- Bravo : Silent friend (Ildiko Enyedi), Ce qu'il reste de nous (Cherien Dabis)
- Bien : Dao (Alain Gomis), Romeria (Carla Simon), Soulèvements (Thomas Lacoste), Alice au pays des colons (Yanis Mhamdi), Un jour avec mon père (Akinola Davies Jr), Las Corrientes (Milagros Mumenthaler), Sorda (Eva Libertad)
- Pas mal : Le Cri des gardes (Claire Denis), Projet dernière chance (Phil Lord, Christopher Miller), Nuestra tierra (Lucrecia Martel), Planètes (Momoko Seto), La Corde au cou (Gus Van Sant), Love on trial (Kôji Fukada), Les Fleurs du manguier (Akio Fujimoto)
SILENT FRIEND (Ildiko Enyedi, 1er avr) LLLL
Ildiko Enyedi, cinéaste hongroise en activité depuis 1989 et Mon XXè siècle (Caméra d'or à Cannes), tourne assez peu, et ses films n'ont pas tous été distribués en France. Les trois derniers le sont, et c'est une découverte fabuleuse. Les séquences oniriques de Corps et âme (2017) étaient déjà puissantes et belles, mais ce nouvel opus est une sorte d'ovni qui surpasse encore les réussites précédentes. Trois temporalités différentes pour un seul lieu : une université allemande au milieu de laquelle se dresse un arbre majestueux, l'ami silencieux du titre. On suit en alternance le professeur hongkongais Wong (Tony Leung, magistral dans tous les sens du terme), spécialiste en neurosciences, notamment dans la perception des bébés, qui va resté isolé sur ce campus pendant la pandémie de Covid-19, Grete, première femme à être admise dans cette université en 1908 après un examen humiliant (et interprétée de façon très moderne par Luna Wedler), et Hannes, un étudiant dans les années 1970 en colocation avec Gundula, qui mène des expériences sur le langage des plantes. Le tout semble d'abord une méditation sur les activités scientifiques et leurs évolutions dans le temps, mais aussi et surtout sur l'observation des vies botaniques. Si les dialogues humains sont relativement parcimonieux, le film est innervé de montées de sève spectaculaires...
CE QU'IL RESTE DE NOUS (Cherien Dabis, 11 mar) LLLL
C'est le deuxième film d'une réalisatrice palestinienne qui sort sur les écrans français en 2026. Les deux apportent une profondeur historique et un angle qui sont invisibilisés voire criminalisés dans les traitements dominants, mais ils ne le font pas de la même manière. Palestine 36 de Annemarie Jacir se plaçait à un moment précis, celui où les mandataires britanniques envisagent une partition du territoire, et donnait à voir tout un tas de personnages, à des places différentes dans la société. Le film de Cherien Dabis parcourt au contraire une période longue, certes à certaines dates charnières (la Nakhba, la première intifada, le début des années 2020...), mais en suivant des générations successives d'une seule famille. Bien sûr, les événements généraux affectent les biographies particulières, et leur donnent un caractère intime. D'où des points de bascule bouleversants. Mais cela rend d'autant plus remarquable ce qu'elle arrive à en faire : la dernière partie montre que le titre du film porte une signification bien plus ample que ce à quoi on s'attendait au départ, avec une Cherien Dabis, devant et derrière la caméra, d'une impressionnante dignité.
DAO (Alain Gomis, 29 avr) LLL
Ce n'est pas le premier film d'Alain Gomis que je vois, mais rien ne me préparait à ce qu'allait offrir celui-ci. L'intrigue semble assez simple, elle tourne autour de deux commémorations : Gloria prépare le mariage de sa fille Nour en région parisienne, et part avec elle en Guinée-Bissau célébrer la mémoire de son père décédé. On s'aperçoit assez vite que le montage va fusionner les deux cérémonies pourtant distinctes par l'espace et par le temps. Le film dure trois heures, mais on n'a aucune envie de le lâcher, tant il nous emporte, et, sans jamais donner de leçons, nous lave de tous les regards essentialistes des courants réacs comme le Printemps républicain ou toute la galaxie d'extrême droite. Il y a des scènes un peu ritualisées, mais aussi d'autres où les personnages de chaque génération peuvent s'interroger sur ce qui les constitue. Certes, dans cette profusion, des commentateurs professionnels malfaisants pourraient isoler un bout de scène, et lui faire dire le contraire de ce que signifie le film (car dans leurs polémiques pourries ils ne savent faire que ça). Le film inclut aussi en son sein des images du casting, réel ou supposé, comme pour créer des moments de recul ou de distanciation, mais c'est bien l'impression d'immersion qui domine (avec une excellente BO), la durée jouant en faveur du film, comme une réponse de dignité face à tous les raccourcis à la mode.
ROMERIA (Carla Simon, 8 avr) LLL
Il s'agit du dernier film de la compétition officielle cannoise 2025 à sortir sur les écrans français, mais ce n'est pas le moindre. C'est même parmi ce qui se fait le mieux en tant que fiction d'inspiration autobiographique. Eté 93, premier long métrage de Carla Simon, suivait Frida, une fillette de six ans, au moment où elle perdait ses parents biologiques et était accueillie par ses parents adoptifs. Ce troisième opus met en scène Marina, une jeune fille de dix huit ans, en 2004, adoptée très jeune et qui rencontre la famille de son géniteur (qu'elle n'a jamais connu). Elle souhaite suivre des études de cinéma (une des premières scènes nous la montre caméscope à la main), et pour l'obtention d'une bourse doit établir sa filiation. Si le film est souvent baigné d'une lumière solaire (merci Hélène Louvart), la quête de Marina tient plutôt de l'exploration des zones d'ombre de sa famille biologique, issue de la grande bourgeoisie espagnole, avec ses cadavres laissés dans le placard au nom de l'apparente bienséance (redoutables grands parents "de sang"). De façon plus large, ce sont aussi les drames d'une époque que la jeune femme n'a pas vécue qui remontent à la surface : sans jamais rien souligner, le regard porté a bien une certaine acuité politique...
SOULEVEMENTS (Thomas Lacoste, 11 fév) LLL
En 2013, dans Notre monde, Thomas Lacoste, fondateur de la revue Le Passant ordinaire, réunissait successivement devant sa caméra une trentaine d'intellectuels de toutes disciplines, même si l'entretien prévu avec Geneviève Azam, économiste antiproductiviste, n'avait pas pu y être intégré. Peut-être est-ce un point de départ pour ce nouveau documentaire, qui dresse les portraits successifs d'une quinzaine d'activistes militants au sein des Soulèvements de la Terre. Mais le dispositif n'est pas le même : contrairement à ce qui a été parfois écrit, il y a un vrai travail sur l'image, les protagonistes sont interrogés dans leur environnement, ce qui rend plus palpable leur rapport "sensible" (adjectif qui revient souvent) au monde. Le documentaire peut s'envisager comme une suite à Forêt rouge, de Laurie Lassalle, puisque le mouvement est né du réseau de mobilisations de Notre-Dame-des-Landes, mais sous une autre forme (la musique est ici extradiégétique avec les compositions de Florencia Di Concilio). Mais ce sont bien les choix des militants écologistes radicaux qui intéressent (ainsi que leur parcours), dans les analyses concrètes par lesquelles s'élaborent la construction d'un rapport de force selon les spécificités de chaque lutte.
ALICE AU PAYS DES COLONS (Yanis Mhamdi, 22 avr) LLL
Voyant que la guerre génocidaire à Gaza avait tendance à invisibiliser l'intensification de la colonisation en Cisjordanie, Yanis Mhamdi, journaliste pour le média indépendant français Blast, part en reportage deux mois à l'été 2024. Il suit deux situations : d'une part celle d'Alaa Nassar, Palestinien du village de Madama, près de Naplouse, entouré de checkpoints et en proie aux attaques des colons, d'autre part celle d'Alice Kisiya, jeune palestinienne chrétienne et citoyenne israélienne (dans ce régime d'apartheid qui multiplie les doubles standards juridiques) qui se bat pour récupérer le terrain appartenant à sa famille, sur lequel étaient édifiés une maison et un restaurant, et qui a été volé par les colons, protégés par les forces de l'ordre. C'est cette deuxième histoire qui fait naître les scènes les plus fortes. La situation est tout sauf nouvelle, cf les documentaires Cinq caméras brisées (2011) ou No other land (2024), mais on ne peut s'y habituer, et le film enregistre les conséquences d'une constante injustice et d'une perpétuelle impunité.
UN JOUR AVEC MON PERE (Akinola Davies Jr, 25 mar) LLL
Dans un village du Nigeria, deux jeunes garçons attendent le retour de leur mère. Le plus âgé d'entre eux veut suivre leur père, trop souvent absent et qui s'apprête à partir à Lagos. Le titre très générique, choisi par le distributeur français pour ce premier long métrage qui a obtenu la mention de la Caméra d'or au festival de Cannes 2025, renvoie donc à une journée particulière, à la fois pour les personnages et pour leur pays tout entier. La mise en scène est réalisée à hauteur d'enfants, de telle sorte que l'on découvre des aspects de la vie de ce père au même rythme que ses fils. Pour beaucoup de spectateurs occidentaux, il en sera de même pour le contexte local de ce moment charnière en 1993, qui se dévoile progressivement, sans prendre le pas sur des moments de partage familial qu'on devine rares. Le film, d'inspiration semi-autobiographique, est un coup d'essai très prometteur.
LAS CORRIENTES (Milagros Mumenthaler, 18 mar) LLL
Après avoir reçu un prix à Genève, Lina, une jeune styliste, se jette dans le Rhône, mais est sauvée. De retour à Buenos Aires, elle n'en dit rien, ni à sa famille (et celle de son mari) ni dans son milieu professionnel. Mais son geste n'est pas pour autant sans conséquences, un peu envahissantes... Milagros Mumenthaler tourne peu, mais bien. On l'avait découverte en 2012 avec Trois soeurs, son premier long métrage. Celui-ci est son troisième (le deuxième est resté inédit en France) mais, bien que l'histoire n'ait rien à voir, on retrouve des qualités qu'on avait déjà décelées dans son coup d'essai, à savoir une observation assez distanciée des personnages (même si Isabel Aimé Gonzalez Sola est presque de tous les plans), mêlée à un sens du cadre très précis, le tout permettant d'entretenir une certaine étrangeté féconde qui dépasse les hypothèses simplistes.
SORDA (Eva Libertad, 29 avr) LLL
La surdité est un thème qui a déjà donné lieu à des films mémorables, essentiellement dans le documentaire (Le Pays des sourds de Nicolas Philibert, J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd de Laetitia Carton), mais aussi dans la fiction (Sound of metal de Darius Marder). L'originalité de ce film-ci réside dans le fait qu'il croise ce thème avec celui de la parentalité. En effet, l'héroïne Angela, interprétée par Miriam Garlo, propre soeur de la réalisatrice, est une jeune femme sourde qui attend un enfant de son compagnon Hector, entendant avec qui elle vit harmonieusement. L'arrivée du bébé, qui se révèlera entendant lui-aussi, va compliquer les choses. La mise en scène est d'abord classique, voire sage, avant de basculer dans le dernier mouvement vers une expérience plus sensorielle...
LE CRI DES GARDES (Claire Denis, 8 avr) LL
Dans un chantier de travaux en Afrique de l'Ouest, le responsable des lieux s'apprête à recevoir sa compagne. Mais un homme noir, Alboury, s'approche des grilles du site et réclame qu'on lui restitue le corps de son frère, décédé au cours des travaux déjà réalisés. Claire Denis réussit bien à mettre en scène les divers rapports de force qui s'établissent entre les personnages, en adaptant la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, en particulier les doubles standards et la violence du colonialisme sous-jacent. Mais, contrairement à ses meilleurs réalisations, elle n'arrive pas à produire d'images réellement mémorables, comme si elles restaient en partie prisonnières de l'origine théâtrale du projet.
PROJET DERNIERE CHANCE (Phil Lord, Christopher Miller, 18 mar) LL
Un homme se réveille, seul et d'abord amnésique, à bord d'un vaisseau spatial, loin de la Terre. Par réminiscences, Ryland Grace se souvient qu'il était scientifique, et avait découvert "l'astrophage", organisme responsable de l'affaiblissement du Soleil. Il est envoyé en mission vers Tau Ceti, une étoile épargnée par le phénomène. Mais il fait une rencontre d'un autre vaisseau, avec à son bord un extraterrestre, seul survivant de son équipage. Ce dernier est plutôt réussi visuellement, avec son aspect minéral, mais la communication entre ces deux personnages est établie un peu trop facilement, contrairement au beau Premier contact de Denis Villeneuve. D'un souffle assez court, le film est néanmoins plaisant sur le moment, avec notamment une excellente bande son...
NUESTRA TIERRA (Lucrecia Martel, 1er avr) LL
Pour son premier documentaire, la réalisatrice Lucrecia Martel (La Ciénaga) filme le procès tenu en 2018 des assassins de Javier Chocobar, une figure de la communauté des Chuschagasta. Derrière cet assassinat se joue l'enjeu de la récupération par cette communauté autochtone des terres dont ils ont été dépossédés par le colonialisme. Le film progresse petit à petit comme une enquête (au départ on ne comprend pas bien de quoi il s'agit). En montrant que son point de départ est situé (à l'extérieur du peuple opprimé), la cinéaste fait preuve d'honnêteté. Le choix de filmer des scènes de la vie quotidienne par drones semble quand même incongru, alors qu'elle touche mieux du doigt les sables mouvants administratifs.
PLANETES (Momoko Seto, 11 mar) LL
Curieux film que ce premier long métrage, techniquement un film d'animation, qui suit des graines de pissenlit éjectées sur une planète inconnue, cherchant un sol pour pouvoir s'y planter et perpétuer l'espèce. Les images, sorties de l'imagination de la réalisatrice, sont hybridées avec des prises de vue réelles projetées en accéléré. Le résultat est esthétiquement joli, mais on peut se demander ce qu'apporte un aspect réaliste à un conte qui ne l'est pas du tout, et qui, plutôt qu'au premier degré, devrait s'appréhender davantage comme une métaphore de l'exil forcé et du déracinement.
LA CORDE AU COU (Gus Van Sant, 15 avr) LL
Après une longue absence et quelques films mitigés (Harvey Milk, en 2009, est à mes yeux sa dernière grande réussite), Gus Van Sant revient avec la reconstitution d'un fait divers survenu en 1977 à Indianapolis, dans lequel un propriétaire, étranglé par les dettes de son emprunt immobilier, prend en otage le fils du courtier responsable de ce contrat, en le menaçant d'un fusil attaché à son cou. Pour plaider sa cause, il souhaite médiatiser son geste, en tentant de contacter l'animateur d'une radio locale. La reconstitution est soignée, et peut faire penser au récent The Mastermind de Kelly Reichardt. Mais l'esprit semble plutôt lorgner vers l'ironie des frères Coen, même si le regard semble peu audacieux politiquement. Cependant, dans le rôle du ravisseur, Bill Skarsgard assure...
LOVE ON TRIAL (Kôji Fukada, 25 mar) LL
Kôji Fukada, réalisateur japonais, place son intrigue dans le milieu de la J-pop (pendant japonais de la K-pop). On suit plus particulièrement cinq jeunes filles qui forment le groupe Happy Fanfare. Tout leur univers est très formaté, elles n'ont aucune autonomie, des shows jusqu'aux rencontres minutées avec les fans. Il leur est d'ailleurs interdit par contrat d'avoir des relations amoureuses. Filmé assez à plat, ce long métrage questionne une société de contrôle et de surveillance, où est de plus en plus poreuse la séparation entre vie publique et vie privée...
LES FLEURS DU MANGUIER (Akio Fujimoto, 22 avr) LL
Pour son troisième film, mais le premier à sortir en salles en France, le réalisateur japonais Akio Fujimoto raconte l'histoire d'une famille de Rohingyas, quittant leur camp de réfugiés au Bangladesh, pays où ils sont persécutés après l'avoir été en Birmanie, pour rejoindre un autre membre de la famille en Malaisie. Le périple est essentiellement filmé à hauteur de deux enfants : Shafi, petit garçon de 4 ans, et Somira, sa soeur de 9 ans. La réalisation mime le style documentaire façon cinéma-vérité, mais avec l'inconvénient de ne pas ouvrir de perspectives plus analytiques.
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