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Mon aide-mémoire sur les films du Festival Télérama 2026

VALEUR SENTIMENTALE (Joachim Trier, 20/08/2025, n°3 Télérama) LLLL
C'est l'histoire d'un père de famille longtemps absent (le grand Stellan Skarsgard, qui passe d'un Trier à l'autre !), cinéaste qui se veut sur le retour, et propose à l'aînée de ses deux filles, actrice de théâtre, le rôle principal de son nouveau film, ce qu'elle refuse. Plus tard, il rencontre une actrice américaine fan de son univers. La maison familiale est presque un personnage à part entière de cette sorte de sonate d'automne : dès le prologue, on visualise le passage secret à travers la haie utilisé par les deux soeurs dans leur jeunesse pour filer en douce... Les décors sont filmés avec un grand sens de l'espace. D'une manière générale, la mise en scène est remplie de détails qui font sens et aident à faire progresser le récit. Jusqu'à maintenant, les films précédents de Joachim Trier ne m'avaient guère touché, trop théoriques ou froids. Mais celui-ci atteint une profondeur remarquable, au diapason de l'intensité de ses interprètes (Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas).

L'AGENT SECRET (Kleber Mendonça Filho, 17/12/2025, n°13 Télérama) LLLL
Dans les salles françaises, l'année 2025 avait en quelque sorte démarré avec Je suis toujours là de Walter Salles, et se referme avec ce film-ci. Les deux traitent de la période de dictature militaire au Brésil, mais pas du tout de la même manière. Le premier s'étendait sur une assez longue période, avec un récit chronologique, et un très grand classicisme. Alors que le nouveau film de Kleber Mendonça Filho, bien que tout aussi romanesque, est resserré sur un temps plus court : celui dans lequel un universitaire débarque à Recife dans une sorte de refuge pour dissidents, et tente de récupérer son fils, en garde chez les parents de son épouse décédée, pour fuir avec lui. Le film progresse par une compréhension progressive des enjeux liés aux divers protagonistes, et une évolution graduée vers le thriller. La narration empile les points de vue, en incluant par exemple des personnages contemporains d'étudiantes. Le tout est un formidable objet de cinéma, récompensé à juste titre du prix de la mise en scène à Cannes. Mais la profondeur réside aussi dans la direction d'acteurs/actrices, dont Wagner Moura, prix d'interprétation tout autant mérité.

THE BRUTALIST (Brady Corbet, 12/02/2025, n°5 Télérama) LLLL
Le brutalisme est un courant architectural, certains spécialistes indiquent que les constructions imaginées par le personnage principal ne s'y ancrent pas vraiment. L'essentiel n'est pas là, puisque le terme n'est jamais prononcé dans le film. Il se pourrait que le titre soit tout simplement un jeu de mot qui renvoie aux brutalités rencontrées. Je redoutais une grande fresque ostentatoire et froide, heureusement il n'en est rien. C'est un film ambitieux, c'est vrai, mais à la hauteur de ses ambitions. Sa profondeur provient à la fois de la forme (une mise en scène inspirée et digne des plus grands), du fond (une sorte de biopic d'un personnage fictif, un architecte juif hongrois rescapé des camps et qui s'installe aux Etats-Unis), mais aussi de l'interprétation : Adrien Brody impressionne dans un rôle qui prend en quelque sorte la suite de celui qu'il incarnait dans Le Pianiste, mais aussi Felicity Jones dans le rôle de son épouse et Guy Pearce dans celui de son mécène. Une histoire inventée qui résonne de manière féconde avec l'Histoire réelle.

MIROIRS n°3 (Christian Petzold, 27/08/2025, n°9 Télérama) LLL
Laura, étudiante en musique à Berlin, accompagne son compagnon en week-end à la campagne avec des amis. Mais elle se ravise et veut rentrer, son compagnon la ramène, mais ils ont un accident de voiture dont seule Laura réchappe. Elle souhaite rester chez Betty, qui l'a recueillie, plutôt qu'être placée en observation à l'hôpital. C'est le début d'un petit miracle de cinéma : le film est court (1h26), mais d'une grande amplitude par la façon dont il se déplie. Très inspirée, la mise en scène reste constamment dans le registre de la suggestion, aussi on craint une faiblesse, lorsque les choses pressenties sont dites explicitement. Mais c'est ce qui permet au film d'aller vers son dénouement. Avec l'aide de ses quatre interprètes principaux, Christian Petzold, sous une apparence mineure (adaptée à l'indicible), livre son film le plus réussi depuis qu'il collabore avec Paula Beer, toujours très convaincante.

NINO (Pauline Loquès, 17/09/2025, n°11 Télérama) LLL
Sans y avoir été préparé, Nino apprend qu'il est atteint d'un cancer, et qu'il doit commencer un traitement trois jours plus tard. Son vingt-neuvième anniversaire tombe dans l'intervalle. Un concours de circonstances l'amène également à passer ces quelques jours hors de chez lui... Sur le papier, il aurait pu s'agir d'un drame banal, mais, pour son premier long métrage, Pauline Loquès nous offre un petit miracle cinématographique. Certains commentaires ont pensé à Cléo de 5 à 7 (autre histoire d'inquiétude médicale sur un temps resserré). Mais la réalisatrice, au lieu de s'inspirer de l'inimitable, nous propose autre chose : un très beau portrait de jeune homme (Théodore Pellerin), à travers une suite de scènes inattendues. On en apprend sur lui au même rythme qu'il en apprend sur lui-même, au fil de ses interactions avec les autres. On sent la cinéaste pleine de tendresse pour tous les personnages, et cette absence rare de cynisme donne son cachet à ce coup d'essai, non dénué d'humour, extrêmement prometteur.

SIRÂT (Oliver Laxe, 10/09/2025, n°4 Télérama) LLL
Au coeur du désert marocain, Luis, accompagné de son jeune fils Esteban, rejoint une rave party, dans l'espoir de retrouver sa fille aînée qui a disparu quelques mois plus tôt. Puis ils suivent un noyau dur de raveurs vers un autre rassemblement clandestin, alors que la radio informe de la militarisation croissante du monde... Le film est donc une épopée sensorielle, entre le son des musiques électroniques et les paysages arides des montagnes et des pistes périlleuses. Un périple à la Werner Herzog (Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo), mais avec également des coups de théâtre inouïs. Un film choc, mais dont le sens n'est pas très explicite. Peut-être une ode à des liens de solidarité solides à l'écart des puissants, malgré les menaces de chaos, en recherchant la dignité du présent plutôt qu'un vague flottement sans grâce (pour paraphraser une talentueuse autrice écosocialiste).

JE SUIS TOUJOURS LA (Walter Salles, 15/01/2025, n°15 Télérama) LLL
La dictature militaire brésilienne évoquée à travers le destin de la famille Paiva, nombreuse, joyeuse et heureuse jusqu'à l'arrestation du père, ancien député travailliste. Eunice, la mère, formidablement incarnée par Fernanda Torres, qui se tenait jusque là à l'écart de la politique, va devoir résister au régime en place. Le récit est construit de façon très chronologique. On a ainsi d'abord le temps de s'immerger dans le quotidien de cette famille, avant qu'elle ne soit rattrapée par la réalité de la situation politique. Dans les meilleurs moments, on pense à Kleber Mendonça Filho, autre grand réalisateur brésilien contemporain (Aquarius). On pourra cependant trouver plus conventionnel l'épilogue final, après un ultime saut dans le temps...

BLACK DOG (Hu Guan, 05/03/2025, n°10 Télérama) LLL
Réalisateur de divertissements spectaculaires qui ont connu de gros succès au box-office chinois (mais non distribués en France), Hu Guan nous livre un film d'une toute autre teneur : on y suit Lang, un ancien motard récemment sorti de prison en liberté conditionnelle, qui retrouve sa ville natale, Chixia, en bordure du très cinégénique désert de Gobi. On est à la veille des JO de 2008, et les autorités locales veulent se débarrasser des chiens errants, l'un d'entre eux étant suspecté d'être enragé. Avec des séquences magistralement filmées, le film semble convoquer autant le classicisme hollywoodien (Le Vent de Victor Sjöstrom, Paris, Texas de Wim Wenders), que l'enregistrement des mutations contemporaines chinoises par Jia Zhangke (qui interprète ici un chef de clan) ou encore White God du hongrois Kornel Munduczo pour intégrer des personnages canins comme personnages à part entière qui font avancer le récit.

MEMOIRES D'UN ESCARGOT (Adam Elliot, 15/01/2025, n°12 Télérama) LLL
Prévenons d'emblée, ce second long métrage d'animation de Adam Elliot n'est pas à destination des enfants, et son personnage principal n'est pas un animal, comme le titre semble l'indiquer, mais un être humain. En l'occurrence il s'agit d'une jeune femme devenue orpheline beaucoup trop tôt, et placée de surcroît dans une autre famille d'accueil que son frère jumeau... Sur le papier, il y a pas mal de sordide dans cette histoire, mais le tournage en stop motion, avec des personnages plus expressifs que des interprètes en chair et en os, donne du relief, et même un certain humour à l'ensemble. Au détour d'une séquence, on remarquera également une mise en abyme, ce qui est devenu assez courant dans le cinéma en live mais est inhabituel dans le domaine de l'animation. Une jolie réussite qui concrétise les espoirs du prometteur Mary et Max, il y a plus de quinze ans.

LA PETITE DERNIERE (Hafsia Herzi, 22/10/2025, n°2 Télérama) LLL
La petite dernière en question, c'est Fatima, une jeune fille de 17 ans, bonne élève qui va partir en fac de philosophie à Paris. Croyante musulmane, elle se découvre lesbienne. En adaptant le roman de Fatima Daas, Hafsia Herzi, dont c'est le troisième long métrage en tant que réalisatrice, semble faire preuve d'une audace tranquille (qui serait doublement "communautariste" selon la pensée-étiquette d'un éphémère premier ministre français). Pourtant, aucune provocation dans ce film, qui ne s'appuie pas sur des rebondissements scénaristiques marqués, mais plutôt sur de longues séquences, certes parfois découpées en champ-contrechamp, mais qui laissent le temps aux personnages de vivre, de se comprendre, sans suivre forcément une ligne toute tracée. Pour le rôle-titre, Nadia Melliti a obtenu à Cannes un prix d'interprétation féminine mérité.

L'INCONNU DE LA GRANDE ARCHE (Stéphane Demoustier, 05/11/2025, n°6 Télérama) LLL
Vu en avant-première surprise, de moi-même j'aurais peut être hésité à aller voir ce film, car la Grande Arche de la Défense n'est a priori pas la grande réalisation des années 1980 qui m'intéresse le plus. La reconstitution est assez réussie, notamment dans les ambiances lumineuses des intérieurs, qui rappellent les iconographies de l'époque. Il réussit aussi la description d'un architecte étranger qui doit composer avec le processus de décision politique français. Il n'y a pas d'unité de style ou de thématique dans la filmographie en apparence éclectique de Stéphane Demoustier. Mais comme dans La Fille au bracelet ou Borgo, par exemple, il construit un personnage complexe, qui garde in fine une certaine opacité, alors même qu'on ne cesse pas de l'observer. C'est assez stimulant.

UN SIMPLE ACCIDENT (Jafar Panahi, 01/10/2025, n°8 Télérama) LL
Jafar Panahi a reçu à Cannes la Palme d'or. Celle-ci semble récompenser l'ensemble des dernières oeuvres du cinéaste, tournées clandestinement, mais avec une audace et une malice folles. Ce miracle fonctionne toutefois moins dans ce nouvel opus, qui raconte l'histoire d'un ancien prisonnier politique qui croit reconnaître son tortionnaire. Il arrive à le capturer, et s'en va voir d'autres anciens prisonniers pour qu'ils confirment l'identité de cet homme, et discuter de ce qu'ils vont en faire. Pendant l'essentiel du film, l'ensemble des enjeux semble pris en charge par des dialogues trop didactiques, presque schématiques par rapport aux personnages hâtivement définis. L'ultime scène en rehausse néanmoins l'intérêt, qui justement ne passe plus par la parole mais par un travail sonore qui fait sens.

LA TRILOGIE D'OSLO : AMOUR (Dag Johan Haugeurd, 09/07/2025, n°7 Télérama) LL
Chacun des trois films peut se regarder indépendamment des deux autres, et les titres sont plus ou moins permutables : il y a du désir dans Amour. On a d'abord l'impression que ce film là pourrait être le plus beau des trois, avec des personnages qui ne se limitent pas à leurs relations personnelles. Et le transbordeur pourrait être une métaphore de ce qui circule entre les êtres. Cependant, ces relations semblent plus banales que dans les deux autres films. Et reste le cliché d'une histoire entre des personnages assez aisés financièrement et intellectuellement (une médecin, un architecte) pour prendre le temps et le pouls de leurs aspirations intimes, le tout sans égaler les sommets trouvés de longue date par Rohmer ou Allen.

PARTIR UN JOUR (Amélie Bonnin, 14/05/2025, n°16 Télérama) LL
Une jeune restauratrice, qui vient de remporter un jeu culinaire télévisé, revient voir ses parents, également restaurateurs, et reprend contact avec un amour de jeunesse... Les dialogues sont parfois remplacés par des extraits de chansons populaires. L'ombre de On connaît la chanson de Resnais, un peu trop écrasante, plane sur le film, qui s'en distingue néanmoins, car il ne s'agit pas de play-back sur les versions originales, mais d'extraits recréés par les interprètes des personnages (dont Juliette Armanet). Curieux choix comme film d'ouverture du festival international de Cannes, tant ce sympathique coup d'essai est franco-français, et peine à dissimuler son origine d'idée de court-métrage étirée pour en faire un long...

NOUVELLE VAGUE (Richard Linklater, 08/10/2025, n°14 Télérama) LL
Auteur de projets atypiques (Boyhood), Richard Linklater reconstitue le tournage d'A bout de souffle, le premier long métrage culte de Jean-Luc Godard. Les étudiants en cinéma comme les passionnés plus mûrs auront la joie de croiser d'autres figures des Cahiers du cinéma de l'époque, et des collaborateurs qui ont marqué l'histoire de cet art : le chef opérateur Raoul Coutard, le cinéphile à tout faire Pierre Rissient... Le paradoxe réside dans le fait que la manière de Linklater est beaucoup trop sage par rapport à son objet d'étude. Avec des interprètes pas tous convaincants, il nous livre un film parfois savoureux, mais globalement trop illustratif. 

UNE BATAILLE APRES L'AUTRE (Paul Thomas Anderson, 24/09/2025, n°1 Télérama) LL
Un père de famille, autrefois engagé dans l'action directe, et désormais rangé, est à nouveau traqué. Il doit protéger sa fille et alerter son ancien réseau... Ce n'est pas parce que l'on voit des (anciens) activistes à l'écran que le film arrive à être politique. Les maladresses du personnage principal (Di Caprio), trop porté sur la fumette, sont pathétiques et n'incitent pas forcément à la résistance. Et le danger des forces de l'ordre établi capitaliste et autoritaire semble atténué également par des côtés ridicules. Dépourvu de vrai point de vue, le long métrage ne semble mû que par la volonté de mixer de façon improbable A bout de course de Lumet, et The Big Lebowski des Coen. Surnage l'interprétation de la jeune Chase Infiniti, un tempérament à suivre.

Version imprimable | Ephémères | Le Mardi 13/01/2026 | 0 commentaires




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