuf, est catastrophé par le mariage de sa mère avec un détenu qu'elle a rencontré dans un atelier théâtre en prison. Clémence, la collègue et meilleure amie d'Abel (ils partagent le même deuil), veut l'aider dans cette nouvelle situation... On a d'abord l'impression de regarder des personnages un peu désuets tirés du cinéma populaire des années 1970. Le comédien-réalisateur désarçonne et tente de retrouver des touches de fraîcheur ou de naïveté auxquelles l'univers un peu cérébral et ultra-parisien qui lui colle à la peau ne nous a pas habitué. Le dernier tiers du film est assez jubilatoire, et arrive à lier ensemble et donner du relief aux éléments épars (plus ou moins réussis) semés jusque là (dont des extraits musicaux inattendus). Sans rien révéler, disons que Louis Garrel semble délivrer un magnifique hommage au "mentir vrai", avec pour partenaires de jeu des orfèvres en la matière (Roschdy Zem, Noémie Merlant), ainsi que la grande Anouk Grinberg (le seul personnage du film sans faux semblants, alors qu'elle seule est comédienne professionnelle dans l'histoire).

R.M.N. (Cristian Mungiu)
Matthias quitte son emploi en Allemagne, et revient dans son village d'enfance, en Transylvanie. Il tente de renouer avec son jeune fils, resté longtemps à la charge de sa mère, mais aussi avec Csilla, son ancienne maîtresse, une des cadres de la boulangerie industrielle implantée localement, mais qui va recruter des employés étrangers... R.M.N. est un acronyme signifiant IRM en roumain. Aucun des personnages principaux ne subira un tel examen. C'est bien la petite communauté dans son ensemble qui est examinée sous les moindres coutures par Cristian Mungiu, qui en fait presque une synecdoque (l'appréhension d'un tout par une partie) de la situation de l'Europe actuelle, et notamment de la montée de la xénophobie, quand s'en prendre aux étrangers nous est montré comme davantage à portée de main que de changer de système économique. Le film est donc dense (en témoigne la séquence d'une réunion de village), voire peut-être trop chargé : tout est un peu trop explicité, au risque que l'ensemble vire à la démonstration univoque.

LES ENFANTS DES AUTRES (Rebecca Zlotowski)
Au début, on s'inquiète un peu. Certes, Rebecca Zlotowski a toujours soigné ses mises en scène (Grand central, ou le pas assez reconnu Planetarium), mais avec une attitude assez franc-tireuse. Là, on sent qu'elle veut adopter une position plus centrale, avec une grammaire cinématographique très classique, de même que ses références musicales (Julien Clerc, Yves Simon). Mais cette nouvelle centralité n'est nullement une démagogie, elle s'en sert pour raconter une histoire simple d'une femme quadragénaire qui s'inquiète de ne pas avoir fait d'enfants, et qui va s'attacher à Leïla, la fillette de son compagnon (un homme divorcé). Le savoir-faire de la cinéaste, d'inspiration assez truffaldienne ici, est mis au service d'un point de vue assez inédit sur cette situation, et au-delà (l'excellent titre ne renvoie pas uniquement à Leïla). Pour jouer une partition si subtile, il fallait un stradivarius, et c'est Virginie Efira, qui donne devant la caméra de Zlotowski une sensualité et une palette d'émotions complexes assez extraordinaire. Après Revoir Paris et Les Enfants des autres, on ne voit pas comment le César de la meilleure actrice pourrait lui échapper.

LE SERMENT DE PAMFIR (Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk)
Voici un film ukrainien contemporain qui ne met pas en son coeur les rapports avec le voisin russe. L'histoire se passe dans la région de Bucovine. Pamfir est le surnom donné au héros, revenu de l'étranger et qui accepte une dernière fois de servir la contrebande avec la Roumanie voisine, membre de l'Union européenne, afin de trouver l'argent pour réparer le préjudice commis par son fils. Le schéma est rebattu, mais le réalisateur débutant réussit les scènes viriles, parfois de violence explicite, même si cela en constitue aussi une limite (pourquoi garder toutes les scènes choc, et ne pas développer davantage d'autres aspects ?).

AUCUN OURS (Jafar Panahi)
Si le sous-texte n'était pas si grave, on pourrait dire qu'il s'agit d'une autofiction, dans laquelle Jafar Panahi joue son propre rôle de cinéaste. Il tourne un film autour d'une histoire d'amour contrariée par un exil qui ne s'offre qu'à l'une des deux et qui pourrait les séparer, histoire inspirée de la réalité vécue par les interprètes. Redoutant d'être arrêté, Panahi n'est pas présent sur le tournage, mais le dirige via internet, depuis une maison louée dans un village près de la frontière. Dans ce village, il est témoin d'une autre histoire d'amour compliquée (pour d'autres raisons). Avec très peu de moyens, Jafar Panahi (le vrai) multiplie les niveaux de lecture, et livre un film courageux, ultime pied de nez avant sa réelle arrestation et incarcération en juillet 2022 (comme deux de ses collègues, Mohammad Rasoulof et Mostafa Al-Ahmad).

CHRONIQUE D'UNE LIAISON PASSAGERE (Emmanuel Mouret)
Une homme et une femme se mettent d'accord dès le début de leur histoire pour que celle-ci soit sans engagement et ne dure qu'un temps. Bien sûr, ce n'est pas aussi simple. Le cinéma d'Emmanuel Mouret accorde de plus en plus de place au texte (les personnages n'arrêtent pas de commenter ce qu'ils croient ressentir), malheureusement moins convaincant que dans Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait. Le problème du texte réside plus dans la forme (assez plate) que dans le fond (qui peut réserver de fines observations). N'est pas forcément Lubitsch qui veut. Il y a également tellement de hors champ que les personnages semblent théoriques : ils ont à peine une vie professionnelle et évoluent dans de vastes espaces (le cinéma de Mouret s'est embourgeoisé). Vincent Macaigne est néanmoins formidable de maladresse, et Sandrine Kiberlain conjugue maturité et fraîcheur. L'épilogue est un savoureux hommage à Woody Allen et Ingmar Bergman, et finit de sauver cette demi-réussite.

SANS FILTRE (Ruben Östlund)
Un couple de mannequins se voit offrir par leurs sponsors (ils sont influenceurs) une croisière sur un paquebot de luxe... Ruben Östlund a un petit talent pour étirer une séquence jusqu'à la faire déraper. Mais qu'en fait-il ? On espère pendant un temps une satire de la richesse mal acquise (avec notamment un couple de marchands d'armes), mais cet espoir va être vite annihilé. Le problème ne réside pas tellement dans une forme pas toujours ragoûtante (l'insistance sur le vomi), mais sur le fait que cette fausse provocation (ce n'est ni Le Charme discret de la bourgeoisie de Bunuel, ni Et vogue le navire de Fellini) finit par être du pain béni pour l'ordre établi. Östlund reçoit une deuxième Palme d'or, peut-être encore plus usurpée que la première.

EN CORPS (Cédric Klapisch)
Un historien engagé pourrait ironiser sur la base sociologique des personnages qu'on croise dans l'oeuvre de Klapisch : à quelques exceptions près (Ma part du gâteau), ce sont très majoritairement des urbains avec un capital culturel élevé. Ce qui n'empêche pas le réalisateur d'observer avec finesse les liens qui se construisent entre les personnages. Evacuons un autre point, le scénario : dans sa trame générale, le film est assez simple, voir simpliste, et téléphoné. Et pourtant on y croit. Le paradoxe n'est qu'apparent : l'effort n'a pas été mis sur la narration (qui frôle parfois le prêchi prêcha développement personnel), mais sur l'exécution. L'histoire de cette danseuse classique qui, après une double blessure (physique et amoureuse), doit renoncer à sa passion et réinventer sa vie est rendue très attachante par l'interprétation homogène (Marion Barbeau est la meilleure figure débutante chez Klapisch depuis Garance Clavel dans Chacun cherche son chat, mais il y a tous ses partenaires), par des détails qui font mouche, par des instants plus gratuits (la danse dans le vent face à la mer) et par le soin apporté à la direction artistique, à commencer par les chorégraphies. Au final, malgré mes craintes, un des meilleurs films du réalisateur.

Version imprimable | Ephémères | Le Vendredi 13/01/2023 | 0 commentaires




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