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Des films du printemps 2026

  • Bien : La Vénus électrique (Pierre Salvadori), L'Illusion de Yakushima (Naomi Kawase), Collapse (Anat Even), L'Affaire Abdallah (Pierre Carles), Le Garçon qui faisait danser les collines (Georgi M. Unkovski), Nous, l'orchestre (Philippe Béziat)
  • Pas mal : The World of love (Yoon Ga-eun) Sauvons les meubles (Catherine Cosme), Autofiction (Pedro Almodovar), Plus fort que moi (Kirk Jones), Une année italienne (Laura Samani), L'Être aimé (Rodrigo Sorogoyen), L'Abandon (Vincent Garenq), Juste une illusion (Olivier Nakache, Eric Toledano)

LA VENUS ELECTRIQUE
(Pierre Salvadori, 13 mai) LLL
Dans un segment, la comédie française, assez sinistré artistiquement au 21è siècle (nonobstant quelques hits commerciaux), Pierre Salvadori fait figure d'exception. Il nous régale une fois de plus, mais en réalisant pour la première fois un film d'époque (est-il devenu moins inspiré par le contemporain ?), puisque l'intrigue naît au sein d'une fête foraine parisienne du temps des Années folles. Héritier de Rappeneau ou De Broca, mais surtout de la comédie américaine (Lubitsch, Wilder), avec un soupçon de mélancolie à l'italienne, Salvadori tisse un astucieux scénario à tiroirs, à partir du quiproquo initial (une employée de foire prise pour une médium par un jeune veuf). Et, surtout, en technicien hors pair, il nous propose une mise en scène d'une goûteuse sophistication. Cette mécanique d'une grande précision n'exclut pas l'émotion, apportée par des interprètes remarquablement dirigés (Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Vimala Pons).

L'ILLUSION DE YAKUSHIMA (Naomi Kawase, 17 juin) LLL
Corry, française installée au Japon, est coordinatrice de transplantations cardiaques dans un service pédiatrique. Elle se démène pour sensibiliser les soignants, les familles et plus largement la société sur l'importance du don d'organes, plutôt déconsidéré d'un point de vue culturel. Le récit n'est pas linéaire, et le personnage de Corry (Vicky Krieps, à son meilleur) s'enrichit de son passé, de son sens de l'observation (avec des plans à la composition bien sentie, notamment dans son rapport à la nature) et de son histoire avec un homme plus jeune qui va et qui vient... Une partie de la critique française émet des réserves sur la sensibilité très affirmée de la cinéaste, qui n'est pourtant aucunement de la sensiblerie : Naomi Kawase n'accompagne jamais les moments importants de musique suggestive, et sa mise en scène reste ciselée, précise et d'une relative sobriété. 

COLLAPSE (Anat Even, 6 mai) LLL
Anat Even, cinéaste israélienne indépendante (le film a été produit sans financement de l'état israélien), retourne au kibboutz de Nir Oz, dans lequel elle a grandi. Celui a été attaqué lors des événements du 7 octobre 2023, après que les fractions armées palestiniennes ont atteint leurs cibles militaires. Après cette entame, elle reste sur place et documente la guerre génocidaire qui s'abat sur Gaza. Filmées nécessairement de loin, ces images sont complétées par l'échange entretenu avec Ariel Cypel, israélien anticolonialiste comme elle, mais exilé depuis des années à Paris, et également par des témoignages d'un médecin gazaoui. Tout en rendant hommage à ses amis disparus, la réalisatrice est mue par la nécessité éthique de dénoncer l'instrumentalisation sioniste des crimes du 7 octobre utilisés pour justifier l'escalade continue dans les crimes contre l'humanité commis contre le peuple palestinien.

L'AFFAIRE ABDALLAH (Pierre Carles, 8 avr) LLL
Depuis quelques temps, le documentariste Pierre Carles livre des films élaborés sur le temps long, avec des éclairages qui tranchent avec le tout venant. Tourné en partie en parallèle avec Guérilla des Farc, l'avenir a une histoire, le film interroge la très longue détention (plus de 40 ans) de Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais fondateur des FARL (Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises), qui fut longtemps le plus vieux prisonnier politique français, incarcéré sur des bases en partie erronées : dans les années 1980, une campagne médiatique confusionniste l'a rendu responsable d'une série d'attentats ayant touché des civils en 1986 (à l'opposé de la pratique des FARL, responsables de l'assassinat ciblé en 1982 de deux diplomates). Si le film traite également de pressions géopolitiques, il ajoute un nouveau chapitre à sa critique des médias, en interrogeant des figures médiatiques de l'époque révélant leur suivisme en absence d'éléments factuels. 

LE GARCON QUI FAISAIT DANSER LES COLLINES (Georgi M. Unkovski, 3 juin) LLL
Territoire peu visité au cinéma, la Macédoine du Nord abrite cette fiction dans laquelle un jeune homme, qui vient de perdre sa mère, est contraint d'abandonner le lycée pour aider son père aux travaux de sa bergerie. Le garçon a hérité de sa mère le goût pour la musique, qui est aussi le support du lien qu'il va tisser avec sa jeune voisine, promise à un mariage arrangé avec un homme vivant en Allemagne... Le titre original, DJ Ahmet, davantage que celui choisi par le distributeur français, donne le ton de ce récit d'apprentissage et d'émancipation. Si la trame générale est classique, les personnages, joliment interprétés, nous entraînent dans leur sillage. Et la mise en scène nous offre des moments de comédie tout à fait insolites (comme un troupeau de moutons sous lumière troboscopique).

NOUS L'ORCHESTRE
(Philippe Béziat, 22 avr) LLL
Si ce documentaire sur l'Orchestre de Paris n'a pas la chaleur (populaire) de En fanfare, il ne lie pas pour autant l'exigence artistique au sadomasochisme façon Whiplash. Contrairement au jazz, qui donne de la place à l'improvisation, la musique classique est entièrement écrite. L'interprétation n'en est pas moins importante, ce que fait toucher du doigt le film, qui s'intéresse autant au chef d'orchestre, aux solistes et aux autres musiciens. Malgré leur niveau technique individuel, ils se mettent au service de l'interaction collective (à quelques crispations d'ego près : en surimpression, des réflexions anonymes soupirent du fait que le génie a parfois été donné à des c...). Pas si classique sur la forme, on ne sait pas toujours d'emblée d'où vient la musique, si elle est interne à la scène ou non. Plutôt stimulant.

THE WORLD OF LOVE (Yoon Ga-eun, 6 mai) LL
Il s'agit moins du monde de l'amour (tel que suggéré par le titre international) que de celui d'une lycéenne coréenne. Dynamique, populaire, elle suscite pourtant l'incompréhension de ses camarades, lorsqu'elle refuse de signer la pétition initiée par l'un d'eux pour protester contre la libération d'un pédocriminel. On devine vite les ressorts de cette réaction à contre-courant, mais l'essentiel n'est pas là. S'il y a quelques maladresses d'écriture (la scène ostentatoire du lavage de la voiture), le film réussit le portrait de l'adolescente (remarquable Seo Su-bin). L'enjeu réside moins dans la nécessaire libération de la parole que dans l'observation de la façon dont elle est accueillie.

SAUVONS LES MEUBLES (Catherine Cosme, 6 mai) LL 
Le premier long métrage de la réalisatrice belge Catherine Cosme est l'histoire d'une femme photographe (ayant du mal à parler en évitant des drôles d'anglicisme) qui est appelée par son frère pour venir au chevet de sa mère, beaucoup plus malade qu'ils croyaient. Elle fait une autre découverte : sa mère avait usurpé son identité pour contracter des crédits au nom de sa fille. D'inspiration autobiographique, le film mélange le thème de la fin de vie et celui du surendettement. Ce mélange est peut-être un peu bancal, le deuxième sujet étant traité plus superficiellement que le premier, mais, dans un registre mi-comique mi-dramatique, Vimala Pons s'emploie avec efficacité.

AUTOFICTION (Pedro Almodovar, 20 mai) LL
Ce qu'il y a de bien avec Almodovar, c'est que même ses films plus éloignés des sommets de sa filmographie restent intéressants. Dans celui-ci, Raul est un cinéaste, qui écrit de nos jours la scène que l'on venait juste de voir, et qui se déroule vingt ans plus tôt, en 2004 à Madrid, et racontant la vie d'une réalisatrice qu'on découvre prise de migraine. Autofiction désignée ? Si Almodovar reste un conteur hors pair, on peut se demander quel est l'intérêt de cet empilement en récits gigognes, ce qu'il apporte réellement à un thème rebattu (les emprunts fictionnels à des proches qui n'ont rien demandé). Curieusement, dans certaines scènes, le film semble contenir sa propre autocritique. Deconstructing Pedro ?

PLUS FORT QUE MOI (Kirk Jones, 1er avr) LL
C'est l'histoire d'un lycéen passionné de football, soudainement atteint du syndrome de Gilles de La Tourette, dont une des formes possibles se traduit par des paroles inconvenantes et insultantes, sans que ça ait forcément un rapport avec l'inconscient (c'est un tic). A l'époque, la maladie n'était pas connue ni comprise, et le jeune homme, qui exaspère ses parents, est recueilli par la mère gravement malade d'un camarade de classe. Il y a de l'humour british qui désamorce la trame mélo, dans un registre néanmoins sans surprises. On comprend in fine qu'il s'agit du biopic d'une personnalité publique réelle (John Davidson), ce qui est peut-être réducteur par rapport à ce qu'aurait été le film avec un personnage purement fictif.

UNE ANNEE ITALIENNE (Laura Samani, 10 juin) LL
Une adolescente suédoise de 17 ans passe  l'année du Bac dans un lycée technique de Trieste, suite au déménagement professionnel de son père. Elle est la seule fille de sa classe, et se lie d'amitié avec trois garçons inséparables. Le roman éponyme se passe en 1909, mais a été transposé pour le cinéma en 2007, lorsque la réalisatrice avait à peu près l'âge de ses personnages. Rien de vraiment surprenant cependant, que ce soit au niveau du scénario ou de la mise en scène. Mais les jeunes comédiens apportent la fraîcheur un peu manquante, et font mieux que faire leurs classes...

L'ÊTRE AIME (Rodrigo Sorogoyen, 16 mai) LL
Un cinéaste renommé renoue avec sa fille, une actrice qui a du mal à percer, pour les besoins de sa nouvelle réalisation. Le point de départ fait beaucoup penser au récent Valeur sentimentale de Joachim Trier. Mais cette situation initiale commune n'est pas vécue par les mêmes personnages. On retrouve la tension habituelle chez Rodrigo Sorogoyen dans la première scène de repas, grinçante dans la forme comme dans le fond, entre les deux personnages. Le film bascule plus tard dans une longue scène de tournage, poussée jusqu'à un paroxysme de tyrannie. Ce "choc" n'était nullement indispensable : interroger la masculinité toxique aurait été plus convaincant avec un personnage qui, en apparence, en aurait fait moins...

L'ABANDON (Vincent Garenq, 13 mai) LL
Un carton introductif nous indique que le film va restituer les 13 derniers jours de Samuel Paty, mais que des personnages ont été simplifiés pour les besoins du récit. Honnête, cet avertissement résume les qualités et les défauts de ce qui va suivre. Avant de poursuivre, précisons que le film n'est pas islamophobe (via la diversité des personnages de culture ou de religion musulmane). L'enchaînement des faits est en soi intéressant, mais les dialogues sont très scolaires, et certains personnages secondaires très grossièrement campés. Comme si le projet oscillait entre la reconstitution, exercice dans lequel Vincent Garenq (L'Enquête) excelle, et le pamphlet discutable (adapté d'un auteur très à droite)... et caricatural.

JUSTE UNE ILLUSION (Olivier Nakache, Eric Toledano, 15 avr) LL
Avec une inspiration sans doute plus ou moins autobiographique, le duo Nakache - Toledano, auteurs de comédies à succès, raconte l'adolescence d'un garçon, au milieu des années 80 en France, entre un frère qui le regarde de haut mais qu'il voudrait bien imiter, et des parents qui se disputent sans cesse. On dirait une BD dans laquelle chaque vignette suinterait de détails reconstituant cette décennie (de tous les accessoires visibles jusqu'à la téléphonique "valise RTL"). Le ton est celui d'une nostalgie en apparence consensuelle et bien intentionnée, mais qui avec ses gros stéréotypes semble se satisfaire d'une grille de lecture individualisante (le chômage du père cadre, la mère secrétaire qui devient directrice commerciale après des cours du soir en informatique, ou encore l'antiracisme de l'époque, uniquement moral, qui gagne le fils). Les interprètes ne semblent pas vouloir donner davantage que ces réductions.

Version imprimable | Films de 2026 | Le Mercredi 24/06/2026 | 0 commentaires
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Suite des films de début 2026

  • Bravo : Silent friend (Ildiko Enyedi), Ce qu'il reste de nous (Cherien Dabis)
  • Bien : Dao (Alain Gomis), Romeria (Carla Simon), Soulèvements (Thomas Lacoste), Alice au pays des colons (Yanis Mhamdi), Un jour avec mon père (Akinola Davies Jr), Las Corrientes (Milagros Mumenthaler), Sorda (Eva Libertad)
  • Pas mal : Le Cri des gardes (Claire Denis), Projet dernière chance (Phil Lord, Christopher Miller), Nuestra tierra (Lucrecia Martel), Planètes (Momoko Seto), La Corde au cou (Gus Van Sant), Love on trial (Kôji Fukada), Les Fleurs du manguier (Akio Fujimoto)

SILENT FRIEND (Ildiko Enyedi, 1er avr) LLLL
Ildiko Enyedi, cinéaste hongroise en activité depuis 1989 et Mon XXè siècle (Caméra d'or à Cannes), tourne assez peu, et ses films n'ont pas tous été distribués en France. Les trois derniers le sont, et c'est une découverte fabuleuse. Les séquences oniriques de Corps et âme (2017) étaient déjà puissantes et belles, mais ce nouvel opus est une sorte d'ovni qui surpasse encore les réussites précédentes. Trois temporalités différentes pour un seul lieu : une université allemande au milieu de laquelle se dresse un arbre majestueux, l'ami silencieux du titre. On suit en alternance le professeur hongkongais Wong (Tony Leung, magistral dans tous les sens du terme), spécialiste en neurosciences, notamment dans la perception des bébés, qui va resté isolé sur ce campus pendant la pandémie de Covid-19, Grete, première femme à être admise dans cette université en 1908 après un examen humiliant (et interprétée de façon très moderne par Luna Wedler), et Hannes, un étudiant dans les années 1970 en colocation avec Gundula, qui mène des expériences sur le langage des plantes. Le tout semble d'abord une méditation sur les activités scientifiques et leurs évolutions dans le temps, mais aussi et surtout sur l'observation des vies botaniques. Si les dialogues humains sont relativement parcimonieux, le film est innervé de montées de sève spectaculaires...

CE QU'IL RESTE DE NOUS (Cherien Dabis, 11 mar) LLLL
C'est le deuxième film d'une réalisatrice palestinienne qui sort sur les écrans français en 2026. Les deux apportent une profondeur historique et un angle qui sont invisibilisés voire criminalisés dans les traitements dominants, mais ils ne le font pas de la même manière. Palestine 36 de Annemarie Jacir se plaçait à un moment précis, celui où les mandataires britanniques envisagent une partition du territoire, et donnait à voir tout un tas de personnages, à des places différentes dans la société. Le film de Cherien Dabis parcourt au contraire une période longue, certes à certaines dates charnières (la Nakhba, la première intifada, le début des années 2020...), mais en suivant des générations successives d'une seule famille. Bien sûr, les événements généraux affectent les biographies particulières, et leur donnent un caractère intime. D'où des points de bascule bouleversants. Mais cela rend d'autant plus remarquable ce qu'elle arrive à en faire : la dernière partie montre que le titre du film porte une signification bien plus ample que ce à quoi on s'attendait au départ, avec une Cherien Dabis, devant et derrière la caméra, d'une impressionnante dignité. 

DAO (Alain Gomis, 29 avr) LLL
Ce n'est pas le premier film d'Alain Gomis que je vois, mais rien ne me préparait à ce qu'allait offrir celui-ci. L'intrigue semble assez simple, elle tourne autour de deux commémorations : Gloria prépare le mariage de sa fille Nour en région parisienne, et part avec elle en Guinée-Bissau célébrer la mémoire de son père décédé. On s'aperçoit assez vite que le montage va fusionner les deux cérémonies pourtant distinctes par l'espace et par le temps. Le film dure trois heures, mais on n'a aucune envie de le lâcher, tant il nous emporte, et, sans jamais donner de leçons, nous lave de tous les regards essentialistes des courants réacs comme le Printemps républicain ou toute la galaxie d'extrême droite. Il y a des scènes un peu ritualisées, mais aussi d'autres où les personnages de chaque génération peuvent s'interroger sur ce qui les constitue. Certes, dans cette profusion, des commentateurs professionnels malfaisants pourraient isoler un bout de scène, et lui faire dire le contraire de ce que signifie le film (car dans leurs polémiques pourries ils ne savent faire que ça). Le film inclut aussi en son sein des images du casting, réel ou supposé, comme pour créer des moments de recul ou de distanciation, mais c'est bien l'impression d'immersion qui domine (avec une excellente BO), la durée jouant en faveur du film, comme une réponse de dignité face à tous les raccourcis à la mode.

ROMERIA (Carla Simon, 8 avr) LLL
Il s'agit du dernier film de la compétition officielle cannoise 2025 à sortir sur les écrans français, mais ce n'est pas le moindre. C'est même parmi ce qui se fait le mieux en tant que fiction d'inspiration autobiographique. Eté 93, premier long métrage de Carla Simon, suivait Frida, une fillette de six ans, au moment où elle perdait ses parents biologiques et était accueillie par ses parents adoptifs. Ce troisième opus met en scène Marina, une jeune fille de dix huit ans, en 2004, adoptée très jeune et qui rencontre la famille de son géniteur (qu'elle n'a jamais connu). Elle souhaite suivre des études de cinéma (une des premières scènes nous la montre caméscope à la main), et pour l'obtention d'une bourse doit établir sa filiation. Si le film est souvent baigné d'une lumière solaire (merci Hélène Louvart), la quête de Marina tient plutôt de l'exploration des zones d'ombre de sa famille biologique, issue de la grande bourgeoisie espagnole, avec ses cadavres laissés dans le placard au nom de l'apparente bienséance (redoutables grands parents "de sang"). De façon plus large, ce sont aussi les drames d'une époque que la jeune femme n'a pas vécue qui remontent à la surface : sans jamais rien souligner, le regard porté a bien une certaine acuité politique...

SOULEVEMENTS (Thomas Lacoste, 11 fév) LLL
En 2013, dans Notre monde, Thomas Lacoste, fondateur de la revue Le Passant ordinaire, réunissait successivement devant sa caméra une trentaine d'intellectuels de toutes disciplines, même si l'entretien prévu avec Geneviève Azam, économiste antiproductiviste, n'avait pas pu y être intégré. Peut-être est-ce un point de départ pour ce nouveau documentaire, qui dresse les portraits successifs d'une quinzaine d'activistes militants au sein des Soulèvements de la Terre. Mais le dispositif n'est pas le même : contrairement à ce qui a été parfois écrit, il y a un vrai travail sur l'image, les protagonistes sont interrogés dans leur environnement, ce qui rend plus palpable leur rapport "sensible" (adjectif qui revient souvent) au monde. Le documentaire peut s'envisager comme une suite à Forêt rouge, de Laurie Lassalle, puisque le mouvement est né du réseau de mobilisations de Notre-Dame-des-Landes, mais sous une autre forme (la musique est ici extradiégétique avec les compositions de Florencia Di Concilio). Mais ce sont bien les choix des militants écologistes radicaux qui intéressent (ainsi que leur parcours), dans les analyses concrètes par lesquelles s'élaborent la construction d'un rapport de force selon les spécificités de chaque lutte.

ALICE AU PAYS DES COLONS (Yanis Mhamdi, 22 avr) LLL
Voyant que la guerre génocidaire à Gaza avait tendance à invisibiliser l'intensification de la colonisation en Cisjordanie, Yanis Mhamdi, journaliste pour le média indépendant français Blast, part en reportage deux mois à l'été 2024. Il suit deux situations : d'une part celle d'Alaa Nassar, Palestinien du village de Madama, près de Naplouse, entouré de checkpoints et en proie aux attaques des colons, d'autre part celle d'Alice Kisiya, jeune palestinienne chrétienne et citoyenne israélienne (dans ce régime d'apartheid qui multiplie les doubles standards juridiques) qui se bat pour récupérer le terrain appartenant à sa famille, sur lequel étaient édifiés une maison et un restaurant, et qui a été volé par les colons, protégés par les forces de l'ordre. C'est cette deuxième histoire qui fait naître les scènes les plus fortes. La situation est tout sauf nouvelle, cf les documentaires Cinq caméras brisées (2011) ou No other land (2024), mais on ne peut s'y habituer, et le film enregistre les conséquences d'une constante injustice et d'une perpétuelle impunité.

UN JOUR AVEC MON PERE (Akinola Davies Jr, 25 mar) LLL
Dans un village du Nigeria, deux jeunes garçons attendent le retour de leur mère. Le plus âgé d'entre eux veut suivre leur père, trop souvent absent et qui s'apprête à partir à Lagos. Le titre très générique, choisi par le distributeur français pour ce premier long métrage qui a obtenu la mention de la Caméra d'or au festival de Cannes 2025, renvoie donc à une journée particulière, à la fois pour les personnages et pour leur pays tout entier. La mise en scène est réalisée à hauteur d'enfants, de telle sorte que l'on découvre des aspects de la vie de ce père au même rythme que ses fils. Pour beaucoup de spectateurs occidentaux, il en sera de même pour le contexte local de ce moment charnière en 1993, qui se dévoile progressivement, sans prendre le pas sur des moments de partage familial qu'on devine rares. Le film, d'inspiration semi-autobiographique, est un coup d'essai très prometteur.

LAS CORRIENTES (Milagros Mumenthaler, 18 mar) LLL
Après avoir reçu un prix à Genève, Lina, une jeune styliste, se jette dans le Rhône, mais est sauvée. De retour à Buenos Aires, elle n'en dit rien, ni à sa famille (et celle de son mari) ni dans son milieu professionnel. Mais son geste n'est pas pour autant sans conséquences, un peu envahissantes... Milagros Mumenthaler tourne peu, mais bien. On l'avait découverte en 2012 avec Trois soeurs, son premier long métrage. Celui-ci est son troisième (le deuxième est resté inédit en France) mais, bien que l'histoire n'ait rien à voir, on retrouve des qualités qu'on avait déjà décelées dans son coup d'essai, à savoir une observation assez distanciée des personnages (même si Isabel Aimé Gonzalez Sola est presque de tous les plans), mêlée à un sens du cadre très précis, le tout permettant d'entretenir une certaine étrangeté féconde qui dépasse les hypothèses simplistes.

SORDA (Eva Libertad, 29 avr) LLL
La surdité est un thème qui a déjà donné lieu à des films mémorables, essentiellement dans le documentaire (Le Pays des sourds de Nicolas Philibert, J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd de Laetitia Carton), mais aussi dans la fiction (Sound of metal de Darius Marder). L'originalité de ce film-ci réside dans le fait qu'il croise ce thème avec celui de la parentalité. En effet, l'héroïne Angela, interprétée par Miriam Garlo, propre soeur de la réalisatrice, est une jeune femme sourde qui attend un enfant de son compagnon Hector, entendant avec qui elle vit harmonieusement. L'arrivée du bébé, qui se révèlera entendant lui-aussi, va compliquer les choses. La mise en scène est d'abord classique, voire sage, avant de basculer dans le dernier mouvement vers une expérience plus sensorielle...

LE CRI DES GARDES (Claire Denis, 8 avr) LL
Dans un chantier de travaux en Afrique de l'Ouest, le responsable des lieux s'apprête à recevoir sa compagne. Mais un homme noir, Alboury, s'approche des grilles du site et réclame qu'on lui restitue le corps de son frère, décédé au cours des travaux déjà réalisés. Claire Denis réussit bien à mettre en scène les divers rapports de force qui s'établissent entre les personnages, en adaptant la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, en particulier les doubles standards et la violence du colonialisme sous-jacent. Mais, contrairement à ses meilleurs réalisations, elle n'arrive pas à produire d'images réellement mémorables, comme si elles restaient en partie prisonnières de l'origine théâtrale du projet. 

PROJET DERNIERE CHANCE (Phil Lord, Christopher Miller, 18 mar) LL
Un homme se réveille, seul et d'abord amnésique, à bord d'un vaisseau spatial, loin de la Terre. Par réminiscences, Ryland Grace se souvient qu'il était scientifique, et avait découvert "l'astrophage", organisme responsable de l'affaiblissement du Soleil. Il est envoyé en mission vers Tau Ceti, une étoile épargnée par le phénomène. Mais il fait une rencontre d'un autre vaisseau, avec à son bord un extraterrestre, seul survivant de son équipage. Ce dernier est plutôt réussi visuellement, avec son aspect minéral, mais la communication entre ces deux personnages est établie un peu trop facilement, contrairement au beau Premier contact de Denis Villeneuve. D'un souffle assez court, le film est néanmoins plaisant sur le moment, avec notamment une excellente bande son...

NUESTRA TIERRA (Lucrecia Martel, 1er avr) LL
Pour son premier documentaire, la réalisatrice Lucrecia Martel (La Ciénaga) filme le procès tenu en 2018 des assassins de Javier Chocobar, une figure de la communauté des Chuschagasta. Derrière cet assassinat se joue l'enjeu de la récupération par cette communauté autochtone des terres dont ils ont été dépossédés par le colonialisme. Le film progresse petit à petit comme une enquête (au départ on ne comprend pas bien de quoi il s'agit). En montrant que son point de départ est situé (à l'extérieur du peuple opprimé), la cinéaste fait preuve d'honnêteté. Le choix de filmer des scènes de la vie quotidienne par drones semble quand même incongru, alors qu'elle touche mieux du doigt les sables mouvants administratifs.

PLANETES (Momoko Seto, 11 mar) LL
Curieux film que ce premier long métrage, techniquement un film d'animation, qui suit des graines de pissenlit éjectées sur une planète inconnue, cherchant un sol pour pouvoir s'y planter et perpétuer l'espèce. Les images, sorties de l'imagination de la réalisatrice, sont hybridées avec des prises de vue réelles projetées en accéléré. Le résultat est esthétiquement joli, mais on peut se demander ce qu'apporte un aspect réaliste à un conte qui ne l'est pas du tout, et qui, plutôt qu'au premier degré, devrait s'appréhender davantage comme une métaphore de l'exil forcé et du déracinement.

LA CORDE AU COU (Gus Van Sant, 15 avr) LL
Après une longue absence et quelques films mitigés (Harvey Milk, en 2009, est à mes yeux sa dernière grande réussite), Gus Van Sant revient avec la reconstitution d'un fait divers survenu en 1977 à Indianapolis, dans lequel un propriétaire, étranglé par les dettes de son emprunt immobilier, prend en otage le fils du courtier responsable de ce contrat, en le menaçant d'un fusil attaché à son cou. Pour plaider sa cause, il souhaite médiatiser son geste, en tentant de contacter l'animateur d'une radio locale. La reconstitution est soignée, et peut faire penser au récent The Mastermind de Kelly Reichardt. Mais l'esprit semble plutôt lorgner vers l'ironie des frères Coen, même si le regard semble peu audacieux politiquement. Cependant, dans le rôle du ravisseur, Bill Skarsgard assure... 

LOVE ON TRIAL (Kôji Fukada, 25 mar) LL
Kôji Fukada, réalisateur japonais, place son intrigue dans le milieu de la J-pop (pendant japonais de la K-pop). On suit plus particulièrement cinq jeunes filles qui forment le groupe Happy Fanfare. Tout leur univers est très formaté, elles n'ont aucune autonomie, des shows jusqu'aux rencontres minutées avec les fans. Il leur est d'ailleurs interdit par contrat d'avoir des relations amoureuses. Filmé assez à plat, ce long métrage questionne une société de contrôle et de surveillance, où est de plus en plus poreuse la séparation entre vie publique et vie privée...

LES FLEURS DU MANGUIER (Akio Fujimoto, 22 avr) LL
Pour son troisième film, mais le premier à sortir en salles en France, le réalisateur japonais Akio Fujimoto raconte l'histoire d'une famille de Rohingyas, quittant leur camp de réfugiés au Bangladesh, pays où ils sont persécutés après l'avoir été en Birmanie, pour rejoindre un autre membre de la famille en Malaisie. Le périple est essentiellement filmé à hauteur de deux enfants : Shafi, petit garçon de 4 ans, et Somira, sa soeur de 9 ans. La réalisation mime le style documentaire façon cinéma-vérité, mais avec l'inconvénient de ne pas ouvrir de perspectives plus analytiques.
Version imprimable | Films de 2026 | Le Samedi 02/05/2026 | 0 commentaires
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Des films pour débuter 2026

  • Bien : Les Dimanches (Alauda Ruiz de Azua), La Reconquista (Jonas Trueba), The Mastermind (Kelly Reichardt), Amour apocalypse (Anne Emond), Un monde fragile et merveilleux (Cyril Aris), Palestine 36 (Annemarie Jacir), Rue Malaga (Maryam Touzani), Forêt rouge (Laurie Lassalle), Furcy, né libre (Abd Al Malik), Sainte-Marie-aux-Mines (Claude Schmitz)
  • Pas mal : Ma frère (Lise Akoka, Romane Guéret), Orwell : 2+2=5 (Raoul Peck), L'Affaire Bojarski (Jean-Paul Salomé), Deux femmes et quelques hommes (Chloé Robichaud), A pied d'oeuvre (Valérie Donzelli), Maigret et le mort amoureux (Pascal Bonitzer)
  • Bof : Les Echos du passé (Mascha Schilinski), Scream 7 (Kevin Williamson)

LES DIMANCHES (Alauda Ruiz de Azua, 11 fév) LLL
Troisième long métrage de la cinéaste espagnole Alauda Ruiz de Azua, mais le premier distribué en France. Le scénario intrigue, puisqu'il s'agit de l'histoire d'une adolescente d'aujourd'hui, partagée entre ses désirs naissants et une vocation religieuse telle qu'elle aspire à rentrer au couvent, au grand dam de sa famille. Le deuil précoce de la mère est une des hypothèses pouvant expliquer la transcendance dont a besoin la jeune fille, par ailleurs brillante élève d'un lycée catholique. Ce n'est pas au goût de sa tante, qui le lui dit de plus en plus clairement, alors que le père adopte une approche prudente et respectueuse. La réalisatrice réussit le tour de force de ne céder à aucun raccourci, de ne jamais fermer le débat avant de l'ouvrir, de garder une part d'inexpliqué, et de ne jamais caricaturer ses personnages. Mention spéciale aux formidables actrices (Patricia Lopez Arnaiz et la jeune Blanca Soroa).

LA RECONQUISTA (Jonas Trueba, 28 jan) LLL
Tourné en 2016, il s'agit du premier long métrage de Jonas Trueba dans lequel apparaît Itsaso Arana, qui deviendra sa compagne et actrice favorite (toujours formidable). Il montre les retrouvailles entre deux jeunes trentenaires, Manuela et Olmo, quinze ans après leur premier amour à l'adolescence. Le canevas est assez classique, presque rohmérien, situé dans un milieu typique de la petite bourgeoisie culturelle (qui entravait selon moi Eva en août, le film suivant : au hasard de ses déambulations madrilènes, l'héroïne en vacances ne rencontrait que des alter égaux en miroir). Malgré cette réserve, ce film, exécuté avec précision, a heureusement des atouts inattendus : les émouvantes performances musicales diégétiques de Rafael Berrio, qui interprète le père chanteur de Manuela, et un long et magnifique flash-back permettant de mieux appréhender le présent à partir de l'intensité du passé.

THE MASTERMIND
(Kelly Reichardt, 4 fév) LLL
Même si ce n'est peut-être qu'un opus mineur dans sa filmographie, cette nouvelle réalisation de Kelly Reichardt reste extrêmement goûteuse. Il s'agit d'une sorte de film de braquage situé dans les années 1970, mais le titre va s'avérer vite ironique. Pas de véritable cerveau ici. Contrairement aux classiques du genre, la cinéaste évite les scènes incontournables du genre, et met plutôt en scène les temps faibles de l'opération, au moyen de compositions discrètement ironiques et de plans à la durée idéale. Si le héros démarre avec un certain capital sympathie, on s'aperçoit vite que, par manque de préparation, il met en danger ses complices. Totalement individualiste et indifférent aux grandes questions de son temps, il rejoint à un moment une manifestation dans le seul but de différer son arrestation. Comme si la cinéaste voulait, malgré la reconstitution historique, questionner l'individualisme et la dépolitisation des représentations d'aujourd'hui.

AMOUR APOCALYPSE (Anne Emond, 21 jan) LLL
La réalisatrice québecoise Anne Emond pratique un humour caustique singulier, en témoignait déjà Jeune Juliette, en 2019. Dans ce film, elle imagine un homme célibataire propriétaire d'un chenil, éco-anxieux, et qui appelle la ligne de service après-vente de sa lampe de luminothérapie. Une voix douce lui répond. Est-ce une personne réelle ? Sous la forme d'une comédie romantique, la cinéaste convoque certains des dangers générés par le développement actuel du capitalisme (dépassement de sept des neuf limites planétaires, traitement des conséquences plutôt que des causes, développement de l'intelligence artificielle). En contrepoint, elle met en scène des personnages humains, imparfaits et tentant de préserver une dignité au présent (délicieux Patrick Hivon et Piper Perabo).

UN MONDE FRAGILE ET MERVEILLEUX (Cyril Aris, 18 fév) LLL
Pas sûr que le titre serve cette comédie romantique assez singulière. Si le genre est souvent basé sur l'interaction de deux personnes (ou plus si affinités) qui s'attirent sans forcément le savoir, avec les intermittences du coeur comme rebondissements, ici les bifurcations de l'intrigue ont d'autres tenants et aboutissants. Nino et Yasmina sont nés le même jour dans une maternité de Beyrouth. Déjà meilleurs amis à l'école primaire, avant que l'une des familles ne s'éloigne, ils se retrouvent à l'âge adulte, par accident (au sens propre). Ils tombent amoureux, malgré des statuts sociaux différents. Bien qu'ayant appris par nécessité à vivre malgré les bombes qui ponctuent l'histoire du pays, ils se confrontent aux difficultés de construire leurs vies professionnelles et personnelles, sans avoir la main sur une situation générale, notamment géopolitique, qu'ils subissent. Leur histoire, par ailleurs loin d'être lisse, n'en a que plus de force. 

PALESTINE 36 (Annemarie Jacir, 14 jan) LLL
Ce nouveau film d'Annemarie Jacir donne à voir comment les idéologies colonialiste et antisémite européennes ont engendré la catastrophe dans ce territoire, jusqu'à la tragédie actuelle. Les britanniques titulaires d'un mandat sur la Palestine à la suite de la chute de l'empire ottoman, ont promis la souveraineté à la fois aux arabes autochtones (via Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d'Arabie) et au mouvement sioniste à travers la déclaration Balfour (il n'y a pas de contradiction entre le Balfour, Premier ministre en 1905, qui instaure une loi contre l'immigration juive en Grande-Bretagne fuyant les pogroms de l'est de l'Europe, et le Balfour de 1917 qui veut favoriser l'émigration des juifs européens en dehors du continent). Le film démarre en 1936, lorsque les Palestiniens se révoltent contre les dirigeants britanniques (qui favorisent la colonisation et l'accaparement des terres), à travers des personnages qui ont des stratégies diverses en fonction de leurs places différentes dans la société. L'année suivante, la commission Peel prônera, d'un point de vue surplombant, une partition du territoire (et non un partage égalitaire et démocratique en une seule entité), arbitraire dans son principe, et injuste dans ses modalités concrètes compte tenu des réalités démographiques de l'époque. A une pointe d'humour près (un âne surnommé Balfour), la reconstitution est assez classique dans son registre dramatique.

RUE MALAGA (Maryam Touzani, 25 fév) LLL
Après les excellents Adam et Le Bleu du caftan, la cinéaste marocaine Maryam Touzani nous plonge au sein de la communauté espagnole de Tanger. Elle y fait le portrait de Maria, une septuagénaire qui se trouve sommée par sa fille Clara, vivant à Madrid,  de vendre l'appartement familial de Tanger. Mais Maria ne l'entend pas de cette oreille. Toutes proportions gardées, on peut trouver des analogies avec Aquarius de Kleber Mendonça Filho, autre portrait de femme mûre refusant de déménager. Carmen Maura est d'ailleurs tout aussi formidable que Sonia Braga dans le film brésilien. Mais Rue Malaga est aussi un portrait collectif, en montrant avec chaleur l'enracinement de Maria au sein de la population locale.

FORÊT ROUGE (Laurie Lassalle, 14 jan) LLL
Après un documentaire sur les Gilets jaunes, Laurie Lassalle propose une immersion dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, s'effaçant derrière les protagonistes (à l'exception de quelques mots en voix off en introduction et conclusion du film). Se tenant à bonne distance, elle donne à voir une sorte d'alliage du politique et du sensible, éloigné des regards frauduleux des médias dominants (qui salissent volontairement toute lutte pour l'émancipation dès lors qu'elle est pensée hors des cadres préétablis) comme d'une certaine écologie notabilisée. Le film démarre avant l'abandon du projet d'aéroport, montre aussi les images des violences d'Etat pour mettre fin à l'expérience alternative (les habitants doivent reconstruire régulièrement leurs lieux de vie, comme des Sisyphe modernes ou des villageois palestiniens en Cisjordanie). Mais le tournage, se prolongeant jusqu'en 2025, permet de s'attarder sur le quotidien, le patient travail de long terme, à la fois réfléchi et concret, et un autre rapport à la nature (que la réalisatrice qui a l'oreille musicale sait parfaitement accompagner dans le travail sonore).

FURCY, NE LIBRE (Abd Al Malik, 14 jan) LLL
Rares sont les films traitant de l'histoire française de l'esclavage. Un seul précédent récent : Ni chaînes ni maîtres de Simon Moutaïrou (2024). Ici, il s'agit de raconter l'histoire réelle de Furcy Madeleine, né à la Réunion (appelée île Bourbon à l'époque) d'une mère esclave, et qui va découvrir à la mort de celle-ci qu'elle avait été affranchie sans qu'il n'en sache rien. Il réclame donc justice à l'heure où le Code noir est encore appliqué, avec l'aide d'un avocat abolitionniste. Le récit est très bien conduit par Abd Al Malik, et bien servi par les interprétations convaincantes de Makita Samba et Romain Duris. La mise en scène est dans l'ensemble convaincante, car elle évite un didactisme académique, même si les essais ne sont pas tous transformés.

SAINTE-MARIE-AUX-MINES (Claude Schmitz, 11 fév) LLL
Mutés en Alsace suite à une mesure disciplinaire, les inspecteurs Carb et Conrad enquêtent sur la disparition d'une bague, pendant que se tient le salon annuel Mineral & Gem, à Sainte-Marie-aux-Mines, où ils doivent donc séjourner. La relation entre les deux bras cassés se tend : l'un, originaire de la région, veut boucler l'affaire au plus vite pour fuir à nouveau sa terre natale, tandis que l'autre semble avoir trouvé une âme soeur... Adepte des chemins de traverse, ce film est pour vous. Pas très éloigné dans son état d'esprit du Western de Manuel Poirier, cette drôle de comédie mélancolique montre une autre Alsace que celle des agglomérations et des sites touristiques. La plupart des personnages secondaires sont d'ailleurs interprétés par des non professionnels, habitants du cru. Un souffle d'air frais, avec une BO inspirée, qui tranche avec le conformisme de productions plus mainstream.

MA FRERE (Lise Akoka, Romane Guéret, 7 jan) LL
Deux jeunes filles, à peine sorties de l'adolescence, se font engager comme monitrices accompagnant un groupe d'enfants du 19è arrondissement de Paris en colonie de vacances dans la Drôme. Lise Akoka et Romane Guéret confirment en grande partie les qualités de leur premier long métrage (Les Pires), en particulier leur sens du casting. Idir Azougli (Météors) confirme sa sensibilité, le tandem central Fanta Kebe - Shirel Nataf fonctionne bien (elles pourraient rejoindre en reconnaissance une certaine Mallory Wanecque). Et la chanteuse Amel Bent, débutante au cinéma, offre une belle maturité à son rôle de directrice de colo. Les dialogues constituent l'autre atout d'un film peut-être trop écrit, certaines ombres n'étant prises en charge que par la parole.

ORWELL : 2+2=5 (Raoul Peck, 25 fév) LL
Le nouveau film de Raoul Peck est essentiellement un documentaire de montage, qui part de la biographie et des écrits de Georges Orwell, notamment de son roman 1984. Il mêle des adaptations cinématographiques ou audiovisuelles de ce récit dystopique avec des images réelles des totalitarismes d'hier et d'aujourd'hui, sur fond de corruption du langage, et des inversions des valeurs que cette corruption engendre. Un passage de ce documentaire décrypte les mots-clés de la novlangue néolibérale, autoritaire et néocoloniale actuelle en en proposant leur réelle définition. Le film perd néanmoins un peu de sa force lorsque son montage utilise parfois des séquences suggestives courtes, alors que de tels procédés de raccourcis sont utilisés en permanence par les grands médias réactionnaires pour nous manipuler.

L'AFFAIRE BOJARSKI (Jean-Paul Salomé, 14 jan) LL
Le film reconstitue l'histoire de Jan Bojarski, ingénieur immigré d'origine polonaise, d'abord faussaire pour la Résistance. N'arrivant pas à trouver sa place professionnellement, il se lance dans la production de faux billets, à son propre compte. Pour assurer la vie de sa famille (pas au courant de son secret), et avec un sens du détail qui bluffe jusqu'aux autorités chargées de le démasquer... Fidèle au moins dans ses grandes lignes au fait divers historique, l'histoire offre de beaux rôles à Sara Giraudeau, dans le rôle pourtant ingrat de l'épouse aimée mais tenue à l'écart, et surtout à Reda Kateb, qu'on retrouve dans une composition à la hauteur de son talent. L'écrin cinématographique est en revanche sagement illustratif, sans points saillants.

DEUX FEMMES ET QUELQUES HOMMES
(Chloé Robichaud, 4 mar) LL
Petite curiosité que ce remake de Deux femmes en or, un film érotique québecois datant des années 1970, et devenu culte localement. Si le registre des images reste soft, l'originalité est ailleurs. Réécrit par Catherine Léger, scénariste qui collabore parfois avec Monia Chokri, le récit met au centre la question du désir féminin, autour de deux femmes voisines délaissées par leurs maris. On est donc dans un female gaze, qui fait d'ailleurs un sort assez savoureux à des figures clichés du genre (la visite du plombier). Le format du long métrage semble toutefois excessif, le film donnant l'impression qu'il aurait pu tenir dans un moyen métrage sans être dénaturé.

A PIED D'OEUVRE (Valérie Donzelli, 4 fév) LL
Un photographe reconnu (Bastien Bouillon) abandonne sa carrière pour se consacrer à l'écriture. Malgré un premier succès d'estime, il ne peut plus vivre de son esprit, tandis que son éditrice (Virginie Ledoyen) s'impatiente. Tombé dans la précarité, il multiplie des petits travaux divers, avec une plateforme en ligne pour interface. Adapté du roman de Franck Courtès, il y avait de quoi alimenter un film critique. Ce n'est pas le cas pour deux raisons : d'une part, le scénario est surdéterminé par la volonté du protagoniste, comme s'il s'agissait d'une affaire de choix individuels. D'autre part, à aucun moment il ne tente de créer des solidarités avec les autres travailleurs pour contrecarrer les sous-rémunérations dues à la concurrence entre eux. C'est une autre forme de reconnaissance dont le film traite.

MAIGRET ET LE MORT AMOUREUX (Pascal Bonitzer, 18 fév) LL
Transposition au début des années 2000 du roman de Simenon Maigret et les vieillards. Le célèbre commissaire n'a pas de portable, mais est secondée par les expertises scientifiques. L'anachronisme ne produit pas pour autant des étincelles, à moins que ce soit une critique, ultra light, du milieu dans lequel se déroule l'intrigue (autour de la liaison empêchée d'un ancien ambassadeur et d'une princesse). L'intrigue, trop vite menée (1h18), n'approfondit rien. Le véritable intérêt du film repose sur ses interprètes, à l'aise aussi bien à la scène qu'à l'écran, et parfois sous-utilisé(e)s dans l'industrie cinématographique : Micha Lescot, Laurent Poitrenaux, Irène Jacob, Dominique Reymond et surtout Anne Alvaro donnent un peu d'incarnation à un milieu, la grande bourgeoisie, toujours dominant mais zombie...

LES ECHOS DU PASSE (Mascha Schilinski, 7 jan) L
Il y a assurément une forte personnalité derrière la caméra, celle de la cinéaste Mascha Schilinski, à voir les puissantes séquences qui se succèdent, dans cet espèce de puzzle qui observe des jeunes filles à différentes époques, dans une même ferme allemande, tout au long du terrible 20è siècle. Ces scènes débouchent assez souvent sur des traumatismes, qui se répètent (les fameux "échos"), d'une façon presque inconsciente. Mais ce parti pris systématique semble très problématique, car cette continuité artificielle semble faire fi des contextes historiques très différents, et non interchangeables, dans laquelle se situent ces différents épisodes.

SCREAM 7 (Kevin Williamson, 25 fév) L
C'est le troisième opus de cette suite de films réalisés après la mort de Wes Craven, cinéaste inspiré des quatre premiers volets. On tente de réanimer l'ensemble en intégrant mollement les possibilités de l'IA à l'intrigue, et en faisant revenir le personnage de Sidney Prescott (Neve Campbell), en mère conseillant son adolescente de fille face à la résurgence d'un tueur affublé d'un Ghostface. S'il y a quelques autoréférences, et un ou deux frissons, on ne retrouve en rien la mise en scène et l'état d'esprit de déconstruction du genre que proposait à l'origine Craven.
Version imprimable | Films de 2026 | Le Mercredi 18/03/2026 | 0 commentaires
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